{"id":11721,"date":"2019-07-18T09:07:00","date_gmt":"2019-07-18T07:07:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-populisme-de-gauche-prendre-le-risque-d-un-avenir\/"},"modified":"2023-06-23T23:42:43","modified_gmt":"2023-06-23T21:42:43","slug":"article-populisme-de-gauche-prendre-le-risque-d-un-avenir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=11721","title":{"rendered":"Populisme de gauche : prendre le risque d&#8217;un avenir"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Les r\u00e9cents d\u00e9bats autour du score de la France insoumise aux \u00e9lections europ\u00e9ennes ont relanc\u00e9 le d\u00e9bat sur le populisme de gauche. C\u2019est en ce sens que Gildas Le Dem a souhait\u00e9 relire <em>H\u00e9g\u00e9monie et strat\u00e9gie socialiste<\/em>, un ouvrage majeur d\u2019Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, republi\u00e9 dans une version accessible au grand public, chez Pluriel. <\/p>\n<p>Il faut imm\u00e9diatement s\u2019arr\u00eater sur la date et le contexte de la parution de ce livre. Il est en effet publi\u00e9 en 1985, c\u2019est-\u00e0-dire dans le contexte d\u2019un essoufflement historique de la social-d\u00e9mocratie [[Sur ce point, on peut et il faut se rapporter aux derniers travaux et analyses consacr\u00e9es, par <a href=\"https:\/\/voxeurop.eu\/fr\/2019\/elections-europ-ennes-5123349\">Fabien Escalona<\/a>, au d\u00e9p\u00e9rissement actuel de la social-d\u00e9mocratie europ\u00e9enne (\u00e0 l&#8217;issue du scrutin europ\u00e9en du 26 mai).]]. Le consensus social-d\u00e9mocrate, forme de compromis historique et politique entre les forces du travail et les forces du capital, est alors contest\u00e9, d\u2019une part, par la mont\u00e9e de l\u2019ordre n\u00e9o-lib\u00e9ral, et d\u2019autre part par l\u2019apparition de nouvelles demandes d\u00e9mocratiques (celles des femmes, des minorit\u00e9s sexuelles et de genre, des luttes antiracistes et environnementalistes).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/politique\/article\/populisme-ou-gauche-de-la-presidentielle-a-aujourd-hui\">Populisme ou gauche : de la pr\u00e9sidentielle \u00e0 aujourd\u2019hui<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>C\u2019est dans ce contexte historique que Laclau et Mouffe se proposent de <em>\u00ab radicaliser la d\u00e9mocratie \u00bb<\/em> face aux th\u00e9oriciens du n\u00e9o-lib\u00e9ralisme qui, comme Friedrich Hayek et Milton Friedman, identifient la d\u00e9fense des libert\u00e9s individuelles avec un <em>\u00ab individualisme possessif \u00bb<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire la pr\u00e9servation du droit individuel d\u2019appropriation des moyens de production. En effet, cette r\u00e9duction de l\u2019individu \u00e0 ses possessions (et ses propri\u00e9t\u00e9s sociales dans les rapports de production) repose sur un conception unifi\u00e9e et homog\u00e8ne de l\u2019individu. Elle ne fait pas droit \u00e0 l\u2019inscription des individus dans d\u2019autres espaces d\u2019identification que ceux des m\u00e9canismes du march\u00e9.<\/p>\n<h2>Contrer la pens\u00e9e n\u00e9olib\u00e9rale<\/h2>\n<p>On le sait, le th\u00e8me d\u2019une <em>\u00ab d\u00e9mocratie ingouvernable \u00bb<\/em>, notamment d\u00e9velopp\u00e9 par Samuel Huntington en 1975, conduira en ce sens \u00e0 remettre en question les luttes politiques pour une plus grande \u00e9galit\u00e9 des droits et des individus qui avaient, aux \u00c9tats-Unis et en Europe, scand\u00e9 la contestation d\u00e9mocratique des ann\u00e9es 60 et 70. C\u2019est pourquoi Laclau et Mouffe lient, avec beaucoup de s\u00fbret\u00e9, et ce d\u00e8s 1985, n\u00e9o-lib\u00e9ralisme et n\u00e9o-conservatisme, en