{"id":11803,"date":"2019-10-07T10:30:00","date_gmt":"2019-10-07T08:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-immigration-tenons-nous-en-aux-faits\/"},"modified":"2023-06-23T23:43:59","modified_gmt":"2023-06-23T21:43:59","slug":"article-immigration-tenons-nous-en-aux-faits","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=11803","title":{"rendered":"Immigration : l&#8217;analyse qui va les rendre fous (1\/2)"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Ce lundi 7 octobre, l\u2019Assembl\u00e9e nationale va d\u00e9battre, sans vote, le th\u00e8me de l&#8217;immigration. Un d\u00e9bat voulu par Emmanuel Macron. Loin de pol\u00e9miques, Roger Martelli dresse un constat factuel de la situation.<\/p>\n<p>Plus d\u2019un an apr\u00e8s la <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/politique\/article\/loi-asile-et-immigration-le-fn-et-en-marche-main-dans-la-main-a-l-assemblee\">loi \u00ab Asile et immigration \u00bb<\/a>, l\u2019Assembl\u00e9e nationale reprend le d\u00e9bat, sur la base des orientations \u00e9nonc\u00e9es r\u00e9cemment par Emmanuel Macron et pr\u00e9cis\u00e9es par une note du minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur. Les ma\u00eetres-mots : limitation des entr\u00e9es, r\u00e9pression accrue et restriction du volet social. La France est trop attractive, nous dit le Pr\u00e9sident : de quoi faire r\u00eaver !<\/p>\n<p>Le Pr\u00e9sident et son gouvernement ne brillent pas par leur originalit\u00e9. Ils ont d\u00e9cid\u00e9 de se mettre \u00e0 la remorque d\u2019une Europe qui, un peu partout, vire vers sa droite extr\u00eame, au nom de l\u2019identit\u00e9 perdue.<\/p>\n<p>Les principales donn\u00e9es chiffr\u00e9es du probl\u00e8me se trouvent <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/idees\/article\/immigration-tenons-nous-en-aux-chiffres\">juste ici<\/a>. Les lignes qui suivent s\u2019en tiendront donc au d\u00e9bat de fond, moins une pol\u00e9mique de chiffres et d\u2019experts qu\u2019un d\u00e9bat de soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/politique\/article\/refugies-immigration-faut-il-capituler-devant-marine-le-pen\">R\u00e9fugi\u00e9s, immigration\u2026 Faut-il capituler devant Marine Le Pen ?<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>1.<\/strong> Nous n\u2019accueillons pas toute la mis\u00e8re du monde, loin de l\u00e0. Des pays comme la France \u2013 un pays riche quand bien m\u00eame l\u2019immense majorit\u00e9 de sa population ne l\u2019est pas \u2013 enregistrent des migrations de travail importantes, qui lui apportent la contribution efficace d\u2019une population en \u00e2ge de travailler et dot\u00e9e souvent de comp\u00e9tences imm\u00e9diatement utilisables. On note ainsi que, \u00e0 l\u2019exception des jeunes, le taux d\u2019emploi des travailleurs immigr\u00e9s est \u00e0 peine inf\u00e9rieur (-2,4%) \u00e0 ceux des ressortissants nationaux dans les pays de l\u2019OCDE. Ces migrations de travail ne sont en aucun cas un co\u00fbt : elles contribuent directement \u00e0 la richesse d\u2019un pays.<\/p>\n<p>La crainte de l\u2019invasion des mis\u00e9reux est quant \u00e0 elle une chim\u00e8re. Les d\u00e9placements sur de longues distances sont trop co\u00fbteux pour les plus pauvres : ceux-l\u00e0 se d\u00e9placent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de leurs fronti\u00e8res ou dans les \u00c9tats les plus proches. Sur les pr\u00e8s de 26 millions de r\u00e9fugi\u00e9s, 13% seulement se dirigent vers un pays du \u00ab Nord \u00bb, alors que 20% vont vers les pays les plus pauvres parmi les pauvres. Nous aspirons \u00e0 notre profit une part de l\u2019intelligence du Sud et nous lui laissons la gestion de la d\u00e9tresse persistante. Ce faisant, nous risquons d\u2019attiser le ressentiment du plus grand nombre. Est-ce un bon calcul ?