{"id":12074,"date":"2020-02-21T08:30:00","date_gmt":"2020-02-21T07:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-peut-on-etre-libre-d-obeir-vous-avez-quatre-heures\/"},"modified":"2023-06-23T23:52:11","modified_gmt":"2023-06-23T21:52:11","slug":"article-peut-on-etre-libre-d-obeir-vous-avez-quatre-heures","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=12074","title":{"rendered":"Peut-on \u00eatre libre d\u2019ob\u00e9ir ? Vous avez quatre heures !"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Dans <em>Libres d\u2019ob\u00e9ir<\/em>, l\u2019historien Johann Chapoutot tend \u00e0 \u00e9tablir une filiation entre la \u00ab direction des hommes \u00bb par les nazis et le management d\u2019aujourd\u2019hui. Il en ressort pour le moins une certaine g\u00eane. <\/p>\n<p>Ce pourrait \u00eatre l\u2019intitul\u00e9 d\u2019une \u00e9preuve de baccalaur\u00e9at, en philosophie : \u00ab Peut-on \u00eatre libre d\u2019ob\u00e9ir ? \u00bb, avec un point d\u2019interrogation qui appellerait la recherche d\u2019arguments contradictoires. Comme son sous-titre <em>Le management, du nazisme \u00e0 aujourd\u2019hui<\/em>, le titre de l\u2019ouvrage de Johann Chapoutot ne s\u2019embarrasse pas d\u2019un point d\u2019interrogation.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/idees\/article\/un-magistral-inventaire-du-communisme-et-de-sa-trahison-stalinienne-avant\">Un magistral inventaire du communisme (et de sa trahison stalinienne) avant refondation<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le prologue pr\u00e9cise d\u2019abord que le vocabulaire de la performance utilis\u00e9 par les nazis est bien ant\u00e9rieur au nazisme et que la conduite de l\u2019action par mission ou par objectif est en termes militaires une conception du travail depuis le 19\u00e8me si\u00e8cle. Mais ensuite, l\u2019auteur glisse : <em>\u00ab Le management a une histoire qui commence bien avant le nazisme, mais cette histoire s\u2019est poursuivie et la r\u00e9flexion s\u2019est enrichie durant les douze ans du IIIeme Reich, moment manag\u00e9rial, mais aussi matrice de la th\u00e9orie et de la pratique du management pour l\u2019apr\u00e8s-guerre \u00bb<\/em>. Si on lit bien, le IIIe Reich est pr\u00e9sent\u00e9 l\u00e0 comme une matrice du management contemporain, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il en serait \u00e0 l\u2019origine. L\u2019auteur dit aussi qu\u2019il y aurait eu une <em>\u00ab conception nazie du management [qui] a eu des prolongements et une post\u00e9rit\u00e9 apr\u00e8s 1945 \u00bb<\/em>\u2026 mais qu\u2019<em>\u00ab il ne s\u2019agit pas de dire que le management a des origines nazies \u2013 c\u2019est faux, il lui pr\u00e9existe de quelques d\u00e9cennies \u2013 ni qu\u2019il est une activit\u00e9 criminelle par essence. \u00bb<\/em> \u00c0 ce propos, \u00e0 la place d\u2019une approche historique internationale de l\u2019essor du management, absente du livre, nous avons l\u2019affirmation selon laquelle <em>\u00ab le terme de performance est un terme cardinal, fondamental, dans la pens\u00e9e nazie \u00bb<\/em>[[Propos de Chapoutot dans une \u00e9mission de France culture, le 8 janvier 2020]], qui pousse dans le sens d\u2019une assimilation entre nazisme et management contemporain.