{"id":11709,"date":"2019-08-28T08:52:00","date_gmt":"2019-08-28T06:52:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-le-genre-terrain-d-etude-et-de-combat\/"},"modified":"2023-06-23T23:42:41","modified_gmt":"2023-06-23T21:42:41","slug":"article-le-genre-terrain-d-etude-et-de-combat","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=11709","title":{"rendered":"Le genre, terrain d\u2019\u00e9tude et  de combat"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Objet de pol\u00e9miques, les \u00e9tudes de genre sont avant tout un objet de recherche, dont une particularit\u00e9 est d\u2019entretenir des \u00e9changes constants avec le monde militant. Juliette Rennes et Alice Coffin confrontent leurs exp\u00e9riences et discutent des passerelles entre chercheurs et activistes.<\/p>\n<p><em> <strong>Alice Coffin<\/strong> est journaliste, copr\u00e9sidente de l&#8217;Association des journalistes LGBT et membre de La Barbe, groupe d&#8217;action fond\u00e9 en 2008 pour  <\/em> \u00ab rendre visible et ridicule l&#8217;absence de femmes dans tous les lieux de pouvoir \u00bb<em>, qui recourt \u00e0 des actions symboliques et \u00e0 la d\u00e9rision, comme l&#8217;irruption des militantes avec des barbes postiches.<br \/>\n<strong>Juliette Rennes<\/strong> est sociologue, enseignante-chercheuse \u00e0 l&#8217;Ecole des hautes \u00e9tudes en sciences sociales, o\u00f9 elle est coresponsable du master Genre, politique et sexualit\u00e9. Elle a dirig\u00e9 la r\u00e9daction de <\/em> L&#8217;Encyclop\u00e9die critique du genre<em>, parue en 2017.<\/em><\/p>\n<p><em>Cet article est extrait de notre trimestriel de l&#8217;\u00e9t\u00e9 2017.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Regards. Est-il juste de dire que dans les \u00e9tudes de genre, il y a une imbrication assez constante de leur dimension scientifique et de leur dimension politique ou militante ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Juliette Rennes.<\/strong> Toutes les sciences sociales rec\u00e8lent des enjeux politiques, mais une des sp\u00e9cificit\u00e9s des \u00e9tudes de genre est d\u2019avoir assum\u00e9 de tels enjeux au moment o\u00f9 elles se constituaient comme champ de recherche. D\u00e8s les ann\u00e9es 1970, les chercheuses f\u00e9ministes ont fait ressortir que les sciences sociales \u00ab norm\u00e2les \u00bb, selon un terme invent\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque, pouvaient produire tout une s\u00e9rie de connaissances sur la famille, la parent\u00e9, le travail, la conjugalit\u00e9 tout en invisibilisant les rapports de domination entre les sexes \u2013 ce qui contribuait \u00e0 les naturaliser et \u00e0 les l\u00e9gitimer. Les \u00e9tudes de genre ont aid\u00e9 \u00e0 diffuser l\u2019id\u00e9e qu\u2019on n\u2019\u00e9chappe pas au caract\u00e8re historiquement et politiquement situ\u00e9 des savoirs que l\u2019on produit.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/des-verites-desagreables-par-philippe-marliere\/article\/la-liberte-des-femmes-jalons-pour-une-politique-de-non-domination-masculine\">La Libert\u00e9 des femmes. Jalons pour une politique de non-domination masculine<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Comment avez-vous g\u00e9r\u00e9 cette double dimension en \u00e9laborant l\u2019Encyclop\u00e9die critique du genre ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Juliette Rennes.