{"id":12202,"date":"2020-04-05T16:38:41","date_gmt":"2020-04-05T14:38:41","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-lucien-seve-j-ai-quitte-le-parti-communiste-parce-que-j-etais-plus-que-jamais\/"},"modified":"2023-06-23T23:54:58","modified_gmt":"2023-06-23T21:54:58","slug":"article-lucien-seve-j-ai-quitte-le-parti-communiste-parce-que-j-etais-plus-que-jamais","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=12202","title":{"rendered":"Lucien S\u00e8ve : \u00ab J&#8217;ai quitt\u00e9 le Parti communiste parce que j&#8217;\u00e9tais plus que jamais communiste \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Le grand philosophe marxiste Lucien S\u00e8ve est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 le 23 mars dernier du Covid-19. Retour sur son engagement, sa vision du communisme et son rapport au parti dans ce passionnant et in\u00e9dit entretien de juin 2014. Par Hugo Touzet, directeur d&#8217;Espaces Marx. <\/p>\n<p><em>En 2014, dans le cadre d&#8217;un m\u00e9moire de recherche en sociologie, j&#8217;ai eu le plaisir de pouvoir conduire un entretien avec Lucien S\u00e8ve. Je m&#8217;int\u00e9ressais alors au r\u00f4le des intellectuels dans les strat\u00e9gies d&#8217;h\u00e9g\u00e9monie de la gauche radicale en France, \u00e0 travers le cas du Parti communiste fran\u00e7ais. Je cherchais \u00e0 comprendre quels usages de la pens\u00e9e avait un parti de gauche radicale ayant vocation \u00e0 prendre le pouvoir.<\/p>\n<p>Toujours en d\u00e9placement, rarement disponible, Lucien S\u00e8ve m&#8217;avait propos\u00e9 de lui adresser mes questions par \u00e9crit, pour lui laisser le temps d&#8217;y r\u00e9fl\u00e9chir et pouvoir y r\u00e9pondre \u00ab sur un ton parl\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p>C&#8217;est cet entretien que nous partageons ici. Lucien S\u00e8ve y revient sur son parcours d&#8217;intellectuel et de militant politique, mais aussi, plus largement, sur de grandes questions ayant travers\u00e9 l&#8217;histoire de la gauche et du Parti communiste fran\u00e7ais : comment produire une pens\u00e9e politique utile \u00e0 la bataille des id\u00e9es et libre de toute influence &#8220;politicienne&#8221; ? Comment concilier, pour un philosophe marxiste, activit\u00e9 critique, r\u00e9flexive, et activit\u00e9 pratique ? Quelles transformations de la &#8220;pens\u00e9e communiste&#8221; sont n\u00e9cessaires pour que son projet initial, celui du partage et de l&#8217;\u00e9mancipation humaine, demeure d&#8217;actualit\u00e9 ?<\/p>\n<p>S&#8217;il \u00e9tait initialement d\u00e9di\u00e9 \u00e0 des fins de recherche, cet entretien nous semble \u00eatre un t\u00e9moignage trop pr\u00e9cieux de la vie d&#8217;un intellectuel incontournable et des p\u00e9riodes qu&#8217;il a travers\u00e9es pour ne pas le rendre public. Nous avons n\u00e9anmoins l&#8217;intime conviction que Lucien S\u00e8ve aurait voulu faire partager ce parcours, cette histoire et cet engagement. <\/p>\n<p>Bonne lecture.<\/p>\n<p><strong>Hugo Touzet, directeur d&#8217;Espaces Marx<\/strong> <\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/idees-culture\/article\/lucien-seve-mort-d-un-grand-philosophe-marxiste\">Lucien S\u00e8ve : mort d&#8217;un grand philosophe marxiste<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Hugo Touzet. Pour commencer, pourrais-tu te pr\u00e9senter bri\u00e8vement et me parler des liens que tu entretiens avec le PCF ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Lucien S\u00e8ve<\/strong>. El\u00e8ve de l\u2019ENS Ulm de 1945 \u00e0 1949, de mes dix-huit \u00e0 mes vingt-deux ans, o\u00f9 l\u2019audience du PCF \u00e9tait alors tr\u00e8s forte, j\u2019y ai li\u00e9 amiti\u00e9 avec des camarades communistes ou en voie d\u2019adh\u00e9rer, dont Louis Althusser, mon a\u00een\u00e9 de huit ans, ca\u00efman de philosophie, et suis devenu un sympathisant. Mais pas davantage, \u00e9tant \u00e0 la fois peu politis\u00e9 encore et repouss\u00e9 par le sectarisme pour moi inqui\u00e9tant dont me donnait image la cellule de la rue d\u2019Ulm, et qu\u2019il me semblait entrevoir \u00e0 une tout autre \u00e9chelle dans le parti. Re\u00e7u \u00e0 l\u2019agr\u00e9gation de philosophie en 1949, j\u2019eus pour premier poste le Lyc\u00e9e fran\u00e7ais de Bruxelles, et l\u2019ambassade attendait de moi que je fasse rayonner la culture fran\u00e7aise en Belgique \u2013 on me faisait miroiter une promotion possible en attach\u00e9 culturel.<\/p>\n<p>J\u2019ai pr\u00e9sent\u00e9, hors du lyc\u00e9e, une s\u00e9rie de conf\u00e9rences publiques tr\u00e8s fr\u00e9quent\u00e9e, mais o\u00f9 s\u2019exprimait ouvertement, de fois en fois, mon passage en cours de l\u2019existentialisme sartrien au marxisme-l\u00e9ninisme, ce qui, dans le contexte de la guerre froide \u00e0 son plus intense, n\u2019allait pas sans remous. Vivement mis en garde par les autorit\u00e9s, je fis de fa\u00e7on provocatrice profession de communisme dans ma derni\u00e8re conf\u00e9rence. Convoqu\u00e9 \u00e0 l\u2019ambassade, je m\u2019y vis notifier brutalement ma r\u00e9vocation par Son Excellence de Hauteclocque. Cette exp\u00e9rience de la r\u00e9pression bourgeoise pour pur d\u00e9lit d\u2019opinion pr\u00e9cipita mon adh\u00e9sion au PCF en 1950. Nomm\u00e9 par punition \u00e0 Chaumont, o\u00f9 le parti manquait cruellement de cadres qualifi\u00e9s, je devins en six mois membre du secr\u00e9tariat f\u00e9d\u00e9ral et me lan\u00e7ai dans une vie militante hyperintense qui allait durer quelque quarante ans.<\/p>\n<p>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e9lu au Comit\u00e9 central au XVIe Congr\u00e8s en 1961 et y suis rest\u00e9 jusqu\u2019en 1994. En 1970, alors que j\u2019\u00e9tais professeur de philosophie dans un lyc\u00e9e de Marseille &#8211; l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019enseignement sup\u00e9rieur et \u00e0 la recherche m\u2019a \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement barr\u00e9 pour raison politique -, la direction du parti m\u2019a demand\u00e9 de venir \u00e0 Paris diriger les Editions sociales, ce que j\u2019ai fait de 1970 \u00e0 1982. Puis je suis rentr\u00e9 \u00e0 l\u2019Institut de recherches marxistes \u00e0 la direction duquel j\u2019ai cotoy\u00e9 des ann\u00e9es Francette Lazard et Jacques Chambaz. Apr\u00e8s mon d\u00e9part du Comit\u00e9 central en 1994, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 encore un militant communiste, quoique de moins en moins actif, jusqu\u2019\u00e0 ma d\u00e9cision de quitter le PCF en 2010. J\u2019ai donc \u00e9t\u00e9 membre du PCF durant soixante ans, et militant tr\u00e8s actif durant presque toute ma vie.