{"id":11705,"date":"2019-07-23T09:57:00","date_gmt":"2019-07-23T07:57:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-comment-est-on-passe-de-l-arabe-au-musulman\/"},"modified":"2023-06-23T23:42:35","modified_gmt":"2023-06-23T21:42:35","slug":"article-comment-est-on-passe-de-l-arabe-au-musulman","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=11705","title":{"rendered":"Comment est-on pass\u00e9 de \u00ab l&#8217;arabe \u00bb au \u00ab musulman \u00bb ?"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Il y a cent ans, on ha\u00efssait au nom de la couleur de peau. Dans les ann\u00e9es 1970, le racisme prend une forme culturelle\u00a0: au pied des tours HLM, c\u2019est d\u00e9sormais \u00ab l&#8217;arabe \u00bb que l\u2019on d\u00e9nonce comme \u00ab l\u2019envahisseur \u00bb. Jusqu\u2019\u00e0 subir une nouvelle mutation, plus r\u00e9cente, en la figure du musulman. Quel chemin les mots ont-ils suivi ? <\/p>\n<p>Pour les quinquas et leurs a\u00een\u00e9s, c\u2019est une sorte de souvenir flou, confus, le sentiment que quelque chose dans le vocabulaire a chang\u00e9. Il y a quelques dizaines d\u2019ann\u00e9es, dans les conversations de bistrot, on parlait plut\u00f4t des Arabes. Aujourd\u2019hui, ce sont les musulmans et l\u2019islam qui ont la cote sur les comptoirs en zinc, ou sur les comptoirs virtuels des r\u00e9seaux sociaux. <\/p>\n<h2>Des \u00ab travailleurs arabes \u00bb aux \u00ab Arabes \u00bb tout court<\/h2>\n<p>Le vocabulaire s\u2019adapte \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Il a en r\u00e9alit\u00e9 connu plus d\u2019une mutation : <em>\u00ab Au temps des croisades on parlait des Sarrasins, au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, c\u2019\u00e9tait les &#8220;enturbann\u00e9s&#8221;, dans les ann\u00e9es 1930 on disait les &#8220;Sidi&#8221; (du nom de la ville de Sidi Bel Abb\u00e8s, \u00e0 80\u2009km d\u2019Oran, en Alg\u00e9rie, NDLR)&#8230; Cela correspond toujours \u00e0 une posture ethno-historique \u00bb<\/em>, explique l\u2019historien Pascal Blanchard.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 partir des ann\u00e9es 1970 qu\u2019on commence \u00e0 parler d\u2019Arabes de mani\u00e8re tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8re pour d\u00e9signer les populations dites maghr\u00e9bines qui habitent en France, et qui sont d\u2019abord associ\u00e9es \u00e0 la question du travail. On parle ainsi beaucoup de \u00ab travailleurs \u00e9trangers \u00bb. Ou, dans une moindre mesure, de \u00ab travailleurs arabes \u00bb. Ainsi ce titre du journal <em>Le Monde<\/em>, sur une gr\u00e8ve \u00e0 Marseille, en 1973 : \u00ab Un mouvement de gr\u00e8ve des travailleurs arabes a \u00e9t\u00e9 diversement suivi \u00bb. Ou cet autre titre, de 1971 : \u00ab L\u2019alphab\u00e9tisation : cl\u00e9 de l\u2019int\u00e9gration sociale des travailleurs \u00e9trangers \u00bb. <em>\u00ab Plantu dessine alors des immigr\u00e9s avec des casques d\u2019ouvriers. Aujourd\u2019hui il ajoute des mouches autour de la plupart des musulmans\u2026 \u00bb<\/em>, fait remarquer Thomas Deltombe auteur de <em>L\u2019islam imaginaire<\/em>, sous-titr\u00e9 <em>La construction m\u00e9diatique de l\u2019islamophobie en France, 1975-2005<\/em>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em>[<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/societe\/article\/tribune-ce-silence-de-la-gauche-qui-nous-casse-les-oreilles\">TRIBUNE] Ce silence