{"id":1187,"date":"1999-01-01T00:00:00","date_gmt":"1998-12-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/polemique1187\/"},"modified":"1999-01-01T00:00:00","modified_gmt":"1998-12-31T23:00:00","slug":"polemique1187","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1187","title":{"rendered":"Pol\u00e9mique"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Les Particules \u00e9l\u00e9mentaires, de Michel Houellebecq ont donn\u00e9 lieu \u00e0 une agitation parfois fabriqu\u00e9e dans les mois de la rentr\u00e9e litt\u00e9raire. Beaucoup a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit et dit, \u00e0 commencer par l&#8217;auteur lui-m\u00eame. Roman r\u00e9veillant une litt\u00e9rature fran\u00e7aise languissante ou br\u00fblot v\u00e9hiculant des id\u00e9es d&#8217;extr\u00eame droite, ce sont les deux termes oppos\u00e9s du d\u00e9bat &#8211; qui n&#8217;est pas clos (1). <\/p>\n<p>D\u00e8s le paragraphe d&#8217;ouverture du roman, le lecteur est averti de ce qui l&#8217;attend: il entre dans un lieu d&#8217;accablement. V\u00e9ritable \u00e9nonciation de l&#8217;entreprise de l&#8217;auteur, ces premi\u00e8res lignes disent que nous sommes dans la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, en Europe occidentale, en France, que les hommes sont seuls, guett\u00e9s par la mis\u00e8re, que les &#8220;sentiments d&#8217;amour, de tendresse et de fraternit\u00e9&#8221; ont disparu dans une large mesure. Ensuite de quoi, appara\u00eet l&#8217;un des deux principaux personnages du roman, Michel Djerzinski, profession biologiste, dont le patronyme est aussi celui de l&#8217;homme que L\u00e9nine nomma \u00e0 la t\u00eate de la Tcheka, en 1917. Il s&#8217;agit l\u00e0 d&#8217;une seconde indication, le premier exemple de l&#8217;esprit sarcastique, et morbide souvent, qui court tout le livre, car on \u00e9carte la possibilit\u00e9 qu&#8217;il s&#8217;agisse-l\u00e0 d&#8217;un hasard dans un roman o\u00f9 tout semble calcul\u00e9, ma\u00eetris\u00e9 jusque dans ses d\u00e9sordres et ses paradoxes.<\/p>\n<p> <strong> L&#8217;un des romans possibles du r\u00e9el d&#8217;aujourd&#8217;hui&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;est l&#8217;un des romans possibles de ce temps de crise morale, de calamit\u00e9 \u00e9conomique, de d\u00e9tresse sociale, roman possible de l&#8217;esprit du temps, du r\u00e9el d&#8217;aujourd&#8217;hui, selon les modalit\u00e9s de r\u00e9ception, d&#8217;analyse et de retranscription qui sont celles de Michel Houellebecq. Elles ne sont pas majoritaires, ni dans la litt\u00e9rature ni dans l&#8217;observation sociologique des mouvements de soci\u00e9t\u00e9. On pourrait en dire qu&#8217;elles sont minoritaires jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;\u00e9litisme dans l&#8217;expos\u00e9 des souffrances inflig\u00e9es par cette soci\u00e9t\u00e9: mais elle est bien l\u00e0 cette souffrance, plus ou moins \u00e9prouv\u00e9e selon les individus, et dans ce roman excessivement endur\u00e9e, aux limites du tol\u00e9rable. Souffrance affective et souffrance du corps qui l&#8217;accompagne. Un roman de vies affectives bris\u00e9es par l&#8217;amour en fuite, par l&#8217;amour mort de la m\u00e8re absente. Roman du plaisir solitaire, du mal \u00eatre, de la mis\u00e8re sexuelle, de la frustration: &#8221; &#8230; \u00e9teindre le d\u00e9sir et les souffrances qui s&#8217;y rattachent &#8221; (p. 200). Mais aussi roman de la tendresse, malgr\u00e9 tout, qui surgit tout \u00e0 coup, dans la brutalit\u00e9 du r\u00e9cit, comme promesse d&#8217;un r\u00e9pit: &#8221; La tendresse est ant\u00e9rieure \u00e0 la s\u00e9duction, c&#8217;est pourquoi il est si difficile de d\u00e9sesp\u00e9rer; &#8221; Roman de la conscience individuelle malheureuse, finalement. Et d&#8217;une r\u00e9volte intime.