{"id":11951,"date":"2019-12-21T08:00:00","date_gmt":"2019-12-21T07:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-un-magistral-inventaire-du-communisme-et-de-sa-trahison-stalinienne-avant\/"},"modified":"2019-12-21T08:00:00","modified_gmt":"2019-12-21T07:00:00","slug":"article-un-magistral-inventaire-du-communisme-et-de-sa-trahison-stalinienne-avant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=11951","title":{"rendered":"Un magistral inventaire du communisme (et de sa trahison stalinienne) avant refondation"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Avec <em>\u00ab Le communisme \u00bb ?<\/em>, Lucien S\u00e8ve explore le communisme de Marx et Engels, puis ce que f\u00fbt le communisme, avec et sans guillemets, au XX\u00e8me si\u00e8cle. Une somme hyper stimulante. <\/p>\n<p>Un ouvrage disponible depuis septembre que la critique ignore. Un pav\u00e9 dans la mare des philosophes sp\u00e9culatifs et des annonceurs de la fin de l\u2019histoire. Une br\u00e8che pour renouveler et approfondir la connaissance des principaux penseurs-militants du communisme et affirmer la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une vis\u00e9e du m\u00eame nom. L\u2019effort p\u00e9dagogique de Lucien S\u00e8ve est tel et les contenus de l\u2019ouvrage si essentiels que ses 670 pages se d\u00e9vorent sans peine. Dans l\u2019attente impatiente du tome, en cours d\u2019\u00e9criture, consacr\u00e9 au communisme du XXI\u00e8me si\u00e8cle, le lecteur a d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 de quoi nourrir substantiellement sa r\u00e9flexion, son engagement.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/idees\/article\/le-reve-de-revolution-ne-suffit-pas-il-faut-penser-les-transitions\">Le r\u00eave de r\u00e9volution ne suffit pas, il faut penser les transitions<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La premi\u00e8re partie donne une vision panoramique, mais \u00e9tay\u00e9e, du communisme dans les travaux de Karl Marx et Friedrich Engels, avec cette originalit\u00e9 remarquable de raconter la formation, l\u2019\u00e9tayage puis l\u2019affinage progressif de leurs pens\u00e9es. S\u00e8ve souligne les immenses m\u00e9rites de Marx tout en abordant les limites, les manques voire les insuffisances de certains concepts mal ficel\u00e9s ou le manque de fiabilit\u00e9 scientifique de certaines d\u00e9monstrations. Entre encenser et enterrer Marx, il y a la voie choisie par l\u2019auteur et d\u2019autres intellectuels et militants : travailler.<\/p>\n<p>Lucien S\u00e8ve aborde les sources du communisme et rappelle le jugement d\u2019abord d\u00e9favorable de Marx envers le communisme avant que, prolongeant sa critique des penseurs essentiels de l\u2019\u00e9poque (Hegel, Feuerbach, Proudhon, Stirner, etc.), il devienne le forgeron exigeant d\u2019une vis\u00e9e sans cesse retravaill\u00e9e. Ce chapitre \u00e9voque notamment les relations entre socialisme et communisme, leurs convergences initiales et ambig\u00fces, l\u2019expos\u00e9 de leur diff\u00e9renciation progressive puis de leurs oppositions d\u00e9cisives. En particulier, loin de l\u2019\u00e9galitarisme grossier auquel on assimile souvent le communisme, la vis\u00e9e communiste inverse la proposition socialiste \u00ab \u00c0 chacun selon ses capacit\u00e9s \u00bb, qui en d\u00e9finitive naturalise des in\u00e9galit\u00e9s, et porte l\u2019id\u00e9e \u00ab \u00c0 chacun selon ses besoins \u00bb.<\/p>\n<h2>Marx m\u00e9tamorphose le communisme<\/h2>\n<p>Lucien S\u00e8ve souligne que le communisme n\u2019est pas pour Marx de port\u00e9e seulement politique mais anthropologique : l\u2019homme est <em>\u00ab soci\u00e9taire du genre humain \u00bb<\/em>, son <em>\u00ab essence d\u00e9borde absolument la finitude de l\u2019individu isol\u00e9 \u00bb<\/em>. R\u00e9futation des puissances surnaturelles (et donc critique, et non diabolisation, de la religion), refus du clivage entre l\u2019homme-citoyen et l\u2019individu priv\u00e9 \u2013 <em>\u00ab \u00e9manciper l\u2019homme entier est une autre affaire qu\u2019\u00e9manciper le seul citoyen \u00bb<\/em> \u2013, d\u00e9nonciation de l\u2019imposture de la \u00ab nature humaine \u00bb\u2026 l\u2019affranchissement politique et l\u2019\u00e9mancipation