mettant \u00e0 jour les fondements de la rupture, tendanciellement autoritaire, de l\u2019id\u00e9ologie n\u00e9o-lib\u00e9rale avec les principes de la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale. <\/p>\n<p>D\u2019autre part, Laclau et Mouffe se montrent parfaitement conscients des cons\u00e9quences de cette reformulation n\u00e9o-lib\u00e9rale du principe des libert\u00e9s individuelles. Cette reformulation implique en effet la restriction des libert\u00e9s individuelles \u00e0 la libert\u00e9 exerc\u00e9e dans le cadre du march\u00e9 ; et ce cadre se doit donc d\u2019\u00eatre \u00e9tendu \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 toute enti\u00e8re, quitte \u00e0 en d\u00e9nier l\u2019existence, les conflits politiques et la pluralit\u00e9 des espaces sociaux qui la traversent et la constituent (c\u2019est en ce sens que Margaret Thatcher pourra dire : <em>\u00ab la soci\u00e9t\u00e9 n\u2019existe pas \u00bb<\/em>).<\/p>\n<h2>F\u00e9d\u00e9rer les demandes h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes du peuple<\/h2>\n<p>Il n\u2019est donc pas \u00e9tonnant que le n\u00e9o-lib\u00e9ralisme se soit \u00e9galement acharn\u00e9 \u00e0 discr\u00e9diter les luttes collectives des travailleurs qui s\u2019\u00e9taient form\u00e9es, dans le contexte d\u2019une social-d\u00e9mocratie triomphante, autour du projet de faire de l\u2019\u00c9tat-providence \u2014 et de son intervention dans la lutte contre les in\u00e9galit\u00e9s \u2014 le garant de la pr\u00e9servation et l\u2019extension des droits sociaux acquis au prix de ces luttes. Contrairement \u00e0 une id\u00e9e largement r\u00e9pandue \u00e0 gauche aujourd\u2019hui, il n\u2019est donc pas exact que les nouvelles luttes d\u00e9mocratiques, et les mouvements sociaux li\u00e9s aux droits des minorit\u00e9s ou la question de l\u2019environnement, soient intrins\u00e8quement li\u00e9s \u00e0 l\u2019apparition puis l\u2019expansion du n\u00e9o-lib\u00e9ralisme.<\/p>\n<p>Si, pour Laclau et Mouffe, toute lutte ou toute demande sociale peut \u00eatre r\u00e9articul\u00e9e ou reformul\u00e9e dans un sens progressiste ou conservateur (on le v\u00e9rifierait ais\u00e9ment aujourd\u2019hui, dans l\u2019apparition d\u2019une forme de f\u00e9minisme blanc et \u00e9litiste ou des formes, pour le dire vite, d\u2019homo-nationalisme raciste et classiste), reste qu\u2019\u00e0 l\u2019or\u00e9e des ann\u00e9es 80, la ligne de d\u00e9marcation ne passe pas entre, d\u2019une part, n\u00e9o-lib\u00e9ralisme et droit des minorit\u00e9s, et \u00c9tat-providence et droit des travailleurs d\u2019autre part.<\/p>\n<p>C\u2019est m\u00eame en ce sens que, en ce d\u00e9but des ann\u00e9es 80, Laclau et Mouffe invitent, pour faire revivre une social-d\u00e9mocratie vacillante, \u00e0 envisager un projet de gauche capable de f\u00e9d\u00e9rer les demandes des classes populaires et celles d\u2019autres mouvements sociaux dans le sens de plus d\u2019\u00e9galit\u00e9 et de justice sociale. On ne peut que s\u2019interroger, en ce sens, sur la mauvaise foi des critiques ambivalentes ou contradictoires adress\u00e9es, depuis, aux travaux, conjoints ou respectifs de Laclau et Mouffe.