{"id":11841,"date":"2019-10-22T18:09:30","date_gmt":"2019-10-22T16:09:30","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-lesbos\/"},"modified":"2019-10-22T18:09:30","modified_gmt":"2019-10-22T16:09:30","slug":"article-lesbos","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=11841","title":{"rendered":"Lesbos, la plus grande prison du monde"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Plus de 13.000 migrants attendent sur l&#8217;\u00eele de Lesbos, \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de la Turquie, mais en territoire europ\u00e9en. Ils sont les victimes de la politique migratoire europ\u00e9enne les rejetant et des tensions entre les deux rives de la M\u00e9diterran\u00e9e orientale.<\/p>\n<p><em>\u00ab Ici, c&#8217;est la jungle ! Les r\u00e9fugi\u00e9s n&#8217;en peuvent plus. Parfois, ils se battent m\u00eame entre eux au couteau \u00bb<\/em>, t\u00e9moigne Sa\u00efd, un Aghan de 18 ans. <em>\u00ab Pourtant, je resterai ici aussi longtemps qu&#8217;il le faut pour obtenir des papiers. Apr\u00e8s, je suis pr\u00eat \u00e0 aller dans n&#8217;importe quel pays europ\u00e9en&#8230; pourvu que je vive en paix ! \u00bb<\/em>, poursuit le jeune homme. Il accepte de parler librement <em>\u00ab mais sans photo \u00bb<\/em>, assis sous une tente arborant le sigle du Haut Commissariat aux R\u00e9fugi\u00e9s (HCR) de l&#8217;ONU. Autour de lui, une dizaine de migrants, tous Afghans, l&#8217;\u00e9coutent attentivement, allong\u00e9s sur des couvertures grises en guise de matelas. Tous approuvent. Ils ont v\u00e9cu des histoires similaires : la guerre, la pers\u00e9cution par les talibans, des bombes qui explosent et d\u00e9ciment les familles&#8230; Ils ont la m\u00eame ambition : vivre en paix.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/idees\/article\/faut-il-desirer-un-monde-sans-frontiere\">Faut-il d\u00e9sirer un monde sans fronti\u00e8re ?<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Mais quand ils sont arriv\u00e9s sur l&#8217;\u00eele de Lesbos, tous ont \u00e9t\u00e9 confront\u00e9s \u00e0 la m\u00eame r\u00e9alit\u00e9 : celle d&#8217;une \u00eele d\u00e9bord\u00e9e, comme la plupart des \u00eeles grecques \u00e0 quelques encablures de la Turquie. Sur ce caillou plant\u00e9 en mer Eg\u00e9e, le petit village de Moria est aujourd&#8217;hui essentiellement connu pour son \u00ab hot spot \u00bb, selon d\u00e9nomination officielle donn\u00e9e par l&#8217;Union europ\u00e9enne (UE) \u00e0 ce camp. C&#8217;est l\u00e0 qu&#8217;\u00e0 leur arriv\u00e9e sur l&#8217;\u00eele, les migrants sont enregistr\u00e9s et tri\u00e9s entre r\u00e9fugi\u00e9s et migrants consid\u00e9r\u00e9s comme \u00e9conomiques. Les premiers peuvent pr\u00e9tendre \u00e0 une admission sur le sol europ\u00e9en quand les seconds sont renvoy\u00e9s dans leur pays. Quant \u00e0 la gestion des fronti\u00e8res, elle est confi\u00e9e au voisin turc.<\/p>\n<p>Entre avril 2015 et mi-mars 2016, environ 1,2 million de migrants sont pass\u00e9s par la Gr\u00e8ce, majoritairement sur les \u00eeles synonymes de portes d&#8217;entr\u00e9e dans l&#8217;UE. Apr\u00e8s la signature, en mars 2016, d&#8217;un accord entre Bruxelles et Ankara, le nombre de migrants qui tentaient de rejoindre les \u00eeles grecques avait diminu\u00e9. Contre six milliards d&#8217;euros, l&#8217;UE d\u00e9l\u00e9guait \u00e0 la Turquie le contr\u00f4le des migrations et des fronti\u00e8res, ainsi que la r\u00e9tention, sur son sol, de ceux qui fuient la guerre ou la mis\u00e8re. Les \u00ab hot spot \u00bb font partie de cette politique. <\/p>\n<p>Pr\u00e9vu, lors de sa cr\u00e9ation fin 2015, pour accueillir 3000 migrants, le centre de Moria en accueille aujourd&#8217;hui plus de 13.000. Le \u00ab hot spot \u00bb, entour\u00e9 de ses barbel\u00e9s, a fini par s&#8217;agrandir sur une oliveraie avoisinante dans laquelle sont align\u00e9es les tentes du HCR. Mais l&#8217;\u00eele, que les migrants ne peuvent pas quitter tant qu&#8217;ils n&#8217;ont pas obtenu leurs papiers de la part des services de l&#8217;asile grec et europ\u00e9en, s&#8217;est transform\u00e9e en prison \u00e0 ciel ouvert.