{"id":12135,"date":"2020-03-18T13:19:38","date_gmt":"2020-03-18T12:19:38","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-il-n-y-a-pas-moins-de-racisme-dans-le-cinema-francais-que-dans-le-reste-de-la\/"},"modified":"2023-06-23T23:53:26","modified_gmt":"2023-06-23T21:53:26","slug":"article-il-n-y-a-pas-moins-de-racisme-dans-le-cinema-francais-que-dans-le-reste-de-la","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=12135","title":{"rendered":"\u00ab Il n&#8217;y a pas moins de racisme dans le cin\u00e9ma fran\u00e7ais que dans le reste de la soci\u00e9t\u00e9 \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">LA MIDINALE AVEC ROKHAYA DIALLO. Ce soir \u00e0 20h55, RMC Story diffuse \u00ab O\u00f9 sont les noirs ? \u00bb, documentaire sur l&#8217;invisibilit\u00e9 des acteurs et des actrices noir-es dans les s\u00e9ries et le cin\u00e9ma fran\u00e7ais. On en parle avec la r\u00e9alisatrice du film, Rokhaya Diallo.  <\/p>\n<p><em>\u00a0<strong>Rokhaya Diallo<\/strong> est journaliste, autrice, productrice et r\u00e9alisatrice.<\/em><\/p>\n<p><strong> <em>Regards<\/em>. Votre film interroge l&#8217;absence &#8211; ou plut\u00f4t l&#8217;invisibilit\u00e9 &#8211; des acteurs et des actrices noir-es dans les films et dans les s\u00e9ries. Pourquoi ce film, pourquoi maintenant ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Rokhaya Diallo<\/strong>. Le documentaire est port\u00e9 depuis plusieurs ann\u00e9es par Ali Rebeihi et Richard Kon\u00e9 qui en sont \u00e0 l\u2019initiative, avec Val\u00e9rie Tubiana, la productrice. Malheureusement, ils ont essuy\u00e9 plusieurs refus de chaines qui trouvaient que le sujet \u00e9tait clivant. Finalement, c\u2019est RMC Story qui a d\u00e9cid\u00e9 de relever le d\u00e9fi en produisant ce documentaire. Je travaille dessus depuis deux ans et demi. Il se trouve qu\u2019il a finalement vu le jour aujourd\u2019hui, dans un contexte qui est, pour moi, tr\u00e8s opportun, dans la mesure o\u00f9 un d\u00e9bat a \u00e9t\u00e9 d\u00e9clench\u00e9 avec la derni\u00e8re c\u00e9r\u00e9monie des C\u00e9sar sur la repr\u00e9sentation des actrices et des acteurs noir-es mais aussi dans un contexte o\u00f9 l\u2019on a prim\u00e9 au Festival de Cannes et aux C\u00e9sar, un film comme \u00ab Les Mis\u00e9rables \u00bb. C\u2019est le moment de redoubler de vigilance pour \u00e9viter que ce film ne soit que l\u2019arbre qui cache la for\u00eat : derri\u00e8re \u00ab Les Mis\u00e9rables \u00bb, il y a un oc\u00e9an de films qui n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 vus, pas \u00e9t\u00e9 produits, pas suffisamment soutenus. La question de l\u2019invisibilit\u00e9 des acteurs et des actrices noir-es et de leur incapacit\u00e9 \u00e0 durer dans le paysage avec des r\u00f4les de premier plan \u00e0 l\u2019exception de quelques noms, est donc pleinement d\u2019actualit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/politique\/article\/trois-femmes-noires-c-est-trois-fois-rien\">Trois femmes noires, c\u2019est trois fois rien<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Ce n&#8217;est pas tant l&#8217;invisibilisation que la stigmatisation parfois qui prime : on n&#8217;offre aux acteurs et actrices noir-es que des personnages de com\u00e9die, de mecs qui fument des joints, de racailles pour les hommes et de prostitu\u00e9es et d&#8217;aides soignantes pour les femmes&#8230; On dirait presque que le cin\u00e9ma fran\u00e7ais sert \u00e0 diffuser des pr\u00e9jug\u00e9s : c&#8217;est la cas ?