{"id":12343,"date":"2020-06-08T15:24:52","date_gmt":"2020-06-08T13:24:52","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-pourquoi-les-gilets-jaunes-n-ont-ils-pas-vu-la-couleur-des-quartiers\/"},"modified":"2023-06-23T23:58:43","modified_gmt":"2023-06-23T21:58:43","slug":"article-pourquoi-les-gilets-jaunes-n-ont-ils-pas-vu-la-couleur-des-quartiers","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=12343","title":{"rendered":"Pourquoi  les gilets jaunes n\u2019ont-ils pas vu  la couleur  des quartiers\u00a0?"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">In\u00e9galit\u00e9s territoriales et sociales, violences polici\u00e8res\u2026 Malgr\u00e9 des combats partag\u00e9s, la convergence entre le mouvement des \u00ab\u00a0gilets jaunes\u00a0\u00bb et les mobilisations des banlieues populaires n\u2019a pas eu lieu. Nos trois invit\u00e9s, impliqu\u00e9s dans ces luttes, discutent de l\u2019isolement politique des \u00ab\u00a0quartiers\u00a0\u00bb.\n<\/p>\n<p><em> <strong>Assa Traor\u00e9<\/strong>. S\u0153ur d&#8217;Adama Traor\u00e9, mort en juillet 2016 \u00e0 la gendarmerie de Persan apr\u00e8s une arrestation brutale, elle est la porte-parole du comit\u00e9 V\u00e9rit\u00e9 et justice pour Adama. Ella a publi\u00e9 avec Elsa Vigoureux le livre <\/em>Lettre \u00e0 Adama<em> (\u00e9d. Seuil, 2017).<\/em><\/p>\n<p><em> <strong>Marie-H\u00e9l\u00e8ne Bacqu\u00e9<\/strong>. Sociologue et urbaniste, professeure \u00e0 l&#8217;universit\u00e9 Paris Ouest, elle a particip\u00e9 \u00e0 la cr\u00e9ation de la coordination nationale des quartiers populaires Pas sans nous, et dirig\u00e9 avec \u00c9ric Charmes l&#8217;ouvrage <\/em>Mixit\u00e9 sociale, et apr\u00e8s ?<em> (\u00e9d. Puf-Vie des id\u00e9es, 2016).<\/em><\/p>\n<p><em> <strong>Azz\u00e9dine Ta\u00efbi<\/strong>. Maire communiste de Stains et conseiller d\u00e9partemental de Seine-Saint-Denis, il se mobilise r\u00e9guli\u00e8rement avec  d&#8217;autres \u00e9lus de son d\u00e9partement contre les in\u00e9galit\u00e9s de traitement dont est victime leur territoire.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong> <em>Regards<\/em>. Quel regard les quartiers populaires portent-ils sur le mouvement des gilets jaunes\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Assa Traor\u00e9.<\/strong> Avec le Comit\u00e9 Adama, d\u00e8s la deuxi\u00e8me semaine de mobilisation, nous avons d\u00e9cid\u00e9 de soutenir les gilets jaunes et de lancer un appel. Au d\u00e9part, on nous disait qu\u2019il ne fallait pas y aller parce qu\u2019on y entendait des propos racistes. Nous avons tr\u00e8s vite compris qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un mouvement qui pouvait \u00eatre r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 et qu\u2019il fallait stopper cette r\u00e9cup\u00e9ration politique. \u00c7a a tout de suite \u00e9t\u00e9 le sens de notre d\u00e9marche. On ne peut pas parler de ce mouvement sans parler de nous, sans parler des quartiers populaires. Qui, mieux que les quartiers populaires, peut parler de la pauvret\u00e9, de la pr\u00e9carit\u00e9, du mal-logement et de la violence polici\u00e8re\u00a0? Nos voix sont aussi importantes que celles des autres. Donc nous ne rejoignons pas ce mouvement\u00a0: ce mouvement nous appartient, il fait partie de notre histoire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/politique\/societe\/article\/edito-violences-policieres-ceci-n-est-pas-une-pipe\">\u00c9DITO. Violences polici\u00e8res : ceci n\u2019est pas une pipe<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Marie-H\u00e9l\u00e8ne Bacqu\u00e9.