<\/p>\n<p> <strong> Mais un r\u00e9el revisit\u00e9, qui ne peut pas \u00eatre lu de fa\u00e7on lin\u00e9aire&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>Sur ce qui se dit, dans ce roman, du racisme, des femmes, de la sexualit\u00e9, de la destin\u00e9e de notre civilisation, sur le recours r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00e0 certaines th\u00e9ories scientifiques comme consolation du p\u00e9nible de la condition humaine ou \u00e0 l&#8217;\u00e9thologie comme explication des comportements humains, les occasions ne manquent pas de manifester des d\u00e9saccords, d&#8217;interroger les id\u00e9es qui trament cette fiction et que portent les personnages &#8211; lesquels ne peuvent \u00eatre pris, d&#8217;embl\u00e9e et tels quels, comme les porte-parole du romancier. On n&#8217;est pas, en effet, forc\u00e9 d&#8217;\u00e9tablir un signe d&#8217;\u00e9quation entre l&#8217;auteur et ces id\u00e9es-l\u00e0, comme on l&#8217;a vu faire par les animateurs de Perpendiculaire (2). Si tout roman, quelque part, est in\u00e9vitablement autobiographique, la part d&#8217;imaginaire y est tout autant et n\u00e9cessairement pr\u00e9sente en plus ou moins d&#8217;importance, impossible \u00e0 mesurer avec pr\u00e9cision, de m\u00eame l&#8217;emprise de la fiction. Et puis, on le sait, m\u00eame l&#8217;autobiographie, assum\u00e9e en tant que telle, n&#8217;est jamais que de la r\u00e9alit\u00e9 revisit\u00e9e, incompl\u00e8te et sujette \u00e0 caution. Et, enfin, il y a l&#8217;ind\u00e9passable autonomie des formes esth\u00e9tiques, relative, pr\u00e9cisait Althusser, qui se dresse face aux tentatives de lectures lin\u00e9aires des oeuvres artistiques. Toute m\u00e9thode pour les aborder qui n&#8217;embarque pas, au moins, ces notions parle d&#8217;autre chose. Bien entendu, le risque inverse est de consid\u00e9rer l&#8217;oeuvre litt\u00e9raire, et la cr\u00e9ation artistique en g\u00e9n\u00e9ral, comme enclos neutre, ne pr\u00eatant pas \u00e0 cons\u00e9quence dans les champs social et id\u00e9ologique, lesquels ne relaieraient pas les d\u00e9bats id\u00e9ologiques qu&#8217;elle ouvre. Non, bien s\u00fbr, mais ces d\u00e9bats surgissent selon des temporalit\u00e9s, des modes et des processus, longs parfois, qui ne sont pas explicitement d\u00e9crits dans leurs principes, ni dans le &#8221; texte id\u00e9ologique &#8221; o\u00f9 ils viennent s&#8217;inscrire, ni dans l&#8217;intertextualit\u00e9 dont est redevable toute oeuvre litt\u00e9raire, mais qui doivent \u00eatre pris en compte par le lecteur, &#8221; par d\u00e9faut &#8220;, pour le moins.