sociale doivent \u00eatre envisag\u00e9es ensemble. Notons que nous que nous sommes d\u00e9j\u00e0 loin des conceptions qui dominent parfois encore aujourd\u2019hui ! Apr\u00e8s des ann\u00e9es de t\u00e2tonnements et d\u2019\u00e9volution de ses \u00e9laborations, Marx met \u00e0 jour que l\u2019individualit\u00e9 est forg\u00e9e dans le rapport au monde : <em>\u00ab Rien ne se comprend en dehors d\u2019une vie elle-m\u00eame de part en part interactive avec un monde historico-social donn\u00e9 [&#8230;] ce qui nous fait hommes au sens pr\u00e9sent du terme, par del\u00e0 la nature qui est en nous, est un monde hors de nous \u00bb<\/em>. C\u2019est pourquoi la vis\u00e9e communiste porte ins\u00e9parablement l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00e9mancipation sociale et celle du plein d\u00e9veloppement individuel.<\/p>\n<p>Les implications strat\u00e9giques de ces d\u00e9couvertes ici r\u00e9sum\u00e9es de mani\u00e8re ultra-lapidaire sont immenses. Pas de mouvement transformateur possible sans transformation des <em>\u00ab logiques selon lesquelles chemine l\u2019histoire \u00bb<\/em>. Importance d\u00e9cisive de la production de vie mat\u00e9rielle, car <em>\u00ab les hommes produisent, et c\u2019est en produisant qu\u2019ils se produisent eux-m\u00eames \u00bb<\/em>. Mais attention \u00e0 ne pas aplatir cette id\u00e9e : elle ne conduit pas du tout \u00e0 faire du communisme un \u00e9conomisme, ni \u00e0 consid\u00e9rer que l\u2019\u00e9mancipation se jouerait dans un (seul) lieu, l\u2019entreprise. Bien plus profond\u00e9ment, <em>\u00ab ce ne sont pas les id\u00e9es qui m\u00e8nent le monde, mais les conditions mat\u00e9rielles de la production et des \u00e9changes sociaux \u00bb<\/em>. Et celles-ci contribuent \u00e0 forger l\u2019\u00eatre, ou la conscience de soi. Au total, une le\u00e7on d\u2019histoire, avant m\u00eame l\u2019heure des r\u00e9volutions du XX\u00e8me si\u00e8cle, est la suivante : <em>\u00ab Oui, c\u2019est d\u2019une radicale transformation sociale qu\u2019il est besoin, ce qui est infiniment plus qu\u2019une insurrection politique rempla\u00e7ant les gouvernants par d\u2019autres gouvernants, ou m\u00eame la Constitution par une autre Constitution \u00bb<\/em>. Cela n\u2019emp\u00eache pas bien s\u00fbr que la r\u00e9volution politique est indispensable, faute de quoi tout changement social \u2013 au-del\u00e0 de quelques fragiles \u00eelots localis\u00e9s d\u2019exp\u00e9riences alternatives \u2013 serait impossible.<\/p>\n<h2>Ce qui rend possible, ce qui r\u00e9alise<\/h2>\n<p>Dans la pens\u00e9e S\u00e8ve, le volontarisme politique et plus encore la tendance de certains r\u00e9volutionnaires \u00e0 vouloir forcer l\u2019histoire en prennent pour leurs frais avant m\u00eame l\u2019examen critique par l\u2019auteur des r\u00e9volutions du XX\u00e8me si\u00e8cle et le d\u00e9montage du stalinisme. On comprend que les partisans de l\u2019\u00e9mancipation ne peuvent simplifier cela : chaque \u00eatre humain est \u00e0 la fois d\u00e9termin\u00e9 et libre de d\u00e9terminations, ce qui veut dire qu\u2019il n\u2019existe aucune m\u00e9canique amenant au communisme et qu\u2019il n\u2019existe pas de raccourci brutal \u00e0 l\u2019av\u00e8nement d\u2019un nouvel ordre social. Le philosophe va y revenir, mais d\u2019abord il \u00e9voque les concepts essentiels \u2013 ali\u00e9nation, mat\u00e9rialisme, lutte des classes, etc. \u2013 et leur port\u00e9e d\u2019ensemble, qui est la marque de fabrique de Marx. On trouve ici, au-del\u00e0 des explicitations pointues de chaque terme, une mise en mouvement fertile, o\u00f9 le mouvement historique est d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 la fois par le d\u00e9veloppement des forces productives, qui ouvre le champ des possibles, et par ce qui advient dans la conjoncture, qui r\u00e9git le <em>\u00ab trac\u00e9 effectif du mouvement historique \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Pour traiter de la r\u00e9volution, ou de la vis\u00e9e communiste, il faut ainsi penser la dialectique entre le fondamental \u2013 les conditions n\u00e9cessaires \u2013 et le d\u00e9cisif \u2013 l\u2019action volontaire \u2013 : le d\u00e9ni, ou la sous estimation des limites du possible \u00e0 une p\u00e9riode donn\u00e9e constitue un travers des r\u00e9volutions du XX\u00e8me si\u00e8cle, que ce travers prenne la forme d\u2019exp\u00e9riences utopiques sans cons\u00e9quence syst\u00e9miques (\u00eelots de r\u00e9sistance l\u00e9gitimes mais faibles et isol\u00e9s) ou la forme, catastrophique, d\u2019une brutalisation de la soci\u00e9t\u00e9. Ainsi, le communisme n\u2019a pas pour objet d\u2019imposer une soci\u00e9t\u00e9 sans propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, mais d\u2019\u00eatre le mouvement d\u2019appropriation commune des moyens de productions et d\u2019\u00e9changes. Soulignons au passage qu\u2019il ne s\u2019agit pas l\u00e0 de remettre en cause le fait que chacun dispose de moyens individuels d\u2019existence personnelle, contrairement \u00e0 ce que veulent croire ce qui agitent le communisme comme un chiffon rouge. Autre exemple, s\u2019agissant de la religion, il ne s\u2019agit pas de la combattre, mais de remettre en cause l\u2019ali\u00e9nation en g\u00e9n\u00e9ral. De fait, alimenter un conflit entre croyants et ath\u00e9es d\u00e9tourne de l\u2019essentiel clivage de classe, alors que la question d\u2019\u00eatre ou non-ath\u00e9e perdrait toute son importance si l\u2019id\u00e9e h\u00e9g\u00e9monique \u00e9tait que l\u2019homme est un produit de l\u2019histoire. Autre exemple, encore : \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019appropriation des moyens de production et d\u2019\u00e9change, le <em>\u00ab progressif d\u00e9p\u00e9rissement de tout pouvoir \u00e9tatique coercitif \u00bb<\/em> n\u2019a rien \u00e0 voir avec la suppression des services et de l\u2019action publique.<\/p>\n<p>Lucien S\u00e8ve dit pourquoi le communisme n\u2019est ni un programme ni m\u00eame un projet \u00e0 mettre en oeuvre, mais une vis\u00e9e : l\u2019entreprise r\u00e9volutionnaire ne consiste pas \u00e0 <em>\u00ab forcer l\u2019histoire de l\u2019ext\u00e9rieur, \u00e0 partir d\u2019un projet \u00e0 nous \u00bb<\/em>, mais \u00e0 <em>\u00ab l\u2019orienter du dedans, \u00e0 partir de son trajet \u00e0 elle \u00bb<\/em>. L\u00e0 se niche selon lui le probl\u00e8me essentiel des conditions de possibilit\u00e9s du communisme, auquel s\u2019est heurt\u00e9e l\u2019action r\u00e9volutionnaire : il souligne la <em>\u00ab pr\u00e9maturit\u00e9 historique de la vis\u00e9e communiste \u00bb<\/em> au XX\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n<p>L\u2019auteur aborde plusieurs points de d\u00e9bats, tenant la corde d\u2019une relecture critique de Marx qui \u00e0 la fois en souligne la dimension performative sur bien des sujets mais n\u2019esquive pas des pr\u00e9occupations essentielles. Mentionnons par exemple les illusions de Marx quant aux dynamiques positives de l\u2019histoire, son optimisme strat\u00e9gique ou encore l\u2019immaturit\u00e9 des strat\u00e9gies d\u2019action qu\u2019il propose. Ces limites de la pens\u00e9e Marx reviennent \u00e0 ignorer, ou du moins \u00e0 minorer, le caract\u00e8re indispensable d\u2019un haut niveau culturel pour produire une pens\u00e9e, des actions et un mouvement d\u2019\u00e9mancipation.<\/p>\n<h2>Anticipation, pr\u00e9maturit\u00e9, carences<\/h2>\n<p>Lucien S\u00e8ve \u00e9voque ainsi des <em>\u00ab fautes d\u2019appr\u00e9ciation syst\u00e9matiques \u00bb<\/em> de Marx et Engels : <em>\u00ab Ils surfont les possibles et sous-estiment les d\u00e9lais \u00bb<\/em>. La th\u00e8se du livre est que Marx a <em>\u00ab formidablement anticip\u00e9 sur l\u2019histoire <\/em> \u00bb, mais pr\u00e9cis\u00e9ment le revers de cette capacit\u00e9 \u00e0 anticiper \u00e9tait une grande insuffisance \u00e0 penser l\u2019identification des possibles et \u00e0 \u00e9laborer la construction de l\u2019action. Ainsi, <em>\u00ab la raison cardinale du drame qui a domin\u00e9 le court XX\u00e8me si\u00e8cle n\u2019est pas du tout l\u2019invalidit\u00e9 de la vis\u00e9e communiste marxienne, mais son extr\u00eame pr\u00e9maturit\u00e9 \u00bb<\/em>. Et ce n\u2019est pas seulement parce que Marx \u00e9tait volontaire et enthousiaste : sa <em>\u00ab fa\u00e7on de raisonner sur l\u2019histoire comme sur un probl\u00e8me de pur ordre th\u00e9orique \u00bb<\/em> pose probl\u00e8me. <em>\u00ab Marx et Engels ont vu fondamentalement juste, mais de fa\u00e7on bien trop abstraitement anticipatrice, faisant d\u2019un avenir dont la forte probabilit\u00e9 est ultracomplexe un pr\u00e9sent de n\u00e9cessit\u00e9 toute simple. