{"id":12216,"date":"2020-04-08T16:26:53","date_gmt":"2020-04-08T14:26:53","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-face-au-covid-19-les-economistes-orthodoxes-ne-se-repentent-pas\/"},"modified":"2023-07-03T14:33:02","modified_gmt":"2023-07-03T12:33:02","slug":"article-face-au-covid-19-les-economistes-orthodoxes-ne-se-repentent-pas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=12216","title":{"rendered":"Face au Covid-19, les \u00e9conomistes orthodoxes ne se repentent pas"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Pour l&#8217;\u00e9pisode 22 de ses \u00ab choses lues \u00bb (saison 2 !), Monsieur Marx fait tomber un \u00e0 un les \u00e9conomistes orthodoxes, les vedettes fran\u00e7aises du <em>mainstream<\/em> et autres somnambules incapables de se r\u00e9veiller face \u00e0 la pand\u00e9mie de coronavirus.<\/p>\n<p>Les \u00e9conomistes de la \u00ab Science \u00e9conomique \u00bb tiennent le haut du pav\u00e9 des professionnels de la profession. Ils sont tr\u00e8s majoritairement de sexe masculin et d\u2019ob\u00e9dience n\u00e9oclassique. \u00c9tant volontiers conseillers des princes politiques et \u00e9conomiques \u00e0 qui ils fournissent expertises et avis, il n\u2019est pas surprenant qu\u2019ils s\u2019expriment sur la pand\u00e9mie du Covid-19.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/politique\/article\/pour-le-monde-post-covid-19-la-macronie-distille-ses-idees-et-ca-n-est-pas-le\">Pour le monde post-Covid-19, la Macronie distille ses id\u00e9es (et \u00e7a n\u2019est pas le grand soir !)<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Certains ont \u00e9t\u00e9 ou sont encore conseillers de la Macronie. D\u2019autres ne le sont pas. Cela n\u2019emp\u00eache pas une communaut\u00e9 d\u2019appartenance. Elle repose sur quelques fondements qui constituaient jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, et malgr\u00e9 le premier choc de 2008, l\u2019id\u00e9ologie dominante justificatrice du capitalisme actuel, de ses r\u00e8gles de fonctionnement essentielles et des politiques qui les mettent en \u0153uvre. <\/p>\n<p>Ces \u00e9conomistes orthodoxes qui disent la m\u00eame chose ou presque[[Andr\u00e9 Orl\u00e9an (Sous la direction de) : <em>\u00c0 quoi servent les \u00e9conomistes s&#8217;ils disent tous la m\u00eame chose ? Manifeste pour une \u00e9conomie pluraliste<\/em>, Les Liens qui Lib\u00e8rent, 2015]] pr\u00e9tendent faire de l\u2019\u00e9conomie une science exacte. Ils disent dialoguer et utiliser les sciences sociales. Mais ce sont essentiellement les sciences comportementales. Ils se sont franchement coup\u00e9s de la sociologie et de l\u2019histoire. Selon eux, l\u2019\u00e9change marchand est le principe g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019\u00e9conomie. Le monde se compose d\u2019individus rationnels qui entrent en interaction les uns avec les autres dans le but de maximiser leur utilit\u00e9. L\u2019\u00c9tat a pour fonction de permettre l\u2019action vertueuse des march\u00e9s. Ils consid\u00e8rent qu\u2019en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, il n\u2019y a pas de probl\u00e8mes qu\u2019une bonne incitation financi\u00e8re ne saurait r\u00e9soudre. Le r\u00f4le de l\u2019\u00e9conomiste consistant \u00e0 d\u00e9finir celles qui vont pousser les individus \u00e0 choisir le bien commun.