<\/p>\n<p><strong>Pourrais-tu me raconter le moment o\u00f9 tu as d\u00e9cid\u00e9 de quitter le PCF et revenir sur les raisons et le contexte qui ont motiv\u00e9 ce choix ?<\/strong><\/p>\n<p>Form\u00e9 au communisme et \u00e0 la vie de parti \u00e0 la dure \u00e9poque de la guerre froide et du stalinisme int\u00e9rieur, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 pendant quelque vingt-cinq ans un militant r\u00e9solument dans la ligne, combatif au service de la politique de la direction, suiviste sur le plan strat\u00e9gique &#8211; ce qui n\u2019excluait pas de mener au sein du parti des luttes de r\u00e9el enjeu politique. Ainsi ai-je engag\u00e9 en 1961 une dure bataille contre ce qui m\u2019apparaissait \u00eatre la r\u00e9vision opportuniste du marxisme chez Roger Garaudy, membre du Bureau politique (et j\u2019ai \u00e9t\u00e9 soutenu au d\u00e9but par Maurice Thorez lui-m\u00eame) ou, en 1964, un combat suivi contre la croyance aux <em>dons<\/em>, tr\u00e8s r\u00e9pandue dans le parti et porteuse d\u2019une politique scolaire de <em>l\u2019\u00e9galit\u00e9 des chances<\/em> o\u00f9 je voyais une typique illusion bourgeoise.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, jusqu\u2019au 22e Congr\u00e8s o\u00f9 se d\u00e9cida l\u2019abandon de la dictature du prol\u00e9tariat, j\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 fondamentalement un communiste <em>dans la ligne<\/em>. La premi\u00e8re f\u00ealure s\u00e9rieuse a \u00e9t\u00e9 justement cet abandon : non pas du tout l\u2019abandon en lui-m\u00eame, dont j\u2019\u00e9tais de longue date complet partisan, mais la fa\u00e7on dont il \u00e9tait motiv\u00e9 et le vide strat\u00e9gique qu\u2019il creusait sans vrai remplacement \u00e0 mes yeux. A partir de 1976 donc &#8211; j\u2019ai alors cinquante ans -, je commence \u00e0 m\u2019interroger s\u00e9rieusement sur la capacit\u00e9 strat\u00e9gique et th\u00e9orique de la haute direction du parti. Puis l\u2019\u00e9norme faillite du CDLP (le Centre de diffusion du livre et de la presse, l\u2019organisme de diffusion des \u00e9ditions communistes) d\u00e9clenche dans les ann\u00e9es 1978 et suivantes une politique de <em>r\u00e9organisation<\/em> de notre ensemble \u00e9ditorial que je juge absurde, catastrophique, et qu\u2019avec les autres responsables de nos maisons d\u2019\u00e9dition je combats de toutes mes forces, mais en faisant l\u2019implacable exp\u00e9rience de l\u2019autocratisme cynique qui caract\u00e9rise la section d\u2019administration du Comit\u00e9 central, sous la houlette de Gaston Plissonnier et le diktat financier de Georges Gosnat.<\/p>\n<p>C\u2019est pourquoi je quitte, \u00e0 ma demande, la direction des Editions sociales en 1982. Et j\u2019en viens de plus en plus \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019est \u00e0 changer en profondeur non seulement la d\u00e9marche de pens\u00e9e strat\u00e9gique de la direction mais le mode de vie et d\u2019organisation du parti, dont \u00e0 mon sens s\u2019est retir\u00e9e l\u2019inspiration authentiquement communiste, si vivace chez L\u00e9nine. C\u2019est alors que survient, en 1984, le r\u00e9sultat catastrophique du parti aux \u00e9lections europ\u00e9ennes \u2013 une descente qui va s\u2019av\u00e9rer pour l\u2019essentiel d\u00e9finitive de la zone des 20% d\u2019audience vers celle des 10%, puis m\u00eame au-dessous. Je ressens, avec beaucoup d\u2019autres camarades, ce radical revers comme un mandat imp\u00e9ratif de r\u00e9examen radical de notre <em>pourquoi nous combattons<\/em>, avec, quant \u00e0 moi, la conviction profonde que ce qui est historiquement en cause n\u2019est pas du tout <em>le communisme<\/em> mais, de fa\u00e7on exactement contraire, le non-communisme qu\u2019a signifi\u00e9 le rabattement strat\u00e9gique sur ce que nous appelons <em>le socialisme pour la France<\/em> et l\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 sortir pour de bon des pratiques organisationnelles du stalinisme.<\/p>\n<p>Au Comit\u00e9 central de juin 1984, je m\u2019ouvre pour la premi\u00e8re fois de ces id\u00e9es et en appelle \u00e0 une <em>refondation communiste<\/em>. Ce qui va \u00eatre un point de d\u00e9part pour une tr\u00e8s vaste bataille politique int\u00e9rieure jusqu\u2019en 1988, puis aussi ext\u00e9rieure \u00e0 partir de 1989, bataille de riche complexit\u00e9 durant plusieurs d\u00e9cennies \u2013 \u00e0 mon sens elle est toujours en cours \u2013, qui tout \u00e0 la fois s\u2019est heurt\u00e9e \u00e0 ce que le PCF a structurellement d\u2019irr\u00e9formable \u2013 et c\u2019est de ce caract\u00e8re tragiquement irr\u00e9formable, qu\u2019avec d\u2019autres, j\u2019ai d\u00e9finitivement pris acte en 2010 en le quittant \u2013 et, en m\u00eame temps, me para\u00eet avoir contribu\u00e9 \u00e0 produire des effets lentement transformateurs. Toute la question aujourd\u2019hui m\u00eame est de les convertir en formation d\u2019une nouvelle sorte d\u2019organisation capable d\u2019impulser les r\u00e9alit\u00e9s sociales une strat\u00e9gie d\u2019\u00e9volution-r\u00e9volution communiste dont l\u2019urgence est, \u00e0 mes yeux, criante. J\u2019ai donc quitt\u00e9 le Parti communiste parce que je suis plus que jamais communiste, et que j\u2019ai d\u00fb constater qu\u2019il ne l\u2019\u00e9tait plus, que m\u00eame \u00e0 mon sens il n\u2019\u00e9tait plus capable, tel qu\u2019il est, de le redevenir. <\/p>\n<p><strong>De quelle mani\u00e8re contribues-tu \u2013 ou as-tu contribu\u00e9 \u2013 \u00e0 la vie du Parti communiste et aux combats port\u00e9s par le Parti communiste ?<\/strong><\/p>\n<p>En soixante ann\u00e9es de militantisme au PCF, j\u2019ai bien entendu <em>contribu\u00e9<\/em>, comme dit ta question, de maintes fa\u00e7ons \u00e0 la vie et aux luttes du PCF. Disons m\u00eame, sans pr\u00e9tention : \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 toutes. Longuement membre du Comit\u00e9 central \u2013 trente-trois ans&#8230; \u2013 mais toujours militant actif de ma cellule o\u00f9 je n\u2019ai gu\u00e8re manqu\u00e9 de porte-\u00e0-porte \u00e9lectoral, tourn\u00e9e de <em>l\u2019Huma-Dimanche<\/em> ou vente du muguet, j\u2019ai assur\u00e9 d\u2019innombrables r\u00e9unions publiques et int\u00e9rieures, \u00e9t\u00e9 m\u00eame orateur du parti dans de grands meetings, <em>aid\u00e9<\/em> une bonne dizaine de f\u00e9d\u00e9rations en tant que membre du Comit\u00e9 central, \u00e9t\u00e9 quinze ans professeur \u00e0 l\u2019Ecole centrale du parti, \u00e9crit d\u2019innombrables articles grands et petits, pris ma part \u00e0 maintes commissions de travail ou groupes d\u2019\u00e9tude, \u00e9t\u00e9 en d\u00e9l\u00e9gation aupr\u00e8s de bien des partis fr\u00e8res, suis intervenu sans doute plus d\u2019une centaine de fois au Comit\u00e9 central.