{"id":12373,"date":"2020-06-19T17:23:17","date_gmt":"2020-06-19T15:23:17","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-deboulonnages-l-histoire-et-l-espace-public-en-partage\/"},"modified":"2023-06-23T23:59:52","modified_gmt":"2023-06-23T21:59:52","slug":"article-deboulonnages-l-histoire-et-l-espace-public-en-partage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=12373","title":{"rendered":"D\u00e9boulonnages : l\u2019histoire et l\u2019espace public en partage"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Depuis plusieurs jours, les images de manifestants d\u00e9boulonnant des statues li\u00e9es \u00e0 la colonisation se multiplient \u00e0 travers le monde. Les historiens Mathilde Larr\u00e8re et Guillaume Mazeau explorent les origines de ce geste, tant spectaculaire que r\u00e9current, et analysent les r\u00e9actions qu&#8217;il a toujours suscit\u00e9.<\/p>\n<p><em>\u00ab La R\u00e9publique n&#8217;effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire. Elle n&#8217;oubliera aucune de ses \u0153uvres. Elle ne d\u00e9boulonnera pas de statue \u00bb<\/em> : alors qu\u2019un puissant mouvement contre le racisme et les violences polici\u00e8res se l\u00e8ve dans le monde depuis l\u2019assassinat de George Floyd, Emmanuel Macron choisit, droit dans ses bottes, de s\u2019exprimer sur les statues d\u00e9boulonn\u00e9es. En quelques jours, les images des manifestants en col\u00e8re renversant les monuments associ\u00e9s au racisme et \u00e0 la colonisation se sont en effet diffus\u00e9es dans le monde entier. Et ont provoqu\u00e9 des d\u00e9bats acharn\u00e9s, au risque \u2013 ne pourrait-on parfois dire dans le but ? \u2013 de masquer les enjeux politiques profonds de ce mouvement antiraciste d\u2019ampleur in\u00e9dite.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/politique\/article\/deboulonner-statues-totems-et-tabous-francais\">D\u00e9boulonner statues, totems et tabous fran\u00e7ais&#8230; ou pas ?<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dans l\u2019histoire, les gestes d\u2019iconoclasme, consistant \u00e0 porter atteinte aux signes et aux messages qu\u2019ils v\u00e9hiculent, ont souvent \u00e9t\u00e9 perp\u00e9tr\u00e9s pour exprimer une col\u00e8re, d\u00e9noncer les injustices, alerter ou rassembler l\u2019opinion par une action spectaculaire. Les historiennes et les historiens les connaissent bien : de nombreux travaux, et notamment en France ceux d\u2019Emmanuel Fureix[[Emmanuel Fureix, <em>L\u2019\u0153il bless\u00e9, politiques de l\u2019iconoclasme apr\u00e8s la R\u00e9volution Fran\u00e7aise<\/em>, Champ Vallon, mai 2019]], signalent leur pr\u00e9sence dans tous les grandes moments de crise politique. Or le r\u00f4le de ces historiennes et de ces historiens n\u2019est ni de condamner ni de saluer ces gestes, commis pour provoquer l\u2019\u00e9motion, mais de les \u00e9tudier comme des \u00e9l\u00e9ments du r\u00e9pertoire d\u2019action des mouvements sociaux, qui se compose de gestes l\u00e9gaux comme ill\u00e9gaux, pacifiques comme violents. Leur fonction est aussi de veiller \u00e0 inscrire ces gestes dans leurs temporalit\u00e9s les plus longues comme les plus courtes et \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, qui sont celles de la mise \u00e0 bas, de la brisure, du d\u00e9tournement et\/ou du graffitage.