<\/p>\n<p>Qu\u2019ont-ils donc \u00e0 nous dire de la pand\u00e9mie du Covid-19, et est-ce vraiment utile ? Une grande pr\u00e9occupation semble \u00eatre que cela n\u2019entraine pas une remise en cause majeure ni de leur science, ni de l\u2019\u00e9conomie telle qu\u2019elle existe. Ce n\u2019est pas pour eux un \u00ab Momentum \u00bb pour des ruptures et des bifurcations. En voici quelques exemples.<\/p>\n<h2>Le d\u00e9ni de Pierre Cahuc<\/h2>\n<p>L\u2019exemple le plus caricatural est peut-\u00eatre Pierre Cahuc. Cela n\u2019\u00e9tonnera pas. Il avait accus\u00e9 les \u00e9conomistes h\u00e9t\u00e9rodoxes de n\u00e9gationnisme[[Pierre Cahuc, Andr\u00e9 Zylberberg : <em>Le n\u00e9gationnisme \u00e9conomique et comment s&#8217;en d\u00e9barrasser<\/em>, Flammarion, 2016]]. Face au Covid-19, il se trouve lui-m\u00eame dans le d\u00e9ni le plus total. Dans une chronique publi\u00e9e par <em>Les \u00c9chos<\/em>, le 2 avril, il explique que la r\u00e9cession sauve des vies : les causes de la mortalit\u00e9 sont procycliques et ralentissent en p\u00e9riode de d\u00e9pression. Moins d\u2019activit\u00e9 c\u2019est moins d\u2019accidents, moins de mouvements, moins de contaminations infectieuses par le brassage des populations. La preuve en \u00e9t\u00e9 apport\u00e9e par un professeur de l\u2019Universit\u00e9 de Virginie, Christopher Ruhm qui a calcul\u00e9, il y a vingt ans, qu\u2019aux USA, une augmentation de 1% de taux de ch\u00f4mage est associ\u00e9e \u00e0 une diminution du taux de mortalit\u00e9 de 0,5 \u00e0 0,6%, soit 11.000 d\u00e9c\u00e8s par an. Pareil avec les gr\u00e8ves dans les transports publics qui <em>\u00ab malgr\u00e9 le chaos qu\u2019elles peuvent engendrer, r\u00e9duisent la propagation des maladies infectieuses pour les adultes et les personnes \u00e2g\u00e9es \u00bb<\/em>. Candide que vous \u00eates, vous vous dites sans doute que d\u00e9cid\u00e9ment tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Vu la r\u00e9cession qui arrive, il va y avoir une grosse diminution de la mortalit\u00e9. Allez savoir ! Cela pourrait m\u00eame compenser la surmortalit\u00e9 due au virus.<\/p>\n<p>En tout cas, il ne faut surtout pas trouver dans cette \u00e9pid\u00e9mie, mati\u00e8re \u00e0 remettre en cause et \u00e0 transformer la mondialisation et la croissance mesur\u00e9e par le PIB. Pour \u00eatre plus s\u00fbr de sa d\u00e9monstration, Pierre Cahuc limite les hypoth\u00e8ses. Selon lui la mondialisation qu\u2019il appelle globalisation et la croissance, c\u2019est plat unique. A prendre tel quel ou \u00e0 laisser. Auquel cas ce serait le d\u00e9sastre assur\u00e9. <em>\u00ab La croissance du PIB<\/em>, ass\u00e8ne-t-il, <em>boost\u00e9e par la globalisation, est associ\u00e9e \u00e0 un accroissement consid\u00e9rable de l\u2019esp\u00e9rance de vie dans l\u2019ensemble des pays du globe. \u00bb<\/em> Et ce n\u2019est quand m\u00eame pas une pand\u00e9mie qui doit aboutir \u00e0 jeter ces pr\u00e9cieux b\u00e9b\u00e9s avec l\u2019eau du bain contamin\u00e9e.