<\/p>\n<h2>Chercher l\u2019adh\u00e9sion et manipuler le peuple n\u2019est pas sp\u00e9cialement nazi<\/h2>\n<p>Au c\u0153ur du livre, il y a cette id\u00e9e que les nazis auraient \u00e9labor\u00e9 <em>\u00ab une conception du travail non autoritaire, o\u00f9 l\u2019employ\u00e9 et l\u2019ouvrier consentent \u00e0 leur sort et approuvent leur activit\u00e9, dans un espace de libert\u00e9 et d\u2019autonomie a priori bien incompatible avec le caract\u00e8re illib\u00e9ral du III\u00e8me Reich \u00bb<\/em>. Pour les nazis, nous dit Chapoutot, les orientations sont donn\u00e9es par les plus hautes instances centrales, mais l\u2019individu dispose d\u2019une grande marge de libert\u00e9 de d\u00e9cision et d\u2019initiative. Et de parler d\u2019une <em>\u00ab libert\u00e9 d\u2019ob\u00e9ir aux ordres re\u00e7us et d\u2019accomplir \u00e0 tout prix la mission confi\u00e9e \u00bb<\/em>. L\u00e0 o\u00f9 le b\u00e2t blesse, c\u2019est que l\u2019auteur ne cesse d\u2019attribuer aux nazis des conceptions qui pr\u00e9existaient et qu\u2019ils n\u2019ont fait que reprendre \u00e0 leur compte. Et malheureusement, l\u2019auteur laisse passer des dizaines de pages avant d\u2019\u00e9crire \u2013 heureusement ! \u2013 que cette libert\u00e9 n\u2019en est pas une, qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une imposture, que nous sommes l\u00e0 dans un syst\u00e8me d\u2019ali\u00e9nation, d\u2019oppression, ce qui n\u2019a rien \u00e0 voir avec une libert\u00e9 v\u00e9ritable, qui bien s\u00fbr supposerait la possibilit\u00e9 de participer \u00e0 la d\u00e9finition des objectifs. Mais au fait, qu\u2019y aurait-il de sp\u00e9cifique dans le management nazi ? L\u2019auteur nous parle longuement de la volont\u00e9 des nazis de privil\u00e9gier la pratique contre la th\u00e9orie. C\u2019est un peu court : on aurait imagin\u00e9 qu\u2019il \u00e9voque par exemple les cons\u00e9quences du projet nazi de purification de la race et d\u2019\u00e9limination des impurs, qui a pu n\u00e9cessiter (imagine-t-on) l\u2019invention de rapports manag\u00e9riaux tr\u00e8s particulier\u2026 pour parvenir \u00e0 r\u00e9aliser l\u2019extermination de millions de personnes. Cette dimension est absente du livre. <\/p>\n<p>Un autre aspect concerne la mani\u00e8re dont les nazis mobilisent le peuple. Sur France culture, Johann Chapoutot explique : <em>\u00ab On se dit que si les nazis s\u2019int\u00e9ressent au management, cela va \u00eatre forc\u00e9ment vertical, autoritaire, et parfaitement oppressif. Or, en fait, pas du tout, pour une raison simple, les nazis ont tr\u00e8s bien compris que pour [\u2026] produire massivement, il fallait motiver le mat\u00e9riau humain [\u2026], qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui la ressources humaine [\u2026] C\u2019est pour \u00e7a qu\u2019il y a une r\u00e9flexion sur la joie dans le travail. Vous avez un gigantesque comit\u00e9 d\u2019entreprise qui est cr\u00e9\u00e9 en 1933 \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du Reich. \u00bb<\/em> Cette fois, on est surpris que l\u2019auteur feigne d\u2019ignorer que les ouvriers ont depuis la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du 19\u00e8me si\u00e8cle \u00e9t\u00e9 constamment l\u2019objet de politiques d\u2019entreprises visant \u00e0 assurer un climat social serein, \u00e0 accompagner le confort des m\u00e9ritants, \u00e0 soutenir leurs familles pour obtenir des ouvriers plus productifs. La n\u00e9gation de la lutte des classes, la volont\u00e9 d\u2019obtenir le consentement de chacun, la recherche de