<\/p>\n<p>J\u2019ai m\u00eame \u00e9t\u00e9 le r\u00e9dacteur du projet de r\u00e9solution du 24e Congr\u00e8s \u2013 et en m\u00eame temps j\u2019ai men\u00e9 une intense vie de recherche marxiste dont les r\u00e9sultats ont donn\u00e9 lieu \u00e0 publication d\u2019une quinzaine de livres, jusqu\u2019au moment o\u00f9, devenu refondateur communiste, j\u2019ai, durant dix ans pleins \u2013 dur\u00e9e peu courante \u2013 \u00e9t\u00e9 un membre oppositionnel du Comit\u00e9 central, exp\u00e9rience \u00e0 la fois humainement dure et politiquement instructive \u00e0 un point rare. Il y a deux choses cependant dont je n\u2019ai pas voulu, pour la raison imp\u00e9rative qu\u2019elles m\u2019auraient rendu impossible de me m\u00e9nager dans un emploi du temps surcharg\u00e9 la place d\u2019une vie de recherche, sans laquelle je ne saurais litt\u00e9ralement pas vivre \u2013 je suis tr\u00e8s profond\u00e9ment un intello : je n\u2019ai jamais accept\u00e9 de devenir d\u00e9put\u00e9, ce qui m\u2019a \u00e9t\u00e9 propos\u00e9 quand j\u2019\u00e9tais membre de la direction f\u00e9d\u00e9rale \u00e0 Marseille. Si j\u2019avais dit oui, j\u2019aurais \u00e9t\u00e9 \u00e9lu \u2013 et j\u2019ai donn\u00e9 \u00e0 entendre \u00e0 qui de droit que je ne souhaitais pas du tout devenir un membre du Bureau politique. <\/p>\n<p><strong>J\u2019aimerais \u00e0 pr\u00e9sent que tu me parles de la production id\u00e9ologique du PCF : comment fonctionne-t-elle ? Comment se nourrit-elle de ce qui existe en dehors et autour du Parti (je pense aux revues, aux colloques, \u00e0 Espaces Marx, aux travaux de chercheurs) ?<\/strong><\/p>\n<p>Parler de la production id\u00e9ologique du PCF : question immense ! La difficult\u00e9 est de savoir quoi retenir de plus marquant dans un oc\u00e9an de choses \u00e0 dire. Ceci en premier et sans aucun doute : jeune prof de philo en d\u00e9but de politisation, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 impressionn\u00e9 \u00e0 vie par la d\u00e9couverte des \u0153uvres de L\u00e9nine &#8211; en 1948, la cellule de la rue d\u2019Ulm diffusa ses \u0153uvres choisies en deux tr\u00e8s gros volumes, \u00e9dition de Moscou en langues \u00e9trang\u00e8res et j\u2019en ai \u00e9t\u00e9 acheteur et lecteur. Que la politique communiste fut pens\u00e9e \u00e0 ce haut niveau d\u2019exigence th\u00e9orique a \u00e9t\u00e9, pour moi, une d\u00e9couverte bouleversante et d\u00e9finitive. J\u2019ai par la suite \u00e9t\u00e9 lecteur assidu et aussi collaborateur fr\u00e9quent de publications du PCF comme <em>La Nouvelle Critique<\/em>, <em>La Pens\u00e9e<\/em>, <em>L\u2019Ecole et la Nation<\/em>, etc. Ce fut un haut m\u00e9rite du PCF de la grande \u00e9poque &#8211; disons jusqu\u2019aux ann\u00e9es 70 &#8211; de d\u00e9velopper dans maints domaines un travail de r\u00e9flexion et un d\u00e9bat d\u2019id\u00e9es de haut niveau, y compris \u00e0 l\u2019\u00e9tage des travaux savants.<\/p>\n<p>Je dois n\u00e9anmoins s\u00e9rieusement nuancer cet \u00e9loge r\u00e9trospectif pour une raison dont je suis devenu, au fil des d\u00e9cennies, vivement conscient : la tr\u00e8s forte tendance de la direction \u00e0 subordonner la vie intellectuelle du parti \u00e0 la justification de ses choix politiques, donc \u00e0 instituer un crit\u00e8re pragmatique dit ou non-dit de la pertinence des id\u00e9es \u2013 travers culturel d\u2019extr\u00eame nocivit\u00e9 sur la distance, puisqu\u2019il a pour effet de refouler la lucidit\u00e9 critique d\u00e9rangeante. Du moins la direction du parti a-t-elle continu\u00e9, jusqu\u2019\u00e0 Waldeck Rochet inclusivement, d\u2019attacher une vraie importance au travail et au d\u00e9bat d\u2019id\u00e9es. Sous ce rapport essentiel, tout s\u2019est mis \u00e0 changer apr\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e de Georges Marchais, Roland Leroy et quelques autres de semblable profil \u00e0 la direction. Il y avait certes lieu de prendre distance avec un marxisme doctrinal largement p\u00e9rim\u00e9, ce \u00e0 quoi contribua notamment Jean Kanapa. Mais ce fut pour ne le remplacer en fait par rien, de sorte que, dans les ann\u00e9es 80, le niveau id\u00e9ologique de la politique communiste et de la vie du parti lui-m\u00eame s\u2019est \u00e0 mon sens abaiss\u00e9 de fa\u00e7on d\u00e9sastreuse.<\/p>\n<p>Dans mon appel \u00e0 une refondation communiste, la vive conscience de cette carence th\u00e9orico-culturelle tenait une forte place. Je crois devoir constater, s\u00e9v\u00e8rement, que rien n\u2019a \u00e9t\u00e9 capable d\u2019inverser cette tendance \u00e0 l\u2019appauvrissement id\u00e9ologique. Aujourd\u2019hui m\u00eame, alors que sont immenses les questions th\u00e9oriques \u00e0 approfondir, et malgr\u00e9 les initiatives parfois int\u00e9ressantes, mais trop discontinues, par exemple d\u2019Espaces Marx, je trouve le PCF tr\u00e8s au-dessous de la t\u00e2che. Et cela seul suffit \u00e0 rendre bien improbable une vraie remont\u00e9e d\u2019audience. De m\u00eame, m\u2019a afflig\u00e9 la nouvelle formule de l\u2019Humanit\u00e9, qui a rendu quotidienne une page de m\u00e9diocre pol\u00e9mique politicienne comme Cactus tout en diminuant la place des articles et d\u00e9bats d\u2019id\u00e9es. On pourra me trouver bien s\u00e9v\u00e8re dans ce bref tour d\u2019horizon sur la <em>production id\u00e9ologique du PCF<\/em>. C\u2019est que je ne peux oublier ce qu\u2019\u00e9tait en la mati\u00e8re l\u2019exigence de Marx lui-m\u00eame, et de L\u00e9nine, de Gramsci apr\u00e8s lui. Si la vis\u00e9e communiste doit pouvoir retrouver en ce si\u00e8cle la pertinence cruciale qui, \u00e0 mon sens, lui revient, ce ne peut \u00eatre que dans le contexte d\u2019une reprise extr\u00eamement ambitieuse de l\u2019activit\u00e9 intellectuelle multiforme que cela pr\u00e9suppose.<\/p>\n<p><strong>J\u2019ai fait le choix de commencer mon \u00e9tude en 1966, lors du Comit\u00e9 central d\u2019Argenteuil. Ce comit\u00e9 central marque en effet un tournant \u2013 du moins au niveau du discours officiel \u2013 dans le r\u00f4le et la place des intellectuels au sein du PCF. Le Parti renonce \u00e0 cette occasion \u00e0 toute \u00ab conception utilitariste \u00bb de l&#8217;intellectuel et laisse la \u00ab libert\u00e9 de cr\u00e9ation totale \u00bb, rompant ainsi avec l&#8217;h\u00e9ritage thor\u00e9zien. Pourrais-tu me parler de la mani\u00e8re dont les membres de la direction ayant une activit\u00e9 de production d\u2019id\u00e9es d\u00e9passant la sph\u00e8re du parti \u00e9taient per\u00e7us, \u00e9cout\u00e9s, entendus dans ces instances ? En d\u2019autres termes, quel \u00e9tait, par exemple, ton champ d\u2019intervention sur les orientations politiques, les d\u00e9bats et les discussions dans un cadre comme celui du comit\u00e9 central ?