<\/strong> Une bonne partie des gilets jaunes vient de territoires o\u00f9 vivent des classes populaires. C\u2019est la \u00ab\u2009France des petits-moyens\u2009\u00bb, pour reprendre le titre d\u2019un ouvrage collectif. Tout d\u00e9pend donc de ce que l\u2019on qualifie de quartiers populaires. Si l\u2019on restreint ceux-ci aux banlieues populaires qui ont une histoire sociale et politique sp\u00e9cifique, leurs revendications rencontrent largement celles des gilets jaunes en termes de redistribution sociale et de d\u00e9mocratie. On a cependant pu observer des h\u00e9sitations parmi les habitants des banlieues populaires et leurs organisations \u00e0 s\u2019associer au mouvement des gilets jaunes, pour plusieurs raisons. D\u2019abord parce que ces revendications ne sont pas nouvelles dans les banlieues populaires. J\u2019ai pu entendre des r\u00e9flexions comme\u00a0: \u00ab\u00a0Je suis un gilet jaune depuis bien longtemps, mais on ne nous entend pas\u2009\u00bb. Ensuite parce que les habitants des banlieues populaires se rappellent avoir \u00e9t\u00e9 seuls lors des r\u00e9voltes de 2005. Par ailleurs, au d\u00e9part de la mobilisation, on a relev\u00e9 des r\u00e9actions racistes ou anti-immigration. Et enfin, il y avait une crainte que les violences de certaines manifestations ne soient directement attribu\u00e9es aux \u00ab\u00a0jeunes des quartiers\u00a0\u00bb racialis\u00e9s. Cela n\u2019a d\u2019ailleurs pas manqu\u00e9 dans les commentaires des m\u00e9dias. Sous-jacente \u00e0 cette h\u00e9sitation et cette discussion est pos\u00e9e la question de la discrimination. Mais il faut quand m\u00eame relever, outre la position du Comit\u00e9 Adama, une s\u00e9rie de convergences locales comme \u00e0 Angers, \u00e0 Clermont-Ferrand ou encore \u00e0 Rungis.<\/p>\n<p><strong>Azz\u00e9dine Ta\u00efbi.<\/strong> Le mouvement des gilets jaunes est clairement et profond\u00e9ment un mouvement populaire. Les classes populaires et moyennes y sont tr\u00e8s largement repr\u00e9sent\u00e9es. Et dans le populaire, il y a le peuple. Mais j\u2019ai tr\u00e8s vite senti qu\u2019il y avait une certaine r\u00e9sonance entre les revendications port\u00e9es par ce mouvement et ce que je peux entendre, par exemple, dans les quartiers populaires de ma ville, Stains. La seule diff\u00e9rence, c\u2019est que les mobilisations port\u00e9es par le milieu associatif et les habitants des quartiers populaires n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 prises en compte. Elles ont m\u00eame souvent \u00e9t\u00e9 stigmatis\u00e9es, y compris par les forces de gauche. Une gauche qui ne s\u2019est pas non plus mobilis\u00e9e \u2013 ou tr\u00e8s tardivement, par exemple apr\u00e8s la mort d\u2019Adama Traor\u00e9. Ce qui est regrettable, c\u2019est que ce qu\u2019ont pu obtenir les gilets jaunes \u2013 m\u00eame s\u2019ils n\u2019ont finalement pas obtenu grand-chose \u2013 nous rappelle que les revendications et les critiques que nous formulons depuis plusieurs ann\u00e9es ne sont jamais ne serait-ce que consid\u00e9r\u00e9es. S\u2019il y avait eu du courage et une volont\u00e9 politique, apr\u00e8s 2005 notamment, on aurait pu imaginer un sursaut de la R\u00e9publique. \u00c7a n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 le cas.<\/p>\n<p><strong>Pourquoi a-t-on fait ce reproche aux jeunes des quartiers populaires d\u2019\u00eatre absents des mobilisations des gilets jaunes\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Assa Traor\u00e9.