<\/p>\n<h2>Non, le populisme des classes sociales, ce n\u2019est pas l\u2019abandon des classes sociales<\/h2>\n<p>Tant\u00f4t, en effet, l\u2019on pr\u00e9sente ces travaux comme un abandon de la question des classes sociales (au profit de ce qui deviendrait, dans leurs travaux ult\u00e9rieurs, une conception unifi\u00e9e et homog\u00e8ne du peuple comme nouvel acteur de l\u2019histoire). Mais Laclau comme Mouffe ne nient ni l\u2019existence des classes sociales, ni la persistance ou m\u00eame la pertinence des conflits de classe. Leur insistance sur l\u2019impossibilit\u00e9 de r\u00e9duire la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 une totalit\u00e9 rationnelle et transparente \u00e0 elle-m\u00eame, qui exclurait tout conflit politique et toute forme de pluralisme comme le souhaiteraient les n\u00e9o-lib\u00e9raux, les conduit bien au contraire \u00e0 faire droit aux demandes de la classe ouvri\u00e8re et \u00e0 l\u2019intervention politique de l\u2019\u00c9tat. <\/p>\n<p>Seulement, Laclau et Mouffe interrogent, pour autant, la r\u00e9duction des agents sociaux \u00e0 leur position dans les rapports de production. C\u2019est ce que les futurs th\u00e9oriciens du populisme de gauche d\u00e9signent comme l\u2019illusion de l\u2019<em>\u00ab essentialisme de classe \u00bb<\/em>, qui voudrait que l\u2019on puisse m\u00e9caniquement d\u00e9river, par une sorte de court-circuit th\u00e9orique, les prises de positions politiques des agents sociaux de leurs positions de classe (et ainsi annuler l\u2019inscription des agents sociaux dans d\u2019autres espaces sociaux que ceux des rapports de production).<\/p>\n<p>Et, en effet, cette conception suppose que les agents sociaux ne puissent \u00eatre divis\u00e9s quant \u00e0 eux-m\u00eames, et leurs identifications \u00e0 divers espaces sociaux ou identit\u00e9s collectives (comme par exemple leur genre, leur sexualit\u00e9 ou leur couleur de peau). Bien plus, cette conception pr\u00e9sume que la classe ouvri\u00e8re ne puisse s\u2019exprimer \u00e0 l\u2019encontre de ses int\u00e9r\u00eats de classe, quand il est pourtant av\u00e9r\u00e9 qu\u2019il est possible de conqu\u00e9rir le vote ouvrier, ou une fraction du vote ouvrier, sur d\u2019autres base que ses seuls int\u00e9r\u00eats (c\u2019est ce qui fera toute la force, qu\u2019on le regrette ou non, du populisme autoritaire thatch\u00e9rien puis, en France, du Front National). <\/p>\n<h2>La lutte des classes comme simple horizon<\/h2>\n<p>D\u2019autre part, cette conception essentialiste tend \u00e0 accorder une forme de centralit\u00e9 \u00e0 une lutte sp\u00e9cifique, celle de la classe ouvri\u00e8re. Et \u00e0 faire de la convergence d\u2019autres formes de luttes autour de cette lutte centrale, le fondement rationnel et le moteur historique d\u2019une r\u00e9solution de l\u2019ensemble des antagonismes sociaux. Mais il ne s\u2019agit pas de reconduire le mythe d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 sans classes ni antagonismes, dans laquelle une classe, le prol\u00e9tariat, demeure le sujet privil\u00e9gi\u00e9 de l\u2019histoire et de la politique (parce qu\u2019il porterait, de par son existence m\u00eame, la possibilit\u00e9 historique d\u2019abolir toute distinction sociale, et donc tout conflit de classe ou d\u2019autre nature).<\/p>\n<p>Il faut donc, non certes abandonner l\u2019id\u00e9e de lutte des classes, mais l\u2019id\u00e9e que cette derni\u00e8re pourrait \u00eatre le principe d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui \u00e9limine de soi tout antagonisme possible [[En ce sens, il est symptomatique qu\u2019un auteur comme <a href=\"https:\/\/blogs.mediapart.fr\/etienne-balibar\/blog\/131218\/gilets-jaunes-le-sens-du-face-face\">Etienne Balibar<\/a> ait reconduit, au sujet des gilets jaunes, une interpr\u00e9tation des luttes sociales dans le sens du lexique de la <em>\u00ab convergence \u00bb<\/em>, de la <em>\u00ab fusion \u00bb<\/em>, ou m\u00eame, \u00e9crit-il, de la <em>\u00ab pr\u00e9sence en personne \u00bb<\/em>. C\u2019est, \u00e9videmment reconduire le mythe d\u2019une pr\u00e9sence et d\u2019une transparence sociale pleine et enti\u00e8re \u00e0 soi-m\u00eame. On reproche souvent \u00e0 Laclau et Mouffe de parler en termes d\u2019eux \u00bb et nous. C\u2019est vrai. Mais reconna\u00eetre que tout conflit, toute lutte implique de tracer une ligne de d\u00e9marcation entre un nous et un eux est aussi une mani\u00e8re de rappeler qu\u2019aucun nous ne saurait se constituer comme un nous porteur d\u2019un projet d\u2019\u00e9mancipation totale et universelle sans, en m\u00eame temps, exclure toutes celles et ceux qui ne s\u2019inscrivent pas dans les limites de ce projet m\u00eame.