{"id":11711,"date":"2019-08-01T09:56:00","date_gmt":"2019-08-01T07:56:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-le-reve-de-revolution-ne-suffit-pas-il-faut-penser-les-transitions\/"},"modified":"2023-06-23T23:42:41","modified_gmt":"2023-06-23T21:42:41","slug":"article-le-reve-de-revolution-ne-suffit-pas-il-faut-penser-les-transitions","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=11711","title":{"rendered":"Le r\u00eave de r\u00e9volution ne suffit pas,  il faut penser les transitions"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Comment peut-on encore vouloir la r\u00e9volution\u00a0? L\u2019indignation ne suffit pas \u00e0 occulter un si\u00e8cle de r\u00e9volutions, de passions politiques et d\u2019illusions perdues. La philosophe Isabelle Garo propose de polariser la r\u00e9flexion sur le noeud du probl\u00e8me : les transitions et les m\u00e9diations pour passer d\u2019un ordre social \u00e0 un autre. <\/p>\n<p>Le XXIe si\u00e8cle s\u2019ouvre sur le paradoxe d\u2019une s\u00e9rie de r\u00e9volutions qui n\u2019ont pas tenu leurs promesses, en m\u00eame temps que sur le retour de l\u2019id\u00e9e communiste, notamment sur le terrain philosophique. Il est frappant que les penseurs contemporains opposent tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ralement communisme et socialisme. Le durcissement de cette opposition pr\u00e9sente, \u00e0 mes yeux, l\u2019inconv\u00e9nient majeur de contourner le c\u0153ur du probl\u00e8me sur lesquels se sont fracass\u00e9es les r\u00e9volutions du XXe si\u00e8cle, celui des transitions et des m\u00e9diations. Il ne s\u2019agit pas de revenir \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00e9tapes fig\u00e9es, surtout pas. Mais une r\u00e9volution est un processus long et complexe, et pas le surgissement soudain d\u2019un nouveau monde.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/idees\/article\/la-gauche-peut-elle-encore-convertir-la-tristesse-en-colere\">La gauche peut-elle encore convertir la tristesse en col\u00e8re ?<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, reconstruire l\u2019alternative est une urgence, en vue de mettre \u00e0 bas l\u2019ordre social \u00e0 bout de souffle, d\u00e9vastateur pour l\u2019humanit\u00e9 et la plan\u00e8te, qui est celui du capitalisme contemporain n\u00e9olib\u00e9ral, devenu le nom de sa crise sans fin. Cela passe entre autres par la repolitisation de la r\u00e9flexion th\u00e9orique, qui s\u2019esquisse dans ce retour de la question communiste mais qui y reste en suspens. <\/p>\n<h2>Retour de la question communiste<\/h2>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 de la gauche radicale, nous avons besoin de revenir sur le pass\u00e9, de r\u00e9nover les pratiques, mais aussi de renouer le lien entre la th\u00e9orie et les mobilisations sociales et politiques, de reb\u00e2tir une pens\u00e9e strat\u00e9gique qui soit collectivement \u00e9labor\u00e9e et sans cesse ajust\u00e9e, critiqu\u00e9e. C\u2019est cette r\u00e9flexion strat\u00e9gique d\u00e9mocratique qui a fait d\u00e9faut par le pass\u00e9, ou plut\u00f4t qui, lorsqu\u2019elle existait, a fini par s\u2019enliser.<\/p>\n<p>D\u2019un c\u00f4t\u00e9, ce retour pr\u00e9sent, m\u00eame tr\u00e8s relatif, de la question communiste est \u00e0 saluer, car il est le signe du besoin d\u2019alternative globale. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, il me semble que si l&#8217;on oublie cette dimension strat\u00e9gique, le communisme risque de se transformer en une question philosophique, et c\u2019est ce qui est en train de se produire. L\u2019id\u00e9e de d\u00e9part est donc simple\u00a0: afin de discuter certaines de ces approches contemporaines de \u00ab l\u2019id\u00e9e communiste \u00bb, je crois qu\u2019il est important de revenir sur l\u2019histoire complexe des notions de socialisme et de communisme et sur ce que fut leur distinction premi\u00e8re, pour aborder, sous sa lumi\u00e8re et ses ombres m\u00eal\u00e9es, nos interrogations pr\u00e9sentes.