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Lucien S\u00e8ve \u00e9voque notamment comme manque significatif le <em>\u00ab d\u00e9faut dans le Manifeste [d\u2019]une r\u00e9flexion sur le probl\u00e8me hautement crucial et complexe du d\u00e9p\u00e9rissement de l\u2019\u00c9tat \u00bb<\/em>, th\u00e8me sur lequel il revient notamment apr\u00e8s l\u2019expos\u00e9, lui aussi passionnant, du Marx du <em>Capital<\/em>. Plus largement, Marx a centr\u00e9 ses efforts sur l\u2019approfondissement des <em>\u00ab aspects \u00e9conomico-sociaux \u00bb<\/em>, tandis qu\u2019il a peu et insuffisamment trait\u00e9 ce qui concernent les dimensions politiques de la vis\u00e9e communiste (prise de pouvoir, insurrection, \u00c9tat, etc.). S\u00e8ve explique qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque l\u2019immaturit\u00e9 de la r\u00e9flexion sur l\u2019\u00c9tat \u00e9tait g\u00e9n\u00e9rale, ce qui n\u2019\u00e9tait bien s\u00fbr pas le cas des th\u00e9ories \u00e9conomiques. Mais le r\u00e9sultat de ce manque est probl\u00e9matique, car le pouvoir d\u2019\u00c9tat est par d\u00e9faut d\u2019\u00e9laboration consid\u00e9r\u00e9 comme de <em>\u00ab caract\u00e8re purement r\u00e9pressif \u00bb<\/em>, vision qui manque de souligner la complexit\u00e9, les immenses contradictions qui traversent l\u2019\u00c9tat, qui en donne une vision homog\u00e8ne, unilat\u00e9rale, d\u00e9sarmant les partisans de l\u2019\u00e9mancipation. S\u00e8ve souligne \u00e0 ce propos les apports magistraux de Gramsci sur cette question d\u00e9cisive.<\/p>\n<p>Le lecteur sera passionn\u00e9 par les pages consacr\u00e9es \u00e0 la question de la violence r\u00e9volutionnaire, r\u00e9futant enti\u00e8rement l\u2019id\u00e9e d\u2019un Marx faisant l\u2019apologie de la violence mais soulignant que s\u2019interdire une contre-violence face \u00e0 la violence des adversaires de l\u2019\u00e9mancipation <em>\u00ab \u00e9quivaudrait \u00e0 un d\u00e9faitisme consenti \u00bb<\/em>. Et surtout il traite du processus r\u00e9volutionnaire, soutenant l\u2019expression d\u2019\u00ab \u00e9volutions r\u00e9volutionnaires \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire de transformations sociales n\u00e9cessairement r\u00e9alis\u00e9es dans la dur\u00e9e. On ne peut pas dans le cadre de cet article d\u00e9velopper, mais l\u2019enjeu est d\u2019importance : comment sortir des impasses d\u2019une r\u00e9volution violente soudaine, alors que la r\u00e9volution implique des transformations extr\u00eamement profondes qui ne peuvent s\u2019accomplir que sur la dur\u00e9e, et d\u2019un r\u00e9formisme \u00e9lectoraliste illusoire ? La r\u00e9volution ne peut pas \u00eatre une insurrection, m\u00eame si ne sont pas exclus des \u00e9pisodes violents (car bien s\u00fbr l\u2019adversaire ne se laisse pas faire !) : c\u2019est toute une \u00e9poque de r\u00e9forme transformatrice. Et d\u2019\u00e9voquer positivement la conception r\u00e9volutionnaire de la r\u00e9forme de Jean Jaur\u00e8s, dont il souligne toutefois la limite : elle est essentiellement institutionnelle, l\u00e0 o\u00f9 il doit s\u2019agir d\u2019un processus global qui implique et qui transforme les citoyens.<\/p>\n<h2>Puissante r\u00e9ussite, ratage complet<\/h2>\n<p>La seconde partie du livre est consacr\u00e9e aux communismes ayant ou n\u2019ayant pas exist\u00e9 au XX\u00e8me si\u00e8cle. L\u2019auteur relit la r\u00e9volution de 1917 au prisme de ce qu\u2019il a mis \u00e0 jour pr\u00e9c\u00e9demment. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, la th\u00e8se de Marx et Engels promettant \u00e0 la classe ouvri\u00e8re un r\u00f4le d\u00e9cisif dans la R\u00e9volution est valid\u00e9e, de m\u00eame que la n\u00e9cessit\u00e9 de se faire des travailleurs de la campagne des alli\u00e9s. S\u00e8ve souligne en outre que la r\u00e9volution russe fut d\u2019abord essentiellement pacifique. Mais : qu\u2019en \u00e9tait-il des conditions de possibilit\u00e9 du communisme dans la Russie du d\u00e9but du XX\u00e8me si\u00e8cle ? Lucien S\u00e8ve souligne le paradoxe extraordinaire qu\u2019avec la r\u00e9volution russe, il s\u2019est agi d\u2019une victoire politiquement possible pour une vis\u00e9e historiquement pr\u00e9matur\u00e9e.