<\/p>\n<p>Il y a donc toujours du nous et du eux, du dedans et du dehors, des pr\u00e9sents et des absents. La diff\u00e9rence entre gauche et droite ne passe donc pas, selon Laclau et Mouffe, entre universalisme et particularisme, mais entre deux mani\u00e8res de penser et de construire le nous. Un nous inclusif et extensif, pluraliste, d\u2019une part, travaillant \u00e0 une extension maximale des droits de tous et de chacun, et \u00e9galement conscient de devoir travailler, ind\u00e9finiment, \u00e0 lever les limites qui constituent tout projet \u00e9mancipateur (plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 les nier et les d\u00e9nier). Et un nous exclusif et restrictif d\u2019autre part, constitu\u00e9 autour d\u2019identit\u00e9s essentialis\u00e9es et articul\u00e9es comme des communaut\u00e9s religieuses ou ethniques. C\u2019est tr\u00e8s exactement la diff\u00e9rence entre un populisme de gauche et un populisme de droite.]]. Pour le dire autrement, Laclau et Mouffe plaident bien pour l\u2019id\u00e9e d\u2019une histoire comme histoire des luttes. Mais ces luttes constituent une t\u00e2che historique et politique infinie, dont la solution n\u2019est ni n\u00e9cessaire ni rationnelle, et constitue seulement un <em>\u00ab horizon \u00bb<\/em>.  <\/p>\n<h2>Non, le populisme de gauche, ce n\u2019est pas l\u2019abandon des luttes f\u00e9ministes, homosexuelles, antiraciste ou environnementale<\/h2>\n<p>Tant\u00f4t, au contraire ou simultan\u00e9ment, l\u2019on pr\u00e9sente les travaux de Laclau et Mouffe comme une rupture avec les acquis de la pens\u00e9e critique et des mouvements sociaux des ann\u00e9es 60 et 70. Il saute pourtant aux yeux, pour qui a lu ou bien voulu lire <em>H\u00e9g\u00e9monie et strat\u00e9gie socialiste<\/em>, que la question f\u00e9ministe, homosexuelle, antiraciste ou environnementale est bien pr\u00e9sente dans le travail de Laclau et Mouffe, et qu\u2019elle est m\u00eame au c\u0153ur de leur r\u00e9flexion sur les limites de la social-d\u00e9mocratie et les p\u00e9rils du n\u00e9o-lib\u00e9ralisme naissant [[C\u2019est ce qui aurait du para\u00eetre \u00e9vident, par exemple, aux yeux d\u2019\u00c9ric Fassin, quand il \u00e9crivait <em>Populisme : le grand ressentiment<\/em>. D\u2019autant qu\u2019<em>H\u00e9g\u00e9monie et strat\u00e9gie socialiste<\/em> est publi\u00e9 en 1985 (et qui d\u2019autre peut, sinon Laclau et Mouffe se pr\u00e9valoir, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, d\u2019avoir autant pris en charge l\u2019articulation de ces questions dans l\u2019espace de la gauche dite radicale ?). <a href=\"https:\/\/www.mediapart.fr\/journal\/france\/160417\/eric-fassin-la-strategie-du-populisme-sera-inefficace?onglet=full\">\u00c9ric Fassin affirme par ailleurs<\/a>, que ces questions ont, depuis, \u00e9t\u00e9 n\u00e9glig\u00e9es par Chantal Mouffe. Outre le fait qu\u2019il passe d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment sous silence les interventions et travaux de Chantal Mouffe dans le cadre des revues et d\u00e9bats f\u00e9ministes anglo-saxons, c\u2019est inexact, m\u00eame d\u2019un point de vue franco-fran\u00e7ais : Chantal Mouffe a en effet publi\u00e9 en ce sens <a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/idees\/article\/2017\/04\/15\/chantal-mouffe-melenchon-un-reformiste-radical-contre-l-oligarchisation_5111864_3232.html\">une tribune dans Le Monde en 2017<\/a>, puis s\u2019est depuis, par exemple, associ\u00e9e <a href=\"https:\/\/www.hors-serie.net\/Aux-Sources\/2018-12-22\/Le-populisme-a-l-heure-des-gilets-jaunes-id340\">aux combats du Comit\u00e9 Adama<\/a>.