{"id":12233,"date":"2020-04-15T09:29:01","date_gmt":"2020-04-15T07:29:01","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-covid-19-non-la-frontiere-n-est-pas-un-absolu\/"},"modified":"2023-06-23T23:55:43","modified_gmt":"2023-06-23T21:55:43","slug":"article-covid-19-non-la-frontiere-n-est-pas-un-absolu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=12233","title":{"rendered":"Covid-19 : non, la fronti\u00e8re n\u2019est pas un absolu"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Comment sortir de la crise actuelle ? Le d\u00e9bat qui s\u2019ouvre, notamment \u00e0 gauche, remet en selle la piste de la d\u00e9mondialisation. On la trouve sans surprise chez Arnaud Montebourg, qui en a fait depuis longtemps son cheval de bataille. On la retrouve de fa\u00e7on plus surprenante chez Rapha\u00ebl Glucksmann, qui explique d\u00e9sormais que <em>\u00ab ce qui doit primer, ce n\u2019est pas l\u2019id\u00e9al europ\u00e9en, c\u2019est la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00eatre souverain \u00bb<\/em>. De fait, on a raison de mettre la mondialisation sur la sellette. Faut-il pour autant \u00ab d\u00e9mondialiser \u00bb et, pour cela, doit-on absolutiser la souverainet\u00e9 nationale et la fronti\u00e8re ? Je ne le crois pas.<\/p>\n<p>Sur une plan\u00e8te peupl\u00e9e par 7,5 milliards d\u2019\u00eatres humains, l\u2019interd\u00e9pendance de nos trajectoires est une donn\u00e9e irr\u00e9versible. La mani\u00e8re dont nous produisons, consommons et \u00e9changeons sur chaque point du globe conditionne l\u2019existence de tous. Que nous le voulions ou non, ce que nous d\u00e9cidons \u00ab souverainement \u00bb chez nous a des cons\u00e9quences partout ailleurs. La souverainet\u00e9 de chaque \u00c9tat agit sur celle de tous les autres ; elle la conditionne m\u00eame, quand l\u2019\u00c9tat concern\u00e9 fait partie des plus puissants.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/politique\/a-l-heure-du-covid-19-chroniques-de-clementine-autain\/article\/les-tres-dangereuses-incoherences-de-macron\">Les tr\u00e8s dangereuses incoh\u00e9rences d\u2019Emmanuel Macron<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me n\u2019est pas dans l\u2019interd\u00e9pendance, mais dans la mani\u00e8re dont elle est g\u00e9r\u00e9e. Pour l\u2019instant, elle rel\u00e8ve de trois logiques : le libre jeu de la concurrence d\u00e9cide de l\u2019allocation des ressources ; les comp\u00e9tences mobilis\u00e9es par la \u00ab gouvernance \u00bb garantissent que les r\u00e8gles communes sont les meilleures ; le rapport des forces entre puissances sert de grand r\u00e9gulateur politique global. Au fond, les derni\u00e8res d\u00e9cennies nous ont habitu\u00e9s \u00e0 confondre la \u00ab mondialit\u00e9 \u00bb \u2013 notre communaut\u00e9 plan\u00e9taire de destin \u2013 et la \u00ab mondialisation \u00bb des circuits financiers, des \u00e9lites technocratiques et des \u00e9quilibres de puissance. Or la mondialisation a \u00e9touff\u00e9 la mondialit\u00e9.<\/p>\n<p>On peut consid\u00e9rer qu\u2019elle est la seule mani\u00e8re disponible pour agir sur le monde. On laisse alors la main aux march\u00e9s, aux technocrates et aux \u00c9tats les plus puissants ; on continue, \u00e9ventuellement en corrigeant les exc\u00e8s \u00e0 la marge. Ou bien on consid\u00e8re que c\u2019est l\u2019interd\u00e9pendance elle-m\u00eame qu\u2019il est en cause. Dans ce cas, on absolutise la cl\u00f4ture. Enrichissez-vous, disent les lib\u00e9raux imp\u00e9nitents ; apr\u00e8s moi le d\u00e9luge, nous dit Trump ; ce qu\u2019il advient des non-nationaux ne m\u2019int\u00e9resse pas, nous ass\u00e8ne Marine Le Pen.