<\/strong><\/p>\n<p>Le cin\u00e9ma fran\u00e7ais reste le reflet de pr\u00e9jug\u00e9s qui sont profond\u00e9ment ancr\u00e9s dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise et qui sont notamment n\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9poque esclavagiste et coloniale. Il y a, pour les femmes, le clich\u00e9 de l\u2019hyper sexualisation du corps qui a notamment connu son apog\u00e9e avec Jos\u00e9phine Baker qui a dans\u00e9 dans des spectacles que l\u2019on appelait <em>des revues n\u00e8gres<\/em> o\u00f9 elle \u00e9tait nue avec une ceinture de bananes. Elle incarnait alors le mythe du <em>bon sauvage<\/em> afro-descendant et de la femme noire qui n\u2019\u00e9tait qu\u2019un corps \u00e0 disposition des hommes blancs. Marie-France Malonga, la sociologue interview\u00e9e dans le documentaire, dresse trois types de personnages qu\u2019incarnent les noir-es et les minorit\u00e9s de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale au cin\u00e9ma et \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision fran\u00e7aise : le premier st\u00e9r\u00e9otype est celui du sauvage, c\u2019est-\u00e0-dire la personne inadapt\u00e9e culturellement. Le deuxi\u00e8me, c\u2019est le fauteur de trouble, c\u2019est-\u00e0-dire la racaille ou le d\u00e9linquant, le terroriste m\u00eame. Et la troisi\u00e8me figure r\u00e9currente, c\u2019est celle de la victime qui a besoin d\u2019aide, soit parce qu\u2019elle n\u2019a pas de papiers, soit parce qu\u2019elle est r\u00e9duite \u00e0 l\u2019esclavage, et qui, souvent, est sauv\u00e9e par un personnage blanc. Ces personnages interviennent de mani\u00e8re r\u00e9currente dans la fiction fran\u00e7aise : le cin\u00e9ma ne fait qu\u2019entretenir des clich\u00e9s qui sont malheureusement socialement tr\u00e8s ancr\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>Vous diriez que ce sont les m\u00eames m\u00e9canismes qui font que la prise de parole d&#8217;A\u00efssa Ma\u00efga aux C\u00e9sar a souvent \u00e9t\u00e9 incomprise ?<\/strong><\/p>\n<p>La prise de parole d\u2019A\u00efssa Ma\u00efga a \u00e9t\u00e9 incomprise par une partie de la population ; elle a re\u00e7u \u00e9norm\u00e9ment de f\u00e9licitations par de nombreuses personnes, notamment dans la presse \u00e9trang\u00e8re. Mais oui, elle a eu face \u00e0 elle un public qui \u00e9tait dans une forme de d\u00e9ni. On ne peut pas porter une parole authentiquement antiraciste, politiquement articul\u00e9e, sans cr\u00e9er de la crispation. Il est impossible de demander \u00e0 des personnes de s\u2019interroger sur leurs privil\u00e8ges, sur leur d\u00e9ni, sur leur inaction par rapport \u00e0 une invisibilit\u00e9 qui est drastique, sans cr\u00e9er du rejet ou de la critique. A\u00efssa Ma\u00efga ne parlait d\u2019ailleurs pas uniquement des acteurs et des actrices noir-es mais aussi d\u2019origine asiatique et maghr\u00e9bine. On ne peut pas porter des interrogations sur l\u2019antiracisme sans que cela ne g\u00e9n\u00e8re de l\u2019agressivit\u00e9 en retour \u2013 et je pense que c\u2019est ce qu\u2019il s\u2019est pass\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Diriez-vous que le cin\u00e9ma fran\u00e7ais est raciste ?