<\/strong> Le choix de faire une encyclop\u00e9die \u00ab critique \u00bb impliquait pour nous d\u2019assumer l\u2019id\u00e9e que les savoirs en sciences sociales peuvent contribuer au changement social. \u00c0 condition, bien s\u00fbr, que d\u2019autres acteurs en dehors du monde acad\u00e9mique puissent s\u2019emparer de ces savoirs : activistes, artistes, associatifs, responsables de politiques publiques, etc. Les liens de la recherche avec le changement social se traduisent rarement par des consignes normatives sur ce qu\u2019il faudrait faire pour changer les choses, mais plut\u00f4t par le souci de montrer que ce que l\u2019on pense aller de soi n\u2019est pas fond\u00e9 sur une loi naturelle et pourrait \u00eatre autrement. Par exemple, dans le cadre du d\u00e9bat sur la parentalit\u00e9 gay et lesbienne, choisir de montrer que le mod\u00e8le de la famille h\u00e9t\u00e9rosexuelle \u2013 dans lequel les enfants sont \u00e9lev\u00e9s par leurs parents biologiques \u2013 n\u2019a pas toujours exist\u00e9, n\u2019existe pas partout, le montrer au travers d\u2019enqu\u00eates anthropologiques et historiques, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 donner des outils \u00e0 des activistes qui sont confront\u00e9s aux positions de la Manif pour tous.<\/p>\n<p><strong>Alice Coffin.<\/strong> L\u2019apport de la recherche au militantisme est imm\u00e9diat et les liens sont \u00e9vidents entre les deux. L\u2019Irlande a r\u00e9cemment adopt\u00e9 le mariage pour tous, ce qui n\u2019\u00e9tait pas acquis dans un pays o\u00f9 l\u2019avortement est encore interdit. La campagne <em>Yes Equality<\/em> a pu s\u2019appuyer sur une dizaine d\u2019ann\u00e9es de recherches parce qu\u2019il avait auparavant mobilis\u00e9 le r\u00e9seau universitaire national sur ces sujets. L\u2019objectif \u00e9tait d\u2019\u00eatre pr\u00eat, le jour venu, et de disposer d\u2019outils conceptuels et d\u2019argumentaires qui pourraient \u00eatre diffus\u00e9s, notamment aupr\u00e8s des m\u00e9dias et du grand public. En France, on a vu que la Manif pour tous avait produit un \u00e9norme travail en amont, qui a permis \u00e0 ses repr\u00e9sentants de disposer de mots et d\u2019arguments \u00e0 m\u00eame de toucher leur public, et au-del\u00e0.<\/p>\n<p><quote>\u00ab Poser des questions li\u00e9es aux in\u00e9galit\u00e9s, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 un d\u00e9but de prise de position. Le choix des objets de recherche traduit ce que l\u2019on entend d\u00e9voiler du monde social. \u00bb<\/p>\n<p>Juliette Rennes<\/quote><\/p>\n<p><strong>\u00ab S\u2019armer \u00bb intellectuellement est donc un enjeu majeur pour les militants ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Alice Coffin.<\/strong> Je participe \u00e0 un groupe europ\u00e9en f\u00e9d\u00e9rant diff\u00e9rents mouvements LGBT, <em>Reframing family values<\/em>, qui constate la r\u00e9surgence d\u2019une offensive conservatrice, et qui travaille notamment avec les chercheurs et chercheuses pour regagner du terrain et mener la bataille des mots. D\u2019autres groupes, en France ou ailleurs, ont le m\u00eame souci d\u2019\u00e9laborer des formules militantes en partant d\u2019une r\u00e9flexion conceptuelle sur les notions mobilis\u00e9es par le d\u00e9bat. Il est primordial de ne pas laisser \u00e9chapper tout ce travail universitaire, et d\u2019\u00e9tablir un lien constant avec les chercheurs. Cela vaut dans l\u2019imm\u00e9diat des campagnes et des d\u00e9bats, mais aussi \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du travail de m\u00e9moire sur l\u2019histoire des mouvements pr\u00e9c\u00e9dents : il s\u2019agit de gagner du temps en b\u00e9n\u00e9ficiant de ce qui a \u00e9t\u00e9 fait auparavant. <\/p>\n<p><strong>Juliette Rennes.