<\/strong> Quelque chose me d\u00e9range dans les perceptions de la banlieue\u00a0: il n\u2019y a pas que des jeunes. On associe le mot \u00ab\u00a0quartier\u00a0\u00bb \u00e0 celui de \u00ab\u00a0jeune\u00a0\u00bb. Cela veut dire que les jeunes ne sont m\u00eame pas consid\u00e9r\u00e9s comme des adultes. Le doigt point\u00e9 sur cette jeunesse-l\u00e0 continue de l\u2019\u00eatre quand ils sont adultes, quand ils sont p\u00e8res ou m\u00e8res de famille. Il faut arr\u00eater\u00a0: dans ces quartiers, il n\u2019y a pas que des jeunes\u2026<\/p>\n<p><quote>\u00ab La place des jeunes des quartiers dans cette mobilisation rel\u00e8ve parfois du fantasme : on veut les voir. Mais on veut les voir pour quoi ? Les voir se faire tuer ? \u00bb<br \/>\n<strong>Assa Traor\u00e9<\/strong><\/quote><\/p>\n<p><strong>Vous discutez avec cette jeunesse qui, malgr\u00e9 tout, existe dans les quartiers. L\u2019invitez-vous \u00e0 rejoindre les cort\u00e8ges des gilets jaunes\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Assa Traor\u00e9.<\/strong> Honn\u00eatement, je n\u2019enverrais m\u00eame pas mon petit fr\u00e8re dans le mouvement des gilets jaunes. Je pose toujours cette question\u00a0: si l\u2019on met un jeune noir ou arabe \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un gilet jaune blanc, urbain, sur qui la police va-t-elle tirer en premier\u00a0? La r\u00e9ponse est malheureusement \u00e9vidente. Alors, bien s\u00fbr, j\u2019entends ceux qui nous disent que les jeunes des quartiers ne sont pas venus sur les Champs-\u00c9lys\u00e9es ou dans les mobilisations des gilets jaunes, mais il faut comprendre cette jeunesse-l\u00e0. Dans nos quartiers, il y a des luttes, aux abords des quartiers, il y a des combats. Les jeunes ne sont pas oblig\u00e9s de venir dans ces mobilisations, ils ne sont pas de la chair \u00e0 canon pour les rues de Paris. La place des jeunes des quartiers dans cette mobilisation rel\u00e8ve parfois du fantasme\u00a0: on veut les voir. Mais on veut les voir pour quoi\u00a0? Les voir se faire tuer\u00a0? Nous, nous n\u2019avons m\u00eame pas besoin d\u2019aller manifester dans la rue, on vient nous tuer dans nos quartiers.<\/p>\n<p><strong>Marie-H\u00e9l\u00e8ne Bacqu\u00e9.<\/strong> \u00ab\u00a0O\u00f9 sont les jeunes des quartiers populaires\u00a0?\u00a0\u00bb, cette question est en effet revenue souvent dans les m\u00e9dias alors que, au m\u00eame moment, les lyc\u00e9ens se mobilisaient en Seine Saint-Denis \u2013 notamment sur des enjeux li\u00e9s \u00e0 la justice sociale proches de ceux des gilets jaunes. Encore une fois, la question est de savoir de qui et de quels territoires on parle. L\u2019opposition entre banlieues populaires et grande p\u00e9riph\u00e9rie faite notamment par des intellectuels comme Christophe Guilluy est de ce point de vue trop simpliste. Il y aurait, sch\u00e9matiquement, d\u2019un c\u00f4t\u00e9 des territoires assist\u00e9s habit\u00e9s par des immigr\u00e9s ou enfants d\u2019immigr\u00e9s et, de l\u2019autre, des territoires laiss\u00e9s pour compte peupl\u00e9s de \u00ab\u00a0Blancs\u00a0\u00bb pauvres qui travaillent et qui n\u2019arrivent pas \u00e0 s\u2019en sortir. C\u2019est plus compliqu\u00e9 que cela, d\u2019abord parce que dans toute une partie des banlieues populaires, comme dans les grandes p\u00e9riph\u00e9ries, on observe les m\u00eames in\u00e9galit\u00e9s en termes de droit commun. Ensuite parce que ces territoires et leur avenir sont li\u00e9s dans les choix de d\u00e9veloppement des m\u00e9tropoles. Cela souligne d\u2019autant plus les enjeux de convergence des luttes.