<\/p>\n<p>Victoire politiquement possible : Lucien S\u00e8ve \u00e9voque les \u00e9v\u00e9nements successifs et entrem\u00eal\u00e9s, entre insurrection arm\u00e9e, utilisation des possibilit\u00e9s l\u00e9gales, bataille d\u2019id\u00e9es, jusqu\u2019\u00e0 la prise du pouvoir le 7 novembre 1917. D\u00e9monstration d\u2019une conqu\u00eate r\u00e9volutionnaire avec un recours minimum \u00e0 la violence, gr\u00e2ce \u00e0 <em>\u00ab une adh\u00e9sion tr\u00e8s largement majoritaire aux objectifs de la r\u00e9volution \u00bb<\/em>. Mais vis\u00e9e communiste impossible \u00e0 concr\u00e9tiser : utopie d\u2019un passage direct \u00e0 la r\u00e9partition communiste par del\u00e0 les contraintes de l\u2019\u00e9change marchand, aboutissant \u00e0 la guerre civile (le communisme de guerre), et plus largement triple emp\u00eachement du <em>\u00ab d\u00e9veloppement insuffisant des individus \u00bb<\/em> (autrement dit incapacit\u00e9 des individus \u00e0 g\u00e9rer autrement les affaires communes), de l\u2019arri\u00e9ration massive des moyens de production et de l\u2019immaturit\u00e9 politique (<em>\u00ab politique dictatoriale en opposition avec ses fins \u00e9mancipatrices \u00bb<\/em>). Ces pages sur ce qui a d\u2019abord puissamment r\u00e9ussi puis irr\u00e9m\u00e9diablement rat\u00e9 constitueront pour le lecteur une source nouvelle d\u2019inspiration.<\/p>\n<h2>Staline \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de la vis\u00e9e communiste<\/h2>\n<p>Tirer au clair <em>\u00ab la question n\u00e9vralgique du stalinisme \u00bb<\/em> est aussi au c\u0153ur du livre, Lucien S\u00e8ve soulignant d\u2019embl\u00e9e que <em>\u00ab personne ne pouvait faire tort \u00e0 la cause communiste autant que l\u2019a fait Staline \u00bb<\/em>. Reprenant une \u00e0 une les diff\u00e9rentes approches critiques du Stalinisme, il souligne d\u2019abord que Staline a \u00e9t\u00e9 un personnage <em>\u00ab monstrueux \u00bb<\/em> : <em>\u00ab On est en tous les cas violemment saisi par la froide d\u00e9termination aggrav\u00e9e de stup\u00e9fiante indiff\u00e9rence avec laquelle cet homme aura de mani\u00e8re direct ou indirecte \u2013 r\u00e9pression sociale, aberration \u00e9conomique, proc\u00e8s politique, imp\u00e9ritie militaire \u2013 conduit \u00e0 la mort pareille quantit\u00e9 d\u2019\u00eatre humains, \u00e0 chiffrer en millions \u00bb<\/em>. Propos indispensable, au moment o\u00f9 on voit sur certains r\u00e9seaux sociaux qu\u2019il existe des z\u00e9lateurs de Staline, dont certains tenaient d\u2019ailleurs un stand \u00e0 la F\u00eate de L\u2019Humanit\u00e9. Mais le prisme de la personnalit\u00e9 de Staline n\u2019explique pas <em>\u00ab le fait politique qu\u2019il ait effectivement pu disposer d\u2019un pouvoir absolu \u00bb<\/em> : l\u2019explication psychologique du fou sanguinaire est tr\u00e8s insuffisante.<\/p>\n<p>Lucien S\u00e8ve conteste ensuite que Staline puisse \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un continuateur de L\u00e9nine : <em>\u00ab Non, il n\u2019y a chez L\u00e9nine aucun culte de la violence en soi, aucune soif de guerre civile, et je mets quiconque au d\u00e9fi de produire un seul texte comme de citer un seul acte de lui faisant le choix de la terreur rouge autrement que comme riposte n\u00e9cessaire \u00e0 une terreur blanche pr\u00e9alable \u00bb<\/em>. Et l\u2019auteur d\u2019\u00e9voquer notamment les travaux d\u2019historiens ou de philosophes qui noircissent la vie et l\u2019\u0153uvre de L\u00e9nine : L\u00e9nine <em>\u00ab n\u2019a aucunement pr\u00e9figur\u00e9 Staline \u00bb<\/em>, affirme-t-il en d\u00e9crivant son action en g\u00e9n\u00e9ral et son action contre Staline en particulier.