<\/p>\n<p>Ces bris de statue ne t\u00e9moignent en rien d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 nouvelle : dans l\u2019histoire des mouvements collectifs, ils font partie des gestes qui accompagnent ou inaugurent les soul\u00e8vements. On l\u2019a r\u00e9cemment constat\u00e9 : il y a bient\u00f4t dix ans, les portraits des dictateurs Moubarak ou Ben Ali furent attaqu\u00e9s d\u00e8s les premiers jours des r\u00e9volutions \u00ab arabes \u00bb. Toutes les r\u00e9volutions des 18e, 19e 20e et 21e si\u00e8cle ont connu des gestes similaires. Faut-il le rappeler ? Les bris, d\u00e9gradations et destructions de signes ne sont pas l\u2019apanage des mouvements de gauche. Ils font partie du r\u00e9pertoire d\u2019action de tous les groupes politiques et scandent tous les moments de crise. En 1793, pendant la R\u00e9volution fran\u00e7aise, les contre-r\u00e9volutionnaires arrachaient les arbres de la libert\u00e9. Au XIXe si\u00e8cle, les royalistes s\u2019attaqu\u00e8rent r\u00e9guli\u00e8rement aux symboles r\u00e9publicains. Aujourd\u2019hui, ce n\u2019est pas fini. \u00c0 Marseille, la st\u00e8le comm\u00e9morant le r\u00e9sistant Missak Manouchian est r\u00e9guli\u00e8rement profan\u00e9e. Ces derniers jours, le buste de la statue de Jules Durand, docker et syndicaliste victime d\u2019une erreur judiciaire au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, a \u00e9t\u00e9 d\u00e9grad\u00e9. Les rares monuments \u00e9rig\u00e9s en m\u00e9moire de l\u2019abolition de l\u2019esclavage ont \u00e9galement r\u00e9cemment \u00e9t\u00e9 pris pour cible : en 2016, le monument de Pau repr\u00e9sentant un esclave noir a ainsi \u00e9t\u00e9 recouvert de peinture blanche. Constitutifs des contextes de crise et de conflictualit\u00e9, ces destructions ou effacements sanctionnent aussi les moments de transition, de crise et de fins de r\u00e9gime. Lorsque l\u2019\u00e9motion est pass\u00e9e, ils peuvent prendre la forme de v\u00e9ritables campagnes organis\u00e9es, voire collectivement n\u00e9goci\u00e9es. <\/p>\n<p>Car depuis la R\u00e9volution fran\u00e7aise, si l\u2019espace ext\u00e9rieur des villes est d\u00e9fini comme \u00ab public \u00bb, c\u2019est justement qu\u2019il est mis en partage : son organisation, ses usages et son marquage symbolique r\u00e9sultent en th\u00e9orie de d\u00e9cisions collectives. Alors que sous l\u2019Ancien R\u00e9gime les villes \u00e9taient constell\u00e9es de marques d\u2019appropriation nobiliaire, en 1790, une premi\u00e8re grande campagne d\u2019enl\u00e8vement des signes de f\u00e9odalit\u00e9 fut organis\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chelle des municipalit\u00e9s, dans un souci de discussion et de tri raisonn\u00e9. Rue par rue, dans Paris, les inspecteurs de la voirie d\u00e9cid\u00e8rent d\u2019\u00f4ter ou de recouvrir tout ce qui \u00e9tait visible \u00e0 pied depuis la rue : notre espace public est litt\u00e9ralement n\u00e9 de cette premi\u00e8re campagne de la\u00efcisation de la vie quotidienne, visant \u00e0 limiter les marques d\u2019appropriation dans la ville. Apr\u00e8s 1792, une seconde phase visa \u00e0 \u00f4ter les signes de royaut\u00e9 et, parfois, \u00e0 les remplacer par une symbolique r\u00e9publicaine. Les r\u00e9volutionnaires s\u2019inspiraient alors des th\u00e9ories sensualistes des Lumi\u00e8res, qui faisaient d\u00e9river les connaissances des sensations. Le milieu \u00e9tait donc r\u00e9put\u00e9 influencer les opinions : les symboles nobiliaires, monarchiques et m\u00eame les signes religieux durent s\u2019effacer des rues et c\u00e9der la place au nouveau paysage sensible de la R\u00e9publique, cens\u00e9 \u00e9manciper les citoyens.