<\/strong> Les sciences sociales sur le genre et les sph\u00e8res militantes se donnent r\u00e9ciproquement des outils. Les luttes ouvrent des champs de recherche. Ainsi, la question \u00ab Comment \u00e9crit-on de mani\u00e8re non sexiste ? \u00bb suscite des r\u00e9flexions tr\u00e8s pouss\u00e9es dans les milieux libertaires, f\u00e9ministes et queer, avec beaucoup d\u2019inventivit\u00e9 langagi\u00e8re et souvent d\u2019audace. Des r\u00e9flexions qui reposent sur des connaissances en linguistique qu\u2019elles nourrissent \u00e0 leur tour\u2026 L\u2019exp\u00e9rience militante conduit aussi \u00e0 pointer des in\u00e9galit\u00e9s, des injustices ou des discriminations qui ont pu \u00eatre occult\u00e9es jusque-l\u00e0. Par exemple, les discriminations li\u00e9es au vieillissement, sur lesquelles je travaille, constituent un domaine d\u2019enqu\u00eate en sciences sociales. Mais les collectifs militants contre l\u2019\u00e2gisme, la maison des Babayagas de Montreuil, les personnes qui portent plainte aupr\u00e8s du d\u00e9fenseur des droits contre des discriminations li\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e2ge formulent des probl\u00e8mes dont les chercheurs n\u2019avaient pas forc\u00e9ment conscience, \u00e9tablissent des analogies entre leur exp\u00e9rience de l\u2019\u00e2gisme et celle du sexisme et du racisme\u2026 L\u2019exp\u00e9rience m\u00eame d\u2019une injustice peut conduire \u00e0 poser des questions sociologiques. En la mati\u00e8re, l\u2019un des exemples les plus connus est celui du f\u00e9minisme africain-am\u00e9ricain depuis les ann\u00e9es 1970 : l\u2019exclusion par le f\u00e9minisme blanc du v\u00e9cu et des probl\u00e9matiques propres aux femmes noires a pouss\u00e9 des militantes et des chercheuses \u00e0 probl\u00e9matiser sociologiquement l\u2019articulation entre genre, classe et race.<\/p>\n<p><strong>Alice Coffin.<\/strong> Je constate, au sein de La Barbe ou de l\u2019Association des journalistes LGBT, au travers des sollicitations que nous recevons de la part de chercheurs et chercheuses ou d\u2019\u00e9tudiants et \u00e9tudiantes, que les th\u00e8mes \u00e9voluent et naissent parfois des actions militantes. Nous avons ainsi r\u00e9guli\u00e8rement des questions sur la corpor\u00e9it\u00e9 des activistes, en \u00e9cho aux actions de La Barbe mais aussi des Femens, ou sur les repr\u00e9sentations m\u00e9diatiques \u00e0 la suite des initiatives du collectif Oui oui oui. Les militants surgissent dans l\u2019actualit\u00e9, mais leurs actes r\u00e9sonnent avec des interrogations plus larges. Les passerelles sont donc permanentes.<\/p>\n<p><strong>Ces passerelles tiennent-elles aussi au profil des militants, que leur parcours ou leur formation auront sensibilis\u00e9s aux sciences sociales ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Alice Coffin.<\/strong> Oui, par exemple La Barbe est un repaire de Paris 8 (rires), et beaucoup de militants ou militantes ont suivi des cursus sur le genre, de mani\u00e8re variable selon les collectifs et les modalit\u00e9s d\u2019action : certains groupes s\u2019y pr\u00eatent plus. \u00c0 La Barbe, il y a un c\u00f4t\u00e9 tr\u00e8s \u00e9crit dans les tracts accompagnant les actions qui favorise un certain public \u2013 ce qui peut d\u2019ailleurs poser des probl\u00e8mes d\u2019inclusion pour des personnes qui se sentent moins \u00e0 l\u2019aise avec ce parti pris.<\/p>\n<p><strong>Peut-on faire des recherches sur le f\u00e9minisme, le genre, la sexualit\u00e9, sans une dimension militante, un engagement personnel visant \u00e0 contribuer au d\u00e9bat public ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Juliette Rennes.