<\/p>\n<p><strong>2.<\/strong> L\u2019insistance sur les \u00ab soi-disant demandeurs d\u2019asile \u00bb est une infamie et une absurdit\u00e9. C\u2019est une infamie pour un pays de fibre humaniste et r\u00e9publicaine qui a fait depuis longtemps de l\u2019asile une sp\u00e9cificit\u00e9 et un titre de gloire. C\u2019est une infamie au regard d\u2019une l\u00e9gislation internationale qui, depuis 1951, fait de l\u2019accueil et de la protection des pers\u00e9cut\u00e9s un devoir des \u00c9tats. C\u2019est une absurdit\u00e9 dans un monde instable, o\u00f9 les violences, les discriminations et les crispations menacent l\u2019existence de millions d\u2019individus, pour des raisons de race, de religion, de mode de vie ou d\u2019opinion. Laisser entendre qu\u2019il faudrait restreindre l\u2019accueil de ces populations fragilis\u00e9es et menac\u00e9es revient \u00e0 les abandonner \u00e0 leur sort, au nom d\u2019un \u00e9go\u00efsme ravageur. C\u2019est cet \u00e9go\u00efsme qui poussa, en France dans les ann\u00e9es trente, \u00e0 renvoyer des dizaines de milliers d\u2019immigr\u00e9s vers leur pays d\u2019origine, souvent des dictatures, au risque de leur libert\u00e9 et de leur vie. C\u2019est cet \u00e9go\u00efsme qui, \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0, conduisit bien des d\u00e9mocraties \u00e0 restreindre l\u2019accueil des Juifs d\u2019Allemagne et d\u2019Autriche, au nom du sacro-saint \u00e9quilibre des \u00ab quotas \u00bb l\u00e9gitim\u00e9s par la sinistre conf\u00e9rence internationale d\u2019\u00c9vian de juillet 1938. Le prix de ces petitesses s\u2019est pay\u00e9 bien cher nagu\u00e8re. Honte \u00e0 ceux qui, une fois de plus, proposent de mettre la t\u00eate sous terre pour ne pas voir les dangers.<\/p>\n<blockquote><p>Il en est de la libert\u00e9 de circulation, comme de tout autre domaine : ce n\u2019est pas en limitant la libert\u00e9, m\u00eame \u00e0 titre provisoire, que l\u2019on avancera dans le sens de l\u2019\u00e9mancipation.<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>3.<\/strong> Faut-il et peut-on restreindre durablement voire tarir les migrations ? Les d\u00e9placements des individus ont \u00e9t\u00e9 une dimension constitutive de l\u2019humanisation, qu\u2019ils aient \u00e9t\u00e9 volontaires ou contraints. Ils se sont faits en permanence, \u00e0 toutes les \u00e9chelles, des plus grandes aux plus petites. Ce fut une chance, pour l\u2019essor des capacit\u00e9s humaines, que les individus n\u2019aient pas \u00e9t\u00e9 tenus de rester dans un horizon restreint, par obligation ou par peur. Il fut un temps o\u00f9 les limitations des moyens de d\u00e9placement r\u00e9servaient le grand large aux puissants et aux riches, et la quasi-immobilit\u00e9 aux plus modestes. Voudrait-on aujourd\u2019hui promouvoir l\u00e9galement cet ordre des choses qui permet aux nantis de se d\u00e9placer \u00e0 leur guise et aux pauvres de rester \u00ab chez eux \u00bb ?