<\/p>\n<p><strong>Azz\u00e9dine Ta\u00efbi.<\/strong> Il faut en finir avec cette id\u00e9e que les populations des quartiers ne se mobiliseraient pas. Elles sont en permanence mobilis\u00e9es, mais totalement ignor\u00e9es et rendues invisibles par les m\u00e9dias. On peut faire le constat inverse\u2009: tous ces politiques qui ont soutenu les gilets jaunes, o\u00f9 sont-ils lorsque \u00e7a explose dans les quartiers\u00a0? Cela dit, je suis inquiet d\u2019une d\u00e9rive possible du mouvement. Pas du fait des gilets jaunes, mais de celui d\u2019une d\u00e9rive m\u00e9diatique et politique bien organis\u00e9e, y compris par le pouvoir actuel \u00e0 l\u2019approche des \u00e9lections europ\u00e9ennes. J\u2019ai per\u00e7u cette tournure inqui\u00e9tante apr\u00e8s l\u2019agression d\u2019Alain Finkielkraut, \u00e0 propos de laquelle on a point\u00e9 du doigt, quasi automatiquement, les quartiers populaires et les mouvements radicalis\u00e9s dont ils seraient issus. C\u2019est terrible et inqui\u00e9tant d\u2019ignorer ce pi\u00e8ge dans lequel m\u00eame la gauche s\u2019est engouffr\u00e9e. C\u2019est pour moi une manipulation suppl\u00e9mentaire, qui se retourne contre les quartiers pour les stigmatiser un peu plus et pour d\u00e9tourner le regard de leurs v\u00e9ritables revendications.<\/p>\n<p><quote>\u00ab Il faut en finir avec cette id\u00e9e que les populations des quartiers ne se mobiliseraient pas. Elles sont en permanence mobilis\u00e9es, mais totalement ignor\u00e9es et rendues invisibles par les m\u00e9dias. \u00bb<br \/>\n<strong>Azz\u00e9dine Ta\u00efbi<\/strong><\/quote><\/p>\n<p><strong>Quelle analyse faites-vous de ce que la gauche a fait, ou pas fait, pour les quartiers\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Assa Traor\u00e9.<\/strong> Une partie de la gauche instrumentalise les quartiers populaires. Apr\u00e8s la mort de mon fr\u00e8re, la gauche a d\u00e9sert\u00e9. Elle a cherch\u00e9 parfois \u00e0 se donner bonne conscience avec des tweets et des photos. Il y a des d\u00e9put\u00e9s, il y a eu des ministres de gauche, ils sont garants de nos droits. Qu\u2019ont-ils fait\u00a0? Je leur dis aujourd\u2019hui\u00a0: prenez vos responsabilit\u00e9s. Nous voulons du concret. Il y a aussi beaucoup de paternalisme chez certains repr\u00e9sentants de la gauche qui trouvent en nous une forme de caution. Je veux leur dire que nous valons mieux que \u00e7a, que nos voix comptent et que ce combat pour les quartiers populaires ne peut pas se faire sans nous. Avec nos mots. Et nos voix. Je sais qu\u2019ils vont vouloir venir \u00e0 la marche du 22\u00a0juillet prochain en m\u00e9moire d\u2019Adama pour \u00eatre sur la photo. Ils seront les bienvenus, mais qu\u2019ils assument jusqu\u2019au bout et qu\u2019ils parcourent les cinquante kilom\u00e8tres avec nous, dans ce cas. Qu\u2019ils ne se contentent pas de passer pour \u00eatre sur les images.<\/p>\n<p><strong>Azz\u00e9dine Ta\u00efbi.