<\/p>\n<p>Car la crise finale des \u00c9tats ou partis s\u2019en r\u00e9clamant tend aujourd&#8217;hui \u00e0 r\u00e9duire les termes de \u00ab socialisme \u00bb et de \u00ab communisme \u00bb \u00e0 la seule fonction de d\u00e9signer leurs \u00e9checs respectifs, gommant ce que fut la richesse de leur dialectique. Quelques remarques peuvent illustrer le probl\u00e8me. \u00c0 partir de 1830, au moment de la constitution de ce vocabulaire en France et en Europe (m\u00eame si le terme de communisme est bien plus ancien), les deux termes qualifient des courants en formation et s\u2019inscrivent en m\u00eame temps dans le large \u00e9ventail des alternatives sociales et politiques. Puis alternatives et organisations vont tendre \u00e0 se dissocier.<\/p>\n<p>Dans un premier temps donc, \u00e0 travers ce vocabulaire, le mouvement ouvrier naissant va \u00e9laborer et porter des revendications sociales et politiques radicales, qui toutes visent une transformation plus ou moins profonde de la propri\u00e9t\u00e9, combin\u00e9es \u00e0 des revendications d\u00e9mocratiques et parfois \u00e0 des luttes d\u2019ind\u00e9pendance nationale. Pour leur part, les courants socialistes vont se poser la question de leur alliance avec le courant r\u00e9publicain, aborder la question de l\u2019\u00c9tat, mais sans jamais d\u00e9laisser celle de la propri\u00e9t\u00e9 et des in\u00e9galit\u00e9s, du droit du travail et des formes de transition. <\/p>\n<h2>L&#8217;organisation et la strat\u00e9gie<\/h2>\n<p>La mouvance communiste se diff\u00e9rencie de la tradition socialiste par sa radicalit\u00e9 sup\u00e9rieure. Le projet communiste a pour cause l&#8217;exploitation de classe et l&#8217;injustice sociale, et pour condition la conqu\u00eate de l\u2019\u00c9tat, en vue d\u2019\u00e9tablir la communaut\u00e9 des biens. D\u2019abord li\u00e9 au babouvisme, ce courant puise ses rep\u00e8res dans la R\u00e9volution fran\u00e7aise et envisage l\u2019action politique sur le mod\u00e8le de la conspiration et du coup de force, organis\u00e9s par des soci\u00e9t\u00e9s secr\u00e8tes.<\/p>\n<p>Avant qu\u2019ils ne se rapprochent des organisations ouvri\u00e8res existantes et participent \u00e0 leur transformation, Marx et Engels se confrontent aux termes de socialisme et de communisme, tels qu\u2019ils existent \u00e0 leur \u00e9poque \u2013 confrontation d\u2019abord distante voire m\u00e9fiante, puis impliqu\u00e9e et militante. Ils contribueront \u00e0 d\u00e9finir et \u00e0 red\u00e9finir ces termes, qui resteront complexes et plastiques, parfois divergents, parfois interchangeables.<\/p>\n<p>Quelques jalons. Marx commence par \u00eatre tr\u00e8s critique \u00e0 l\u2019\u00e9gard du communisme existant, qu\u2019il qualifie en 1842 d&#8217;<em>\u00ab\u00a0abstraction dogmatique\u00a0\u00bb<\/em>, tout en se r\u00e9clamant d\u2019une transformation politique radicale. Le socialisme lui semble pr\u00e9senter le d\u00e9faut inverse, le rejet des id\u00e9es. Il avouera par la suite qu\u2019il connaissait mal, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, les diff\u00e9rents courants fran\u00e7ais. Il ne cessera de retravailler la question. Deux exemples. En 1843, il inaugure la th\u00e9matique de la \u00ab\u00a0vraie d\u00e9mocratie\u00a0\u00bb\u00a0: la critique de la politique n\u2019est en rien sa suppression, mais sa red\u00e9finition, qui int\u00e8gre au communisme l\u2019\u00e9pineuse question de la suppression ou du d\u00e9p\u00e9rissement de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p>En 1847, juste avant le d\u00e9clenchement de la r\u00e9volution, il r\u00e9dige le <em>Manifeste du parti communiste<\/em>. Or, contre toutes les id\u00e9es re\u00e7ues et en d\u00e9pit de son titre (le mot parti n\u2019a pas alors le m\u00eame sens qu\u2019aujourd\u2019hui), ce texte s\u2019attache \u00e0 d\u00e9finir non une organisation s\u00e9par\u00e9e, mais une strat\u00e9gie sp\u00e9cifique\u00a0: les communistes sont <em>\u00ab\u00a0la fraction la plus r\u00e9solue des partis ouvriers de tous les pays\u00a0\u00bb<\/em>. \u00c0 bien des \u00e9gards, la distinction communisme\/communiste sous sa plume est plus int\u00e9ressante \u00e0 explorer que la distinction communisme\/socialisme.