<\/p>\n<p>Nous ne pouvons pas nous laisser enfermer dans ce pi\u00e8ge. De quoi faut-il se prot\u00e9ger ? Des autres peuples, des autres territoires, des autres humains ? Des Am\u00e9ricains dominateurs, des Allemands \u00e9go\u00efstes ou des \u00e9lites apatrides ? Non. Nous devrions avant tout nous prot\u00e9ger de ce qui nous emp\u00eache de d\u00e9cider de nos vies : la contrainte des march\u00e9s, la toute-puissance de la gouvernance, l\u2019atrophie de la d\u00e9mocratie. Or les fronti\u00e8res n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 d\u2019un bien grand secours contre ces m\u00e9canismes destructeurs. Contrairement \u00e0 ce qui se dit parfois, c\u2019est d\u2019abord en France que s\u2019est perdue la bataille de l\u2019\u00e9galit\u00e9, de la solidarit\u00e9 et des services publics. D\u2019abord chez nous, et pas d\u2019abord \u00e0 Bruxelles, \u00e0 Berlin ou \u00e0 Washington\u2026<\/p>\n<h2>L&#8217;autarcie est une illusion<\/h2>\n<p>Des mesures concr\u00e8tes sont certes n\u00e9cessaires, pour contredire les d\u00e9rives dont nous payons trop cher le prix. Le fil du long terme et de l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral doit \u00eatre repris, contre le court-termisme de la comp\u00e9titivit\u00e9 et des int\u00e9r\u00eats financiers. Il faut reconstituer, entretenir, renouveler des stocks strat\u00e9giques pour faire face \u00e0 toute urgence. Le besoin se fait pressant de relocaliser, pour ma\u00eetriser les stocks et limiter les \u00e9changes inutiles et polluants. Mais la relocalisation n\u2019a de port\u00e9e que dans une conception globale de la production et de la consommation. Elle ne se pose pas dans les m\u00eames termes pour toutes les activit\u00e9s et pour tous les pays. Souverainet\u00e9s alimentaire, sanitaire, \u00e9nerg\u00e9tique, num\u00e9rique ne se ma\u00eetrisent pas de la m\u00eame mani\u00e8re, avec les m\u00eames \u00e9chelles et les m\u00eames mod\u00e8les.<\/p>\n<p>L\u2019autarcie \u00e9tant une illusion, nous sommes contraints d\u2019envisager les activit\u00e9s et les choix qui nous rendent ma\u00eetres de nous-m\u00eames sans ali\u00e9ner la possibilit\u00e9 qu\u2019ont les autres d\u2019en faire autant. Qui oserait dire, dans le monde instable qui est le n\u00f4tre, que nous allons rapatrier chez nous des productions sans nous pr\u00e9occuper de ce qui les compensera dans les pays souvent d\u00e9munis qui nous les fournissent aujourd\u2019hui ? La question n\u2019est pas de reprendre \u00e0 d\u2019autres des biens dont nous pensons avoir \u00e9t\u00e9 spoli\u00e9s, mais d\u2019imaginer autrement, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du monde, le partage de ressources dont nous savons la fragilit\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est donc en ench\u00e2ssant notre souverainet\u00e9 dans un projet bien plus large que nous lui donnerons de la force et de la l\u00e9gitimit\u00e9. Ce n\u2019est pas en tournant le dos \u00e0 la mondialit\u00e9 que nous serons ma\u00eetres de nous-m\u00eames, mais en combinant l\u2019utilisation des moyens qui sont ceux d\u2019un grand pays et la coordination continentale et plan\u00e9taire des efforts pour changer en profondeur les logiques d\u2019organisation du monde. Le plus grand paradoxe de notre temps est que jamais la mondialisation capitaliste n\u2019a \u00e9t\u00e9 aussi grande et aussi faibles les instances de d\u00e9cision collective \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la plan\u00e8te. Ou bien elles sont impuissantes, comme la plupart des organismes de l\u2019ONU, ou bien elles sont d\u00e9pendantes des imp\u00e9ratifs \u00e9dict\u00e9s par les march\u00e9s et les lobbies industriels et financiers.