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9conomiste beaucoup moins orthodoxe, quoique prix Nobel, Paul Krugman avait expliqu\u00e9, <a href=\"https:\/\/www.nytimes.com\/2020\/03\/30\/opinion\/republicans-science-coronavirus.html\">dans le <em>New York Times<\/em><\/a>, trois jours avant l\u2019article de Pierre Cahuc, qu\u2019aux USA <em>\u00ab nous avons l&#8217;esp\u00e9rance de vie la plus faible parmi les pays avanc\u00e9s, et l&#8217;\u00e9cart ne cesse de se creuser depuis des d\u00e9cennies. Ce foss\u00e9 grandissant, \u00e0 son tour, refl\u00e8te certainement \u00e0 la fois l&#8217;absence unique d&#8217;assurance maladie universelle aux \u00c9tats-Unis et la mont\u00e9e en fl\u00e8che tout aussi unique des &#8220;d\u00e9c\u00e8s de d\u00e9sespoir&#8221; \u2013 d\u00e9c\u00e8s dus \u00e0 la drogue, \u00e0 l&#8217;alcool et au suicide \u2013 parmi les blancs de la classe ouvri\u00e8re qui ont vu les opportunit\u00e9s \u00e9conomiques dispara\u00eetre. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Et, s\u2019agissant de l\u2019Afrique, l\u2019\u00e9conomiste togolais Kako Nubukpo[[Kako Nubukpo : <em>L\u2019Urgence africaine<\/em>, Odile Jacob, septembre 2019]] <a href=\"http:\/\/www.rfi.fr\/fr\/podcasts\/20200404-coronavirus-maladie-mortelle-mondialisation-lib%C3%A9rale\">expliquait pour sa part<\/a>, le 4 avril, que le Coronavirus r\u00e9v\u00e8le \u00e9videmment les limites de l\u2019insertion primaire du continent dans la mondialisation d\u00e9velopp\u00e9e depuis une trentaine d\u2019ann\u00e9e, notamment sous les recommandations du FMI et de la Banque Mondiale. La crise \u00e0 g\u00e9rer dans l\u2019urgence va \u00eatre \u00e9videmment consid\u00e9rable, mais, explique-t-il, il nous faudra savoir aussi <em>\u00ab profiter de cette crise \u00bb<\/em> pour changer le mod\u00e8le de mondialisation et de croissance.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.lesechos.fr\/idees-debats\/cercle\/assurance-chomage-la-fin-dune-derive-1030957\">Pour m\u00e9moire<\/a>, Pierre Cahuc a notamment \u00e9t\u00e9 l\u2019un des soutiens les plus r\u00e9solus de la r\u00e9forme de 2019 de l\u2019assurance ch\u00f4mage dont le gouvernement a d\u00e9cid\u00e9 de reporter l\u2019application \u00e0 la rentr\u00e9e, sans abandonner sa mise en \u0153uvre.<\/p>\n<h2>La le\u00e7on du professeur Tirole<\/h2>\n<p>Tous les \u00e9conomistes <em>mainstream<\/em> ne sont pas aussi caricaturaux. Notre prix Nobel Jean Tirole s\u2019est m\u00eame livr\u00e9 \u00e0 un exercice d\u2019introspection, sinon d\u2019autocritique. Il a pos\u00e9 <a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/idees\/article\/2020\/03\/25\/jean-tirole-face-au-coronavirus-allons-nous-enfin-apprendre-notre-lecon_6034318_3232.html\">dans <em>Le Monde<\/em><\/a> une question forte : <em>\u00ab Allons-nous enfin apprendre la le\u00e7on ? \u00bb<\/em>. <em>In fine<\/em>, dit-il, la question se r\u00e9sume \u00e0 : <em>\u00ab Sommes-nous pr\u00eats \u00e0 d\u00e9penser suffisamment pour la recherche en sant\u00e9 ? Sommes-nous pr\u00eats \u00e0 payer une taxe carbone pour sauver la plan\u00e8te ? \u00bb<\/em> Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, il s\u2019agit de <em>\u00ab repenser notre r\u00e9partition collective des ressources entre les biens de consommation courante d\u2019un c\u00f4t\u00e9, et la sant\u00e9 et l\u2019\u00e9ducation de l\u2019autre \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Mais d\u2019o\u00f9 vient le mal qu\u2019il nous faut d\u2019urgence exorciser ? Il est en nous les peuples qui sont install\u00e9s dans le court-termisme et qui oublient trop vite les le\u00e7ons de l\u2019histoire. En nous <em>\u00ab