<\/p>\n<p>Enfin, Lucien S\u00e8ve \u00e9trille le pamphlet plan\u00e9taire de l\u2019historien Fran\u00e7ois Furet, <em>Le pass\u00e9 d\u2019une illusion<\/em>. Avec le recul des ann\u00e9es avant qu\u2019un d\u00e9bat digne de ce nom soit \u00e0 nouveau possible sur le communisme, on prend la mesure (forces citations et d\u00e9construction \u00e0 l\u2019appui) du caract\u00e8re faussement d\u00e9monstratif de ce livre : catalogue de formules de condamnation \u00e0 mort, critique radicale de l\u2019\u00ab id\u00e9e communiste \u00bb sans jamais exprimer ce qu\u2019elle recouvre, mais surtout plaidoyer pour le capitalisme qui ne doit pas \u00eatre le \u00ab bouc \u00e9missaire \u00bb des malheurs du XX\u00e8me si\u00e8cle. Qui a pu prendre comme r\u00e9f\u00e9rence un auteur qui r\u00e9sume la r\u00e9volution russe \u00e0 un <em>\u00ab putsch r\u00e9ussi dans le pays le plus arri\u00e9r\u00e9 d\u2019Europe par une secte communiste dirig\u00e9 par un chef audacieux \u00bb<\/em> ?<\/p>\n<h2>Opposition entre L\u00e9nine et la politique stalinienne<\/h2>\n<p>Au-del\u00e0 de ces aspects pol\u00e9miques, Lucien S\u00e8ve \u00e9tablit et documente dans <em>\u00ab Le communisme \u00bb ?<\/em> l\u2019imposture du soi-disant l\u00e9ninisme de Staline. Staline a tout d\u2019abord tourn\u00e9 le dos \u00e0 L\u00e9nine en d\u00e9cidant contre la volont\u00e9 de celui-ci de son embaumement. Mais la mani\u00e8re stalinienne de tourner le dos \u00e0 L\u00e9nine a surtout \u00e9t\u00e9 de se revendiquer de L\u00e9nine pour en fait imposer ses propres vues. Ainsi, il publie une s\u00e9rie d\u2019articles pr\u00e9sent\u00e9s comme Les principes du L\u00e9ninisme, en alt\u00e9rant gravement les id\u00e9es de L\u00e9nine. Lucien S\u00e8ve \u00e9taye plusieurs exemples de <em>\u00ab divergences politiques fondamentales entre Staline et L\u00e9nine \u00bb<\/em> : oppositions concernant la question des nationalit\u00e9s (L\u00e9nine est un internationaliste, inflexible sur le droit de chaque nation \u00e0 disposer d\u2019elle-m\u00eame, Staline est nationaliste), opposition quant \u00e0 la fa\u00e7on de diriger l\u2019\u00c9tat et le parti (conception ouverte au d\u00e9bat et au choix d\u00e9mocratique pour le premier, violence et culte du chef d\u2019essence sup\u00e9rieure pour le second) ; conviction de L\u00e9nine qu\u2019\u00e9difier le socialisme (premi\u00e8re phase du communisme selon sa conception) est durablement impossible en Russie pour des raisons internes, contre discours de Staline estimant que le pays dispose de tout ce qui est n\u00e9cessaire pour \u00e9difier une soci\u00e9t\u00e9 pleinement socialiste etc. S\u00e8ve aborde \u00e0 ce propos les manipulations par Staline des \u00e9crits de L\u00e9nine.<\/p>\n<p>Concr\u00e8tement, Staline imposera ce que l&#8217;historien Moshe Lewin appelle un <em>\u00ab despotisme agraire \u00bb<\/em>, au lieu d\u2019une agriculture socialiste, et s\u2019en suit la bureaucratisation violente de la gestion, un essor des moyens de production sans d\u00e9sali\u00e9nation et bien s\u00fbr toute la politique stalinienne qui, de bout en bout, tourne le dos au projet d\u2019\u00e9mancipation. S\u00e8ve \u00e9voque aussi la r\u00e9duction du socialisme \u00e0 l\u2019industrialisation, la strat\u00e9gie de rattrapage du capitalisme sans r\u00e9flexion sur la d\u00e9finition d\u2019une voie non capitaliste, l\u2019\u00e9tatisation des moyens de production sans appropriation sociale, et plus largement le renforcement de l\u2019\u00c9tat, comme moyen de coercition de la soci\u00e9t\u00e9, au lieu de son d\u00e9p\u00e9rissement et de la transformation des pouvoirs publics. Bref, non seulement, pour Lucien S\u00e8ve, il n\u2019y a pas de continuit\u00e9 entre L\u00e9nine et Staline, ni caricature de la politique du premier par le second, mais politique contraire : <em>\u00ab Staline a d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment mis fin au bolch\u00e9visme \u00bb<\/em>.<\/p>\n<h2>Staline contre Marx<\/h2>\n<p>Lucien S\u00e8ve va plus loin en se proposant de d\u00e9montrer que <em>\u00ab la compr\u00e9hension de la pr\u00e9sentation stalinienne du marxisme est elle-m\u00eame de bout en bout une d\u00e9naturation fondamentale de la pens\u00e9e de Marx \u00bb<\/em>. La parfaite connaissance de Marx par Staline ? Une contre-v\u00e9rit\u00e9 criante, d\u2019aberrations historiques en impostures politiques, que S\u00e8ve illustre largement. Chez Staline, le d\u00e9terminisme historique et le volontarisme politique, en principe fondamentalement contradictoires, sont constamment associ\u00e9s, dans un sens dictatorial. De mani\u00e8re purement id\u00e9ologique, <em>\u00ab le d\u00e9terminisme historique fonctionne ici comme gage suppos\u00e9 du volontarisme politique \u00bb<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire que <em>\u00ab le volontarisme politique trouve \u00e0 se l\u00e9gitimer en invoquant \u00bb<\/em> le d\u00e9terminisme.