<\/p>\n<p> <strong> Il faut risquer des lectures crois\u00e9es et multiples&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>Bien entendu, l&#8217;art est pr\u00e9sent dans la sph\u00e8re du politique, de l&#8217;id\u00e9ologique. Mais la litt\u00e9rature doit se penser, quant \u00e0 ses effets esth\u00e9tiques (et id\u00e9ologiques), dans l&#8217;\u00e9conomie g\u00e9n\u00e9rale du sens telle qu&#8217;on peut l&#8217;observer \u00e0 un moment donn\u00e9 de son histoire. La litt\u00e9rature n&#8217;a rien \u00e0 devoir \u00e0 la morale et au mouvement sp\u00e9cifique de la politique et n&#8217;a pas pour objet de s&#8217;y substituer. A l&#8217;inverse, le politique n&#8217;a pas \u00e0 faire la morale \u00e0 la litt\u00e9rature, on sait o\u00f9 cela a men\u00e9 lorsqu&#8217;on s&#8217;y est employ\u00e9. C&#8217;est toujours \u00e0 tort qu&#8217;on simplifie les questions des pratiques artistiques dans leurs rapports avec le r\u00e9el de la soci\u00e9t\u00e9 et de la politique. N&#8217;appliquer qu&#8217;une lecture unilat\u00e9rale politique\/id\u00e9ologique du texte litt\u00e9raire, c&#8217;est tomber dans le pi\u00e8ge que Jdanov avait pr\u00e9par\u00e9 pour les cr\u00e9ateurs du temps du stalinisme, en URSS et en France.<\/p>\n<p> <strong> Car la litt\u00e9rature n&#8217;a pas \u00e0 se substituer \u00e0 la morale ou \u00e0 la politique&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>La &#8221; th\u00e9orie &#8221; du reflet appliqu\u00e9 comme syst\u00e8me dogmatique \u00e0 la cr\u00e9ation artistique annule ses pratiques sp\u00e9cifiques et, en l&#8217;occurrence, ce qu&#8217;est la litt\u00e9rature. De m\u00eame que le texte romanesque n&#8217;est pas le reflet de la r\u00e9alit\u00e9, la r\u00e9alit\u00e9 du texte romanesque n&#8217;est pas le miroir dans lequel se montre l&#8217;auteur. S&#8217;agissant du roman de Michel Houellebecq, on voit bien que la tentation est grande d&#8217;effectuer cet amalgame et cette identification. Il faut pourtant se risquer \u00e0 des lectures crois\u00e9es et multiples, chacun selon ses inclinations. Le mat\u00e9riau romanesque, ici, sugg\u00e8re un ensemble de lectures plausibles: biographique, psychanalytique, sociologique, id\u00e9ologique, etc., qu&#8217;il faut mettre en mouvement, ensemble justement. Il n&#8217;y a pas, pour ce roman retentissant d&#8217;appels contradictoires, de mode d&#8217;emploi universel: le lecteur est seul, aussi seul que les personnages le sont, et peut-\u00eatre que l&#8217;auteur.<\/p>\n<p> <strong> Et une fiction n&#8217;est pas \u00e0 r\u00e9duire \u00e0 des positions id\u00e9ologiques&#8230;  <\/strong><\/p>\n<p>Une lecture \u00e9troitement politique\/id\u00e9ologique des Particules \u00e9l\u00e9mentaires a \u00e9t\u00e9 donc \u00e9t\u00e9 faite par les animateurs de la revue Perpendiculaire (3), et publi\u00e9e \u00e0 plusieurs reprises (le Monde des 10-9 et 10-10-98 et l&#8217;Ev\u00e9nement du Jeudi du 17\/9). Dans la longue tribune qu&#8217;ils ont publi\u00e9e dans le Monde du 10 octobre 1998, sous le titre &#8221; Houellebecq et l&#8217;\u00e8re du flou &#8220;, le romancier et son livre sont les otages d&#8217;un texte politique\/id\u00e9ologique, de gauche, aux id\u00e9es duquel on ne peut que souscrire, et qui s&#8217;ouvre d&#8217;ailleurs sur une critique politique adress\u00e9e \u00e0 &#8221; nos chefs de gouvernement [qui] excellent \u00e0 diluer leur politique \u00e9conomique de droite dans des politiques de communication de gauche &#8220;. C&#8217;est aussi un texte qui fait r\u00e9f\u00e9rence au &#8221; d\u00e9bat artistique et litt\u00e9raire &#8221; en France, notamment celui, toujours en cours, qui porte sur l&#8217;art contemporain et o\u00f9 on a vu quelques intellectuels se mettre en f\u00e2cheuse posture (4). L\u00e0 o\u00f9 l&#8217;intervention de Perpendiculaire se met au dehors de ce d\u00e9bat-l\u00e0, c&#8217;est