les citoyens qui ne mettent pas syst\u00e9matiquement la vie au-dessus de l\u2019argent et ne sont pas pr\u00eats \u00e0 r\u00e9duire consid\u00e9rablement leur consommation en \u00e9change d\u2019un monde plus s\u00fbr \u00bb<\/em>. <em>\u00ab Nous voudrions effacer ces pens\u00e9es g\u00eanantes<\/em>, ajoute-t-il, <em>mais nous ne le pouvons pas. Si d\u00e9sagr\u00e9ables et inqui\u00e9tants ces calculs froids sur les choix de sant\u00e9 soient-ils, nous ne pouvons pas \u00e9chapper \u00e0 la rationalisation de l\u2019allocation des budgets de sant\u00e9 existants. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Bref, nous sommes tous responsables et tous coupables. Nous, c\u2019est-\u00e0-dire la collectivit\u00e9 des individus qui peuplons ce pays et g\u00e9rons mal la raret\u00e9. Nous, sans distinction de r\u00f4le, de pouvoirs, de revenu, de genre et de fortunes. Le court-termisme serait en chacun de nous, et non pas dans la domination de la finance. Les in\u00e9galit\u00e9s, le fait que la r\u00e9duction de la consommation est un luxe que beaucoup ne peuvent pas s\u2019offrir, ne seraient pas un probl\u00e8me.<\/p>\n<p>La transformation de nos mod\u00e8les de consommation est certainement l\u2019une des le\u00e7ons \u00e0 apprendre du Covid-19. Mais comme le dit le sociologue <a href=\"https:\/\/www.mediapart.fr\/journal\/culture-idees\/280320\/razmig-keucheyan-la-sobriete-ne-peut-s-organiser-que-collectivement\">Razmig Keucheyan interrog\u00e9 par Mediapart<\/a> sur le monde d\u2019apr\u00e8s et la sortie n\u00e9cessaire du consum\u00e9risme, <em>\u00ab il ne faut pas tomber dans le pi\u00e8ge d\u2019une culpabilisation individuelle. La sobri\u00e9t\u00e9 ne peut s\u2019organiser que collectivement. \u00bb<\/em> La le\u00e7on de la crise que, selon lui, nous pourrions retenir, est donc tr\u00e8s diff\u00e9rente : <em>\u00ab M\u00eame si la dimension capitaliste continue \u00e0 pr\u00e9valoir durant la crise sanitaire qu\u2019on vit, j\u2019observe qu\u2019on parle de mat\u00e9riel de protection sanitaire en quantit\u00e9s plus qu\u2019en prix, et qu\u2019on s\u00e9pare en partie les revenus des citoyens et leur activit\u00e9 productive r\u00e9elle. De telles mesures renvoient \u00e0 la priorit\u00e9 donn\u00e9e \u00e0 la satisfaction des besoins plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 la solvabilit\u00e9 des gens. Cela me para\u00eet tr\u00e8s utile pour la suite, face au changement climatique. Tout l\u2019enjeu est en effet de r\u00e9partir de fa\u00e7on \u00e9galitaire une consommation de ressources qui doit \u00eatre soutenable. \u00bb<\/em> <\/p>\n<h2>\u00ab On nous prend vraiment pour des co\u00fbts \u00bb<\/h2>\n<p>Des deux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019Atlantique, pour les dirigeants qui m\u00e8nent des politiques n\u00e9olib\u00e9rales gouverner serait devoir faire des choix corn\u00e9liens mais indispensables. Entre les exigences de l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique et les imp\u00e9ratifs de la sant\u00e9 publique ; entre l\u2019endiguement de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie qui paralyse l\u2019\u00e9conomie mais sauve des vies et la prolongation du confinement qui sans doute sauve des vies mais peut produire d\u2019autres d\u00e9g\u00e2ts sociaux et sanitaires et qui aggrave la crise \u00e9conomique.