<\/p>\n<h2>Ensauvager les soul\u00e8vements<\/h2>\n<p>On feint aujourd\u2019hui de s\u2019indigner des demandes de remplacement et de d\u00e9boulonnage. On brandit imm\u00e9diatement les clich\u00e9s de la \u00ab table rase \u00bb r\u00e9volutionnaire, le Premier Ministre parle d\u2019<em>\u00ab \u00e9puration \u00bb<\/em>. Les r\u00e9actions horrifi\u00e9es qui se sont multipli\u00e9es ces derni\u00e8res semaines devant la main bris\u00e9e de la statue de Louis XVI \u00e0 Louisville (Kentucky), devant les d\u00e9capitations ou les renversements de statues de Christophe Colomb aux \u00c9tats-Unis ou, enfin, devant le jet dans le port de Bristol de la statue d\u2019un marchand d\u2019esclaves, ne sont pas plus nouvelles que les d\u00e9boulonnages : elles s\u2019inscrivent dans une histoire de long terme, consistant \u00e0 ensauvager les soul\u00e8vements \u2013 et \u00e0 \u00e9viter les questions qui f\u00e2chent. Depuis qu\u2019en 1794, l\u2019abb\u00e9 Gr\u00e9goire a employ\u00e9 le mot de \u00ab vandalisme \u00bb, le terme s\u2019est impos\u00e9 pour r\u00e9duire toutes les atteintes aux signes \u00e0 la soif destructrice des foules insurg\u00e9es. Le mot fait aujourd\u2019hui encore \u00e9cran au geste : il en efface le sens politique et en conteste toute forme de l\u00e9gitimit\u00e9. Certains r\u00e9veillent m\u00eame le \u00ab spectre de la r\u00e9volution noire \u00bb qui, d\u00e9j\u00e0, au XVIIIe si\u00e8cle,  selon l\u2019historien Alejandro E. Gomez, avait \u00e9t\u00e9 brandi pour bloquer les demandes d\u2019\u00e9mancipation des esclaves[[Alejandro E. Gomez, <em>Le spectre de la r\u00e9volution noire. L&#8217;impact de la r\u00e9volution ha\u00eftienne dans le monde atlantique, 1790-1886<\/em>, Presses Universitaires de Rennes, 2013]].<\/p>\n<p>Commis dans des moments de col\u00e8re et de d\u00e9fiance, ces gestes sont difficiles \u00e0 comprendre en dehors de leurs contextes tr\u00e8s pr\u00e9cis : en Martinique, deux statues de Victor Schoelcher, pourtant connu comme \u00e9tant l\u2019artisan de l\u2019abolition de l\u2019esclavage dans l\u2019empire fran\u00e7ais (1848), ont ainsi \u00e9t\u00e9 d\u00e9truites, prouvant, pour certains, l\u2019aveuglement destructeur ou la strat\u00e9gie s\u00e9cessionniste des d\u00e9boulonneurs. Pour expliquer ce geste, il faut pourtant prendre la mesure des conflits de m\u00e9moire qui divisent la soci\u00e9t\u00e9 martiniquaise, comprendre que le \u00ab schoelcherisme \u00bb, consistant \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer l\u2019abolition par l\u2019h\u00e9ro\u00efsation exclusive de l\u2019abolitionniste m\u00e9tropolitain, a pour cons\u00e9quence \u00e9vidente l\u2019invisibilisation des autres acteurs, en premier lieu desquels les esclaves, et particuli\u00e8rement les \u00ab marrons \u00bb (esclavis\u00e9s en fuite). Intitul\u00e9 \u00ab Lanmounit\u00e9 \u00bb, le communiqu\u00e9 publi\u00e9 par les auteurs de l\u2019abattage de la statue de Shoelcher est sans ambigu\u00eft\u00e9s : en \u00e9crivant <em>\u00ab Schoelcher n\u2019est pas notre sauveur \u00bb<\/em>, il s\u2019agit pour eux de d\u00e9noncer l\u2019oubli de Romain, ouvrier de l\u2019habitation Duchamp \u00e0 Sainte-Philom\u00e8ne, dont