<\/p>\n<p>C\u2019est cet \u00e9tat de fait qu\u2019il faut remettre en cause, sans tarder, en m\u00eame temps que nous cr\u00e9ons les conditions d\u2019une r\u00e9appropriation d\u00e9mocratique \u00e9largie de notre propre territoire, contre le syst\u00e8me et les individus qui en usent \u00e0 leur guise. Les \u00c9tats nationaux doivent certes retrouver les moyens que l\u2019ultra-lib\u00e9ralisme a peu \u00e0 peu d\u00e9truits. Mais il faut en m\u00eame temps rem\u00e9dier aux carences d\u00e9mocratiques qui, depuis trop longtemps, ont priv\u00e9 les espaces supranationaux de toute efficacit\u00e9 et de toute cr\u00e9dibilit\u00e9.<\/p>\n<blockquote><p>Ce qui compte dans la souverainet\u00e9 n\u2019est pas tant qu\u2019elle soit nationale, mais qu\u2019elle aille au bout de ce qui est son projet fondamental : permettre au plus grand nombre d\u2019\u00eatre inform\u00e9, de d\u00e9battre, de d\u00e9cider, d\u2019\u00e9valuer et de contr\u00f4ler.<\/p><\/blockquote>\n<p>Aller dans cette direction n\u2019implique certainement pas la disparition de la fronti\u00e8re : elle est une construction historique, un cadre d\u2019exercice coutumier de la d\u00e9mocratie politique. Mais ce cadre est imparfait et n\u2019a rien d\u2019un absolu. Sa sacralisation ne peut donc r\u00e9pondre \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un d\u00e9veloppement sobre des capacit\u00e9s humaines, dans un monde fini. Cet horizon n\u00e9cessaire ne peut \u00eatre r\u00e9alisable dans un seul pays ; il ne saurait donc \u00eatre avant tout national.<\/p>\n<p>\u00c0 bien y r\u00e9fl\u00e9chir, la d\u00e9mondialisation est aujourd\u2019hui un discours. C\u2019est fort peu une r\u00e9alit\u00e9. Ce que vise Trump, par exemple, n\u2019est pas un retour \u00e0 la nation am\u00e9ricaine, mais un chantage \u00e0 la puissance \u00e9tatsunienne sur le monde, ses nations et ses institutions. \u00ab Qui n\u2019est pas avec nous est contre nous \u00bb est le c\u0153ur de son message\u2026 Partout ailleurs qu\u2019en Am\u00e9rique, ce discours dynamise avant tout le projet de fermeture, qui fait de la menace, de la protection et donc de la cl\u00f4ture l\u2019alpha et l\u2019om\u00e9ga de toute ambition collective.<\/p>\n<p>\u00c0 gauche, il en est de l\u2019exaltation de la fronti\u00e8re comme de l\u2019invocation \u00ab populiste \u00bb : elle veut contrecarrer l\u2019expansion de l\u2019extr\u00eame droite ; elle risque de la l\u00e9gitimer un peu plus. Sur la fronti\u00e8re comme sur l\u2019immigration, ce ne sont pas seulement les r\u00e9ponses donn\u00e9es par la droite extr\u00eame qui sont dangereuses : c\u2019est d\u2019abord la mani\u00e8re qu\u2019elle a de poser ses questions et de fa\u00e7onner les termes du d\u00e9bat public.<\/p>\n<p>En 1939, le philosophe communiste Henri Lefebvre \u00e9crivait un livre qu\u2019il avait intitul\u00e9 <em>Le nationalisme contre les nations<\/em>. On peut aujourd\u2019hui penser de m\u00eame que le souverainisme est l\u2019ennemi de la souverainet\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/roger-martelli\"><strong>Roger Martelli<\/strong><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-12233 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/befunky-collage-231-67a-scaled.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/befunky-collage-231-67a-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"befunky-collage-231.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comment sortir de la crise actuelle ? 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