<\/p>\n<p>Il faut certes aujourd\u2019hui limiter les gaspillages des transports inutiles ou peu utiles, relocaliser ce qui peut l\u2019\u00eatre, rendre pour une part moins fluides les circulations de marchandises qui ne s\u2019imposent pas, r\u00e9guler les mouvements erratiques de march\u00e9s financiers omnipotents. Mais peut-on s\u2019accommoder de ce paradoxe d\u2019une \u00ab mondialisation \u00bb qui pratique sans limites la libert\u00e9 des marchandises et des produits financiers, tout en d\u00e9signant \u00e0 la vindicte les \u00ab dangers \u00bb provoqu\u00e9s par la libre circulation des personnes ?<\/p>\n<p>Mieux vaut partir de l\u2019id\u00e9e que les migrations internationales s\u2019\u00e9tendront, en m\u00eame temps que les migrations internes. Que l\u2019on doive tendre \u00e0 limiter au maximum les d\u00e9g\u00e2ts naturels et humains qui repoussent les \u00eatres est une chose. Mais, ce n\u2019est pas aller dans la bonne direction que d\u2019expliquer que cela passe dans l\u2019imm\u00e9diat par la r\u00e9duction des possibilit\u00e9s donn\u00e9es \u00e0 chacun d\u2019exercer son droit l\u00e9gal et universel \u00e0 la libert\u00e9 de circulation et d\u2019installation sur une plan\u00e8te qui est le bien commun de tous et n\u2019est la propri\u00e9t\u00e9 de personne. Il en est de la libert\u00e9 de circulation, comme de tout autre domaine : ce n\u2019est pas en limitant la libert\u00e9, m\u00eame \u00e0 titre provisoire, que l\u2019on avancera dans le sens de l\u2019\u00e9mancipation.<\/p>\n<p><strong>4.<\/strong> L\u2019aide au d\u00e9veloppement permettra-t-elle de r\u00e9duire les flux migratoires en direction des soci\u00e9t\u00e9s les mieux dot\u00e9es ? Il serait plus raisonnable de ne pas le croire. L\u2019accroissement du bien-vivre devrait limiter \u00e0 terme une part des d\u00e9placements li\u00e9es \u00e0 la d\u00e9tresse mat\u00e9rielle et il est de notre responsabilit\u00e9 d\u2019y contribuer \u2013 \u00e0 plus forte raison quand on fut \u00e0 la t\u00eate d\u2019un vaste empire colonial. Mais l\u2019exp\u00e9rience montre que les d\u00e9placements lointains en notre direction ne concernent pas d\u2019abord les plus pauvres, mais les \u00e9lites \u00e0 la recherche de gros revenus et une part des classes moyennes et populaires les mieux dot\u00e9es en capital culturel et en ressources de d\u00e9part. Les pays \u00e9mergents comme la Chine et l\u2019Inde font partie des r\u00e9servoirs actuels d\u2019une main d\u2019\u0153uvre qui, chez elle, combine aujourd\u2019hui la comp\u00e9tence et les r\u00e9mun\u00e9rations relativement modestes. Comment pourrions-nous leur interdire de venir chez nous valoriser ces comp\u00e9tences, alors tant de nos propres ressortissants font le m\u00eame raisonnement en se tournant vers les migrations les plus r\u00e9mun\u00e9ratrices ? L\u2019aide au d\u00e9veloppement est un devoir en elle-m\u00eame, pas un moyen de maintenir loin de chez nous ceux qui aspirent \u00e0 nous rejoindre, parce que le mouvement est un moteur de leur motivation.<\/p>\n<blockquote><p>Le mur est meurtrier : depuis janvier 2014, l\u2019ONU a d\u00e9nombr\u00e9 pr\u00e8s de 35.000 morts ou disparus dans le franchissement des fronti\u00e8res soigneusement closes, dont 18.000 dans la seule M\u00e9diterran\u00e9e. <\/p><\/blockquote>\n<p><strong>5.