l\u2019arrestation fut un des d\u00e9tonateurs du soul\u00e8vement des esclaves de 1848 \u2013 et qui ne fut jamais honor\u00e9 par la R\u00e9publique. Il faut aussi saisir que, plus que Schoelcher lui-m\u00eame, ce sont les limites politiques de l\u2019abolition qui sont vis\u00e9es : une abolition qui se solda par l\u2019indemnisation des planteurs en 1848 et par le maintien des dominations sociales, \u00e9conomiques et raciales issues de l\u2019\u00e9conomie de plantation. La statue vandalis\u00e9e de Fort de France repr\u00e9sente qui plus est Schoelcher guidant une jeune esclave vers la libert\u00e9, repr\u00e9sentation paternaliste qui depuis longtemps suscite l\u2019ire d\u2019une partie des Martiniquais[[Silyane Larcher, <em>D\u00e9boulonn\u00e9, ce pass\u00e9 que je ne saurai voir<\/em>, <a href=\"https:\/\/blogs.mediapart.fr\/silyane-larcher\/blog\/310520\/deboulonne-ce-passe-que-je-ne-saurais-voir\">Mediapart<\/a>, 31 mai 2020]].<\/p>\n<p>Et puis, parfois, on se trompe quand on s\u2019en prend aux statues. Pourquoi marquer \u00ab colonialiste \u00bb sur la statue de l\u2019abolitionniste Mathias Baldwin \u00e0 Philadelphie le 12 juin dernier ? Rien de tr\u00e8s nouveau, cependant. En 1793, les vingt-huit statues des rois de Juda de la fa\u00e7ade de Notre-Dame furent d\u00e9pos\u00e9es et en partie d\u00e9truites: elles avaient \u00e9t\u00e9 confondues avec les galeries de statues des rois de France. Parfois non d\u00e9nu\u00e9s de raisons (la symbolique royale de l\u2019Ancien R\u00e9gime recourait explicitement au parall\u00e8le entre les rois de France et ceux de Juda), ces amalgames et ces destructions doivent \u00eatre interrog\u00e9s pour ce qu\u2019ils r\u00e9v\u00e8lent du degr\u00e9 de d\u00e9fiance qui s\u2019installe, dans certains moments de l\u2019histoire, entre une partie de la soci\u00e9t\u00e9 civile et les dispositifs de mise \u00e0 l\u2019honneur dans l\u2019espace public.<\/p>\n<h2>Une histoire tr\u00e8s s\u00e9lective<\/h2>\n<p>Les statues vont et viennent, au rythme des changements de r\u00e9gimes. La statue de Napol\u00e9on en empereur romain qui coiffait la colonne Vend\u00f4me sous le premier Empire est descendue sous la Restauration (1814), remplac\u00e9e par une statue de Napol\u00e9on en petit caporal sous la Monarchie de Juillet (1833), puis \u00e0 nouveau en empereur romain sous le Second empire, avant que de tomber avec toute la colonne sous les coups des communards le 16 mai 1871, pour \u00eatre r\u00e9\u00e9difi\u00e9e entre 1873 et 1875 ! En 1904, dans un contexte de tensions exacerb\u00e9es autour de la question de la s\u00e9paration des \u00c9glises et de l&#8217;\u00c9tat, le Conseil municipal de Paris, farouchement la\u00efc, d\u00e9cide d&#8217;\u00e9riger, sur le parvis m\u00eame de la Basilique du Sacr\u00e9 Coeur, une statue du chevalier de la Barre figur\u00e9 en martyr. En 1926, en signe d&#8217;apaisement de la municipalit\u00e9 vis-\u00e0-vis du monde catholique (autre temps, autre m\u0153urs, Paris \u00e9tait pass\u00e9 \u00e0 droite, l\u2019\u00c9glise s\u2019\u00e9tait r\u00e9concili\u00e9e avec la R\u00e9publique sur les champs de bataille), la statue est d\u00e9plac\u00e9e non loin, square Nadar. Elle est enlev\u00e9e et fondue sous Vichy en 1941. Pourtant en 2001 une nouvelle statue, plus neutre toutefois que la premi\u00e8re car le Chevalier y est repr\u00e9sent\u00e9 en habit de ville et