<\/p>\n<p>Et c\u2019est aussi la question des id\u00e9es que souligne Marx, question cardinale car, \u00e0 ses yeux, la construction du communisme n\u2019a pas pour pr\u00e9alable la survenue d\u2019une Id\u00e9e communiste qui lui frayerait la voie, faisant de la transformation de la conscience un pr\u00e9alable. En revanche, l\u2019id\u00e9e communiste \u2013 si l&#8217;on veut l\u2019appeler ainsi \u2013 et la connaissance critique du capitalisme qui en est ins\u00e9parable sont bien partie prenante du projet r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<h2>Un chantier collectif<\/h2>\n<p>Revenir \u00e0 nos d\u00e9bats contemporains apr\u00e8s avoir quelque peu r\u00e9explor\u00e9 cette histoire complexe ne vise pas \u00e0 pr\u00e9coniser un retour aux origines, mais \u00e0 \u00e9clairer certains points. Et en proc\u00e9dant ainsi, en sens historique inverse donc, deux choses m\u2019ont frapp\u00e9e. La premi\u00e8re est que toutes les questions abord\u00e9es par les th\u00e9oriciens du socialisme et du communisme sont rest\u00e9es ou redevenues des questions actuelles\u00a0: la propri\u00e9t\u00e9, le travail, l\u2019\u00c9tat, le parti, la violence, la th\u00e9orie, la nation, etc., sont des probl\u00e8mes contemporains \u2013 anciens, mais surtout fortement r\u00e9surgents ces derniers temps.<\/p>\n<p>La seconde est que ces questions ne sont aujourd\u2019hui plus articul\u00e9es les unes aux autres mais disjointes, d\u00e9membr\u00e9es entre des auteurs et des courants qui ne dialoguent gu\u00e8re entre eux. C\u2019est cette dispersion de la question communiste qui explique, \u00e0 mon sens, son d\u00e9placement sur le terrain de la philosophie (en sens contraire du mot d\u2019ordre de \u00ab sortie hors de la philosophie \u00bb qui fut celui du jeune Marx) et non l\u2019inverse. Et ce d\u00e9placement n\u2019est pas sans enjeux politiques\u00a0!<\/p>\n<p>Pour le montrer, j\u2019ai s\u00e9lectionn\u00e9 trois auteurs qui ont en commun de reprendre les termes de socialisme et\/ou de communisme, et qui s\u2019arr\u00eatent sur des \u00e9l\u00e9ments distincts de cet h\u00e9ritage. Pour le dire sch\u00e9matiquement : Alain Badiou aborde en particulier la question de l\u2019\u00c9tat ; Ernesto Laclau se concentre sur les questions de strat\u00e9gie ; Toni Negri et les th\u00e9oriciens du commun s\u2019int\u00e9ressent aux questions de la propri\u00e9t\u00e9. Leurs apports sont extr\u00eamement int\u00e9ressants et ils sont \u00e0 discuter en profondeur si l\u2019on veut recr\u00e9er un espace de confrontation indispensable \u00e0 la construction d\u2019une alternative.<\/p>\n<p>\u00c0 ces trois grands axes th\u00e9matiques, il faut encore ajouter les questions cruciales du genre, de l\u2019antiracisme politique, de l\u2019\u00e9cologie. Le chantier est \u00e9norme et il est n\u00e9cessairement collectif. Mon but est seulement d\u2019identifier les divers pans de la question communiste pour aider \u00e0 les r\u00e9articuler, si possible. Relier recherche th\u00e9orique et mobilisations de masse ne se d\u00e9cr\u00e8te pas, \u00e9videmment, mais peut n\u00e9anmoins se pr\u00e9parer\u2026 y compris sur le terrain th\u00e9orique ! Faute de quoi, l\u2019alternative restera en miettes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>Isabelle Garo<\/strong><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-11711 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/revolution1-b03.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/revolution1-b03-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"revolution1.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comment peut-on encore vouloir la r\u00e9volution\u00a0? L\u2019indignation ne suffit pas \u00e0 occulter un si\u00e8cle de r\u00e9volutions, de passions politiques et d\u2019illusions perdues. 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