<\/strong><\/p>\n<p>Cette question m\u2019oblige \u00e0 formuler et justifier d\u2019abord un avis beaucoup plus critique que le tien sur la session d\u2019Argenteuil du Comit\u00e9 central. Une sorte de l\u00e9gende dor\u00e9e s\u2019est install\u00e9e sur ce Comit\u00e9, r\u00e9put\u00e9 \u00e0 la fois acte de haute culture et moment strat\u00e9gique essentiel. Ce ne fut v\u00e9ritablement \u00e0 mes yeux, surtout avec recul historique, ni l\u2019un ni l\u2019autre &#8211; je te renvoie \u00e0 ma contribution \u00e0 Aragon et le Comit\u00e9 central d\u2019Argenteuil, Annales de la Soci\u00e9t\u00e9 des amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, n\u00b02, 2000, p. 49-71. Pour le dire vite, le Comit\u00e9 central d\u2019Argenteuil, c\u2019est trois choses en elles-m\u00eames fort distinctes mais avec une parent\u00e9 politique plus ou moins implicite :<\/p>\n<ol>\n<li> C\u2019est d\u2019abord \u2013 l\u00e0 en est le propos d\u00e9clenchant \u2013 l\u2019officialisation d\u2019une attitude tr\u00e8s ouverte du PCF envers ce qu\u2019on y appelle alors de fa\u00e7on r\u00e9ductrice <em>la culture<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire en fait la seule cr\u00e9ation artistique et litt\u00e9raire. Cet aspect d\u2019Argenteuil est d\u00fb avant tout \u00e0 la bataille dont Aragon avait fait \u2013 \u00e0 juste titre \u2013 une affaire quasi personnelle : faire en sorte, comme il me l\u2019avait dit dans un long entretien que j\u2019eus avec lui en 1963, d\u2019<em>\u00ab \u00e9viter qu\u2019en France le passage au socialisme se paie du m\u00eame drame pour les intellectuels \u00bb<\/em> que ce fut le cas en URSS. En ce premier sens, Argenteuil est le rejet explicite par le PCF de ce qu\u2019on peut appeler le stalinisme en mati\u00e8re artistique. Acte politique bien entendu fort positif, mais comment\u00e9 en des termes aragoniens intouchables \u2013 on nous a pr\u00e9venus, \u00e0 l\u2019ouverture du Comit\u00e9, que ne serait accept\u00e9 aucun amendement au projet de r\u00e9solution, dont toute la partie sur l\u2019art \u00e9tait de sa plume&#8230; et qui du point de vue marxiste pouvaient donner lieu \u00e0 critique pour cause d\u2019id\u00e9alisme consensuel, comme n\u2019a pas manqu\u00e9 de le relever Althusser&#8230;<\/li>\n<li> Le deuxi\u00e8me aspect du Comit\u00e9 central d&#8217;Argenteuil, c\u2019est que cela a \u00e9t\u00e9 un nouvel \u00e9pisode de l\u2019affrontement s\u00e9v\u00e8re entre philosophes du parti sur la bonne fa\u00e7on de sortir du stalinisme doctrinal. Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 un stalinien caricatural en philosophie, Roger Garaudy, \u00e0 la suite de 1956, se convertit d\u2019un coup \u00e0 la lecture humaniste de Marx, manuscrits de 1844 \u00e0 l\u2019appui, et devient une figure de proue de la <em>convergence id\u00e9ologique<\/em> dans le dialogue entre <em>hommes de bonne volont\u00e9<\/em>&#8230; En 1961, je mets en cause cet <em>opportunisme th\u00e9orique<\/em>, fausse sortie droiti\u00e8re du stalinisme, initialement soutenu en cela par Maurice Thorez. S\u2019ensuit une \u00e2pre bataille philosophico-politique, qu\u2019au nom de la direction du parti Waldeck Rochet va arbitrer en 1962 dans son petit livre <em>Qu\u2019est-ce que la philosophie marxiste ?<\/em> \u2013 jugement de Salomon qui ne r\u00e9sout pas la contradiction.<br \/>\nEn 1965, publiant en m\u00eame temps <em>Pour Marx<\/em> et <em>Lire Le Capital<\/em>, Althusser et ses jeunes camarades donnent une nouvelle acuit\u00e9 \u00e0 la d\u00e9nonciation du r\u00e9visionnisme philosophique garaudyste, en \u00e9levant de fa\u00e7on majeure le niveau d\u2019exigence th\u00e9orique du marxisme, mais dans une tonalit\u00e9 politique implicitement gauchiste qui n\u2019est pas sans faire elle-m\u00eame s\u00e9rieusement probl\u00e8me. L\u2019affrontement a lieu d\u00e9but 1966 dans une vaste assembl\u00e9e des philosophes communistes qui se tient \u00e0 Choisy-le-Roi, et \u00e0 laquelle les membres du Bureau politique assistent sans intervenir. C\u2019est donc une tentative de conciliation g\u00e9n\u00e9rale qui se joue quelques mois plus tard \u00e0 Argenteuil, mais qui en r\u00e9alit\u00e9 ne va faire que confirmer le caract\u00e8re inarbitrable du litige \u2013 apr\u00e8s Argenteuil, va en fait l\u2019emporter la ligne althuss\u00e9rienne comprise comme adieu \u00e0 toute philosophie marxiste et r\u00e9f\u00e9rence majeure \u00e0 la scientificit\u00e9 du mat\u00e9rialisme historique, sous l\u2019impulsion de Jean Kanapa, devenu inspirateur direct du Secr\u00e9tariat g\u00e9n\u00e9ral. Sous ce second rapport, Argenteuil n\u2019est, au vrai, qu\u2019une suite de d\u00e9bats passablement confuse autour d\u2019un malentendu foncier sur l\u2019humanisme marxiste, lequel est compris de fa\u00e7on compl\u00e8tement diff\u00e9rente par les philosophes \u2013 pour qui est humaniste une pens\u00e9e de l\u2019historico-social dont le concept de base est la grande abstraction vide de <em>l\u2019homme<\/em> \u2013 et les politiques pour qui le mot signifie attachement aux valeurs <em>humaines<\/em> universelles, donc concr\u00e8tement profession de foi d\u00e9mocratique. Sous le d\u00e9bat de <em>l\u2019humanisme<\/em>, la question est pour les uns : quelle conception du marxisme apr\u00e8s son dramatique appauvrissement sectaire ? Et pour les autres : quelle politique mener dans un pays comme la France d\u2019aujourd\u2019hui ? Malentendu profond. Et donc sous ce second rapport Argenteuil est le nom d\u2019un ratage.