<\/strong> Je ne veux pas \u00eatre pessimiste, mais je trouve que la situation a empir\u00e9 depuis 2005. La vie des quartiers se d\u00e9grade. La question sociale, la question des discriminations et des injustices est beaucoup plus puissante qu\u2019avant. La R\u00e9publique d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, et la gauche en particulier, ont abandonn\u00e9 les quartiers populaires. Je vois ce qu\u2019elle aurait pu, ce qu\u2019elle aurait d\u00fb faire depuis tout ce temps. Et nous n\u2019en serions pas l\u00e0 aujourd\u2019hui si elle avait r\u00e9ellement \u0153uvr\u00e9 pour d\u00e9fendre les quartiers. Quant \u00e0 Macron, il surfe tout simplement sur ce qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 fait depuis plus de trente ans. Je ne d\u00e9connecte pas ma sensibilit\u00e9 de citoyen de celle de maire. Et c\u2019est pour \u00e7a que j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de lancer un recours contre l\u2019\u00c9tat pour le mettre face \u00e0 ses responsabilit\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>Est-ce que la figure du pr\u00e9caire, du pauvre, est la m\u00eame dans les banlieues populaires, dans les territoires ruraux ou dans les p\u00e9riph\u00e9ries urbaines\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Assa Traor\u00e9.<\/strong> Il y a de la pr\u00e9carit\u00e9 partout. J\u2019ai conscience de la pr\u00e9carit\u00e9 qui existe dans le monde rural. Je ne suis pas l\u00e0 pour faire une hi\u00e9rarchie de la pr\u00e9carit\u00e9 et dire que dans les communes rurales, elle est moins importante que dans les quartiers populaires. Mais il y a des cat\u00e9gories. Et nous, dans les quartiers populaires, nous appartenons \u00e0 une sous-cat\u00e9gorie. Mon fr\u00e8re \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme un sous-homme. Azz\u00e9dine a raison, la situation s\u2019est aggrav\u00e9e depuis 2005 et le racisme s\u2019est banalis\u00e9. Auparavant, la France, contrairement aux \u00c9tats-Unis, masquait le racisme derri\u00e8re la classe sociale. Il faut cesser de nier la r\u00e9alit\u00e9\u00a0: il y a en France un racisme bien r\u00e9el. Et h\u00e9las, les gilets jaunes n\u2019ont pas \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 cette d\u00e9rive. Les violences \u00e0 l\u2019endroit des habitants des quartiers populaires, victimes de ce racisme, c\u2019est le grand probl\u00e8me d\u2019aujourd\u2019hui qu\u2019on ne veut pas voir.<\/p>\n<p><strong>Azz\u00e9dine Ta\u00efbi.<\/strong> Il existe une forte envie de dignit\u00e9 dans les quartiers populaires. Il est insupportable que ce gouvernement veuille nier que, dans les quartiers populaires, il y a des formes de solidarit\u00e9 et de r\u00e9sistance. Elles sont pourtant r\u00e9elles, c\u2019est le cas \u00e0 Stains par exemple. On sait qu\u2019il y a un tissu de citoyens, d\u2019habitants qui se mobilisent pour cette qu\u00eate d\u2019\u00e9galit\u00e9 et de dignit\u00e9. Et c\u2019est sans doute plus fort aujourd\u2019hui que \u00e7a ne l\u2019\u00e9tait par le pass\u00e9 o\u00f9 j\u2019ai vu des gens baisser les bras. Mais avec la r\u00e9duction des d\u00e9penses publiques, qui impactent les associations, les r\u00e9percussions sont \u00e9normes. Et le tissu associatif, si n\u00e9cessaire dans ces quartiers, se d\u00e9lite peu \u00e0 peu.<\/p>\n<p><strong>Assa Traor\u00e9.<\/strong> Il est vrai que, souvent, on parle des quartiers comme s\u2019ils n\u2019avaient pas de pass\u00e9, pas d\u2019histoire. Comme si tout ne faisait que commencer. Avant nous, il y a eu le MIB (Mouvement de l\u2019immigration et des banlieues). Pourquoi n\u2019en parle-t-on pas\u00a0? Le MIB et d\u2019autres organisations ont fait beaucoup de choses. Notre voix devrait compter d\u2019autant plus. C\u2019est ce que nous disons aussi aux gilets jaunes\u00a0: avant nous, avant eux, il y a eu des luttes dont il faut se souvenir. Nous ne venons pas de nulle part. Il faut respecter les personnes qui se sont soulev\u00e9es pour nous. Il faut aussi respecter la m\u00e9moire de nos morts. Parce que nous mourons dans les quartiers. Et on n\u2019a pas attendu les violences contre les gilets jaunes pour r\u00e9clamer l\u2019interdiction de l\u2019usage des LBD (lanceurs de balles de d\u00e9fense).