productivit\u00e9 \u00e0 tout prix sont au c\u0153ur des conceptions dominantes en Europe et aux \u00c9tats-Unis. L\u2019acc\u00e8s aux loisirs des ouvriers, les politiques sociales pour les familles ne sont nullement des inventions des nazis : elles sont reprises par eux. <\/p>\n<h2>Non, les nazis ne sont pas anti-\u00e9tatistes<\/h2>\n<p>L\u2019auteur traite aussi de la critique nazie de l\u2019\u00c9tat. Pour lui, <em>\u00ab les nazis se r\u00e9v\u00e8lent [\u00eatre] des anti-\u00e9tatistes convaincus \u00bb<\/em> : en effet, <em>\u00ab l\u2019\u00c9tat, en pratique, appara\u00eet en recul, comme menac\u00e9 par une profusion d\u2019institutions et d\u2019organismes ad hoc \u00bb<\/em> et par le parti nazi lui-m\u00eame. Et de rappeler que pour les dirigeants nazis, l\u2019\u00c9tat est synonyme de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence raciale, une catastrophe pour la race germanique, alors que le <em>\u00ab droit originel \u00e9tait pur instinct et pulsion vitale \u00bb<\/em>, et non institution statique comme l\u2019\u00c9tat. Et de citer Hitler : <em>\u00ab Ce n\u2019est pas l\u2019\u00c9tat qui nous donne des ordres, mais nous qui donnons des ordres \u00e0 l\u2019\u00c9tat \u00bb<\/em>, et face \u00e0 un \u00c9tat qui serait une fin en soi, il s\u2019agit de faire de l\u2019\u00c9tat un moyen au service du renforcement et de la perp\u00e9tuation de la race. <\/p>\n<p>L\u00e0 aussi, on peut voir un biais dans le raisonnement : que les nazis soient hostiles \u00e0 l\u2019\u00c9tat qui pr\u00e9existe \u00e0 leur arriv\u00e9e au pouvoir, qu\u2019il veuille en changer les objectifs pour en faire l\u2019outil de leur projet, que des th\u00e9oriciens diabolisent l\u2019\u00c9tat et pr\u00e9tendent l\u2019an\u00e9antir, cela implique-t-il qu\u2019ils soient r\u00e9ellement anti-\u00e9tatistes ? Non, bien s\u00fbr, et d\u2019ailleurs il y a une contradiction \u00e0 dire que les nazis sont hostiles \u00e0 l\u2019\u00c9tat apr\u00e8s avoir soulign\u00e9 que les nazis se sont fortement attach\u00e9s \u00e0 d\u00e9velopper des politiques \u00e9tatiques pour f\u00e9d\u00e9rer le peuple et obtenir son adh\u00e9sion. En r\u00e9alit\u00e9, les nazis renforcent et utilisent l\u2019\u00c9tat, qu\u2019il s\u2019agisse de prot\u00e9ger les \u00ab vrais allemands \u00bb, de r\u00e9primer les ennemis de la race ou de conduire l\u2019effort de guerre. Il est donc absurde d\u2019affirmer que les nazis sont anti-\u00e9tatistes, m\u00eame si c\u2019est un \u00c9tat qui se veut non au service d\u2019une classe mais au service d\u2019une race. Au passage, Chapoutot parle d\u2019<em>\u00ab \u00e9mulation social-darwinienne \u00bb<\/em>[[France culture]] ou de <em>\u00ab darwinisme administratif \u00bb<\/em>[[Dans l\u2019ouvrage]] pour d\u00e9signer la forte conflictualit\u00e9 entre les diff\u00e9rentes instances de l\u2019\u00c9tat (multiples institutions, minist\u00e8res, agences, etc.). On se demande bien ce que Charles Darwin vient faire ici, instrumentalis\u00e9 comme il n\u2019a jamais cess\u00e9 de l\u2019\u00eatre de tous c\u00f4t\u00e9s, tout particuli\u00e8rement par l\u2019extr\u00eame droite.<\/p>\n<blockquote><p>Il n\u2019y avait pas de besoin de s\u2019atteler \u00e0 faire du nazisme la matrice du management d\u2019aujourd\u2019hui pour adresser une critique, fondamentalement juste, au New public management.