de la gauche qui nous casse les oreilles<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dans la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 des ann\u00e9es 1970, \u00e0 la faveur du regroupement familial qui s\u2019accentue, ces th\u00e9matiques li\u00e9es au travail vont c\u00e9der la place \u00e0 des articles sur les pratiques culturelles des travailleurs immigr\u00e9s. <em>\u00ab Il y a une focalisation croissante sur ce qui est per\u00e7u comme diff\u00e9rent \u00bb<\/em>, analyse Thomas Deltombe.<\/p>\n<p>La d\u00e9signation de ces populations comme musulmanes est quasiment absente des discours. M\u00eame l\u2019extr\u00eame droite n\u2019y a pas recours : <em>\u00ab Les mots du racisme contre les Arabes sont \u00e0 l\u2019origine la\u00efques : &#8220;bicot&#8221;, &#8220;bougnoule&#8221;. \u00c0 l\u2019extr\u00eame droite, on avait parfois des sympathies pour l\u2019islam. Fran\u00e7ois Duprat<\/em> (l\u2019une des figures de l\u2019extr\u00eame droite fran\u00e7aise dans les ann\u00e9es 1960-1970, NDLR) <em>n\u2019a pas une ligne contre la religion musulmane. Quand il met en place le discours anti-immigration du FN dans les ann\u00e9es 1970, les arguments se veulent exclusivement centr\u00e9s sur le co\u00fbt social \u00bb<\/em>, explique le sp\u00e9cialiste du Front national Nicolas Lebourg.<\/p>\n<p>\u00c0 cette \u00e9poque, l\u2019extr\u00eame droite essaye plut\u00f4t d\u2019instiller l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00ab invasion arabe \u00bb, avance l\u2019historien Todd Shepard. C\u2019est en particulier l\u2019intention des fondateurs de la Nouvelle droite, Dominique Venner et Alain de Benoist. Les peurs qu\u2019ils agitent tournent autour des mariages mixtes ou de la criminalit\u00e9 sexuelle, pas de la religion.<\/p>\n<h2>\u00ab Musulmans \u00bb, un retour<\/h2>\n<p>Des outils linguistiques confirment l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un d\u00e9clin de l\u2019utilisation de l\u2019expression \u00ab les Arabes \u00bb, comme celui d\u00e9velopp\u00e9 par le laboratoire Praxiling, \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Montpellier. Ma\u00eetre de conf\u00e9rences, Sascha Diwersy a constitu\u00e9 une base lexicale \u00e0 partir d\u2019un \u00e9chantillonnage des articles du <em>Monde<\/em> de 1944 \u00e0 2015, soit 350 millions de mots. Il montre que l\u2019expression commence \u00e0 \u00eatre utilis\u00e9e dans les ann\u00e9es 1960 et atteint un pic entre 1969 et 1975. L\u2019analyse doit \u00eatre nuanc\u00e9e par le fait que nombre de ces occurrences de \u00ab les Arabes \u00bb renvoient en fait aux pays arabes. Mais le pic d\u2019utilisation correspond exactement \u00e0 la p\u00e9riode indiqu\u00e9e par les historiens et sociologues que nous avons interrog\u00e9s.<\/p>\n<p>Pourquoi l\u2019expression d\u00e9cline-t-elle \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970 ? Avec la culturalisation de l\u2019immigration, et l\u2019\u00e9mergence de th\u00e9matiques li\u00e9es au racisme culturel, le mot \u00ab Arabe \u00bb prend peu \u00e0 peu une connotation p\u00e9jorative. Puisqu\u2019il est le mot utilis\u00e9 par les racistes et l\u2019extr\u00eame droite pour d\u00e9noncer les travailleurs immigr\u00e9s, la presse et le monde politique commencent \u00e0 s\u2019en distancier. C\u2019est alors qu\u2019\u00e9merge, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, le terme \u00ab musulmans \u00bb : <em>\u00ab On constate \u00e0 cette \u00e9poque une m\u00e9fiance vis-\u00e0-vis du mot &#8220;arabe&#8221;, qui diminue en fr\u00e9quence<\/em>, fait remarquer le linguiste Alain Rey. <em>L\u2019appartenance religieuse para\u00eet plus correcte pour d\u00e9terminer quelqu\u2019un. On passe alors au mot &#8220;musulmans&#8221; pour des raisons de correction, mais sans s\u2019occuper de savoir si les personnes en question sont bien musulmanes. \u00bb<\/em> Un peu \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un Nicolas Sarkozy, qui invente le concept de \u00ab musulmans d\u2019apparence \u00bb&#8230;<\/p>\n<p><em>\u00ab \u00c7a fait raciste de parler des Arabes, \u00e7a d\u00e9signe des peuples, une origine ethnique, c\u2019est mal vu, alors que parler de musulmans, c\u2019est tout \u00e0 fait permis. En passant d\u2019Arabes \u00e0 musulmans, on a l\u2019air d\u2019\u00eatre moins raciste. Et c\u2019est aussi pratique parce qu\u2019on peut leur trouver une faute, autre que leur origine ou que de manger du couscous. \u00catre musulmans, ils pourraient arr\u00eater de l\u2019\u00eatre \u00bb<\/em>, commente la sociologue Christine Delphy.<\/p>\n<p>L\u00e0 encore, l\u2019outil Ngram Viewer confirme l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un effet de vases communicants entre les mots Arabes d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et musulmans de l\u2019autre. Cet outil analyse les donn\u00e9es de pr\u00e8s de cinq millions d\u2019ouvrages, soit environ 4% des livres jamais publi\u00e9s, le plus gros corpus linguistique de tous les temps d\u2019apr\u00e8s le linguiste Jean Veronis. Ngram montre bien un pic de l\u2019utilisation du mot \u00ab Arabes \u00bb au milieu des ann\u00e9es 1970, puis un d\u00e9clin, et une augmentation presque concomitante du mot musulmans.<\/p>\n<h2>L\u2019islamisation des regards<\/h2>\n<p>Il est int\u00e9ressant de noter aussi que le mot \u00ab musulman \u00bb, en \u00e9mergeant \u00e0 cette p\u00e9riode-l\u00e0, n\u2019effectue en r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019un retour. Le corpus utilis\u00e9 par Praxiling montre une tr\u00e8s forte utilisation de l\u2019expression dans les ann\u00e9es 1950 et 1960, correspondant au statut des personnes colonis\u00e9es en Alg\u00e9rie, qu\u2019on va qualifier administrativement sous la cat\u00e9gorie \u00ab musulmans \u00bb, tout en affirmant que cette cat\u00e9gorie n\u2019a rien \u00e0 voir avec la religion. <em>\u00ab C\u2019\u00e9tait leur statut de Fran\u00e7ais musulmans d\u2019Alg\u00e9rie (FMA) au parlement, c\u2019est comme si vous disiez que le terme de binational est p\u00e9joratif. C\u2019est un statut juridique \u00bb<\/em>, explique Pascal Blanchard, qui ajoute que l\u2019on pouvait avoir le statut de musulman sans \u00eatre pratiquant. Ironie de l\u2019histoire, les hommes politiques de l\u2019\u00e9poque utilisaient le terme pour d\u00e9signer un groupe ethnique, tout en se d\u00e9fendant de lui donner un caract\u00e8re religieux. Alors qu\u2019aujourd\u2019hui, c\u2019est le contraire : <em>\u00ab On pr\u00e9tend parler seulement de religieux, alors qu\u2019on puise dans les r\u00e9f\u00e9rences racistes et racialis\u00e9es, historiquement ancr\u00e9es en France \u00bb<\/em>, fait remarquer Todd Shepard.