<\/strong><\/p>\n<p>Je crois que le cin\u00e9ma fran\u00e7ais porte autant de racisme que le reste de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise. Ce n\u2019est qu\u2019une caisse de r\u00e9sonance qui a une grande port\u00e9e dans la mesure o\u00f9 le cin\u00e9ma fran\u00e7ais est particuli\u00e8rement \u00e9litiste et que, dans les cercles de l\u2019\u00e9lite fran\u00e7aise, l\u2019entre soi est plus pr\u00e9gnant qu\u2019ailleurs. Il y a donc une amplification d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne de chasse gard\u00e9e quant aux opportunit\u00e9s parce que le cin\u00e9ma est un monde de reproduction sociale. Mais le racisme reste tr\u00e8s diffus dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise et n\u2019est pas circonscrit au monde du cin\u00e9ma.<\/p>\n<p><strong>L&#8217;une des interrogations premi\u00e8res de votre film sur l&#8217;absence de noir-es sur les \u00e9crans fran\u00e7ais, c&#8217;est la diff\u00e9rence avec les Etats-Unis o\u00f9 ils sont beaucoup plus pr\u00e9sents. Pourquoi ?<\/strong><\/p>\n<p>Les Etats-Unis, m\u00eame si c\u2019est un pays sur lequel je ne porte pas un regard id\u00e9aliste dans la mesure o\u00f9 il a de gros probl\u00e8mes de racisme, sont un pays qui a le m\u00e9rite de se poser la question \u2013 et qui, contrairement \u00e0 la France, n\u2019est pas dans le d\u00e9ni. La question s\u2019y pose depuis tr\u00e8s longtemps : c\u2019est un pays qui a donn\u00e9 la possibilit\u00e9 aux noir-es d\u2019\u00eatre visibles dans le cadre de m\u00e9dias communautaires comme BET (Black Enterntainment Television) o\u00f9 la visibilit\u00e9 des noir-es a \u00e9t\u00e9 garantie par des productions qui \u00e9taient port\u00e9es par des noir-es comme avec la <em>blaxploitation<\/em>. Cela a permis \u00e0 des noir-es de devenir visibles par le public noir et, pour beaucoup, visible du grand public. Cette diff\u00e9rence-l\u00e0 est li\u00e9e \u00e0 une culture qui consiste \u00e0 davantage parler des questions raciales et \u00e0 davantage les prendre en charge. En France, on vit dans un mythe d\u2019\u00e9galit\u00e9 qui nous emp\u00eache de r\u00e9fl\u00e9chir de mani\u00e8re tr\u00e8s claire aux m\u00e9canismes qui invisibilisent les minorit\u00e9s. L\u2019autre point important dont parle Gary Dourdan dans le documentaire, c\u2019est que les Etats-Unis est un pays capitaliste : <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/idees-culture\/culture\/article\/pourquoi-y-aura-t-il-un-avant-et-un-apres-black-panther\">quand un film comme \u00ab Black Panther \u00bb conna\u00eet un succ\u00e8s ph\u00e9nom\u00e9nal, on se rend compte que les noir-es peuvent rapporter de l\u2019argent<\/a>. Et donc on en tire des cons\u00e9quences \u00e9conomiques et pragmatiques, pas forc\u00e9ment li\u00e9es \u00e0 un antiracisme plus fort mais \u00e0 une forme de logique \u00e9conomique.<\/p>\n<p><strong>L&#8217;absence, l&#8217;invisibilit\u00e9 plut\u00f4t, des noir-es dans le cin\u00e9ma fran\u00e7ais, c&#8217;est une fatalit\u00e9 ? C&#8217;est quoi la solution ?<\/strong><\/p>\n<p>Non, ce n\u2019est pas du tout une fatalit\u00e9. Certains ont trouv\u00e9 des portes pour pouvoir s\u2019exprimer. Je pense notamment au rappeur Kery James qui pendant des ann\u00e9es, a essay\u00e9 de faire produire son film \u00ab Banlieusard \u00bb en France et qui finalement, a toqu\u00e9 aux portes de Netflix. Le film, r\u00e9alis\u00e9 par Leila Sy, a ainsi \u00e9t\u00e9 diffus\u00e9 sur la plateforme am\u00e9ricaine \u2013 et en une semaine, il a fait trois millions de vues. Parfois, il faut