que le roman de Houellebecq n&#8217;est jamais jaug\u00e9 comme production artistique relevant d&#8217;un d\u00e9bat esth\u00e9tique, au sein duquel apparaissent, forc\u00e9ment, les dimensions id\u00e9ologiques, mais comme un recueil de positions politiques\/id\u00e9ologiques de l&#8217;auteur qui, comme telles, ne rel\u00e8vent plus que de la critique politique\/id\u00e9ologique, et de nulle autre. Un roman n&#8217;est pas un programme politique. Les hommes de l&#8217;\u00e9crit que sont les animateurs de Perpendiculaire, nous avertissent \u00e0 propos de Particules \u00e9l\u00e9mentaires: &#8220;Que ceux qui s\u00e9parent aujourd&#8217;hui l&#8217;esth\u00e9tique et le politique prennent leurs responsabilit\u00e9s devant l&#8217;avenir &#8221; (l&#8217;Ev\u00e9nement du Jeudi, 17-9-98). Philippe Sollers, \u00e0 sa fa\u00e7on, a r\u00e9pondu \u00e0 cette mise en garde en pointant &#8220;les gens qui r\u00e9duisent une oeuvre d&#8217;imagination \u00e0 des positions id\u00e9ologiques&#8221; (le Nouvel Observateur, 8\/10\/98). La question n&#8217;est pas exactement l\u00e0 o\u00f9 se s\u00e9pareraient &#8221; esth\u00e9tique et politique &#8220;, mais \u00e0 leurs points de frottements, c&#8217;est-\u00e0-dire dans le texte litt\u00e9raire. Le &#8221; d\u00e9bat artistique et litt\u00e9raire &#8221; suppose un minimum de m\u00e9thode, sans quoi il tourne au r\u00e8glement de compte.<\/p>\n<p>1. Regards n\u00b0 40, d&#8217;octobre 1998, l&#8217;article d&#8217;Herv\u00e9 Delouche &#8221; Il n&#8217;y a pas que Houellebecq dans la vie &#8220;.<\/p>\n<p>2. Dans son n\u00b0 30, d\u00e9cembre 1997, Regards a consacr\u00e9 un article sign\u00e9 par Guillaume Ch\u00e9rel \u00e0 la revue Perpendiculaire et aux rencontres qu&#8217;elle organise au caf\u00e9 de Marronniers \u00e0 Paris.<\/p>\n<p>3. Nicolas Bourriaud, Christophe Duchatelet, Jean-Yves Jouannais, Christophe Kihm, Jacques Fran\u00e7ois Marchandise, Laurent Quintreau.<\/p>\n<p>4. Voir Regards n\u00b0 25, juin 1997 et n\u00b0 32, f\u00e9vrier 1998.<\/p>\n<p>La Revue de la NRF n\u00b0 548, en librairie le 13 janvier 1999, comporte un texte de Michel Houellebecq &#8221; C&#8217;est ainsi que je fabrique mes livres &#8221; et une lettre de Dominique Noguez &#8221; Bien cher Michel&#8230; &#8220;.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Les Particules \u00e9l\u00e9mentaires, de Michel Houellebecq ont donn\u00e9 lieu \u00e0 une agitation parfois fabriqu\u00e9e dans les mois de la rentr\u00e9e litt\u00e9raire. Beaucoup a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit et dit, \u00e0 commencer par l&#8217;auteur lui-m\u00eame. Roman r\u00e9veillant une litt\u00e9rature fran\u00e7aise languissante ou br\u00fblot v\u00e9hiculant des id\u00e9es d&#8217;extr\u00eame droite, ce sont les deux termes oppos\u00e9s du d\u00e9bat &#8211; qui n&#8217;est pas clos (1). <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[288],"class_list":["post-1187","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-spectacle-vivant"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1187","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1187"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1187\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1187"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1187"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1187"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}