<\/p>\n<p>Jusque-l\u00e0, une grande partie de la gauche est fascin\u00e9e par ce qu\u2019on englobe sous le terme de \u00ab R\u00e9volution arabe \u00bb, qui d\u00e9signe alors <em>\u00ab l\u2019h\u00e9ritage de la r\u00e9volution alg\u00e9rienne et l\u2019urgence de la lutte palestinienne, mais aussi le conflit du Sahara occidental, le nass\u00e9risme et les d\u00e9bats intra-alg\u00e9riens contemporains \u00bb<\/em>, raconte Todd Shepard dans son livre, M\u00e2le d\u00e9colonisation. Elle appara\u00eet, aux yeux des militants fran\u00e7ais, <em>\u00ab comme un fantasme alternatif, charg\u00e9 de potentialit\u00e9s radicales \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>La r\u00e9volution iranienne va doucher les espoirs des militants. Le r\u00e9gime iranien punit de mort l\u2019homosexualit\u00e9 ou la sodomie et r\u00e9serve un triste sort aux femmes : elles doivent porter le hijab et sont \u00e9cart\u00e9es de toutes les hautes fonctions publiques. On parle alors beaucoup des musulmans, et surtout des musulmanes. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, que commence ce que Thomas Deltombe appelle <em>\u00ab l\u2019islamisation des regards \u00bb<\/em>. Une p\u00e9riode dont on ne serait, selon lui, toujours pas sortis.<\/p>\n<p>Un \u00e9v\u00e9nement singulier, en 1983, symbolise cette mutation. Face au tournant de la rigueur, le gouvernement est confront\u00e9 \u00e0 des gr\u00e8ves de longue dur\u00e9e chez Citro\u00ebn \u00e0 Aulnay, chez Talbot \u00e0 Poissy, ou encore \u00e0 Flins, chez Renault. Des socialistes peuvent-ils utiliser l\u2019argument \u00e9conomique pour faire cesser les contestations ? Comment mater une gr\u00e8ve, lorsque l\u2019on se pr\u00e9tend proche des ouvriers ? Devant ce dilemme, le premier ministre Pierre Mauroy, aid\u00e9 de Gaston Defferre (Int\u00e9rieur) et Jean Auroux (Travail), va utiliser un subterfuge : d\u00e9placer le d\u00e9bat sur le terrain de la religion.<\/p>\n<p>Les gr\u00e9vistes de l\u2019usine PSA d\u2019Aulnay-sous-Bois viennent du Maroc, d\u2019Alg\u00e9rie, de Mauritanie, du Mali ou de Turquie. Ils seront tax\u00e9s d\u2019int\u00e9gristes, accus\u00e9s d\u2019\u00eatre <em>\u00ab agit\u00e9s par des groupes religieux \u00bb<\/em>. Gaston Defferre \u00e9voque <em>\u00ab des gr\u00e8ves saintes d\u2019int\u00e9gristes, de musulmans, de chiites \u00bb<\/em>. La lutte des classes risquait de tourner dans l\u2019opinion au profit des salari\u00e9s, le gouvernement joue la carte de la lutte des religions. Pourtant, tout cela ne repose que sur du vent. La CGT a bien int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 la liste de revendications celle d\u2019une salle de pri\u00e8re, mais il n\u2019y a jamais eu de groupe religieux, d\u00e9montre une enqu\u00eate de <em>Lib\u00e9ration<\/em>. <\/p>\n<h2>Une mont\u00e9e en islam<\/h2>\n<p>Tout au long de cette d\u00e9cennie, d\u2019autres \u00e9v\u00e9nements viendront cristalliser la confessionnalisation de la question sociale et de la figure de l\u2019Arabe. C\u2019est l\u2019\u00e9chec de la Marche pour l\u2019\u00e9galit\u00e9 et contre le racisme, qui selon Nedjib Sidi Moussa, auteur de <em>La fabrique du musulman<\/em>, <em>\u00ab aura \u00e9t\u00e9 pour beaucoup dans la perc\u00e9e de l\u2019islamisme en France \u00bb<\/em>. Ou encore la strat\u00e9gie de SOS racisme de mettre sur un m\u00eame plan racisme anti-Arabes et antis\u00e9mitisme. Et c\u2019est enfin, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980, \u00ab l\u2019affaire de Creil \u00bb, qui constitue un tournant selon le sp\u00e9cialiste des religions Olivier Roy : l\u2019exclusion de trois coll\u00e9giennes de leur \u00e9cole parce qu\u2019elles refusent de retirer leur foulard en classe.