<\/strong> Faut-il sacraliser la fronti\u00e8re ? Il est absurde d\u2019enfermer le d\u00e9bat public dans un dilemme opposant la construction des murs et la disparition des fronti\u00e8res. La fronti\u00e8re que nous connaissons est une invention r\u00e9cente, comme la carte d\u2019identit\u00e9. Sous sa forme lin\u00e9aire, elle s\u2019est impos\u00e9e \u00e0 partir du XIXe si\u00e8cle, en m\u00eame temps que la soci\u00e9t\u00e9 et l\u2019\u00c9tat moderne. Elle s\u2019est voulue et elle fut un espace garantissant l\u2019exercice plus ou moins large d\u2019une libre souverainet\u00e9 populaire, permettant th\u00e9oriquement \u00e0 tous les ressortissants d\u2019un \u00c9tat de disposer librement de tout ce qui conditionnait leur existence pr\u00e9sente et \u00e0 venir. Mais cette fronti\u00e8re par d\u00e9finition ouverte s\u2019est tr\u00e8s \u2013 trop \u2013 vite transform\u00e9 en moyen de cl\u00f4ture. En principe, il s\u2019agissait de prot\u00e9ger ; mais on prit aussi l\u2019habitude de penser que, pour prot\u00e9ger, il fallait exclure. C\u2019est ainsi que l\u2019on a sacralis\u00e9 la distinction du national et de l\u2019\u00e9tranger et que l\u2019on s\u2019est habitu\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e que le trop grand nombre d\u2019\u00e9trangers mena\u00e7ait \u00ab l\u2019identit\u00e9 \u00bb d\u2019un territoire. Ce n\u2019est pas un hasard si le passeport est n\u00e9 de la Grande Guerre de 1914-1918. Comme s\u2019il existait un seul territoire dans le monde qui ne s\u2019est pas d\u00e9ploy\u00e9 par le brassage des pr\u00e9sum\u00e9s natifs et des allog\u00e8nes.<\/p>\n<p>Alors que les march\u00e9s et les outils financiers se moquent de la fronti\u00e8re, celle-ci devient de plus en plus un mur, bien concret \u2013 \u00e0 la mode Orban ou Trump \u2013 ou plus technologique. Or, par rapport \u00e0 son objectif m\u00eame, le mur est une chim\u00e8re, tout comme le fut le mur d\u2019Hadrien pour l\u2019Empire romain. Il n\u2019emp\u00eache pas le passage : il oblige simplement \u00e0 trouver d\u2019autres moyens de passer. Ses seuls r\u00e9sultats concrets sont n\u00e9gatifs. Le mur, tout d\u2019abord, est meurtrier : depuis janvier 2014, l\u2019ONU a d\u00e9nombr\u00e9 pr\u00e8s de 35.000 morts ou disparus dans le franchissement des fronti\u00e8res soigneusement closes, dont 18.000 dans la seule M\u00e9diterran\u00e9e qui tue les hommes quand elle devrait avant tout les relier. Par ailleurs, si le mur sert \u00e0 quelque chose, c\u2019est \u00e0 produire des clandestins, des sans-droits qui par d\u00e9finition ne peuvent que perturber l\u2019\u00e9quilibre de ce qui se veut un \u00c9tat de droit.<\/p>\n<p>Il en est de la fronti\u00e8re comme jadis de la prohibition de l\u2019alcool : elle ne freine pas la consommation, mais attise le d\u00e9sir de transgresser la loi ; elle ne produit pas de la sobri\u00e9t\u00e9, mais multiplie les trafiquants. On peut toujours, d\u00e8s lors, clamer \u00e0 cor et \u00e0 cri que l\u2019on veut traquer les fili\u00e8res de passeurs ; la promesse est aussi efficace que celle qui jurait d\u2019an\u00e9antir les <em>bootleggers<\/em>. La fronti\u00e8re d\u00e9limite l\u2019espace dans lequel un \u00c9tat dispose de pr\u00e9rogatives lui permettant d\u2019agir au service du plus grand nombre. Il ne conviendrait pas qu\u2019il aille au-del\u00e0 de cette mission. On ne comprendrait pas qu\u2019un \u00c9tat s\u2019arroge le droit de choisir parmi les naissances survenues sur son territoire. De la m\u00eame mani\u00e8re, mieux vaut se dire que la responsabilit\u00e9 d\u2019un \u00c9tat est de contribuer \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 pacifi\u00e9e par ses ambitions sociales, par ses politiques de redistribution, par ses services publics et par son droit. Ce n\u2019est pas de trier parmi ceux qui expriment le d\u00e9sir de partager le destin d\u2019une autre population et demandent que l\u2019on respecte leur droit de franchir la porte d\u2019entr\u00e9e.