<\/p>\n<p>S\u00e8ve d\u00e9montre, autre exemple, l\u2019incompr\u00e9hension par Staline de la dialectique, sa r\u00e9duction \u00e0 l\u2019incompatibilit\u00e9 des oppos\u00e9s, qui participe \u00e0 enfermer dans une vision politique unilat\u00e9rale, dans laquelle le champ des possibles est des plus r\u00e9duit. Or, Staline \u00e9tait au gouvernail, et la pens\u00e9e rabougrie des dynamiques de la soci\u00e9t\u00e9 eut des cons\u00e9quences humaines d\u00e9sastreuses, par exemple en mati\u00e8re de doctrine militaire : <em>\u00ab Plusieurs millions d\u2019hommes ont perdu la vie sans n\u00e9cessit\u00e9 par suite de ce long ent\u00eatement du chef supr\u00eame dans une vue non dialectique des choses \u00bb<\/em>.<\/p>\n<h2>Communisme de L\u00e9nine et de Marx, \u00ab communisme \u00bb de Staline<\/h2>\n<p>S\u00e8ve prolonge la d\u00e9licate question de la filiation entre L\u00e9nine et Staline, et du coup cette question : Staline \u00e9tait-il communiste ? Pour l\u2019historien communiste Roger Martelli, cit\u00e9 par Lucien S\u00e8ve, <em>\u00ab contrairement \u00e0 ce que voulaient faire croire ses adversaires communistes, le stalinisme \u00e9tait un communisme et m\u00eame, h\u00e9las, la forme dominante du communisme, pendant quelques d\u00e9cennies \u00bb<\/em>. S\u2019il exprime sa haute estime intellectuelle pour Martelli, Lucien S\u00e8ve ne partage pas cette affirmation. D\u2019une part, il estime que l\u2019historiographie dominante d\u00e9nature la politique de L\u00e9nine, dans un sens p\u00e9joratif. D\u2019autre part, non seulement <em>\u00ab Staline \u00e9tait le contraire d\u2019un l\u00e9ninien \u00bb<\/em>, mais <em>\u00ab Staline aura d\u2019\u00e9vidence \u00e9t\u00e9, de plus en plus brutalement \u00e0 travers trois d\u00e9cennies, aux antipodes du communiste, jusqu\u2019\u00e0 en \u00eatre l\u2019anti-exemple absolu \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Lucien S\u00e8ve pr\u00e9cise que, certes, on peut dire que le stalinisme \u00e9tait un communisme <em>\u00ab au sens historico-factuel \u00bb<\/em> : <em>\u00ab Oui, le stalinisme en ce qu\u2019il a eu de pire &#8220;\u00e9tait un communisme&#8221; dans ce sens frelat\u00e9 du mot, et m\u00eame, h\u00e9las, dans sa forme dominante pendant quelques d\u00e9cennies. Si la formule vous choque, tant mieux : elle est faite pour. Pour contraindre \u00e0 penser jusqu\u2019au bout ce fait terrible qu\u2019a \u00e9t\u00e9 la conversion implacable et r\u00e9p\u00e9titive de la plus grande entreprise d\u2019\u00e9mancipation sociale en pire d\u00e9cha\u00eenement d\u2019ali\u00e9nation humaine. \u00bb<\/em> Mais au sens politico-th\u00e9orique du mot communisme, le stalinisme n\u2019\u00e9tait pas un communisme \u2013 rien \u00e0 voir avec la vis\u00e9e universellement \u00e9mancipatrice de Marx \u2013 et Staline n\u2019\u00e9tait pas un communiste. Bref, le \u00ab communisme \u00bb du \u00ab communiste \u00bb Staline n\u2019avait rien \u00e0 voir, et ne peuvent \u00eatre assimil\u00e9s, avec le communisme des communistes de Marx ou de L\u00e9nine. Le livre aborde alors comment a pu se faire le passage (et non la simple continuit\u00e9) du l\u00e9ninisme au stalinisme, la question de la temporalit\u00e9 de la transformation de la soci\u00e9t\u00e9 \u2013 o\u00f9 la tentation de forcer l\u2019histoire se mue en d\u00e9cha\u00eenement r\u00e9pressif, alors m\u00eame que les conditions \u00e9conomiques, sociales, culturelles de possibilit\u00e9 du changement n\u2019\u00e9taient pas l\u00e0.