donc savoir contourner\u2026 L\u2019autre solution, c\u2019est de faire comme Pat La R\u00e9alisation qui est interview\u00e9 dans le documentaire et de viser les r\u00e9seaux sociaux et les plateformes internet comme YouTube pour donner corps \u00e0 ses productions. Pat La R\u00e9alisation est extr\u00eamement suivi et a un public tr\u00e8s large qui lui a permis, en contournant les barri\u00e8res du cin\u00e9ma fran\u00e7ais, de devenir un acteur tr\u00e8s populaire sur les r\u00e9seaux sociaux. Je pense que le cin\u00e9ma a int\u00e9r\u00eat \u00e0 tenir compte de ces transformations parce que les gens voient qu\u2019on peut raconter des histoires avec des personnages noirs, asiatiques et maghr\u00e9bins et avoir du succ\u00e8s. D\u2019une certaine mani\u00e8re, si le cin\u00e9ma fran\u00e7ais et la t\u00e9l\u00e9vision fran\u00e7aise ne donne pas de traduction artistique \u00e0 ces r\u00e9alit\u00e9s, les gens vont s\u2019en d\u00e9tourner pour aller sur d\u2019autres plateformes. Aujourd\u2019hui, c\u2019est d\u2019ailleurs d\u2019autant plus criant qu\u2019on est en p\u00e9riode de confinement et que beaucoup de gens vont regarder davantage les plateformes et se rendre compte du fait qu\u2019on peut avoir de grands films ou de grandes s\u00e9ries avec des personnages noirs, arabes ou asiatiques. Et en sortant du confinement, ils vont peut-\u00eatre \u00eatre plus exigeants \u00e0 l\u2019\u00e9gard du cin\u00e9ma fran\u00e7ais et de la t\u00e9l\u00e9vision fran\u00e7aise !<\/p>\n<p><strong>Une derni\u00e8re question, Rokhaya Diallo : au temps du coronavirus, on voit passer beaucoup de railleries et de moqueries, notamment sur Twitter, du type \u201dquand est-ce que Rokhaya va nous dire que les noir-es sont stigmatis\u00e9-es parce que les masques sont blancs et de facto non-adapt\u00e9s ?\u201d Qu&#8217;avez-vous envie de leur r\u00e9pondre ?<\/strong><\/p>\n<p>Je suis un petit peu inqui\u00e8te pour les gens qui, malgr\u00e9 le confinement, malgr\u00e9 les alertes graves concernant la crise sanitaire, continuent \u00e0 penser que leur premier probl\u00e8me dans la vie, c\u2019est moi\u2026 Ce qui est triste, c\u2019est que je passe tr\u00e8s peu de temps \u00e0 parler de mes adversaires alors m\u00eame qu\u2019eux ne cessent de parler de moi dans leurs livres et dans leurs tweets. Pour moi, c\u2019est simplement la d\u00e9monstration du fait que je dis des choses qui suscite de l\u2019attention et de l\u2019inconfort. A partir du moment o\u00f9 l\u2019on d\u00e9nonce un syst\u00e8me de domination, des avantages et des privil\u00e8ges, forc\u00e9ment, on provoque de la r\u00e9action. Mes d\u00e9tracteurs ne font donc que donner la preuve de la justesse de ce que je d\u00e9nonce \u2013 et que nous d\u00e9non\u00e7ons collectivement. Parce que je ne suis pas seule, loin de l\u00e0.<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-12135 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/img_4217-f3a.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/img_4217-f3a-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"img_4217.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>LA MIDINALE AVEC ROKHAYA DIALLO. Ce soir \u00e0 20h55, RMC Story diffuse \u00ab O\u00f9 sont les noirs ? \u00bb, documentaire sur l&#8217;invisibilit\u00e9 des acteurs et des actrices noir-es dans les s\u00e9ries et le cin\u00e9ma fran\u00e7ais. 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