non pas supplici\u00e9, a \u00e9t\u00e9 r\u00e9install\u00e9e dans le square. Apr\u00e8s la Seconde guerre mondiale, la plupart des municipalit\u00e9s ont proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 de vastes remplacements de noms de rue. La c\u00e9l\u00e9bration de la R\u00e9sistance ne put alors se faire qu\u2019au prix d\u2019un vaste tri des r\u00e9f\u00e9rences au pass\u00e9, qui renvoyaient \u00e0 des valeurs d\u00e9sormais p\u00e9rim\u00e9es ou insupportables. <\/p>\n<p>Ces actes ne sauraient  donc \u00eatre uniquement assimil\u00e9s \u00e0 une soif gratuite de destruction du patrimoine ou de la culture. Ils t\u00e9moignent aussi du d\u00e9sir de figurer, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019\u00eatre repr\u00e9sent\u00e9, dans l\u2019espace public d\u2019une R\u00e9publique qui ne met \u00e0 l\u2019honneur qu\u2019une petite partie seulement de la population. Car de quoi les paysages symboliques de nos villes sont-ils le r\u00e9sultat ? D\u2019une histoire tr\u00e8s s\u00e9lective, qui, au gr\u00e9 des p\u00e9riodes de ce que l\u2019historien Maurice Agulhon a appel\u00e9 la <em>\u00ab statuomanie \u00bb<\/em> r\u00e9publicaine[[Maurice Agulhon, \u00ab La &#8220;statuomanie&#8221; et l&#8217;histoire \u00bb, <em>Ethnologie fran\u00e7aise<\/em>, Nouvelle s\u00e9rie, t. VIII, n\u00b0 2-3, 1978, p. 145-172]], a dessin\u00e9 un panth\u00e9on de bronze excessivement masculin et blanc, valorisant les figures de l\u2019ordre et du consensus \u2013 excluant de ce fait les minorit\u00e9s politiques, sociales, sexuelles et racialis\u00e9es de l\u2019honneur public. \u00c0 peine 7% des statues de nos rues repr\u00e9sentent des femmes. On se focalise sur eux comme des points d\u2019origine, mais ces gestes de d\u00e9boulonnage surviennent souvent au terme d\u2019ann\u00e9es et d\u2019ann\u00e9es de discussions achopp\u00e9es, voire refus\u00e9es, \u00e0 propos de la juste repr\u00e9sentation des minorit\u00e9s dans l\u2019espace public d\u00e9mocratique. <\/p>\n<p>\u00ab D\u00e9boulonnons le r\u00e9cit officiel \u00bb, pouvait-on ainsi lire sur la statue de l\u2019administrateur colonial Gallieni, connu pour la brutalit\u00e9 de ses m\u00e9thodes, responsable du massacre de Menalamba \u00e0 Madagascar, des mots graffit\u00e9s en marge de la manifestation des soignants du 16 juin 2020. Derri\u00e8re ce qui est d\u00e9nonc\u00e9 comme une violence contre des \u00eatres de pierre, il faut comprendre que ce qui se joue est le refus de la patrimonalisation de dominations pass\u00e9es, mais souvent aussi encore intens\u00e9ment pr\u00e9sentes et v\u00e9cues contre des \u00eatres de chair et de sang. Comment s\u2019\u00e9tonner que la pr\u00e9sence silencieuse de ces grands hommes, la plupart du temps v\u00e9cue dans l\u2019indiff\u00e9rence par ceux qui les croisent au quotidien, irrite ou indigne lorsqu\u2019un \u00e9v\u00e9nement ne vienne soudain rappeler qu\u2019ils occupent une place disproportionn\u00e9e voire injuste dans un espace public qui pourrait \u00eatre mis en partage, et ne r\u00e9v\u00e8le un aspect de leur trajectoire qui, au fil des nouvelles sensibilit\u00e9s, rend leur c\u00e9l\u00e9bration intol\u00e9rable ?  