<\/p>\n<p>Prenons de la fronti\u00e8re ce qu\u2019elle a de meilleur : la d\u00e9limitation d\u2019un cadre o\u00f9 l\u2019on peut d\u00e9battre et d\u00e9cider, sans que nulle force puisse s\u2019y opposer. Laissons ce qu\u2019elle a de d\u00e9pass\u00e9 : un pr\u00e9texte, au nom de la protection, pour \u00e9carter ou pour exclure quand il faut au contraire partager. Le respect des histoires particuli\u00e8res doit plus que jamais se marier avec la conscience que l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 un destin commun et que celui-ci pourrait conduire au pire si les \u00e9go\u00efsmes de puissants ou de pr\u00e9sum\u00e9s puissants l\u2019emportaient sur l\u2019id\u00e9e que nous n\u2019avons qu\u2019un seul monde et qu\u2019il est de plus en plus fragile. Se prot\u00e9ger du malheur est un r\u00e9flexe respectable, pour peu que l\u2019on n\u2019oublie jamais que c\u2019est en s\u2019accoutumant au malheur des autres que l\u2019on risque de s\u2019y pr\u00e9cipiter. Laisser la pauvret\u00e9 s\u2019accumuler chez les plus pauvres est peu justifiable d\u2019un point de vue \u00e9thique ; c\u2019est franchement irr\u00e9aliste au sens d\u2019un int\u00e9r\u00eat bien compris.<\/p>\n<blockquote><p>La capacit\u00e9 de s\u2019int\u00e9grer dans un groupe ne d\u00e9pend pas d\u2019abord de la volont\u00e9 de celui qui le rejoint ; elle r\u00e9sulte bien plut\u00f4t d\u2019un environnement global qui repose sur le partage et pas sur la s\u00e9paration, sur la solidarit\u00e9 et pas sur la m\u00e9fiance.<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>6.<\/strong> On ne r\u00e9duira pas les migrations et il ne sert \u00e0 rien de le vouloir. L\u2019immigration, en fait, n\u2019est ni une chance ni une mal\u00e9diction. Tout d\u00e9pend de l\u2019\u00e9cologie sociale g\u00e9n\u00e9rale dans laquelle elle s\u2019ins\u00e8re. Quand la concurrence r\u00e8gne, quand la redistribution est en panne, quand le sens de la solidarit\u00e9 s\u2019\u00e9mousse, le migrant et l\u2019\u00e9tranger peuvent \u00eatre per\u00e7us comme des menaces, comme le fut autrefois le paysan d\u00e9racin\u00e9 de l\u2019exode rural. Le monde ouvrier ne fut pas absolument imperm\u00e9able \u00e0 cette tentation du refus de l\u2019autre mais, par bonheur, le mouvement ouvrier, lui, ne se laissa pas aller \u00e0 cette propension et majoritairement la combattit. Mais ce mouvement ne se contenta pas d\u2019accueillir : il sut expliquer que l\u2019avanc\u00e9e des droits pour tous \u00e9tait la condition d\u2019une am\u00e9lioration de la vie de chacun, quelle que soit son origine. Dans les formes de notre temps, c\u2019est cette m\u00e9thode qu\u2019il convient de cultiver et pas son contraire qui repose sur la m\u00e9fiance et sur l\u2019id\u00e9e pernicieuse que, pour les plus modestes surtout, l\u2019obtention de droits est conditionn\u00e9e par le respect de pr\u00e9sum\u00e9s devoirs d\u2019int\u00e9gration. La capacit\u00e9 de s\u2019int\u00e9grer dans un groupe ne d\u00e9pend pas d\u2019abord de la volont\u00e9 de celui qui le rejoint ; elle r\u00e9sulte bien plut\u00f4t d\u2019un environnement global qui repose sur le partage et pas sur la s\u00e9paration, sur la solidarit\u00e9 et pas sur la m\u00e9fiance.<\/p>\n<p><strong>7.