<\/strong> Poser des questions li\u00e9es aux in\u00e9galit\u00e9s, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 un d\u00e9but de prise de position. Le choix des objets de recherche traduit ce que l\u2019on entend d\u00e9voiler du monde social. Mais au sein des \u00e9tudes de genre, toutes les recherches n\u2019ont pas un m\u00eame effet de d\u00e9voilement. Il existe des travaux qui se distancient de toute approche critique, d\u2019autres qui rendent bel et bien visibles des in\u00e9galit\u00e9s entre les sexes tout en naturalisant d\u2019autres formes de domination qui structurent l\u2019ordre social. Enfin, les travaux qui assument plus directement de contribuer au d\u00e9voilement des injustices ne sont pas pour autant directement et constamment en phase avec les mobilisations politiques. La temporalit\u00e9 de la recherche n\u2019est pas celle des luttes, et les r\u00e8gles de l\u2019enqu\u00eate font que l\u2019on ne d\u00e9couvre pas toujours ce que l\u2019on s\u2019attendait \u00e0 d\u00e9couvrir. Cependant, il est certain que la nature m\u00eame des questions qui sont pos\u00e9es par les sciences sociales du genre ont plus de chance d\u2019\u00eatre retraduites en enjeux de mobilisation politique que des travaux, par exemple, sur les enluminures au Moyen-Age \u2013 m\u00eame s\u2019il y a aussi des m\u00e9di\u00e9vistes qui posent des questions politiques tr\u00e8s contemporaines \u00e0 partir de leurs archives\u00a0!<\/p>\n<p><quote>\u00ab Rendre visible, c\u2019est lutter. On s\u2019affronte \u00e0 des m\u00e9canismes de domination s\u00e9culaires qui visent justement \u00e0 dissimuler. Tout le boulot consiste \u00e0 remettre \u00e0 jour, \u00e0 travailler \u00e0 la prise de conscience de la domination. \u00bb<\/p>\n<p>Alice Coffin<\/quote><\/p>\n<p><strong>Un point commun entre la recherche et le militantisme r\u00e9side-t-il particuli\u00e8rement dans les effets de d\u00e9voilement qui sont recherch\u00e9s ou produits, avec ce qu\u2019ils peuvent avoir de d\u00e9rangeant, justement ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Alice Coffin.<\/strong> Je ne crois qu\u2019\u00e0 cela ! Juliette emploie le terme de visibilit\u00e9, et la lutte est bien dans le d\u00e9voilement. Rendre visible, c\u2019est lutter. On s\u2019affronte \u00e0 des m\u00e9canismes de domination s\u00e9culaires qui visent justement \u00e0 dissimuler. Tout le boulot consiste \u00e0 remettre \u00e0 jour, \u00e0 travailler \u00e0 la prise de conscience de la domination \u2013 par les personnes domin\u00e9es elles-m\u00eames, pour commencer. Quand nous montons sur sc\u00e8ne avec les militantes de La Barbe face \u00e0 un parterre d\u2019hommes lors d\u2019un conseil d\u2019administration, en arborant cette fausse barbe, nous n\u2019essayons pas d\u2019aller au conflit, mais de faire remarquer une r\u00e9alit\u00e9. Il est par ailleurs crucial de s\u2019appuyer sur des chiffres, des statistiques, pour \u00e9chapper au reproche de ne recourir qu\u2019\u00e0 des interpr\u00e9tations. <\/p>\n<p><strong>Juliette Rennes.<\/strong> Rappeler les chiffres, c\u2019est en effet important car les perceptions de la mixit\u00e9 sont tr\u00e8s subjectives. Je reste tr\u00e8s \u00e9tonn\u00e9e du nombre de personnes qui estiment, par exemple \u00e0 l\u2019EHESS, que la parit\u00e9 est acquise dans le corps enseignant, et auxquelles je dois r\u00e9pondre qu\u2019il n\u2019y a que 26% de femmes\u2026 Certains hommes ont v\u00e9cu au fil de leur carri\u00e8re un processus de f\u00e9minisation, \u00e0 partir d\u2019une situation initiale d\u2019entre-soi masculin\u00a0: la f\u00e9minisation leur semble saisissante, mais elle n\u2019en reste pas moins relative.