<\/p><\/blockquote>\n<p>Le livre se poursuit sur la pr\u00e9sentation du parcours d\u2019apr\u00e8s-guerre de Reinhard H\u00f6hn, ancien responsable nazi qui, apr\u00e8s avoir \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 des poursuites judiciaires, accomplit une longue et brillante carri\u00e8re dans le domaine du management. Il contribue \u00e0 penser l\u2019outil militaire allemand, prend la t\u00eate d\u2019une \u00e9cole de commerce destin\u00e9e aux cadres d\u2019entreprises, dont les enseignements sont inspir\u00e9s de la Harward Business School. Ainsi, l\u2019Allemagne recycle de nombreux nazis, et en l\u2019occurrence l\u2019\u00e9cole de H\u00f6hn accueillera entre 1956 et 2000 environ 600.000 cadres. Cela conforte-t-il la th\u00e8se de la filiation entre nazisme et management contemporain ou cela d\u00e9montre-t-il simplement l\u2019opportunisme et le carri\u00e9risme des anciens nazis, dans un domaine o\u00f9 l\u2019\u00e9rudition et le niveau des \u00e9lites est \u2013 il faut bien le dire \u2013 assez m\u00e9diocre ? <\/p>\n<p>Quelques pages avant son \u00e9pilogue, Johann Chapoutot \u00e9crit \u00e0 propos du management tel que le con\u00e7oit l\u2019ancien nazi H\u00f6hn : <em>\u00ab La seule libert\u00e9 r\u00e9sidait dans le choix des moyens, jamais dans celui des fins \u00bb<\/em>. Mais, encore une fois, il \u00e9crit lui-m\u00eame que cette conception \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 mises en \u0153uvre par l\u2019arm\u00e9e prussienne entre\u2026 1813 et 1891 ! Cependant, il souligne \u2013 et c\u2019est important \u2013 qu\u2019un management qui dissocie la fin et les moyens <em>\u00ab repose sur un mensonge fondamental et fait d\u00e9vier l\u2019employ\u00e9, ou le subordonn\u00e9, d\u2019une libert\u00e9 promise vers une ali\u00e9nation certaine \u00bb<\/em>. Du coup, apr\u00e8s avoir critiqu\u00e9 l\u2019orientation \u00e9ditoriale du livre, retenons ceci : <em>\u00ab Ne jamais penser les fins, \u00eatre cantonn\u00e9 au seul calcul des moyens est constitutif d\u2019une ali\u00e9nation au travail dont on conna\u00eet les sympt\u00f4mes psychosociaux : anxi\u00e9t\u00e9, \u00e9puisement, burn out. \u00bb<\/em> Il n\u2019y avait pas de besoin de s\u2019atteler \u00e0 faire du nazisme la matrice de la th\u00e9orie et de la pratique du management d\u2019aujourd\u2019hui pour adresser une critique, fondamentalement juste, au <em>New public management<\/em>. <\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/gilles-alfonsi\"><strong>Gilles Alfonsi<\/strong><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-12074 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon portrait'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/libres_dobeir_couverture-04b.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/libres_dobeir_couverture-04b-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"libres_dobeir_couverture.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/befunky-collage-186-8ea-scaled.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/befunky-collage-186-8ea-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"befunky-collage-186.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans <em>Libres d\u2019ob\u00e9ir<\/em>, l\u2019historien Johann Chapoutot tend \u00e0 \u00e9tablir une filiation entre la \u00ab direction des hommes \u00bb par les nazis et le management d\u2019aujourd\u2019hui. 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