<\/p>\n<p><strong>Marie-H\u00e9l\u00e8ne Bacqu\u00e9.<\/strong> La d\u00e9nonciation de la violence polici\u00e8re n\u2019est en effet pas nouvelle dans les banlieues populaires et elle n\u2019a jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent pas \u00e9t\u00e9 entendue, de m\u00eame que celle des contr\u00f4les au faci\u00e8s. Plusieurs mouvements se sont structur\u00e9s apr\u00e8s 2005 sur ces enjeux et plus largement sur les enjeux d\u2019\u00e9galit\u00e9. Il y a eu notamment le grand tour de France qu\u2019avait organis\u00e9 l\u2019association AC Le Feu, avec les cahiers de dol\u00e9ances. Et Assa a raison\u00a0: on a l\u2019impression que l\u2019on repart \u00e0 z\u00e9ro, sans prendre en compte ce travail et cette dynamique. Or l\u2019histoire des quartiers populaires est aussi une histoire des luttes qui appartient \u00e0 notre histoire collective.<\/p>\n<p><strong>Assa Traor\u00e9.<\/strong> On le voit dans l\u2019\u00c9ducation nationale, qui a un r\u00f4le tr\u00e8s important. Quand j\u2019\u00e9tais \u00e0 l\u2019\u00e9cole, on ne m\u2019a pas enseign\u00e9 l\u2019histoire sociale et politique des quartiers. Et pourtant, le r\u00f4le de la transmission, des cultures, de l\u2019histoire, d\u00e8s l\u2019enfance \u00e0 l\u2019\u00e9cole, est primordial. Parce que c\u2019est notre h\u00e9ritage commun. C\u2019est la m\u00eame chose quand l\u2019\u00e9cole se refuse de parler de la colonisation ou de l\u2019esclavage. Et quand on ne veut pas en parler, cela signifie qu\u2019on refuse de l\u2019assumer. Alors aujourd\u2019hui, nous nous battons pour imposer cette histoire, notre histoire. Qui est celle de la France. Il nous faut assumer notre histoire.<\/p>\n<p><strong>Les grands projets franciliens, avec l\u2019arriv\u00e9e de nouveaux transports, le Grand Paris Express, les Jeux olympiques, les infrastructures nouvelles, sont-ils une opportunit\u00e9 pour les quartiers\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Azz\u00e9dine Ta\u00efbi.<\/strong> Il faut dire la v\u00e9rit\u00e9\u00a0: ces projets ne profiteront pas \u00e0 tout le monde. Voire, ils profiteront qu\u2019\u00e0 quelques-uns. Je veux croire qu\u2019il est encore temps d\u2019inverser la tendance. Les grosses bo\u00eetes qui vont se gaver sur le dos des infrastructures que nous allons payer ne doivent pas tourner le dos aux habitants. Il y a des comp\u00e9tences dans nos quartiers. Et les habitants ne sont pas l\u00e0 uniquement pour assurer le gardiennage de chantiers, la s\u00e9curit\u00e9 ou le m\u00e9nage des bureaux. 80\u2009% des infrastructures pr\u00e9vues pour les JO le sont en Seine-Saint-Denis. Cela veut dire qu\u2019il doit y avoir des retomb\u00e9es pour nous et les d\u00e9partements limitrophes. On n\u2019en prend pas le chemin, mais nous devrons amplifier la bataille pour que ce soit le cas.<\/p>\n<p><strong>Marie-H\u00e9l\u00e8ne Bacqu\u00e9.