<\/p>\n<p>D\u2019autre part, \u00c9ric Fassin d\u00e9nonce un populisme fond\u00e9 sur la prise en compte du <em>ressentiment<\/em> des classes populaires. Outre le fait que cette d\u00e9nonciation s\u2019articule fort bien avec la m\u00eame d\u00e9nonciation, par un Rapha\u00ebl Enthoven ou m\u00eame Emmanuel Macron, du <em>ressentiment<\/em>, des <em>passions tristes<\/em> et de la <em>haine<\/em>, il faut s\u2019interroger sur la provenance et l\u2019usage de ce lexique.Il n\u2019est pas bien difficile, en effet, d\u2019y reconna\u00eetre les traces lointaines et d\u00e9form\u00e9es, de la relecture critique de Friedrich Nietzsche effectu\u00e9e par Gilles Deleuze. C\u2019est Nietzsche, selon Deleuze, qui faisait du ressentiment et des passions r\u00e9actives le moteur de l\u2019histoire ; et de l\u2019histoire, l\u2019histoire du triomphe des faibles sur les forts. Seulement, d\u2019une part, Deleuze ne dissimulait pas le caract\u00e8re aristocratique de cette d\u00e9nonciation du <em>ressentiment<\/em>. D\u2019autre part, Deleuze reliait soigneusement cette relecture de Nietzsche \u00e0 celle de Spinoza, chez qui l\u2019on trouvait d\u00e9j\u00e0 une d\u00e9nonciation pratique des affects comme les <em>passions tristes<\/em> et l\u2019<em>envie<\/em>, mais articul\u00e9e \u00e0 l\u2019affirmation d\u2019une communaut\u00e9 d\u2019\u00eatre qui se dit, en un sens \u00e9gal et univoque, de toutes les formes d\u2019existence. <\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 vient alors qu\u2019apparaissent des distinctions sociales, et des passions comme l\u2019envie et le ressentiment ? Il faut revenir \u00e0 l\u2019inspiration machiav\u00e9lienne qui guide ici Spinoza: l\u2019envie ou le ressentiment ne naissent pas de rien, ils naissent de la cupidit\u00e9 et de la d\u00e9testation des <em>grands<\/em> pour la libert\u00e9 du <em>peuple<\/em> (qui ne demande le plus souvent, quant \u00e0 lui, qu\u2019\u00e0 n\u2019\u00eatre pas trop gouvern\u00e9 ou domin\u00e9). C\u2019est en ce sens que Spinoza appelait, non pas \u00e0 bl\u00e2mer, \u00e0 condamner moralement les passions populaires les plus r\u00e9actives, mais \u00e0 en rendre raison sans se rendre \u00e0 leurs raisons; et \u00e0 travailler \u00e0 les transformer, les reformuler dans le sens et au moyen de passions actives et affirmatives. Et de fait, Chantal Mouffe ne dit pas autre chose, s\u2019appuyant sur Spinoza, lorsqu\u2019elle sugg\u00e8re de combattre des affects par d\u2019autres affects. <\/p>\n<p>Mais c\u2019est justement toute autre chose que de dire que ces affects r\u00e9actifs et, par exemple, les fractions des classes populaires qui sont travaill\u00e9es par ces affects, ne <em>m\u00e9ritent<\/em> jamais, comme l\u2019\u00e9crit \u00c9ric Fassin, que notre haine et notre <em><a href=\" https:\/\/chronik.fr\/eric-fassin-gauche-doit-sadresser-priorite-aux-abstentionnistes.html<\/em>. Il en va ici de la question de la haine [comme de celle du pr\u00e9tendu schmittisme de Chantal Mouffe->https:\/\/wp.muchomaas.com\/web\/article\/chantal-mouffe-vers-une-democratie&#8221;>\u00ab d\u00e9testation \u00bb<\/em><\/a>. Faute d\u2019avoir s\u00e9rieusement et patiemment fait de ces questions un th\u00e8me critique, et donc de se donner les moyens d\u2019exercer une vigilance critique, ses adversaires sont amen\u00e9s \u00e0 reconduire des structures, des jeux de pens\u00e9e et de langage (nous\/eux, amis\/ennemis, etc.) qu\u2019ils pr\u00e9tendent par ailleurs d\u00e9noncer. On peut, \u00e9galement, r\u00e9inscrire cette haine des populismes <a href=\"https:\/\/www.mediapart.fr\/journal\/culture-idees\/010619\/le-peuple-comme-menace-une-nouvelle-mode-editoriale?onglet=full\">dans le cadre, plus g\u00e9n\u00e9ral, d\u2019une phobie intellectuelle du peuple et des classes populaires<\/a>.]]