<\/li>\n<li> En troisi\u00e8me lieu, \u2013 c\u2019est bien \u00e9videmment l\u2019essentiel du point de vue de la direction du parti, et d\u2019abord de Waldeck \u2013 Argenteuil est une vaste s\u00e9ance de cogitation strat\u00e9gique: sans parler encore de <em>stalinisme<\/em>, deux ans apr\u00e8s la mort de Maurice Thorez, cette direction prend lentement conscience d\u2019un changement d\u2019\u00e8re historique pour le pays et pour le parti, et cherche \u00e0 rep\u00e9rer les nouveaux points cardinaux, avec l\u2019intuition forte que le moment vient pour nous d\u2019un aggiornamento o\u00f9 va jouer un r\u00f4le essentiel la question de l\u2019alliance avec le Parti socialiste (PS), seule fa\u00e7on de se d\u00e9barrasser de la domination de la droite gaullienne, c&#8217;est-\u00e0-dire aussi l\u2019exigence de rendre le PCF d\u00e9mocratiquement pr\u00e9sentable. En ce sens Argenteuil est un moment effectivement notable de sortie du stalinisme, d\u2019exploration des voies et moyens de cette sortie. Mais les choses n\u2019\u00e9tant pas encore vraiment m\u00fbres pour que le d\u00e9bat se m\u00e8ne en termes directement politiques, le double terrain culturel de l\u2019art et de la philosophie permet d\u2019engager la r\u00e9flexion contradictoire de fa\u00e7on d\u00e9marqu\u00e9e, donc en un sens plus libre, mais aussi bien plus \u00e9quivoque. En ce troisi\u00e8me sens, Argenteuil est dans l\u2019histoire du parti une date de transition effectivement importante mais en m\u00eame temps des plus confuse. <\/li>\n<\/ol>\n<p>J\u2019en viens \u00e0 ce qui est ta question sous ce quatri\u00e8me point, c\u2019est-\u00e0-dire le rapport au PCF de l\u2019intellectuel communiste en tant que producteur d\u2019id\u00e9es. Une br\u00e8ve remarque g\u00e9n\u00e9rale d\u2019abord : on cr\u00e9dite ordinairement Argenteuil d\u2019une lib\u00e9ration de l\u2019intervention intellectuelle par rapport aux attentes, voire aux exigences de l\u2019autorit\u00e9 politique. S\u2019il est vrai qu\u2019en mati\u00e8re artistique la libert\u00e9 du cr\u00e9ateur devient \u00e0 peu pr\u00e8s enti\u00e8re sur la base d\u2019un vrai changement d\u2019attitude, en un domaine comme la philosophie, le non-interventionnisme de la direction dans les ann\u00e9es 70 et suivantes a une raison bien moins glorieuse : cette direction \u00e0 l\u2019heure de Marchais\/Kanapa n\u2019attache plus d\u2019importance \u00e0 ces questions, et plus largement \u00e0 la plupart des questions d\u2019ordre th\u00e9orique : il n\u2019y a pas l\u00e0 progr\u00e8s de la libert\u00e9 mais r\u00e9gr\u00e8s de la pens\u00e9e, je le dis de rude exp\u00e9rience.<\/p>\n<p>En revanche, dans les questions d\u2019id\u00e9es \u00e0 enjeu politico-strat\u00e9gique direct -analyse \u00e9conomique, histoire du parti, questions d\u2019enjeu soci\u00e9tal&#8230;-, la tendance au contr\u00f4le et \u00e0 l\u2019interventionnisme de la direction ne prend nullement fin avec Argenteuil. Directeur des Editions sociales, je re\u00e7ois par exemple en 1973 une d\u00e9cision du Secr\u00e9tariat qui m\u2019intime l\u2019ordre de mettre au pilon, juste avant sa mise en vente, tout le tirage d\u2019un livre de Maurice Decaillot sur le mode de production socialiste parce qu\u2019au passage, y est pos\u00e9e la question de savoir si, en URSS, les travailleurs sont bien possesseurs de leurs moyens de production&#8230; En 1987, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 mis en accusation au Comit\u00e9 central et dans l\u2019Humanit\u00e9 parce que je posais dans ma contribution au livre <em>Je \/ Sur l\u2019individualit\u00e9<\/em> la question de savoir si une forme-parti r\u00e9volutionnaire <em>\u00ab o\u00f9 ceux d\u2019en bas ont essentiellement pour t\u00e2che d\u2019appuyer des op\u00e9rations et transformations de sommet \u00bb<\/em> n\u2019est pas aussi, <em>\u00ab de fa\u00e7on contradictoire \u00bb<\/em>, <em>\u00ab \u00e0 certains \u00e9gards ali\u00e9n\u00e9e et ali\u00e9nante elle-m\u00eame \u00bb<\/em> (p. 243). En ce domaine aussi, l\u2019id\u00e9alisation du Comit\u00e9 central d\u2019Argenteuil et de ses suites appelle examen critique vigilant.<\/p>\n<p>Mais ta question me pose assez personnellement celle de savoir dans quelles mesures, en tant que producteur d\u2019id\u00e9es, j\u2019ai eu l\u2019exp\u00e9rience d\u2019\u00eatre <em>\u00e9cout\u00e9<\/em> par <em>le parti<\/em>, et quel fut mon champ d\u2019intervention <em>dans un cadre comme celui du Comit\u00e9 central<\/em>. Question aux multiples aspects, d\u2019ailleurs \u00e9volutifs entre 1961 et 1994, et \u00e0 laquelle bien entendu il n\u2019est pas possible de r\u00e9pondre de fa\u00e7on juste en peu de phrases. En m\u2019effor\u00e7ant d\u2019\u00eatre parfaitement honn\u00eate dans la r\u00e9ponse, je dois dire cependant de mani\u00e8re globale que ma longue exp\u00e9rience en cette affaire a \u00e9t\u00e9 pour l\u2019essentiel n\u00e9gative. Que veux-je dire par l\u00e0 ? Tant que j\u2019ai <em>produit<\/em> des id\u00e9es qui, directement ou non, allaient dans le sens au moins apparent d\u2019un soutien aux vues de la direction, il n\u2019y a jamais eu aucun probl\u00e8me&#8230; Mais dans la mesure, rare lors des ann\u00e9es 60 et 70, devenue fr\u00e9quente dans les ann\u00e9es 80 et suivantes, o\u00f9 les id\u00e9es que j\u2019avan\u00e7ais oralement et plus encore par \u00e9crit &#8211; articles, livres &#8211; ne concordaient pas avec celles de la direction, voire les contestaient express\u00e9ment, cela s\u2019est presque toujours mal ou m\u00eame fort mal pass\u00e9. Quelques exemples :<\/p>\n<ol>\n<li> En 1951, tout jeune adh\u00e9rent du parti, sur la base du texte de Staline \u00e0 propos du marxisme en linguistique et m\u2019appuyant sur l\u2019id\u00e9e qui y figure selon laquelle sont pleinement possibles des changements qualitatifs graduels et non pas explosifs, je d\u00e9veloppe dans un article la th\u00e8se de la possibilit\u00e9 d\u2019un passage pacifique au socialisme en France, sous condition d\u2019avoir r\u00e9ussi \u00e0 cr\u00e9er un rapport de forces majoritaire en ce sens \u2013 en filigrane, mon texte envisageait la possibilit\u00e9 de faire l\u2019\u00e9conomie de la dictature du prol\u00e9tariat. J\u2019envoie le texte \u00e0 Georges Cogniot, membre du Comit\u00e9 central, qui suivait la f\u00e9d\u00e9ration de la Haute-Marne dont j\u2019\u00e9tais membre. Il me r\u00e9pond que j\u2019ai tout faux, et me donne gentiment \u00e0 comprendre que des questions de haute strat\u00e9gie comme celle-l\u00e0 ne peuvent pas \u00eatre abord\u00e9es par n\u2019importe qui&#8230; Renvoi du <em>producteur d\u2019id\u00e9es<\/em> \u00e0 son incomp\u00e9tence structurelle face \u00e0 la direction du parti. <\/li>\n<li> En 1964, sur la base d\u2019un travail de fond en psychologie comme de mon exp\u00e9rience d\u2019enseignant, j\u2019\u00e9cris pour <em>L\u2019Ecole et la Nation<\/em> une longue \u00e9tude intitul\u00e9e <em>Les dons n\u2019existent pas<\/em>, qui tout \u00e0 la fois \u00e9tablit l\u2019inanit\u00e9 scientifique de la croyance en une inn\u00e9it\u00e9 des dispositions intellectuelles et la grave fausset\u00e9 d\u2019une politique scolaire dite <em>d\u2019\u00e9galit\u00e9 des chances<\/em>, masque d\u2019une s\u00e9gr\u00e9gation sociale dans l\u2019acc\u00e8s au savoir \u2013 par l\u00e0, tout \u00e0 la fois je secoue un pr\u00e9jug\u00e9 id\u00e9ologique tr\u00e8s r\u00e9pandu dans le parti m\u00eame et je propose une transformation de fond de la politique scolaire du PCF. La plupart des dirigeants communistes re\u00e7oivent cet article avec m\u00e9fiance, quelques-uns le jugent m\u00eame dangereusement contre-productif&#8230; Peu apr\u00e8s, Jean Rostand, consid\u00e9r\u00e9 \u00e0 cette \u00e9poque comme la plus grande sommit\u00e9 biologique, dans un discours prononc\u00e9 devant des enseignants socialistes, fait l\u2019\u00e9loge de mon article et appuie pour l\u2019essentiel ma critique des <em>dons<\/em>. Fin des objections dans le parti, mais sans aucun retour autocritique sur les &#8211; mauvaises &#8211; raisons de son rejet initial.