<\/p>\n<h2>Un WC pour 90 migrants, une douche pour 200<\/h2>\n<p><em>\u00ab Dans mon pays, moi et ma famille sommes pourchass\u00e9s par les talibans. En arrivant en Europe, je pensais avoir gagn\u00e9 une terre humaniste. Or, ici, nous n&#8217;avons aucun droit&#8230; Nous ne pouvons m\u00eame pas aller aux toilettes quand nous voulons : il faut toujours faire la queue \u00bb<\/em>, se d\u00e9sole Sa\u00efd. Selon les ONG, il n&#8217;y a qu&#8217;un WC pour 90 migrants, une douche pour 200 migrants sur le camp. Autour du seul point d&#8217;eau potable s&#8217;amoncellent des poubelles depuis plusieurs jours. L&#8217;odeur est si pestilentielle qu&#8217;elle force certains \u00e0 \u00e9viter l&#8217;endroit. Mais autour, quelques enfants cherchent \u00e0 tuer l&#8217;ennui en s&#8217;amusant avec l&#8217;eau qui d\u00e9borde de la vasque. D&#8217;apr\u00e8s le HCR, de janvier \u00e0 fin septembre, 8300 enfants dont 1600 non accompagn\u00e9s, ont \u00e9t\u00e9 accueillis dans les camps surpeupl\u00e9s des \u00eeles de la mer \u00c9g\u00e9e \u2013 le plus grand nombre depuis d\u00e9but 2016. En visite \u00e0 Lesbos, au d\u00e9but du mois d&#8217;octobre, C\u00e9cile Duflot, la pr\u00e9sidente d&#8217;Oxfam France, a d\u00e9nonc\u00e9 une <em>\u00ab situation dramatique, inhumaine \u00bb<\/em>. Avant d&#8217;expliquer : <em>\u00ab Elle est le r\u00e9sultat d&#8217;une politique de l&#8217;Union Europ\u00e9enne consistant \u00e0 sous-traiter de fait aux cinq \u00eeles grecques la contention des r\u00e9fugi\u00e9s qui arrivent par la mer. Il est inacceptable de laisser des personnes, 13.000, dont presque la moiti\u00e9 d&#8217;enfants, vivre dans ces conditions sur le territoire europ\u00e9en. Cela montre l&#8217;impasse de choix des politiques migratoires europ\u00e9ennes. \u00bb<\/em> Cette politique d\u00e9l\u00e8gue de fait aux pays \u00ab de premi\u00e8re entr\u00e9e \u00bb, comme la Gr\u00e8ce ou l&#8217;Italie, la gestion des flux migratoires.<\/p>\n<p>Mais en M\u00e9diterran\u00e9e orientale, les migrants sont aussi au c\u0153ur des enjeux g\u00e9opolitiques. <em>\u00ab J&#8217;ai v\u00e9cu 25 jours en Turquie, apr\u00e8s avoir franchi la fronti\u00e8re depuis l&#8217;Iran&#8230; \u00bb<\/em> La voix de Sa\u00efd s&#8217;\u00e9touffe. Puis il reprend : <em>\u00ab Pendant 25 jours, j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 battu par un passeur. Je ne savais pas quand j&#8217;allais sortir de cet enfer&#8230; \u00bb<\/em> La d\u00e9livrance aura lieu un soir, o\u00f9 il est emmen\u00e9 dans un pick-up avec d&#8217;autres migrants sur la c\u00f4te. L\u00e0, ils embarquent sur un rafiot et au bout de deux heures, parviennent \u00e0 gagner les c\u00f4tes grecques, celles de Lesbos, sans \u00eatre intercept\u00e9s par les garde-c\u00f4tes. <em>\u00ab C&#8217;\u00e9tait un soulagement<\/em>, reconna\u00eet-il. <em>Puis la d\u00e9ception. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Car depuis le mois de juin, le nombre de migrants que les passeurs envoient de la Turquie vers la Gr\u00e8ce ne cesse d&#8217;augmenter. De quelques dizaines en mai 2019, le nombre de migrants d\u00e9barquant sur les \u00eeles grecques est pass\u00e9 \u00e0 3122 en juin, \u00e0 7122 en ao\u00fbt et m\u00eame \u00e0 10.258 en septembre. Chaque jour, des canots de fortune continuent d&#8217;arriver sur les \u00eeles. Actuellement, la Gr\u00e8ce abrite 70.000 migrants essentiellement originaires d&#8217;Afghanistan (40%), de Syrie (20%) et du Congo (10%). 31.700 d&#8217;entre-eux vivent sur les cinq \u00eeles de Lesbos, Samos, Kos, Chios et Leros, d\u00e9bord\u00e9es face au manque de personnel et de moyens financiers, transform\u00e9es de fait en prison \u00e0 ciel ouvert. Arriv\u00e9 au pouvoir en juillet, le Premier ministre Kyriakos Mitsotakis (Nouvelle D\u00e9mocratie, droite) a annonc\u00e9 son attention de renvoyer 10.000 migrants vers la Turquie d&#8217;ici fin 2020 \u2013 pays \u00ab non s\u00fbr \u00bb, pour les ONG \u2013 et esp\u00e8re ainsi faire pression sur son voisin.