. L\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019\u00e9tablir de mani\u00e8re d\u00e9finitive la signification de toute lutte, le fait qu\u2019il y ait toujours plus d\u2019une lutte dans la lutte, et une lutte pour imposer le sens de la lutte, n\u2019exclut pas, mais rend au contraire possible qu\u2019une lutte s\u2019articule \u00e0 d\u2019autres luttes dans un syst\u00e8me d\u2019\u00e9quivalences.<\/p>\n<p>Et c\u2019est bien en ce sens que Laclau et Mouffe ont travaill\u00e9, non pas simplement \u00e0 juxtaposer, ou m\u00eame agr\u00e9ger les demandes d\u00e9mocratiques aux demandes des classes populaires. Mais \u00e0 articuler ces demandes \u00e0 la signification instable dans des <em>\u00ab cha\u00eenes d\u2019\u00e9quivalence \u00bb<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire de fa\u00e7on qu\u2019il n\u2019y ait pas de question \u00e9conomique et sociale qui n\u2019ait, par exemple, son prolongement dans la question de l\u2019\u00e9mancipation des femmes, des individus racis\u00e9s, etc. De fa\u00e7on aussi \u00e0 ce qu\u2019il n\u2019y ait pas de question, par exemple environnementale, qui n\u2019ait de prolongement ou d\u2019\u00e9quivalence sociale et \u00e9conomique. On ne peut en effet mettre une question au centre d\u2019un agenda politique sans en rel\u00e9guer une autre aux marges de l\u2019action politique, ce qui signifie, en fait, se refuser \u00e0 traiter cette question dans ses prolongements et son ensemble. <\/p>\n<h2>Articuler les luttes<\/h2>\n<p>Il faut donc, au contraire, d\u00e9marginaliser les questions de race, de genre, de sexualit\u00e9, d\u2019environnement pour, \u00e9galement, reformuler de mani\u00e8re effective la question \u00e9conomique et sociale. La question de l\u2019articulation entre la question \u00e9cologique et la question sociale (dans un projet comme un New Deal Vert, pour ne donner que cet exemple) pourrait donc repr\u00e9senter un levier de premi\u00e8re importance pour convaincre qu\u2019une transition \u00e9cologique, et la justice climatique, n\u2019est possible que dans les conditions effectives d\u2019une rupture avec les principes aust\u00e9ritaires et productivistes de l\u2019\u00e9conomie n\u00e9o-lib\u00e9rale, et donc son articulation \u00e0 la question de la justice sociale. <\/p>\n<p>Pourquoi, pour autant, parler de populisme de gauche ? En 1985, Laclau et Mouffe pouvaient encore faire \u00e9tat d\u2019une tension entre un p\u00f4le de demandes populaires d\u2019une part, et un p\u00f4le de demandes d\u00e9mocratiques et subversives d\u2019autre part \u2014 une tension irr\u00e9ductible et m\u00eame constitutive d\u2019un projet de radicalisation de la social-d\u00e9mocratie, encore envisageable au d\u00e9but des ann\u00e9es 80. Mais, depuis la fin des ann\u00e9es et le d\u00e9but des ann\u00e9es 90, les sociaux-d\u00e9mocrates se convertissent aux principes de l\u2019\u00e9conomie n\u00e9o-lib\u00e9rale, la fronti\u00e8re entre la gauche et la droite s\u2019est brouill\u00e9e voire s\u2019est effac\u00e9e au profit d\u2019un consensus au centre et les classes populaires ont \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9es\u2026<\/p>\n<h2>Le