<\/p>\n<p>Les \u00e9conomistes orthodoxes leur disent qu\u2019ils ont raison. Et ils pr\u00e9tendent m\u00eame leur donner les moyens de choisir. C\u2019est le calcul co\u00fbts\/avantages, m\u00e9thode dont ils ont de longue date conseill\u00e9 l\u2019application syst\u00e9matique pour la d\u00e9termination des politiques publiques, par exemple en mati\u00e8re de lutte contre le tabagisme ou de (d\u00e9)r\u00e9glementation des march\u00e9s.<\/p>\n<p>Les coll\u00e8gues de Jean Tirole, Christian Gollier, actuel directeur de la <em>Toulouse School of Economics<\/em>, et St\u00e9phane Straub <a href=\"https:\/\/www.tse-fr.eu\/fr\/leconomie-du-coronavirus-quelques-eclairages\">l\u2019utilisent comme une v\u00e9ritable boussole<\/a> pour se guider par temps de Covid-19. Selon eux, elle permet de se rep\u00e9rer sur trois grandes questions :<\/p>\n<p><strong>1.<\/strong> Est-ce que la politique pass\u00e9e de restriction des investissements dans les h\u00f4pitaux et dans les d\u00e9penses de sant\u00e9 publique est critiquable ? Leur r\u00e9ponse est Non. Sauf, qu\u2019alors, on ne comprend pas pourquoi il faudrait en changer, comme l\u2019affirme pourtant Jean Tirole. L\u2019argumentaire est digne de Monsieur Sylvestre des Guignols de l\u2019info :<\/p>\n<p><em>\u00ab Il est optimal d\u2019investir dans un nombre de respirateurs tel que la probabilit\u00e9 de se retrouver en rupture de stock est \u00e9gale au rapport du co\u00fbt d\u2019un respirateur par la valeur des vies sauv\u00e9es gr\u00e2ce \u00e0 son utilisation. Supposons que la survie d\u2019un patient n\u00e9cessite l\u2019utilisation d\u2019un respirateur pendant 2 semaines. Le prix d\u2019achat d\u2019un respirateur est d\u2019environ 25.000 euros. Le co\u00fbt de location pour 2 semaines ne doit donc pas \u00eatre sup\u00e9rieur \u00e0 1.000 euros. Donc, en utilisant une valeur de la vie r\u00e9siduelle sauv\u00e9e de 1 million d\u2019euro, on obtient que la probabilit\u00e9 d\u2019\u00eatre en manque de respirateurs ne doit pas d\u00e9passer 1 pour mille par quinzaine, ou encore 2.6% par an. Sur les 2600 quinzaines que compte un si\u00e8cle, on devrait observer en moyenne pas plus de 3 quinzaines durant lesquelles notre pays est en rupture de respirateurs. Le fait que la pand\u00e9mie covid-19 fasse partie de ces rares quinzaines para\u00eet logique, sans que ceci ne signifie que la politique d\u2019investissement sanitaire soit forc\u00e9ment critiquable \u00bb(sic). En fait, disent-ils, cette affaire est bien connue. C\u2019est celle de \u00ab la gestion des stocks en entreprise, ou du marchand de journaux qui ne sait pas combien d\u2019entre eux il pourra \u00e9couler dans la journ\u00e9e. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Faut-il pleurer ? Faut-il en rire ? Rappelons seulement que, depuis plus de 15 ans, les alertes sur la multiplication des risques extr\u00eames notamment en mati\u00e8re sanitaire sont nombreuses et que, de toute fa\u00e7on, le calcul des probabilit\u00e9s n\u2019est pertinent, ni en situation d\u2019incertitude radicale, ni pour les biens communs. C\u2019est du reste pour l\u2019avoir ignor\u00e9 que les \u00e9conomistes de la Science \u00e9conomique n\u2019ont rien vu venir de la crise financi\u00e8re de 2008.<\/p>\n<p><strong>2.