<\/li>\n<li> Au cours des ann\u00e9es 60, tout \u00e0 la fois je m\u00e8ne bataille contre la th\u00e8se droiti\u00e8re de la <em>convergence<\/em> des id\u00e9ologies et les interpr\u00e9tations, ind\u00e9fendables \u00e0 mes yeux, que Garaudy avance de nombre d\u2019id\u00e9es marxistes, et, en m\u00eame temps, appr\u00e9ciant bien davantage le travail, en ce domaine, d\u2019Althusser et de ses camarades, je discute cependant de fa\u00e7on serr\u00e9e maintes th\u00e8ses althuss\u00e9riennes comme plus largement la recherche d\u2019une sortie gauchiste du stalinisme. Cette bataille <em>sur deux fronts<\/em> s\u2019av\u00e8re extr\u00eamement difficile, et j\u2019y prends de nombreux coups \u2013 Garaudy a tout tent\u00e9 pour me faire retirer du Comit\u00e9 central, et les althuss\u00e9riens de l\u2019\u00e9poque ont \u00e9t\u00e9 contre moi f\u00e9roces&#8230; Sur le premier de ces fronts, l\u2019alliance Aragon-Garaudy tend \u00e0 disqualifier d\u2019avance toute contestation comme trahissant une r\u00e9manence stalinienne ; sur le second, les importantes r\u00e9serves faites sur la lecture althuss\u00e9rienne de Marx sont soup\u00e7onn\u00e9es de r\u00e9manence <em>humaniste<\/em>, alors m\u00eame que c\u2019est moi le premier qui ai mis en cause le pseudo-marxisme de Garaudy&#8230; Ces exp\u00e9riences et quelques autres m\u2019induisent \u00e0 conclure que, dans le PCF de la grande \u00e9poque o\u00f9, pourtant, la dimension th\u00e9orique de la politique tient une place sans \u00e9quivalent en aucune autre formation, l\u2019apport de l\u2019intellectuel producteur d\u2019id\u00e9es n\u2019a gu\u00e8re d\u2019effet qu\u2019\u00e0 travers une grille de r\u00e9ception politique que ne parviennent \u00e0 peu pr\u00e8s jamais \u00e0 traverser les id\u00e9es <em>d\u00e9rangeantes<\/em> parmi lesquelles, pourtant, peuvent \u00e0 l\u2019occasion se trouver des id\u00e9es de premi\u00e8re pertinence et op\u00e9rativit\u00e9. Aragon lui-m\u00eame n\u2019est parvenu \u00e0 faire admettre et officialiser une ligne large en mati\u00e8re artistique qu\u2019au prix d\u2019une bataille des plus intenses et pers\u00e9v\u00e9rantes aupr\u00e8s de Maurice Thorez, y compris en utilisant cette arme bien \u00e0 lui &#8211; je tiens la confidence de Georges Cogniot, qui fut le secr\u00e9taire politique de Maurice &#8211; qu\u2019\u00e9tait la menace de suicide&#8230;<\/li>\n<\/ol>\n<p>Cette conclusion pessimiste a \u00e9t\u00e9 plus que confirm\u00e9e par ma tr\u00e8s rude exp\u00e9rience de membre du Comit\u00e9 central de 1984 \u00e0 1994, c\u2019est-\u00e0-dire au long de la d\u00e9cennie o\u00f9 j\u2019ai men\u00e9 au sein de cet organisme, et plus largement du parti, la bataille de la Refondation communiste. D\u00e8s le moment, en juillet 1984, o\u00f9 est formul\u00e9e au niveau du Bureau politique, la th\u00e8se selon laquelle le mouvement de contestation dans le Comit\u00e9 central est un complot liquidateur &#8211; la formule est de Gaston Plissonnier &#8211; t\u00e9l\u00e9guid\u00e9 par l\u2019Elys\u00e9e pour amener le PCF \u00e0 la capitulation politique &#8211; th\u00e8se qui, particuli\u00e8rement concernant des gens comme moi, \u00e9tait d\u2019une fabuleuse absurdit\u00e9 -, litt\u00e9ralement plus aucune id\u00e9e, analyse, suggestion, remarque n\u2019\u00e9chappe \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation cod\u00e9e d\u2019avance en cons\u00e9quence.<\/p>\n<p>Un exemple : en 1986, je donne, comme les ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dentes \u00e0 l\u2019Ecole centrale de quatre mois, une s\u00e9rie de cours sur la dialectique, dans lesquels figure au passage, cette id\u00e9e que le <em>troisi\u00e8me terme<\/em> des contradictions dialectiques &#8211; exemple chez Marx : l\u2019Etat par rapport aux classes antagonistes &#8211; n\u2019est pas, comme le soutient Hegel, le r\u00e9el d\u00e9passement de la contradiction, mais bien plut\u00f4t son redoublement, lequel peut n\u00e9anmoins jouer \u00e0 ce titre un r\u00f4le passablement essentiel ; lors du d\u00e9bat final sur cette s\u00e9rie de cours, plusieurs \u00e9l\u00e8ves, dirigeants f\u00e9d\u00e9raux, me cuisinent d\u2019\u00e9trange mani\u00e8re sur cette question du troisi\u00e8me terme, me faisant revenir, pour la contester, sur l\u2019id\u00e9e que le troisi\u00e8me terme pourrait jouer un r\u00f4le <em>essentiel<\/em>  &#8211; alors m\u00eame que mon propos de base est justement qu\u2019il n\u2019est pas du tout l\u2019essentiel dans la contradiction. Au moment o\u00f9 je m\u2019en vais dans la perplexit\u00e9, une camarade me rattrape et se met en devoir de m\u2019expliquer cet \u00e9pisode pour moi \u00e9nigmatique : avant le cours, m\u2019apprend-elle, la direction de l\u2019Ecole a pr\u00e9venu les \u00e9l\u00e8ves que je suis <em>\u00ab en d\u00e9saccord avec le 25e Congr\u00e8s \u00bb<\/em> &#8211; cela alors que j\u2019en ai vot\u00e9 deux fois les th\u00e8ses, une fois au Comit\u00e9 central, une deuxi\u00e8me fois au congr\u00e8s lui-m\u00eame ; au Comit\u00e9 central, j\u2019ai certes avanc\u00e9 des vues critiques et propos\u00e9 des amendements au projet de r\u00e9solution, mais dont plusieurs ont \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9s&#8230;. De sorte que nombre d\u2019\u00e9l\u00e8ves m\u2019ont \u00e9cout\u00e9 de bout en bout en cherchant la faute, qu\u2019ils se sont imagin\u00e9 trouver dans cette question logico-philosophique du troisi\u00e8me terme : le sens cach\u00e9 de mes propos \u00e0 ce sujet serait que je sous-estime la lutte \u00e0 l\u2019entreprise ! Suite \u00e0 cet incident, j\u2019ai un \u00e9change de lettres avec Georges Marchais du type <em>dialogue de sourds<\/em>, et je suis d\u00e9finitivement ray\u00e9 de la liste des professeurs de l\u2019Ecole centrale.