populisme de gauche pour revitaliser la gauche<\/h2>\n<p>Les partis sociaux-d\u00e9mocrates ont \u00e9t\u00e9 incapables de faire face, en 2008 \u00e0 la crise du capitalisme financiaris\u00e9 autrement que par le sauvetage des banques et des politiques d\u2019aust\u00e9rit\u00e9. Ainsi, force est de constater que le mot de gauche a perdu une bonne part de sa signification \u2013 et d\u2019abord de sa signification mobilisatrice et affective aupr\u00e8s des classes populaires, mais \u00e9galement des activistes f\u00e9ministes, anti-racistes, homosexuels, environnementalistes, qui n\u2019ont pour leur part remport\u00e9 que des victoires symboliques, quand ils n\u2019ont pas vu dangereusement se r\u00e9duire l\u2019espace des libert\u00e9s individuelles.<\/p>\n<p>Parler de populisme de gauche signifie donc prendre acte de la crise historique de la social-d\u00e9mocratie qui <em>\u00ab ne permet plus de r\u00e9tablir la fronti\u00e8re entre la gauche et la droite \u00bb<\/em> [[<a href=\" https:\/\/wp.muchomaas.com\/web\/article\/chantal-mouffe-parler-de-populisme-de-gauche-signifie-prendre-acte-de-la-crise\">Ici-m\u00eame<\/a>, l&#8217;entretien que Chantal Mouffe avait accord\u00e9 \u00e0 Regards \u00e0 l&#8217;\u00e9t\u00e9 2017. On peut \u00e9galement se reporter \u00e0 l&#8217;ouvrage intitul\u00e9 <em>Pour un populisme de gauche<\/em>, publi\u00e9 chez Albin Michel, qui reprend et explicite toutes ces questions sous forme de manifeste.]]. Il s\u2019agit rien moins que de mettre entre parenth\u00e8ses et neutraliser la signification du mot <em>gauche<\/em>, tel qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 durablement articul\u00e9 et associ\u00e9 \u00e0 la social-d\u00e9mocratie. Cette op\u00e9ration de suspension ou de neutralisation ne vise donc pas \u00e0 d\u00e9truire le sens m\u00eame du mot gauche, et \u00e0 abolir la fronti\u00e8re politique entre la gauche et la droite.<\/p>\n<p>Au contraire, il s\u2019agit de d\u00e9faire le sens du mot gauche de ses s\u00e9dimentations historiques non, certes, pour en r\u00e9activer une puret\u00e9 introuvable, mais pour l\u2019ouvrir, si c\u2019est encore possible, \u00e0 la chance et au risque d\u2019un avenir. C\u2019est dire que le clivage peuple\/oligarchie, chez Laclau et Mouffe, loin d\u2019effacer la fronti\u00e8re gauche\/droite, est donc bien une mani\u00e8re de la faire revivre. Et, avec elle, de revitaliser le conflit et une politique d\u00e9mocratique, \u00e9tendue \u00e0 des questions politiques transversales comme la justice climatique, et capables, ainsi, de f\u00e9d\u00e9rer les demandes h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes de ce que Mouffe et Laclau appellent un peuple [[En ce sens, Chantal Mouffe ne r\u00e9duit pas la constitution politique du peuple aux classes populaires, et au seul antagonisme capital\/travail (on peut le regretter, mais du moins est-ce autre chose que l&#8217;\u00e9conomisme sans \u00e9conomie, et le marxisme sans Marx de Jean-Claude Mich\u00e9a). Bien plus, si le signifiant <em>peuple<\/em> articule quelque chose, ce sont des demandes d&#8217;\u00e9mancipation h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, irr\u00e9ductibles \u00e0 des positions et des prises de position de classe, de genre, ou m\u00eame sexuelles, etc. Et il ne suffit pas m\u00eame de dire, selon Mouffe, que ces demandes collectives sont h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes entre elles. Un individu, on l&#8217;a vu, peut lui-m\u00eame \u00eatre divis\u00e9, et travers\u00e9 par diff\u00e9rentes demandes: c&#8217;est, selon Mouffe, une le\u00e7on ind\u00e9passable de la psychanalyse freudienne (ce qui nous \u00e9loigne d\u00e9j\u00e0 de la valeur d\u2019\u00ab authenticit\u00e9 \u00bb, et de la subjectivit\u00e9 authentiquement populaire dont se r\u00e9clame Mich\u00e9a).