<\/strong> Est-ce qu\u2019il fallait faire un confinement co\u00fbteux en mati\u00e8re d\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique, plut\u00f4t que de poursuivre l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique co\u00fbteuse en vies humaines ? Leur r\u00e9ponse est oui, mais jusqu\u2019\u00e0 un certain point. Le raisonnement est le m\u00eame : c\u00f4t\u00e9 co\u00fbts vous avez la baisse du PIB et c\u00f4t\u00e9 avantages, vous multipliez le nombre de vies sauv\u00e9es par le prix moyen d\u2019une vie. Bien s\u00fbr, c\u2019est un terrain glissant. Mais l\u2019\u00e9conomiste a de l\u2019\u00e9thique. Il ne diff\u00e9rencie pas le prix de la vie selon le genre ou les cat\u00e9gories sociales. Et il a sa m\u00e9thode de calcul \u00e9prouv\u00e9e :<\/p>\n<p><em>\u00ab En \u00e9tudiant comment les gens eux-m\u00eames valorisent leur vie. Chacun peut agir pour augmenter son esp\u00e9rance de vie, par des gestes simples de pr\u00e9vention (traverser la rue aux passages pour pi\u00e9tons, se brosser les dents, maintenir une activit\u00e9 physique\u2026) ou par des investissements de s\u00e9curit\u00e9 (changement de pneus, d\u00e9m\u00e9nagement dans une zone moins pollu\u00e9e\u2026). Ces actions sont souvent co\u00fbteuses, et l\u2019\u00e9tude du comportement et des prix de march\u00e9 permettent d\u2019estimer une &#8220;valeur de la vie statistique&#8221;. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Grace \u00e0 cette m\u00e9thode infaillible nous \u00ab savons \u00bb qu\u2019une vie en France vaut 3 millions d\u2019euros. Ce prix de la vie humaine fran\u00e7aise a d\u00e9j\u00e0 servi pour trancher les probl\u00e8mes de la r\u00e9duction de la vitesse sur les routes, du tabagisme, de la fermeture de la maternit\u00e9 de Le Blanc dans l\u2019Indre ou de l\u2019installation d\u2019une IRM \u00e0 l\u2019h\u00f4pital de Toulouse. La question du confinement est donc aussi simple \u00e0 traiter que celle du d\u00e9tonateur de la bombe A.<\/p>\n<p>D\u2019un c\u00f4t\u00e9 vous avez <em>\u00ab la valeur d\u2019un million de morts du covid-19. Elle est probablement \u00e9quivalente \u00e0 la perte de 300.000 dur\u00e9es de vies enti\u00e8res compte tenu de la distribution de l\u2019\u00e2ge des victimes de ce virus. A 3 millions d\u2019euros la vie enti\u00e8re, cela nous donne une valeur de cette surmortalit\u00e9 \u00e9gale \u00e0 900 milliards d\u2019euros \u00bb<\/em>. Et du c\u00f4t\u00e9 co\u00fbts vous avez une chute du PIB due au confinement qui devrait \u00eatre de 10% du PIB, soit 250 milliards d\u2019euros selon les estimations de nos \u00e9conomistes. <em>\u00ab Sous ces hypoth\u00e8ses sanitaires et \u00e9conomiques, le message est donc clair<\/em>, concluent-ils. <em>Entre les options du laisser-faire et du confinement, et m\u00eame en faisant abstraction des questions \u00e9thiques \u00e9videntes dans ce cas, la seconde l\u2019emporte largement sur la premi\u00e8re. \u00bb<\/em> Le gouvernement a donc fait le bon choix.<\/p>\n<p>Nous voici rassur\u00e9s. A vrai dire pas tant que cela. Les 10% de chute du PIB ne valent que pour deux mois de confinement. Et encore uniquement si la croissance rebondit vite et fort comme apr\u00e8s Mai-68. Mais c\u2019est tr\u00e8s peu probable. Cot\u00e9 co\u00fbt ce sera sans doute beaucoup plus que 250 milliards. Et c\u00f4t\u00e9 avantage, une vie fran\u00e7aise vaut-elle vraiment 3 millions d\u2019euros ? Et si ce sont surtout des vieux qui meurent, est-ce que le gain ne sera pas moins important qu\u2019un tiers de vie ? Et, est-ce que deux mois de confinement vont vraiment sauver 1 million de vie ? Est-ce \u00e0 dire que si seulement 250.000 vies \u00e9taient sauv\u00e9es, il n\u2019aurait pas fallu le faire. Ou bien, il faudrait arr\u00eater le confinement ?