<\/strong> Limiter l\u2019emprise des droits des \u00eatres humains, quel qu\u2019en soit le domaine, est contre-productif. Railler les \u00ab touristes m\u00e9dicaux \u00bb que seraient les \u00ab soi-disant demandeurs d\u2019asile \u00bb est une abomination. Voil\u00e0 des d\u00e9cennies que l\u2019on privatise le syst\u00e8me hospitalier fran\u00e7ais, pour permettre \u00e0 une \u00e9troite frange fortun\u00e9e, native ou \u00e9trang\u00e8re, de b\u00e9n\u00e9ficier des technologies de pointe et voil\u00e0 que l\u2019on se fixe aujourd\u2019hui pour objectif de rendre la couverture m\u00e9dicale moins attractive ! On s\u2019accommode de ce que les mieux lotis aillent dans les pays de l\u2019Est pour \u00e9conomiser sur les frais dentaires et on voudrait emp\u00eacher les plus d\u00e9munis d\u2019acc\u00e9der ne f\u00fbt-ce qu\u2019\u00e0 une couverture d\u00e9j\u00e0 minimale et pourtant jug\u00e9e trop dispendieuse. On veut rogner sur le milliard de l\u2019AME, au risque de d\u00e9sastres sanitaires ult\u00e9rieurs et de d\u00e9penses \u00e0 venir bien plus importantes encore. Au jeu du contr\u00f4le drastique des d\u00e9penses sociales \u2013 appliqu\u00e9e au demeurant \u00e0 toutes les couches de la soci\u00e9t\u00e9 et pas seulement aux plus d\u00e9munis \u2013 on gagnera quelques miettes, qui ne suffiront bien s\u00fbr pas \u00e0 apaiser les fringales de demain. Quand pr\u00e9f\u00e8rera-t-on, plut\u00f4t que ce jeu d\u00e9risoire, apprendre \u00e0 consid\u00e9rer que, quelle que soit la population b\u00e9n\u00e9ficiaire, le plus rentable est d\u2019envisager la d\u00e9pense de sant\u00e9 comme un placement \u00e9thique et responsable, et non pas comme un co\u00fbt. Quelle est cette soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle tant de grosses fortunes contournent les r\u00e8gles pour s\u2019enrichir sans utilit\u00e9 commune en retour, tandis que, par paresse et cynisme, on va d\u00e9signer du doigt une population fragile, au nom d\u2019une poign\u00e9e d\u2019habiles au petit pied ?<\/p>\n<p><strong>8.<\/strong> Tout cela pourquoi ? Parce que, si l\u2019on en croit les sondages, l\u2019extr\u00eame droite a impos\u00e9 son id\u00e9e que \u00ab l\u2019on n\u2019est plus chez soi \u00bb. Une r\u00e9cente enqu\u00eate d\u2019Ipsos sur \u00ab les fractures fran\u00e7aises \u00bb laissait entendre la propension forte et persistante \u00e0 penser que la France avait \u00ab besoin d\u2019un vrai chef \u00bb (79%), que l\u2019autorit\u00e9 est \u00ab trop souvent critiqu\u00e9e \u00bb (83%), qu\u2019il faut \u00ab se prot\u00e9ger davantage du monde d\u2019aujourd\u2019hui \u00bb (61%) et que \u00ab l\u2019on ne se sent plus chez soi comme avant \u00bb (64%). Ce n\u2019est pas faire preuve d\u2019on ne sait quel m\u00e9pris de classe que de dire que ces id\u00e9es ne sont pas justes et qu\u2019elles ne sont rien d\u2019autre aujourd\u2019hui que le reflet d\u2019une victoire par d\u00e9faut des id\u00e9es de l\u2019extr\u00eame droite.<\/p>\n<blockquote><p>Il ne convient pas de laisser la libert\u00e9 et l\u2019ouverture aux lib\u00e9raux, pas plus que la paix sociale aux autoritaristes ou le pouvoir de d\u00e9cider souverainement aux souverainistes.<\/p><\/blockquote>\n<p>Les id\u00e9es re\u00e7ues fleurent le bon sens et pr\u00e9cipitent la plupart du temps dans l\u2019impasse. Ce n\u2019est pas parce que l\u2019obsession de la protection et de la cl\u00f4ture est partag\u00e9e qu\u2019elle est juste et recevable. En g\u00e9n\u00e9ral, ce qui la nourrit est moins la conscience de la r\u00e9alit\u00e9 que la conviction r\u00e9sign\u00e9e selon laquelle la justice et l\u2019\u00e9galit\u00e9 n\u2019\u00e9tant pas possibles, il reste le recours \u00e0 l\u2019ordre impos\u00e9, qui \u00e9vite que la soci\u00e9t\u00e9 dispers\u00e9e ne devienne la jungle sociale qui ne profite qu\u2019aux puissants. C\u2019est cette r\u00e9signation qui nourrit la peur, le repli sur soi et, quasi in\u00e9vitablement, le ressentiment qui dresse les individus contre les boucs \u00e9missaires et pas contre les logiques discriminantes de la puissance et de l\u2019argent.