<\/p>\n<p>Dans le m\u00eame temps, explique le sociologue Patrick Simon, les organisations militantes ou d\u2019\u00e9ducation populaire, qui \u00e9taient tr\u00e8s pr\u00e9sentes dans les quartiers, sont progressivement remplac\u00e9es par des associations \u00e0 fondement religieux. Elles prennent le relais des pouvoirs publics et des partis, qui abandonnent ou sont contraints d\u2019abandonner le terrain, faute de relais suffisants.<\/p>\n<p>La construction progressive d\u2019un regard religieux sur les immigr\u00e9s du Maghreb n\u2019est pas uniquement fantasm\u00e9e, ou cr\u00e9\u00e9e par le pouvoir. Elle est aussi le fait de demandes religieuses, qui s\u2019\u00e9taient jusque-l\u00e0 plut\u00f4t rendues invisibles, et qui vont devenir croissantes \u00e0 partir des ann\u00e9es 1980-1990. C\u2019est une \u00e9poque o\u00f9 les musulmans ont besoin de lieux de culte, o\u00f9 ils ouvrent des boucheries halal. Apr\u00e8s avoir d\u00e9ploy\u00e9 tous ses efforts dans son installation imm\u00e9diate, cette g\u00e9n\u00e9ration construit d\u00e9sormais de l\u2019infrastructure, de la p\u00e9rennit\u00e9, et se rend n\u00e9cessairement plus visible. Leurs enfants vont maintenant \u00e0 l\u2019\u00e9cole, \u00e0 l\u2019universit\u00e9. Ils sont n\u00e9s ici, et n\u2019ont aucune raison de dire merci : ils veulent les m\u00eames droits que tous les Fran\u00e7ais, tout simplement. Et parmi ces droits figurent celui de pratiquer leur religion, un droit qu\u2019ils revendiquent d\u2019autant plus qu\u2019on les regarde maintenant depuis quelques ann\u00e9es davantage comme des musulmans que comme des Arabes&#8230;<\/p>\n<p>En 1944 Jean-Paul Sartre affirmait que <em>\u00ab c\u2019est l\u2019antis\u00e9mite qui fait le Juif \u00bb<\/em>. Soixante ans plus tard, le r\u00e9alisateur Karim Misk\u00e9 observait que <em>\u00ab c\u2019est l\u2019islamophobe qui fait le musulman \u00bb<\/em>. Aux faits s\u2019oppose la proph\u00e9tie auto-r\u00e9alisatrice, qui elle-m\u00eame engendrera d\u2019autres faits, dans une dialectique complexe et dont il serait impossible de d\u00e9terminer le premier facteur. L\u2019islamisation des regards cr\u00e9\u00e9 le musulman, qui lui-m\u00eame en retour renforce le regard qu\u2019on a faussement port\u00e9 sur lui.<\/p>\n<h2>La construction de la menace<\/h2>\n<p>Alors que la figure du musulman est d\u00e9sormais bien install\u00e9e dans le paysage m\u00e9diatique et politique, les ann\u00e9es 1990-2000 vont la teinter d\u2019une couleur mena\u00e7ante, celle du terrorisme. Le \u00ab musulman \u00bb est remplac\u00e9 par le \u00ab musulman dangereux \u00bb, et ce d\u00e8s la guerre du Golfe, qui <em>\u00ab mobilise des figures de l\u2019Arabe mena\u00e7ant la France depuis l\u2019ext\u00e9rieur \u00bb<\/em>, montre Thomas Deltombe dans un article co-\u00e9crit avec Mathieu Rigouste. <em>\u00ab C\u2019est le moment o\u00f9 le concept d\u2019islamisme arrive dans le d\u00e9bat public, alors qu\u2019avant on parlait plut\u00f4t d\u2019int\u00e9grisme. C\u2019est aussi le moment o\u00f9 est introduit le concept de communaut\u00e9 musulmane \u00bb<\/em>, nous explique le chercheur. Les attentats de 1995 renforcent cette figure mena\u00e7ante : <em>\u00ab Le personnage de Khaled Kelkal, co-auteur pr\u00e9sum\u00e9 de l\u2019attentat de la station RER de Saint-Michel, est d\u00e9crit \u00e0 la fois comme un &#8220;terroriste islamique n\u00e9 \u00e0 Mostaganem en Alg\u00e9rie&#8221; et comme un &#8220;jeune d\u00e9linquant originaire de Vaulx-en-Velin&#8221; \u00bb<\/em>, \u00e9crit Thomas Deltombe.