Pour celles et ceux qui subissent aujourd\u2019hui des discriminations, des stigmatisations et des in\u00e9galit\u00e9s issues du pass\u00e9 colonial, la mise \u00e0 l\u2019honneur des colonialistes est une violence. L\u2019effacement de celles et ceux qui, au contraire, ont lutt\u00e9 contre l\u2019esclavage et la domination coloniale est, quant \u00e0 lui, ressenti comme une injustice. La rue ne fonctionne pas comme un livre et les dispositifs parfois imagin\u00e9s pour faire \u0153uvre de p\u00e9dagogie aupr\u00e8s des passants s\u2019av\u00e8rent souvent impuissants face \u00e0 l\u2019aura de ces figures de pierre : ceux qui en appellent au respect de la complexit\u00e9 oublient g\u00e9n\u00e9ralement que les statues sont pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e9rig\u00e9es pour figer le temps. La c\u00e9l\u00e9bration publique de la m\u00e9moire se moque des trajectoires sinueuses. Sa fonction est de r\u00e9duire et de simplifier.<\/p>\n<blockquote><p>Apr\u00e8s 1789, un vaste tri a touch\u00e9 les marques de la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019ordres et de l\u2019Ancien R\u00e9gime. Apr\u00e8s 1945, ce fut le tour du r\u00e9gime de Vichy. N\u2019est-il pas temps de limiter et d\u2019expliquer la pr\u00e9sence du pass\u00e9 colonial dans nos rues ?<\/p><\/blockquote>\n<p>Comment d\u00e8s lors expliquer l\u2019attachement \u00e0 ces signes d\u2019un pass\u00e9 qui n\u2019est ni tout-\u00e0-fait du pass\u00e9, ni du patrimoine pour tout le monde ? Pourquoi s\u2019arc-bouter sur la conservation des noms des rues, des traces de la colonisation ? Qu\u2019il y aurait-il de si inacceptable \u00e0 ce que les statues des esclavagistes et des colonialistes quittent les places ? Pourquoi tant tenir \u00e0 Bugeaud, le bourreau de la conqu\u00eate d\u2019Alg\u00e9rie, le massacreur des ouvriers de la rue Transnonain (1834) qui a pourtant sa statue \u00e0 P\u00e9rigueux, son avenue \u00e0 Paris ? Ces r\u00e9actions de rejet font partie des <em>\u00ab \u00e9motions patrimoniales \u00bb<\/em>, ainsi qualifi\u00e9es par l\u2019anthropologue Daniel Fabre pour d\u00e9signer l\u2019hypersensibilit\u00e9 de nos contemporains envers toute forme de trace du pass\u00e9[[Daniel Fabre (dir.), <em>Emotions patrimoniales<\/em>, \u00c9ditions de la Maison des sciences de l\u2019homme, Minist\u00e8re de la Culture, 2013]]. Disproportionn\u00e9e au regard des faits commis, tr\u00e8s m\u00e9diatis\u00e9s mais ponctuels, cette d\u00e9sapprobation doit sans doute aussi \u00eatre plac\u00e9e dans la recharge actuelle de discours identitaires et du roman national, sacralisant les grandes figures de la nation \u2013 et d\u00e9non\u00e7ant la culture de la \u00ab repentance \u00bb coloniale. Mais elle renvoie aussi \u00e0 la nouvelle p\u00e9nalisation qui touche depuis 2003 les atteintes aux symboles nationaux comme le drapeau tricolore et la Marseillaise.<\/p>\n<p>Relativisons pour finir. Les historiens et les historiennes ont mieux \u00e0 faire que de d\u00e9battre des heures durant sur le bien-fond\u00e9 de telle ou telle statue. Ils ne sont surtout pas n\u00e9cessairement les plus l\u00e9gitimes pour le faire. En revanche, ces choix pourraient \u00eatre soumis \u00e0 la consultation et \u00e0 la discussion citoyenne : apr\u00e8s avoir command\u00e9 un audit des marqueurs du pass\u00e9 dans la ville, le maire de New York a mis en place une commission d\u2019experts et consult\u00e9 les habitants au sujet de statues renvoyant \u00e0 la colonisation et \u00e0 l\u2019esclavage et d\u2019une plaque en l\u2019honneur du mar\u00e9chal P\u00e9tain[[Sarah Gensburger, <a