<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/blogs.alternatives-economiques.fr\/gadrey\/2015\/09\/13\/on-nous-prend-vraiment-pour-des-couts-250-milliards-annuels-qui-s-envolent-en-fumee-du-tabac-et-en-vapeurs-d-alcool-en-france\">Comme l\u2019avait tr\u00e8s bien dit l\u2019\u00e9conomiste Jean Gadrey<\/a>, \u00e0 propos d\u2019une \u00e9tude sur le co\u00fbt social des drogues en France parue en 2015 : <em>\u00ab On nous prend vraiment pour des co\u00fbts ! \u00bb<\/em>. <em>\u00ab L\u2019addiction \u00e0 l\u2019analyse co\u00fbts\/b\u00e9n\u00e9fices<\/em>, avait-il ajout\u00e9, <em>est une drogue l\u00e9gale qui peut nuire gravement \u00e0 la sant\u00e9 mentale des citoyen(ne)s. \u00c0 mon avis, elle devrait m\u00eame devenir ill\u00e9gale lorsqu\u2019elle franchit certains seuils \u00e9thiques. \u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>3.<\/strong> La troisi\u00e8me question est \u00ab quand et comment sortir du confinement ? \u00bb. L\u00e0 encore, l\u2019utilisation de la m\u00e9thode co\u00fbts\/avantages nuit gravement \u00e0 l\u2019analyse et \u00e0 la r\u00e9ponse. Mais dans la mesure o\u00f9 les \u00e9conomistes recherchent une strat\u00e9gie de sortie du confinement qui soit \u00e0 la fois la moins co\u00fbteuse possible en vies humaines et qui puisse permettre une reprise de l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique, cela m\u00e9rite davantage la discussion. Selon, ces \u00e9conomistes, la bonne fa\u00e7on de faire doit reposer sur deux piliers : les tests et le tra\u00e7age. Ils s\u2019inqui\u00e8tent peu du risque d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 de surveillance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e mais davantage des trous dans la raquette, du fait qu\u2019une partie de la population, <em>\u00ab sans doute celle le plus \u00e0 risque (sic), ne dispose pas de t\u00e9l\u00e9phone portable adapt\u00e9 \u00e0 un suivi rigoureux \u00bb<\/em>. Et ils privil\u00e9gient une strat\u00e9gie de d\u00e9confinement ax\u00e9e sur la remise au travail des populations, sans du tout consid\u00e9rer ni les probl\u00e8mes de l\u2019\u00e9cole, ni celui \u00e9videmment essentiel de la s\u00e9curisation des conditions de travail et de transports.<\/p>\n<p>Leurs coll\u00e8gues Philippe Aghion, Elie Cohen et Timothee Gigout-Magiorani <a href=\"https:\/\/www.fondation-cdf.fr\/2020\/04\/02\/tests-covid-la-desindustrialisation-a-loeuvre\">ont la m\u00eame pr\u00e9occupation centrale de reprise de l\u2019activit\u00e9<\/a>. Eux aussi misent sur un recours massif aux tests et ils poussent l\u2019audace jusqu\u2019\u00e0 vanter le mod\u00e8le allemand qui a \u00e9t\u00e9 en capacit\u00e9 de mettre en \u0153uvre cette strat\u00e9gie jug\u00e9e gagnante. Ils tirent m\u00eame la le\u00e7on <em>\u00ab qu\u2019en r\u00e9action \u00e0 cette crise, la France ne doit pas se contenter de relancer la demande, elle doit s\u2019attaquer \u00e9galement au c\u00f4t\u00e9 &#8220;offre&#8221; : \u00e0 