<\/p>\n<p><strong>Tendre un miroir, c\u2019est une premi\u00e8re \u00e9tape du d\u00e9voilement ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Alice Coffin.<\/strong> C\u2019est exactement ce que nous recherchons avec La Barbe\u00a0: \u00ab\u00a0Regardez-vous ! \u00bb Il est m\u00eame particuli\u00e8rement int\u00e9ressant d\u2019y parvenir dans des milieux suppos\u00e9s progressistes, comme la conf\u00e9rence des pr\u00e9sidents d\u2019universit\u00e9, qui sont \u00e0 92% des hommes.<\/p>\n<p><strong>Juliette Rennes.<\/strong> Ce sont des actions particuli\u00e8rement efficaces. Je pense par exemple \u00e0 l\u2019irruption de La Barbe pendant la s\u00e9ance de pr\u00e9sentation de la saison 2014 de l\u2019Op\u00e9ra Bastille. Une enqu\u00eate sociologique va mettre des mois, voire, des ann\u00e9es \u00e0 comprendre les pratiques et les m\u00e9canismes qui font obstacle \u00e0 la promotion des femmes comme compositrices, metteuses en sc\u00e8ne, librettistes, cheffes d\u2019orchestre, instrumentistes, etc. L\u2019action directe de La Barbe \u00e0 l\u2019Op\u00e9ra, qui pointait une programmation 100% masculine \u00e0 tous les niveaux de la cr\u00e9ation, ne montre certes pas comment tout cela se produit, mais rend visible en quelques minutes le r\u00e9sultat de tous ces m\u00e9canismes de discrimination. Or nous sommes dans une soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle il n\u2019est plus dicible \u2013 m\u00eame si cela reste pensable \u2013 que les deux sexes sont in\u00e9gaux par nature et que les femmes n\u2019ont pas leur place dans la cr\u00e9ation. Et face aux actions de La Barbe, les hommes interpell\u00e9s se trouvent souvent \u00e0 court d\u2019arguments. <\/p>\n<p><strong>Alice Coffin.<\/strong> Oui, aujourd\u2019hui, on ne peut plus franchir certaines limites \u2013 m\u00eame si nous entendons parfois des injures ou des arguments \u00e9cul\u00e9s. On parvient \u00e0 un deuxi\u00e8me stade, dans lequel on invoque \u00ab\u00a0une question de talent \u00bb, qui ne se discuterait donc pas, \u00e0 propos par exemple des s\u00e9lections des festivals de Cannes ou d\u2019Angoul\u00eame. Cela oblige \u00e0 porter la lumi\u00e8re sur les m\u00e9canismes qui permettent \u00e0 telle ou telle personne de produire ou d\u2019avoir acc\u00e8s aux r\u00e9seaux dans l\u2019industrie du cin\u00e9ma ou de la BD. <\/p>\n<p><strong>Comment g\u00e8re-t-on des r\u00e9actions au d\u00e9voilement qui peuvent exprimer un rejet, une agressivit\u00e9 ou une vexation\u00a0? Faut-il trouver un compromis entre p\u00e9dagogie et provocation ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Alice Coffin.<\/strong> Il y a plusieurs dosages. \u00c0 La Barbe, nous nous demandons souvent dans quelle mesure le rire nous sert ou nous dessert, puisque nous jouons sur l\u2019ironie. La r\u00e9ponse est dans la compl\u00e9mentarit\u00e9 des modes d\u2019action. Avec l\u2019Association des journalistes LGBT, depuis 2013, nous nous sommes engag\u00e9s dans une critique plus p\u00e9dagogique \u2013 qui reste une critique mais qui prend le parti d\u2019entra\u00eener l\u2019adh\u00e9sion. Avec l\u2019organisation des Out d\u2019Or, nous souhaitons valoriser les m\u00e9dias qui \u00ab font bien \u00bb. Il faut attaquer sur plusieurs fronts, nouer des alliances. Mais, pour des raisons de visibilit\u00e9, la provocation reste n\u00e9cessaire, et c\u2019est la r\u00e9action des gens qui