<\/p>\n<p>J\u2019ai v\u00e9cu toute une d\u00e9cennie cette mise en accusation permanente des id\u00e9es que j\u2019ai continu\u00e9 d\u2019avancer au Comit\u00e9 central ou dans mes \u00e9crits. Toute un s\u00e9rie de membres du Comit\u00e9 \u00e9taient convaincus d\u2019avance que, bien entendu, j\u2019allais prochainement me retrouver au Parti socialiste \u2013 trente ans plus tard, je suis toujours plus que jamais communiste de conviction fondamentale&#8230; Je pense pouvoir conclure que, dans la culture de parti que nous avons h\u00e9rit\u00e9e de la matrice stalinienne et qui, envers et contre tout, n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 \u00e9radiqu\u00e9e pour de bon &#8211; au contraire, elle a \u00e9t\u00e9 renforc\u00e9e dans ces ann\u00e9es 80-90 -, est dramatiquement in\u00e9duqu\u00e9e l\u2019ouverture effective (impliquant bien s\u00fbr travail critique) aux id\u00e9es produites par des intellectuels, comme plus largement par tous les militants. Lors d\u2019une longue entrevue que j\u2019ai eue avec Georges Marchais en septembre 1984, je l\u2019ai entendu de mes propres oreilles me demander : <em>\u00ab As-tu jamais vu une bonne id\u00e9e \u00e9maner de la base ? \u00bb<\/em> Je garantis mot pout mot l\u2019exactitude de cette phrase. Elle est pour moi au c\u0153ur du drame historique inachev\u00e9 du communisme politique. <\/p>\n<p><strong>Sur la question du rapport entre engagement intellectuel et engagement politique, Max Weber \u00e9crivait dans <em>Le savant et le politique<\/em>, <em>\u00ab on ne peut \u00eatre en m\u00eame temps homme d\u2019action et homme d\u2019\u00e9tudes, sans manquer la vocation de l\u2019un ou de l\u2019autre \u00bb<\/em>. Comment tu situes-tu par rapport \u00e0 cette vision des choses ? Plus largement, quelle est ta conception des rapports que devraient entretenir l\u2019activit\u00e9 critique, r\u00e9flexive, et l\u2019activit\u00e9 pratique ? Et quelle est la nature de ces rapports au sein du Parti communiste fran\u00e7ais ?<\/strong><\/p>\n<p>Tu m\u2019interroges sur la phrase connue de Max Weber : <em>\u00ab on ne peut \u00eatre en m\u00eame temps homme d\u2019action et homme d\u2019\u00e9tudes, sans manquer la vocation de l\u2019un ou de l\u2019autre. \u00bb<\/em> Selon la fa\u00e7on dont on y entend le <em>en m\u00eame temps<\/em>, cette phrase \u00e9nonce une lapalissade ou une flagrante contre-v\u00e9rit\u00e9. Si on prend <em>en m\u00eame temps<\/em> au pied de la lettre, c\u2019est-\u00e0-dire comme signifiant de fa\u00e7on simultan\u00e9e, c\u2019est une \u00e9vidence, d\u00e8s lors que l\u2019action politique, du moins intens\u00e9ment men\u00e9e, ne laisse bien s\u00fbr pas de temps pour <em>l\u2019\u00e9tude<\/em>, ni m\u00eame de vraie disponibilit\u00e9 psychique pour l\u2019attitude mentale qu\u2019elle requiert. De 1843 \u00e0 1846, Marx, tout en ayant une activit\u00e9 politique, n\u2019y est pas enferm\u00e9 au point de ne pouvoir avancer de <em>La critique du droit politique h\u00e9g\u00e9lien<\/em> \u00e0 <em>L\u2019id\u00e9ologie allemande<\/em>. Au contraire, de 1848 \u00e0 1850, il est si compl\u00e8tement investi dans la lutte r\u00e9volutionnaire que, bien entendu, il ne peut plus produire de travaux th\u00e9oriques, il n\u2019\u00e9crit que les articles politiques de la <em>Nouvelle gazette rh\u00e9nane<\/em>. Et c\u2019est seulement une fois la p\u00e9riode r\u00e9volutionnaire close, qu\u2019\u00e0 Londres, il retrouve le temps d\u2019aller lire les \u00e9conomistes au British Museum. En ce petit sens du <em>en m\u00eame temps<\/em>, la phrase de Weber n\u2019est vraiment qu\u2019un truisme.<\/p>\n<p>Mais si par <em>en m\u00eame temps<\/em>, entendu de fa\u00e7on plus large, on veut dire qu\u2019un m\u00eame individu, en sa m\u00eame vie, ne saurait \u00eatre \u00e0 la fois <em>homme d\u2019action et homme d\u2019\u00e9tudes<\/em>, alors la th\u00e8se n\u2019est manifestement vraie que pour certains profils personnels, radicalement fausse au contraire chez d\u2019autres, aux premiers rangs desquels, justement, Marx et Engels, puis toute une famille de dirigeants politiques-th\u00e9oriciens form\u00e9s \u00e0 leur \u00e9cole, dont les L\u00e9nine ou les Gramsci \u2013 et l\u2019\u00e9puisement de cette tradition dans les derni\u00e8res d\u00e9cennies du XXe si\u00e8cle est, \u00e0 mes yeux, un indice tr\u00e8s profond de la crise historique d\u2019un mod\u00e8le dat\u00e9 de communisme politique, un appel criant \u00e0 re-produire en des conditions historico-civilisationnelles tr\u00e8s neuves un communisme politique de tr\u00e8s haut niveau th\u00e9orique aussi bien que pratique. Non seulement ces deux sortes d\u2019activit\u00e9 sont compossibles chez les m\u00eames individus \u2013 L\u00e9nine lisant de fa\u00e7on tr\u00e8s productive Hegel durant la guerre avant de diriger la R\u00e9volution d\u2019Octobre, Gramsci \u00e9crivant ses <em>Cahiers de la prison<\/em> apr\u00e8s avoir cofond\u00e9 le Parti communiste italien&#8230; \u2013, mais on peut, \u00e0 tr\u00e8s bon droit, soutenir que, si du moins on a en vue un action politique fondamentalement r\u00e9volutionnaire, donc \u00e0 r\u00e9el fondement th\u00e9orique, les deux activit\u00e9s se tonifient r\u00e9ciproquement.<\/p>\n<p>Si, pour reprendre une formule d\u2019Althusser, il y a bien, lorsque les enjeux sont profonds, <em>\u00ab lutte de classes dans la th\u00e9orie \u00bb<\/em>, alors seule la plus riche exp\u00e9rience de la bataille politique conf\u00e8re la vraie p\u00e9n\u00e9tration th\u00e9orique, et seule la haute culture qu\u2019autorise la pratique personnelle de la recherche th\u00e9orique donne acc\u00e8s au plus grand art de la direction politique. L\u00e9nine, entre avril et octobre 1917, est une preuve \u00e9clatante de ce que j\u2019avance ici. Que Max Weber n\u2019ait pas su voir \u00e7a ne t\u00e9moigne pas, chez lui, d\u2019une vraie perspicacit\u00e9.<br \/>\nCe qu\u2019on peut dire sans doute pour lui sauver partiellement la mise, c\u2019est que la vraie compossibilit\u00e9 et m\u00eame la complicit\u00e9 entre ma\u00eetrise politique et p\u00e9n\u00e9tration th\u00e9orique est chose toujours complexe, fragile m\u00eame, parce qu\u2019il y a sans nul doute des pentes contradictoires, voire antagoniques, entre les deux attitudes et leurs exigences. La tentation du raccourci utilitaire dans l\u2019usage pratique de la ressource th\u00e9orique, et la tentation sym\u00e9trique de la pol\u00e9misation politique des complexes clivages de la pens\u00e9e, cette double tentation aux effets d\u00e9sastreux, n\u2019est pas une vue de l\u2019esprit \u2013 je l\u2019ai, quant \u00e0 moi, v\u00e9cue du dedans, et j\u2019ai \u00e9t\u00e9 contraint, avec recul, de porter maints regards critiques, voire pis encore, sur telles choses que j\u2019ai pens\u00e9es ou que j\u2019ai faites.