<\/p>\n<p>Dans ces ann\u00e9es-l\u00e0, si l\u2019image du musulman a pris le dessus sur celle de l\u2019Arabe, elle est encore ambigu\u00eb. L\u2019extr\u00eame droite, notamment, h\u00e9site encore sur sa cible. <em>\u00ab Entre 1989 et 1998, le FN consid\u00e8re dans sa revue th\u00e9orique que l\u2019islamisme participe comme lui d\u2019un front identitaire contre le nouvel ordre mondial \u00bb<\/em>, explique Nicolas Lebourg.<\/p>\n<p>L\u2019attentat du 11 septembre 2001 est le point d\u2019orgue de cette \u00e9volution, qui installe durablement la figure du terroriste musulman dans l\u2019imaginaire collectif, et oriente la strat\u00e9gie de l\u2019extr\u00eame droite. <em>\u00ab C\u2019est l\u00e0 que l\u2019islam devient, pour certains, antinomique avec la R\u00e9publique \u00bb<\/em>, selon Pascal Blanchard. C\u2019est l\u00e0 aussi que la vision populaire mis\u00e9rabiliste, celle de personnes passives inadapt\u00e9es \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise, fait place \u00e0 la vision beaucoup plus active de personnes autonomes qui vont nous adapter, qui voudraient nous changer, \u00e0 d\u00e9faut de se changer eux-m\u00eames. <em>\u00ab C\u2019est l\u2019id\u00e9e d\u2019une contrainte sociale, que les musulmans imposeraient leur rythme, leurs valeurs, que l\u2019on peut voir dans le livre de Houellebecq, Soumission \u00bb<\/em>, commente Patrick Simon.<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es qui suivent sont des ann\u00e9es de crispation de part et d\u2019autre, qui ent\u00e9rinent d\u00e9finitivement la figure du musulman dangereux ou du musulman revendicatif dans le paysage mental. \u00c0 l\u2019installation en 2003 de la commission Stasi charg\u00e9e de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 \u00ab l\u2019application du principe de la\u00efcit\u00e9 \u00bb \u2013 en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 l\u2019interdiction du foulard en l\u2019\u00e9cole \u2013 et aux propos pol\u00e9miques de l\u2019\u00e9ditorialiste Claude Imbert (<em>\u00ab Moi, je suis un peu islamophobe. Cela ne me g\u00eane pas de le dire \u00bb<\/em>) r\u00e9pond la cr\u00e9ation du Collectif contre l\u2019islamophobie (CCIF). <\/p>\n<h2>Un racisme reformul\u00e9<\/h2>\n<p>La suite est connue : le terrorisme qui se revendique de l\u2019islam s\u2019est multipli\u00e9, tout comme les unes des journaux titrant sur \u00ab cet islam sans g\u00eane \u00bb ou \u00ab la peur de l\u2019islam \u00bb. Le paradigme qui s\u2019est mis en place dans les ann\u00e9es 1980 ne s\u2019est pas \u00e9vanoui, il s\u2019est m\u00eame renforc\u00e9, tandis que l\u2019expression \u00ab les Arabes \u00bb a presque compl\u00e8tement disparu du langage politique.<\/p>\n<p>C\u2019est ce que montre l\u2019\u00e9tude des tweets des hommes et femmes politiques, \u00e0 partir d\u2019un autre outil linguistique. #ideo2017, cr\u00e9\u00e9 par l\u2019\u00e9quipe du linguiste Julien Longhi, recense les tweets des candidats et candidates aux \u00e9lections pr\u00e9sidentielles. Doctorante au laboratoire Praxiling, Manon Pengam a interrog\u00e9 pour nous cette base. R\u00e9sultat : elle n\u2019a relev\u00e9 qu\u2019une seule occurrence du mot arabe, dans un tweet de Marine Le Pen, qui mentionne la \u00ab langue arabe \u00bb. En revanche, le mot \u00ab musulmans \u00bb ou ses d\u00e9riv\u00e9s sont utilis\u00e9s dans une cinquantaine de tweets des candidats.