la fois investir massivement dans la recherche et l\u2019innovation, et d\u00e9velopper une v\u00e9ritable politique industrielle qui permette \u00e0 notre pays de se r\u00e9approprier le contr\u00f4le de ses cha\u00eenes de valeur \u00bb<\/em>. On ne doute pas qu\u2019ils ont d\u00e9j\u00e0 pris contact, sinon avec la CGT, du moins avec leur coll\u00e8gue Gabriel Colletis, animateur du <a href=\"http:\/\/manifestepourlindustrie.org\">Manifeste pour l\u2019industrie<\/a> lanc\u00e9 depuis plusieurs ann\u00e9es.<\/p>\n<p>Qui plus est, la question des tests n\u2019est pas aussi simple que cela. Dans un communiqu\u00e9 dat\u00e9 du 5 avril, <a href=\"http:\/\/www.academie-medecine.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/20.4.5-Covid-19-Sortie-du-confinement.pdf\">l\u2019Acad\u00e9mie de m\u00e9decine souligne<\/a> que les mesures \u00e0 adopter pour le d\u00e9confinement doivent d\u2019abord avoir pour objectif <em>\u00ab la protection de la sant\u00e9 \u00bb<\/em>. Elle ne pr\u00e9conise pas un d\u00e9confinement par tranches d\u2019\u00e2ge mais par r\u00e9gions. Elle demande <em>\u00ab que la d\u00e9cision sur la sortie du confinement ne soit pas fond\u00e9e sur les r\u00e9sultats de tests biologiques individuels, dont la disponibilit\u00e9 et la fiabilit\u00e9 n\u2019apparaissent pas assur\u00e9es \u00e0 br\u00e8ve \u00e9ch\u00e9ance, et dont les implications op\u00e9rationnelles seront sources de confusion. Elle pr\u00e9conise le lancement au plus vite, d\u2019\u00e9tudes de s\u00e9rologie \u00e0 vis\u00e9e \u00e9pid\u00e9miologique, en vue d\u2019appr\u00e9cier le risque de survenue sur une base r\u00e9gionale, d\u2019une deuxi\u00e8me vague \u00e9pid\u00e9mique. \u00bb<\/em> La science \u00e9conomique n\u2019aurait donc pas r\u00e9ponse \u00e0 tout.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/bernard-marx\"><strong>Bernard Marx<\/strong><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-12216 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/marx-32-ff5.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/marx-32-ff5-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"marx-32.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour l&#8217;\u00e9pisode 22 de ses \u00ab choses lues \u00bb (saison 2 !), Monsieur Marx fait tomber un \u00e0 un les \u00e9conomistes orthodoxes, les vedettes fran\u00e7aises du <em>mainstream<\/em> et autres somnambules incapables de se r\u00e9veiller face \u00e0 la pand\u00e9mie de coronavirus.<\/p>\n","protected":false},"author":1240,"featured_media":29063,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[186],"tags":[357,517,359],"class_list":["post-12216","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-les-choses-lues-par-monsieur-marx","tag-chronique","tag-covid-19","tag-exclure-de-la-home"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/12216","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1240"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=12216"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/12216\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/29063"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=12216"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=12216"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=12216"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}