m\u2019int\u00e9resse. Nous cherchons \u00e0 implanter en France ce qu\u2019on appelle de l\u2019entertainment politique en incitant des personnalit\u00e9s publiques \u00e0 intervenir. On a constat\u00e9, lors de la Manif pour tous, que celles-ci avaient majoritairement conserv\u00e9 le silence. <\/p>\n<p><strong>Comment voyez-vous, depuis votre position d\u2019universitaire, cette n\u00e9cessit\u00e9 de p\u00e9dagogie, comment concevez-vous l\u2019int\u00e9r\u00eat de pr\u00e9senter dans l\u2019espace public les r\u00e9sultats de la recherche ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Juliette Rennes.<\/strong> Je trouve important de montrer que le genre n\u2019est pas un pr\u00eat-\u00e0-penser, mais une interrogation dont tout le monde peut s\u2019emparer, une fa\u00e7on de questionner l\u2019organisation concr\u00e8te des rapports entre les sexes, de m\u00eame que la division f\u00e9minin\/masculin dans l\u2019ensemble de nos univers symboliques, imaginaires, culturels. Pour employer une m\u00e9taphore un peu us\u00e9e, d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 on chausse les \u00ab lunettes du genre \u00bb, on ne peut plus voir de la m\u00eame fa\u00e7on la mani\u00e8re dont s\u2019organise le monde social. On peut partager ce questionnement avec des publics divers, sans forc\u00e9ment partir des r\u00e9sultats des travaux sur le genre. On peut partir du constat que tout le monde occupe une position dans les rapports de genre. Travailler sur le genre rend plus dense et plus r\u00e9flexive l\u2019exp\u00e9rience de chacun d\u2019entre nous. On peut ressentir \u00e0 la fois une indignation face aux injustices et une satisfaction intellectuelle en comprenant les m\u00e9canismes par lesquels elles se produisent.<\/p>\n<p><strong>Mais c\u2019est un plaisir de sociologue\u2026<\/strong><\/p>\n<p><strong>Juliette Rennes.<\/strong> Les sociologues sont form\u00e9s et pay\u00e9s pour cela, mais chacun d\u2019entre nous est observateur du monde social. Quand, par exemple, on \u00e9voque le manspreading avec des femmes, la plupart reconnaissent une exp\u00e9rience v\u00e9cue et elles commencent alors \u00e0 observer plus syst\u00e9matiquement l\u2019habitude de nombreux hommes d\u2019\u00e9carter les jambes dans le m\u00e9tro (rires). <\/p>\n<p><strong>Alice Coffin.<\/strong> Nous avons entendu les m\u00eames r\u00e9actions \u00e0 propos du nombre de femmes repr\u00e9sent\u00e9es sur les photos des journaux et sur les plateaux t\u00e9l\u00e9, \u00e0 partir du moment o\u00f9 les militants ont commenc\u00e9 \u00e0 insister sur ce point. Ce qui m\u2019int\u00e9resse le plus, c\u2019est de taper dans les structures de repr\u00e9sentation, notamment dans les m\u00e9dias, d\u2019essayer de changer les repr\u00e9sentations, les mentalit\u00e9s \u2013 depuis celles des plus jeunes enfants jusqu\u2019\u00e0 celles des personnes les plus \u00e2ges. Je ne trouve rien de plus int\u00e9ressant que d\u2019essayer d\u2019agir sur les journalistes ou les animateurs t\u00e9l\u00e9 et sur leur fa\u00e7on de raconter une histoire. Si on arrive \u00e0 emp\u00eacher les d\u00e9rives d\u2019une \u00e9mission comme Touche pas \u00e0 mon poste, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 beaucoup. Un jour, j\u2019ai vu une d\u00e9p\u00eache AFP qui faisait d\u2019embl\u00e9e le constat qu\u2019une pr\u00e9sentation quelconque avait \u00e9t\u00e9 faite par sept hommes sur sc\u00e8ne. Je me suis dit, tiens, la journaliste a int\u00e9gr\u00e9 notre fa\u00e7on de voir une telle situation. R\u00e9cemment, le <em>New York Times<\/em> a publi\u00e9 une offre d\u2019emploi remarquablement r\u00e9dig\u00e9e pour recruter un ou une sp\u00e9cialiste du genre. Le texte pr\u00e9sentait ce poste comme aussi n\u00e9cessaire qu\u2019un sp\u00e9cialiste du climat ou de l\u2019\u00e9ducation, en expliquant que le genre impr\u00e9gnait toutes ses rubriques.