<\/p>\n<p>On pourrait ajouter, contre la sociologie sans sociologie de Mich\u00e9a, qu&#8217;il y a des femmes, des homosexuels, des migrants dans les rangs des classes populaires; et qu&#8217;il est \u00e9galement des femmes, des homosexuels, des individus racis\u00e9s issus et revendiquant d&#8217;\u00eatre issus des classes populaires. Aussi faut-il, pour Mouffe, articuler demandes populaires et d\u00e9mocratiques dans un horizon d&#8217;\u00e9galit\u00e9 et de justice sociale, o\u00f9 les droits des travailleurs n&#8217;ont pas plus, mais pas moins de dignit\u00e9 que ceux des femmes, des homosexuels, des environnementalistes, des individus racis\u00e9s. Bien plus, ce travail d&#8217;articulation passe par des processus d&#8217;identification sur la base de la dignit\u00e9, de l&#8217;\u00e9galit\u00e9 et de la justice sociale, qui visent \u00e0 produire et cr\u00e9\u00e9r de nouvelles subjectivit\u00e9s politiques; ce qui l\u00e0, encore, nous \u00e9loigne du retour (r\u00e9actionnaire) \u00e0 des formes de subjectivit\u00e9 authentiques, communautaires, et li\u00e9es par des solidarit\u00e9s traditionnelles.<\/p>\n<p>On a donc tout \u00e0 fait tort de rapprocher le travail de Mich\u00e9a de celui de Mouffe. On peut sans doute contester la pertinence politique du populisme de Laclau et Mouffe. Mais il faut d&#8217;abord en respecter le sens litt\u00e9ral, celui que lui donnent Laclau et Mouffe, sans quoi on ne peut comprendre ce qui distingue (ou m\u00eame distinguerait mal) la pens\u00e9e de Mouffe d&#8217;autres pens\u00e9es dont on voudrait, \u00e0 toute force et de mani\u00e8re int\u00e9ress\u00e9e, la rapprocher. On peut \u00e9galement s\u2019inqui\u00e9ter de ce qu\u2019une telle entreprise a de risqu\u00e9. Mais c\u2019est aussi la force du geste de Chantal Mouffe, se refusant \u00e0 tout fondement pleinement rationnel, de se penser et de se donner comme un risque, une prise de parti et un pari.]].<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/gildas-le-dem\"><strong>Gildas Le Dem<\/strong><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-11721 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/6189131120_6e6b175006_o-4ad.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/6189131120_6e6b175006_o-4ad-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"6189131120_6e6b175006_o.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les r\u00e9cents d\u00e9bats autour du score de la France insoumise aux \u00e9lections europ\u00e9ennes ont relanc\u00e9 le d\u00e9bat sur le populisme de gauche. C\u2019est en ce sens que Gildas Le Dem a souhait\u00e9 relire <em>H\u00e9g\u00e9monie et strat\u00e9gie socialiste<\/em>, un ouvrage majeur d\u2019Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, republi\u00e9 dans une version accessible au grand public, chez Pluriel. <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":27841,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[15],"tags":[295,512],"class_list":["post-11721","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-idees-culture","tag-nupes","tag-populisme"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11721","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=11721"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11721\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/27841"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=11721"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=11721"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=11721"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}