href=\"https:\/\/www.cnews.fr\/monde\/2020-06-16\/sarah-gensburger-sociologue-de-la-memoire-le-deboulonnage-est-une-facon-parmi\">\u00ab Le d\u00e9boulonnage est une fa\u00e7on parmi d\u2019autres de transformer le sens des statues \u00bb<\/a>, CNEWS, 16 juin 2020]]. Apr\u00e8s 1789, un vaste tri a touch\u00e9 les marques de la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019ordres et de l\u2019Ancien R\u00e9gime. Apr\u00e8s 1945, ce fut le tour du r\u00e9gime de Vichy. N\u2019est-il pas temps de limiter et d\u2019expliquer la pr\u00e9sence du pass\u00e9 colonial dans nos rues ? Plut\u00f4t que de prot\u00e9ger les statues, Macron ferait mieux de r\u00e9-ouvrir les archives de la guerre d\u2019Alg\u00e9rie qui sont depuis cette ann\u00e9e inaccessibles alors qu\u2019elles avaient \u00e9t\u00e9 ouvertes en 1990, comme le d\u00e9nonce un collectif de jeunes chercheurs et chercheuses \u00ab priv\u00e9s d\u2019archives \u00bb[[<a href=\"https:\/\/blogs.mediapart.fr\/jeunes-chercheur-se-s-prive-e-s-d-archives\/blog\/160620\/letrange-defaite-des-historien-ne-s\">L\u2019\u00e9trange d\u00e9faite des historien.ne.<\/a>, par un collectif de jeunes chercheur.se.s priv\u00e9.e.s d\u2019archives, 16 juin 2020, Mediapart]].<\/p>\n<p>Enfin, rappelons peut-\u00eatre l\u2019essentiel : ces gestes et ces demandes n\u2019existent que pour r\u00e9v\u00e9ler, au sens visuel et politique, les graves lacunes des politiques de justice sociale et d\u2019\u00e9galit\u00e9 qui font obstacle \u00e0 la vie d\u00e9mocratique et dont les paysages symboliques constituent le reflet. Tenir \u00e0 tout prix \u00e0 ces grands hommes de pierre, c\u2019est aussi pr\u00e9f\u00e9rer continuer \u00e0 d\u00e9tourner le regard de ces tristes r\u00e9alit\u00e9s.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/mathilde-larrere\"><strong>Mathilde Larr\u00e8re<\/strong><\/a> et <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/guillaume-mazeau\"><strong>Guillaume Mazeau<\/strong><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-12373 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/befunky-collage-260-0a0-scaled.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/befunky-collage-260-0a0-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"befunky-collage-260.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis plusieurs jours, les images de manifestants d\u00e9boulonnant des statues li\u00e9es \u00e0 la colonisation se multiplient \u00e0 travers le monde. Les historiens Mathilde Larr\u00e8re et Guillaume Mazeau explorent les origines de ce geste, tant spectaculaire que r\u00e9current, et analysent les r\u00e9actions qu&#8217;il a toujours suscit\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":29487,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[15],"tags":[378,346],"class_list":["post-12373","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-idees-culture","tag-colonialisme","tag-histoire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/12373","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=12373"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/12373\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/29487"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=12373"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=12373"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=12373"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}