<\/strong> Le projet du Grand Paris Express permettra de d\u00e9senclaver certains territoires et favorisera la mobilit\u00e9 des habitants. Mais quand on fait le tour des sites des nouvelles gares, on voit surtout des op\u00e9rations immobili\u00e8res priv\u00e9es cherchant \u00e0 attirer des classes moyennes et des investisseurs. Une fois encore, la question est de savoir pour qui se d\u00e9veloppe la m\u00e9tropole francilienne. Quant aux Jeux olympiques, les bilans faits au Br\u00e9sil ou en Gr\u00e8ce montrent qu\u2019il faut \u00eatre plus que prudent sur leurs retomb\u00e9es positives.<\/p>\n<p><strong>Il y a un d\u00e9calage entre ces grands projets et les besoins des quartiers, qui souffrent notamment de l\u2019affaiblissement, voire de la disparition des services publics\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Azz\u00e9dine Ta\u00efbi.<\/strong> Oui, et je peux vous dire que nous sommes dans un moment tr\u00e8s critique de la vie des communes populaires. \u00c0 Stains, avec les habitants, je suis oblig\u00e9 de me battre tous les jours pour maintenir les services publics\u00a0: la Poste, la S\u00e9curit\u00e9 sociale, les imp\u00f4ts, etc. Mais je suis habitu\u00e9 \u00e0 ne rien l\u00e2cher avec les habitants qui se mobilisent. Et il y a de quoi \u00eatre en col\u00e8re quand on voit qu\u2019\u00e0 Neuilly-sur-Seine ou \u00e0 Levallois, on conserve les services publics. Leurs habitants n\u2019ont pas besoin de se battre, eux. Certains maires ont fini par renoncer et accepter l\u2019id\u00e9e de cr\u00e9er des maisons des services publics, sans voir le pi\u00e8ge qui leur \u00e9tait tendu. On nous l\u2019avait propos\u00e9 \u00e0 Stains, mais je l\u2019ai refus\u00e9 parce que derri\u00e8re cette id\u00e9e de mutualisation, il y a de fait la disparition d\u2019autres services publics consid\u00e9r\u00e9s comme non rentables. C\u2019est tr\u00e8s inqui\u00e9tant.<\/p>\n<p><strong>Assa Traor\u00e9.<\/strong> Pour que notre jeunesse participe \u00e0 la construction de ce monde, \u00e0 la construction de cette France, \u00e0 la construction de leur propre vie, il faut un v\u00e9ritable service public, accessible et disponible pour tous. Aujourd\u2019hui, le seul service public qui profite de la jeunesse des quartiers, ce sont les prisons. Investir dans les autres services publics, ce serait investir dans l\u2019avenir de la jeunesse des quartiers. Mais l\u2019\u00c9tat ne le veut pas, comme s\u2019il consid\u00e9rait qu\u2019elle est nuisible. Nous, nous disons que cette jeunesse va participer \u00e0 la construction de la maison France. Les infrastructures publiques nous appartiennent aussi. Il faut arr\u00eater de nous consid\u00e9rer comme \u00ab\u00a0les terroristes des quartiers\u00a0\u00bb, comme on a surnomm\u00e9 mes fr\u00e8res.<\/p>\n<p><quote>\u00ab On commence \u00e0 comprendre l\u2019importance de la racialisation de la question sociale, les logiques d\u2019alt\u00e9risation des populations racis\u00e9es, profond\u00e9ment ancr\u00e9es dans les discours et les comportements. \u00bb<br \/>\n<strong>Marie-H\u00e9l\u00e8ne Bacqu\u00e9<\/strong><\/quote><\/p>\n<p><strong>Pourquoi la question de la place des racis\u00e9-e-s dans l\u2019espace public pose-t-elle probl\u00e8me\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Assa Traor\u00e9.<\/strong> En France, on a tendance \u00e0 se comparer aux \u00c9tats-Unis sur toutes les questions li\u00e9es aux violences polici\u00e8res, mais pas sur les questions de racisme. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Atlantique, on parle plus facilement du racisme d\u2019\u00c9tat, par exemple. Chez nous, ce sera beaucoup moins clair, beaucoup moins assum\u00e9 \u2013 alors que les actes sont l\u00e0 et que nos vies en d\u00e9pendent trop souvent. Il faut donc imposer les personnes racis\u00e9es dans l\u2019espace public car leur voix compte. J\u2019aimerais que des personnalit\u00e9s, des politiciens, des philosophes arrivent \u00e0 assumer le mot de racisme.