<\/p>\n<h2>Le chantage turc<\/h2>\n<p>Cette strat\u00e9gie de la pression est aussi celle utilis\u00e9e par le Pr\u00e9sident turc Recep Tayep Erdogan. Dans son viseur : la Gr\u00e8ce et l&#8217;UE. En septembre, Erdogan a m\u00eame d\u00e9clar\u00e9 dans un entretien t\u00e9l\u00e9vis\u00e9 qu&#8217;il \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 <em>\u00ab ouvrir les portes \u00bb<\/em> aux migrants. Sous couvert d&#8217;anonymat, un officiel turc explicite :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab 3,5 millions de migrants dont l&#8217;UE ne veut pas vivent en Turquie. Nous les laisserons passer si Bruxelles ne nous aide pas sur un certain nombre de dossiers. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Le premier d&#8217;entre-eux concerne une promesse faite par l&#8217;UE en mars 2016&#8230; mais toujours pas appliqu\u00e9e : la mise en place d&#8217;exemption de visas pour les citoyens turcs. Mais plus profond\u00e9ment, la question migratoire est devenue hautement politique sur le plan interne  en Turquie, comme sur le plan g\u00e9opolitique dans la r\u00e9gion.<\/p>\n<p>Ainsi, en Turquie, l&#8217;opposition \u00e0 Erdogan a remport\u00e9 la mairie d&#8217;Istanbul ainsi que six grandes villes. En instrumentalisant la question migratoire, Erdogan tente de redorer son blason. Comme le souligne le Professeur Filis, depuis que la Turquie est confront\u00e9e \u00e0 une crise \u00e9conomique et sociale, <em>\u00ab les Syriens n&#8217;y sont plus les bienvenus \u00bb<\/em>. Ainsi, le pr\u00e9sident turc revendique-t-il depuis longtemps la cr\u00e9ation d&#8217;un \u00ab zone de s\u00e9curit\u00e9 en Syrie \u00bb, sorte de tampon de 30km de profondeur, s&#8217;\u00e9tirant de l&#8217;Euphrate \u00e0 la fronti\u00e8re irakienne, afin d&#8217;accueillir une partie des 3,6 millions de Syriens r\u00e9fugi\u00e9s en Turquie. C&#8217;est ce qu&#8217;il veut obtenir en d\u00e9clenchant l&#8217;op\u00e9ration militaire \u00e0 la fronti\u00e8re syrienne.<\/p>\n<p>Professeur \u00e0 l&#8217;Inalco, \u00e0 Paris, Alican Tayla estime que l&#8217;afflux de migrants est ainsi <em>\u00ab l&#8217;illustration des messages de menace qu&#8217;Erdogan lance \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de l&#8217;UE. Il leur montre qu&#8217;il est pr\u00eat \u00e0 jouer cette carte si elle met des b\u00e2tons dans les rues des autorit\u00e9s turques sur sa politique syrienne et sur la d\u00e9mocratie interne. \u00bb<\/em> Directeur de l&#8217;Institut des Relations internationales d&#8217;Ath\u00e8nes, le Professeur Konstantinos Filis ajoute : <em>\u00ab Erdogan a instrumentalis\u00e9 la question migratoire pour faire pression sur les Syriens et l&#8217;Union europ\u00e9enne \u00bb<\/em>. <\/p>\n<p>Car il existe d&#8217;autres points de tension entre Ankara et Ath\u00e8nes, entre la Turquie et l&#8217;UE. Ils ont trait \u00e0 l&#8217;extradition de huit officiers turcs r\u00e9fugi\u00e9s en Gr\u00e8ce apr\u00e8s le coup d&#8217;Etat de juillet 2016, <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/monde\/article\/grece-turquie-avis-de-tempete\">aux forages gaziers turcs dans les eaux territoriales chypriotes<\/a>. Pour Konstantinos Filis, <em>\u00ab plus Erdogan peut mettre de sujets sur la table des n\u00e9gociation, mieux c&#8217;est pour lui. Il veut ainsi montrer qu&#8217;il est un acteur incontournable, voire h\u00e9g\u00e9monique, dans la r\u00e9gion. \u00bb<\/em> Incontournable, et pr\u00eat \u00e0 tout pour le rester dans une r\u00e9gion qui ressemble de plus en plus \u00e0 une poudri\u00e8re.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/fabien-perrier\"><strong>Fabien Perrier<\/strong><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Plus de 13.000 migrants attendent sur l&#8217;\u00eele de Lesbos, \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de la Turquie, mais en territoire europ\u00e9en. 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