<\/p>\n<p><strong>9.<\/strong> \u00c0 soci\u00e9t\u00e9 ferm\u00e9e, fronti\u00e8re ferm\u00e9e\u2026 Mais ce couple s\u2019impose \u00e0 quel prix ? Historiquement, il promet la paix, mais la plupart du temps il conduit \u00e0 la guerre, interne ou externe. La fermeture est une protection illusoire. Il ne sert toutefois \u00e0 rien de vanter l\u2019ouverture et la fluidit\u00e9, si leur exercice aboutit \u00e0 plus d\u2019in\u00e9galit\u00e9s, de discriminations, de d\u00e9possessions et de frustrations. Il ne convient pas de laisser la libert\u00e9 et l\u2019ouverture aux lib\u00e9raux, pas plus que la paix sociale aux autoritaristes ou le pouvoir de d\u00e9cider souverainement aux souverainistes.<\/p>\n<p>L\u2019ouverture que l\u2019on doit promouvoir n\u2019a rien \u00e0 voir avec la concurrence, ou avec le pouvoir des technostructures mondialis\u00e9es. Elle ne repose pas sur la marchandise et le contrat, mais sur la mise en commun et sur le droit. La question migratoire ne peut pas \u00e9chapper \u00e0 cette logique alternative : la migration n\u2019est ni une chance ni une mal\u00e9diction, le migrant n\u2019est pas un probl\u00e8me mais une personne qui doit disposer de la pl\u00e9nitude d\u2019un droit commun et pas de l\u00e9gislations sp\u00e9ciales. Et dans le corps de ces droits devrait figurer, comme un principe inali\u00e9nable, le droit pour chaque \u00eatre humain de se d\u00e9placer et de s\u2019installer l\u00e0 o\u00f9 il estime qu\u2019il pourra le mieux se r\u00e9aliser et, en le faisant, contribuer au bien-vivre de tous. Les \u00c9tats ont pour responsabilit\u00e9 de faire vivre ce droit, pas de le corseter, de le r\u00e9duire ou de l\u2019\u00e9radiquer.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/roger-martelli\"><strong>Roger Martelli<\/strong><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-11803 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/30413992660_805cfbe5a8_o-f28.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/30413992660_805cfbe5a8_o-f28-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"30413992660_805cfbe5a8_o.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce lundi 7 octobre, l\u2019Assembl\u00e9e nationale va d\u00e9battre, sans vote, le th\u00e8me de l&#8217;immigration. Un d\u00e9bat voulu par Emmanuel Macron. Loin de pol\u00e9miques, Roger Martelli dresse un constat factuel de la situation.<\/p>\n","protected":false},"author":328,"featured_media":28025,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[15],"tags":[375],"class_list":["post-11803","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-idees-culture","tag-immigration"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11803","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/328"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=11803"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11803\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/28025"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=11803"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=11803"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=11803"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}