<\/p>\n<p><strong>L\u2019objectif du militantisme est-il toujours de convaincre le plus de personnes possible, \u00e0 commencer, en l\u2019occurrence, par les hommes ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Juliette Rennes.<\/strong> Tous les hommes ne peuvent pas \u00eatre nos alli\u00e9s, mais certains peuvent l\u2019\u00eatre, et c\u2019est important. On l\u2019a vu dans les luttes f\u00e9ministes au tournant des XIXe et XXe si\u00e8cles\u00a0: au nom d\u2019un progressisme cons\u00e9quent, des hommes d\u00e9non\u00e7aient l\u2019antif\u00e9minisme masculin et y voyaient une crainte de perdre des privil\u00e8ges. On peut faire l\u2019analogie avec les membres des peuples colonisateurs engag\u00e9s dans les luttes pour la d\u00e9colonisation. Les identifications de genre n\u2019\u00e9tant pas si rigides, beaucoup d\u2019hommes peuvent se mettre en situation de comprendre l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue du sexisme, par exemple \u00e0 partir de celle des femmes et des filles de leur entourage ou parce que l\u2019homophobie dont sont victimes certains hommes rel\u00e8ve des m\u00eames logiques que le sexisme dont sont victimes les femmes.<\/p>\n<p><strong>Alice Coffin.<\/strong> Il s\u2019agit de casser les repr\u00e9sentations et d\u2019en faire passer d\u2019autres. Pas forc\u00e9ment de convaincre, mais, encore une fois, de d\u00e9voiler, de d\u00e9tricoter tous les bobards qu\u2019on a eu int\u00e9r\u00eat \u00e0 nous mettre dans la t\u00eate. Et oui, de le faire de la mani\u00e8re la plus large possible, aupr\u00e8s du plus grand nombre de personnes possible.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\nEntretien r\u00e9alis\u00e9 par <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/Jerome-Latta\"><strong>J\u00e9r\u00f4me Latta<\/strong><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-11709 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/2017_06_cp_regards_19-797.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/2017_06_cp_regards_19-797-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"2017_06_cp_regards_19.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Objet de pol\u00e9miques, les \u00e9tudes de genre sont avant tout un objet de recherche, dont une particularit\u00e9 est d\u2019entretenir des \u00e9changes constants avec le monde militant. Juliette Rennes et Alice Coffin confrontent leurs exp\u00e9riences et discutent des passerelles entre chercheurs et activistes.<\/p>\n","protected":false},"author":1188,"featured_media":27819,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[15],"tags":[293,306,475],"class_list":["post-11709","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-idees-culture","tag-entretien","tag-feminisme","tag-genre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11709","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1188"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=11709"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11709\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/27819"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=11709"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=11709"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=11709"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}