<\/p>\n<p>Si le musulman a supplant\u00e9 l\u2019Arabe, il ne faut toutefois pas se m\u00e9prendre : le contenu de ces deux expressions conserve de nombreux points communs. <em>\u00ab Le rejet aujourd\u2019hui des musulmans pr\u00e9sente beaucoup de ressemblances avec celui de l\u2019Arabe dans les ann\u00e9es 1970 \u00bb<\/em>, estime Todd Shepard. <em>\u00ab On n\u2019ose plus parler des Arabes, mais les m\u00eames pr\u00e9jug\u00e9s, la m\u00eame d\u00e9testation subsistent \u00bb<\/em>, compl\u00e8te Christine Delphy.<\/p>\n<p>On observe donc \u00e0 la fois une recodification et un glissement de sens. Recodification, parce ce qu\u2019une partie du contenu et de l\u2019imaginaire x\u00e9nophobe sous-entendu dans l\u2019expression \u00ab les Arabes \u00bb subsiste dans l\u2019emploi actuel de l\u2019expression \u00ab les musulmans \u00bb. Et glissement, parce que l\u2019opinion publique plaque aussi des choses nouvelles derri\u00e8re cette expression : <em>\u00ab Le racisme anti-Arabes a \u00e9t\u00e9 recod\u00e9 en islamophobie tactique, mais cette islamophobie a aujourd\u2019hui une vie organique qui lui est propre \u00bb<\/em>, estime Marwan Muhammad, directeur du CCIF.<\/p>\n<p>Arabe ou musulman, il s\u2019agit dans les deux cas de la r\u00e9duction d\u2019un individu \u00e0 une seule de ses caract\u00e9ristiques, r\u00e9duction qui peut s\u2019av\u00e9rer violente, ali\u00e9nante. <em>\u00ab Nous ne voyons pas les choses m\u00eames ; nous nous bornons, le plus souvent, \u00e0 lire des \u00e9tiquettes coll\u00e9es sur elles \u00bb<\/em>, \u00e9crivait le philosophe Henri Bergson, dans <em>Le Rire<\/em>. Les mots sont essentiels \u00e0 la vie en commun, forment des \u0153uvres d\u2019art uniques, mais ils sont aussi de terribles instruments de pouvoir. <\/p>\n<p><strong>Aude Lorriaux<\/strong><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-11705 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/m-2-f0b.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/m-2-f0b-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"m-2.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a cent ans, on ha\u00efssait au nom de la couleur de peau. Dans les ann\u00e9es 1970, le racisme prend une forme culturelle\u00a0: au pied des tours HLM, c\u2019est d\u00e9sormais \u00ab l&#8217;arabe \u00bb que l\u2019on d\u00e9nonce comme \u00ab l\u2019envahisseur \u00bb. Jusqu\u2019\u00e0 subir une nouvelle mutation, plus r\u00e9cente, en la figure du musulman. Quel chemin les mots ont-ils suivi ? <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":27797,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[15],"tags":[350],"class_list":["post-11705","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-idees-culture","tag-racisme"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11705","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=11705"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11705\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/27797"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=11705"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=11705"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=11705"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}