<\/p>\n<p><strong>Azz\u00e9dine Ta\u00efbi.<\/strong> De mon point de vue, elle pose effectivement probl\u00e8me car le poids du pass\u00e9 colonial de la France est encore pr\u00e9sent dans le d\u00e9bat politique et dans la mani\u00e8re dont nos institutions fonctionnent. La France refuse de reconna\u00eetre le fait colonial et les crimes qu\u2019elle a pu commettre en son nom, principalement en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne. Or ce sont ces populations qui sont victimes de m\u00e9pris, de discriminations et de racisme. Il est regrettable de voir, encore aujourd\u2019hui, que la question du racisme et des discriminations est exclusivement port\u00e9e par des collectifs et associations d\u2019habitants des quartiers populaires \u2013 c\u2019est le cas avec le combat que m\u00e8nent Assa et le collectif Adama. Elle est aussi port\u00e9e par des intellectuels, des historiens courageux, je pense \u00e0 Pascal Blanchard par exemple, et concr\u00e8tement par des \u00e9quipes municipales progressistes et tr\u00e8s engag\u00e9es \u2013 c\u2019est le cas \u00e0 Stains.<\/p>\n<p><strong>Marie-H\u00e9l\u00e8ne Bacqu\u00e9.<\/strong> La question de la discrimination est en train de rentrer dans le d\u00e9bat public, mais c\u2019est un processus tr\u00e8s long. En France, contrairement \u00e0 d\u2019autres pays, il est difficile de faire des \u00e9tudes sur la discrimination car les statistiques ethniques sont interdites. Une s\u00e9rie de travaux ont n\u00e9anmoins mis en \u00e9vidence cette r\u00e9alit\u00e9. On commence \u00e0 comprendre l\u2019importance de la racialisation de la question sociale, les logiques d\u2019alt\u00e9risation des populations racis\u00e9es, profond\u00e9ment ancr\u00e9es dans les discours et les comportements, y compris au plus haut niveau des institutions. Cela renvoie \u00e0 ce disait Assa\u00a0: il faudrait que la France arrive \u00e0 se poser la question de l\u2019h\u00e9ritage colonial et que ce soit un d\u00e9bat partag\u00e9. C\u2019est l\u2019histoire des racis\u00e9s, mais c\u2019est aussi l\u2019histoire des Blancs.<\/p>\n<p><strong>Assa Traor\u00e9.<\/strong> Ce dont il faut se rendre compte, c\u2019est que toute une partie de la population est entre la vie et la mort parce que, lorsque des jeunes sortent, ils peuvent se faire tuer. Et cela se passe en France, dans un \u00c9tat dont la devise est \u00ab\u00a0libert\u00e9, \u00e9galit\u00e9, fraternit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\nEntretien r\u00e9alis\u00e9 par <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/pierre-jacquemain\"><strong>Pierre Jacquemain<\/strong><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-12343 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/boj_regards190228_052-d66.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/boj_regards190228_052-d66-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"boj_regards190228_052.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>In\u00e9galit\u00e9s territoriales et sociales, violences polici\u00e8res\u2026 Malgr\u00e9 des combats partag\u00e9s, la convergence entre le mouvement des \u00ab\u00a0gilets jaunes\u00a0\u00bb et les mobilisations des banlieues populaires n\u2019a pas eu lieu. 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