<\/p>\n<p>S\u00e8ve taille en pi\u00e8ce les arguties des staliniens, d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui, qui viennent d\u00e9douaner Staline ou plaider l\u2019indulgence. En particulier, il d\u00e9nonce l\u2019explication de la Grande terreur de 1937-1938 \u2013 750.000 morts au nom de la d\u00e9fense du pouvoir sovi\u00e9tique, y compris l\u2019\u00e9limination de nombreux communistes \u2013 par la (seule) psychologie de Staline. Ce qui explique l\u2019abominable carnage (qui a la sp\u00e9cificit\u00e9 d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 commis en temps de paix), c\u2019est pour le philosophe toute une s\u00e9rie d\u2019inversions entre la conception de L\u00e9nine et celle de Staline : entre le pouvoir en principe d\u00e9volu au congr\u00e8s (L\u00e9nine) et celui du noyau dirigeant (Staline), <em>\u00ab la dictature du prol\u00e9tariat se renverse en dictature sur le prol\u00e9tariat, la d\u00e9mocratie des soviets en \u00c9tat autocrate, le socialisme en bureaucratisme, l\u2019internationalisme en nationalisme, le marxisme critique en marxisme-l\u00e9ninisme doctrinaire \u00bb<\/em>. Selon Lucien S\u00e8ve, <em>\u00ab seule la claire vision de ce qui oppose le stalinisme au l\u00e9ninisme \u00bb<\/em> permet de comprendre la Grande Terreur : <em>\u00ab emp\u00eacher \u00e0 jamais de parler et d\u2019agir \u00bb<\/em> toutes les forces susceptibles de se mobiliser contre Staline \u00e9tait ainsi <em>\u00ab une n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00c9tat \u00bb<\/em>.<\/p>\n<h2>Les manques de Marx et des marxistes<\/h2>\n<p>Encore une fois, Lucien S\u00e8ve s\u2019interroge : le ver du stalinisme \u00e9tait-il dans le fruit Marx ? Sa r\u00e9ponse ouvre un champ nouveau : ce n\u2019est pas dans l\u2019\u0153uvre de Marx, ni m\u00eame dans le marxisme, qu\u2019il faut chercher ce qui a produit les tares et les crimes du \u00ab communisme \u00bb en \u0153uvre dans les multiples pays \u00ab communistes \u00bb. C\u2019est plut\u00f4t dans ce que Marx ne contient pas. \u00c0 l\u2019\u00e9poque de Marx et dans les d\u00e9cennies suivantes des r\u00e9volutions se revendiquant du communisme, les conditions requises pour l\u2019av\u00e8nement du communisme n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 pens\u00e9es, et cela dans tous les domaines. Immaturit\u00e9 de la r\u00e9flexion sur l\u2019Etat, sur la d\u00e9mocratie, sur l\u2019implication de chacun et sur les strat\u00e9gies de conqu\u00eate des esprits\u2026 ces manques conduisaient de fait \u00e0 <em>\u00ab une vision trop \u00e9troite de la politique et de la strat\u00e9gie r\u00e9volutionnaire \u00bb<\/em>. \u00c0 la place de telles \u00e9laborations, il y a eu la <em>\u00ab dangereuse sottise de l\u2019impatience historique \u00bb<\/em>, la croyance en la possibilit\u00e9 de forcer l\u2019histoire, fut-ce par la violence. S\u00e8ve en vient \u00e0 cette appr\u00e9ciation aussi dure que n\u00e9cessaire : <em>\u00ab Il faut avoir la courageuse lucidit\u00e9 de le voir et de le dire : ayant r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00e0 des masses humaines la voie d\u2019une \u00e9mancipation vraie, mais sans leur en montrer assez l\u2019in\u00e9vitable longueur et complexit\u00e9, ce qui est appel\u00e9 &#8220;le marxisme&#8221;, puissant initiateur de prise de conscience et de responsabilit\u00e9, aura \u00e9t\u00e9 aussi une formidable incitation \u00e0 ce volontarisme ravageur \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Lucien S\u00e8ve \u00e9voque ensuite, dans des pages aussi denses que passionnantes, les r\u00e9gimes chinois, allemand de l\u2019Est, cubain, sovi\u00e9tique, etc. Il expose les apports majeurs de Gramsci \u00e0 la r\u00e9flexion des partisans de l\u2019\u00e9mancipation, notamment sur l\u2019\u00c9tat, mais aussi ce qu\u2019il y a tirer des conqu\u00eates \u00e9mancipatrices en France et de la tentative qu\u2019a \u00e9t\u00e9 l\u2019Eurocommunisme. L\u2019appropriation critique du pr\u00e9sent ouvrage, aussi \u00e9rudit que porteur de sens pour le pr\u00e9sent, est un excellent rem\u00e8de pour le lecteur impatient de d\u00e9couvrir l\u2019ouvrage de l\u2019auteur, en cours d\u2019\u00e9criture, qui sera consacr\u00e9 au communisme du XXI\u00e8me si\u00e8cle \u00e0 inventer.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>Gilles Alfonsi<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avec <em>\u00ab Le communisme \u00bb ?<\/em>, Lucien S\u00e8ve explore le communisme de Marx et Engels, puis ce que f\u00fbt le communisme, avec et sans guillemets, au XX\u00e8me si\u00e8cle. 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