<\/p>\n<p>Si Max Weber s\u2019\u00e9tait limit\u00e9 \u00e0 dire qu\u2019existe toujours une tension forte, qui devient vite ruineuse si on n\u2019est pas tr\u00e8s vigilant et exp\u00e9riment\u00e9 \u00e0 y r\u00e9sister, entre logique des savoirs et logique de l\u2019agir, il aurait dit une chose bien peu contestable. Mais cette phrase en dit une autre, et \u00e0 mes yeux tr\u00e8s fausse, comme si r\u00e9gnait en tout et \u00e0 jamais une dichotomie radicale entre souci du vrai et volont\u00e9 d\u2019efficace, alors que tout d\u00e9pend en fin de compte de ce qu\u2019on vise en fait d\u2019efficacit\u00e9 et du connexe degr\u00e9 de lucidit\u00e9 que \u00e7a implique. A mes yeux d\u2019aujourd\u2019hui encore, la vis\u00e9e communiste est par excellence ce qui \u00e0 la fois permet et exige la connivence fonci\u00e8re entre haut esprit de recherche et riche initiative pratique. Et la forme neuve d\u2019organisation politique dont il va \u00eatre besoin pour avancer dans l\u2019\u00e9vo-r\u00e9volution communiste a notamment pour imp\u00e9ratif, \u00e0 mon sens, d\u2019\u00eatre hautement formatrice chez tous ses participants de cette culture exigeante de la recherche engag\u00e9e et de l\u2019implication critique.<\/p>\n<p><strong>Tu as appartenu, avec notamment Charles Fiterman, Guy Hermier et Roger Martelli, au mouvement des refondateurs, dont, selon les termes de ce dernier, le mouvement des <em>communistes unitaires<\/em> est l\u2019h\u00e9ritier. Toujours selon Roger Martelli, le mot m\u00eame de <em>refondation<\/em> a \u00e9t\u00e9 pour la premi\u00e8re fois utilis\u00e9 par toi. Que peux-tu me dire sur ce courant <em>refondateur<\/em> et ton implication en son sein ?<\/strong><\/p>\n<p>Parler un peu bri\u00e8vement de la Refondation communiste m\u2019est difficile, au moment m\u00eame o\u00f9 je suis en train d\u2019\u00e9crire \u2013 pour moi-m\u00eame \u2013 un tr\u00e8s long t\u00e9moignage personnel sur l\u2019histoire de cette lutte aujourd\u2019hui trentenaire, qui accompagnera un important fonds d\u2019archives que je laisserai aux chercheurs. Que dire alors en un paragraphe ? Essayons ceci : au fil des ann\u00e9es 70 et du d\u00e9but des ann\u00e9es 80, j\u2019en suis venu, lentement mais fortement, \u00e0 la conviction &#8211; en un sens large tr\u00e8s peu original, mais d\u2019une fa\u00e7on mienne fort pr\u00e9cise et pas commune \u00e0 l\u2019\u00e9poque &#8211; que les d\u00e9boires \u00e9lectoraux du PCF (il se fait doubler puis marginaliser par le PS) ont une source et un sens bien plus fondamentaux que ne semble le voir la direction du parti. Non pas du tout <em>l\u2019\u00e9chec historique du communisme<\/em>, comme tendent \u00e0 le penser alors la plupart des contestataires, mais bien plut\u00f4t au contraire l\u2019\u00e9chec du non-communisme des <em>pays socialistes<\/em> et du mouvement <em>communiste<\/em> lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Marx a su voir extr\u00eamement loin en avant, jusqu\u2019\u00e0 la sortie effective de la soci\u00e9t\u00e9 de classes &#8211; ce qui est proprement le communisme -, mais \u00e0 une \u00e9poque historique o\u00f9 on est tr\u00e8s loin encore, m\u00eame dans les pays capitalistes d\u00e9velopp\u00e9s, des conditions de maturit\u00e9 du passage possible \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 sans classes &#8211; niveau g\u00e9n\u00e9ral des forces productives, d\u00e9veloppement \u00e9mancipateur de la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 des individus, possibilit\u00e9s concr\u00e8tes d\u2019une autogestion d\u2019\u00e9chelle nationale et supranationale&#8230; Les r\u00e9volutions <em>socialistes<\/em> du XXe si\u00e8cle dans les <em>maillons faibles<\/em> de la cha\u00eene capitaliste sont donc sans recours tragiquement contradictoires, et le <em>mouvement communiste international<\/em> est lui-m\u00eame enferm\u00e9 dans cette contradiction. Or ce qui commence \u00e0 nettement \u00e9merger vers la fin du XXe si\u00e8cle est la maturation des pr\u00e9alables d\u2019une \u00e9vo-r\u00e9volution communiste au sein m\u00eame du capitalisme le plus d\u00e9velopp\u00e9 \u2013 faute de gestion commune par les producteurs eux-m\u00eames associ\u00e9s, l\u2019humanit\u00e9 va dans le mur de mani\u00e8re de plus en plus visiblement catastrophique.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors vient puissamment \u00e0 l\u2019ordre du jour la relance \u2013 la refondation \u2013 d\u2019une initiative authentiquement communiste. Nous mourons de ne pas oser voir que nous sommes entr\u00e9s dans la &#8211; longue &#8211; phase historique finale de l\u2019histoire du capitalisme, donc de ne pas oser poser les probl\u00e8mes et engager les combats transformateurs au niveau d\u2019ambition voulue, donc de ne pas oser reconcevoir enti\u00e8rement sur cette base le mode d\u2019organisation novateur des luttes n\u00e9cessaires. Tel \u00e9tait pour moi, d\u00e8s 1984, le sens de mon appel \u00e0 une Refondation communiste. Que les camarades refondateurs effectifs (avec moi, par exemple Guy Hermier, Roger Martelli, Jack Ralite, etc \u2013 je n\u2019y inclus pas Charles Fiterman, m\u00eame si m\u00e9diatiquement, il a \u00e9t\u00e9 bombard\u00e9 d\u2019office <em>num\u00e9ro 1<\/em> des Refondateurs, parce qu\u2019il avait sur la manche les galons de <em>Secr\u00e9taire du Comit\u00e9 central<\/em>&#8230;) aient \u00e9t\u00e9 grosso modo amalgam\u00e9s par la direction et une majorit\u00e9 de cadres du parti \u00e0 sa suite \u00e0 des comploteurs de tendance cach\u00e9e social-d\u00e9mocrate, est un drame \u00e0 pleurer. Si, depuis tout ce temps, nous avions travaill\u00e9 de fa\u00e7on suivie et inventive en ce sens, o\u00f9 n\u2019en serions-nous pas aujourd\u2019hui, o\u00f9 c\u2019est un Front national qui ramasse temporairement la mise du m\u00e9contentement populaire ? Cela dit, il n\u2019est jamais trop tard pour essayer de bien faire. On peut encore aller dans ce sens, celui m\u00eame de Marx, repens\u00e9 dans les conditions incomparablement plus m\u00fbres du XXIe si\u00e8cle commen\u00e7ant. Mieux vaudrait ne pas perdre encore du temps avant de s\u2019y mettre pour de bon&#8230;<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-12202 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/image_messages_1241048290_-91e.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/image_messages_1241048290_-91e-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"image_messages_1241048290_.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le grand philosophe marxiste Lucien S\u00e8ve est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 le 23 mars dernier du Covid-19. Retour sur son engagement, sa vision du communisme et son rapport au parti dans ce passionnant et in\u00e9dit entretien de juin 2014. 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