{"id":11701,"date":"2019-08-09T11:17:00","date_gmt":"2019-08-09T09:17:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-les-idees-ont-elles-encore-leur-place-dans-les-medias\/"},"modified":"2023-06-23T23:42:33","modified_gmt":"2023-06-23T21:42:33","slug":"article-les-idees-ont-elles-encore-leur-place-dans-les-medias","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=11701","title":{"rendered":"Les id\u00e9es ont-elles encore leur place dans les m\u00e9dias ?"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Appauvrissement, polarisation ou droitisation des d\u00e9bats, manque de diversit\u00e9 des opinions, accaparement par les penseurs m\u00e9diatiques et les leaders de think tanks, d\u00e9mission des politiques : l\u2019espace des m\u00e9dias est de plus en plus hostile aux intellectuels et \u00e0 la pens\u00e9e complexe.<\/p>\n<p><em> <strong>Thomas Legrand<\/strong>  est \u00e9ditorialiste de France Inter et r\u00e9alisateur du documentaire \u00ab Instincts primaires : coulisses d&#8217;une \u00e9lection \u00bb (2016).<br \/>\n<strong>Laurent Jeanpierre<\/strong> est professeur de science politique et auteur de <\/em> La Vie intellectuelle en France<em>, Seuil 2016.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Regards. On reproche souvent aux m\u00e9dias d\u2019inviter les m\u00eames intellectuels ou les m\u00eames experts. Partagez-vous cette analyse\u00a0? <\/strong> <\/p>\n<p><strong>Thomas Legrand.<\/strong> C\u2019est assez juste, malheureusement. Et \u00e7a s\u2019appelle le syndrome du bon client. On peut aussi parler de flemme journalistique\u2026 Untel est bien, on le prend. Prenez l\u2019exemple de Gilles Kepel, qu\u2019on a beaucoup entendu ces derniers temps. On sait \u00e0 peu pr\u00e8s ce qu\u2019il va dire et on a envie de savoir quel va \u00eatre son regard sur tel ou tel \u00e9v\u00e9nement. Nos auditeurs ont sans doute lu ses livres ou ils en ont au moins entendu parler. On ne va pas perdre dix minutes \u00e0 repr\u00e9senter sa pens\u00e9e. Il y a donc un peu de flemme intellectuelle de la part des journalistes, mais aussi un confort pour les auditeurs. Il faut dire aussi que beaucoup d\u2019intellectuels refusent de parler. Certains ne veulent pas d\u00e9battre, d\u2019autres souhaitent avoir les questions en amont, quelques-uns refusent d\u2019\u00eatre interrog\u00e9s par les auditeurs. Ce n\u2019est pas \u00e9vident.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/societe\/article\/ondes-troubles-pour-l-audiovisuel-public\">Ondes troubles pour l\u2019audiovisuel public<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Laurent Jeanpierre.<\/strong>\u00a0Je pense qu\u2019on ne gagne rien, si l\u2019enjeu est de favoriser une \u00e9cologie favorisant la diversit\u00e9 des id\u00e9es, de simplement confronter les mondes, de rester dans un jeu d\u2019anath\u00e8mes crois\u00e9s entre les professions. Trois mondes nous occupent dans cet \u00e9change\u00a0: le monde journalistique, le monde de la production d\u2019id\u00e9es et le monde politique. Ils sont tous travers\u00e9s par des tensions fortes et contiennent des gens plus ou moins proches des deux autres mondes. Par exemple, chez les producteurs d\u2019id\u00e9es professionnels, un certain nombre de personnes se sont sp\u00e9cialis\u00e9es exclusivement dans la pr\u00e9sence publique \u2013 au d\u00e9triment de leurs recherches, de leurs travaux ou de leurs cr\u00e9ations. Cela n\u2019est pas nouveau\u00a0: avec le poids de la t\u00e9l\u00e9vision, on avait d\u00e9j\u00e0 vu \u00e9merger, il y a quarante ans, une cat\u00e9gorie d\u2019intellectuels m\u00e9diatiques. Chaque \u00e9poque a eu les siens. <\/p>\n<p><strong>Finalement, peu importe le fond tant que le casting est susceptible de faire de l\u2019audience ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Thomas Legrand.<\/strong> Il y a des biais. En tant que programmateur, quand on organise une matinale grand public, on essaye de trouver des intellectuels reconnus dans leurs domaines, et qui sont vulgarisateurs. Pas simplificateurs, vulgarisateurs. Je distingue deux cat\u00e9gories\u00a0: les chercheurs qui savent vulgariser, et ceux qui ne le savent pas. On se tourne \u00e9videmment plus facilement vers ceux qui savent vulgariser une pens\u00e9e. Mais aux trois cat\u00e9gories que Laurent Jeanpierre a mentionn\u00e9es, j\u2019ajouterai une quatri\u00e8me qui fait beaucoup de mal au d\u00e9bat public\u00a0: les sp\u00e9cialistes de la prise de position. Je pense \u00e0 \u00c9ric Zemmour, \u00e0 Natacha Polony, etc. Ils ne sont ni tout \u00e0 fait journalistes, ni tout \u00e0 fait intellectuels. Et pourtant, ils sont pr\u00e9sent\u00e9s comme les \u00ab nouveaux penseurs \u00bb. Auparavant, on allait chercher des intellectuels et on essayait de vulgariser leur savoir pour l\u2019amener au grand public. Aujourd\u2019hui, on se tourne vers certains journalistes pol\u00e9mistes qui se piquent de philosophie, de sociologie et parfois d\u2019anthropologie \u2013 comme on l\u2019a vu avec Zemmour. Et l\u2019on se rend compte de la caricature et de l\u2019imposture de leur parole quand on la confronte \u00e0 celle des intellectuels.<\/p>\n<p><quote>\u00ab On assiste \u00e0 un abaissement g\u00e9n\u00e9ral du niveau intellectuel. L\u2019aisance m\u00e9diatique remplace dans beaucoup de formats \u2013 notamment sur les cha\u00eenes tout info \u2013 le savoir fondamental. \u00bb<\/p>\n<p>Thomas Legrand<\/quote><\/p>\n<p><strong>Pourquoi, en ce cas, leur fait-on autant de place dans les m\u00e9dias ?<\/strong> <\/p>\n<p><strong>Thomas Legrand.<\/strong> On assiste \u00e0 un abaissement g\u00e9n\u00e9ral du niveau intellectuel. L\u2019aisance m\u00e9diatique remplace dans beaucoup de formats \u2013 notamment sur les cha\u00eenes tout info \u2013 le savoir fondamental. Elle devient une valeur incontournable : c\u2019est un argument plus important pour \u00eatre invit\u00e9 que le vrai savoir. <\/p>\n<p><strong>Laurent Jeanpierre.<\/strong>\u00a0C\u2019est contradictoire avec l\u2019id\u00e9e m\u00eame de vulgarisation\u2026 Mais s\u2019il est vrai que Polony, Zemmour et les autres sont surexpos\u00e9s, la figure qui s\u2019impose aussi, de mani\u00e8re plus souterraine avec une visibilit\u00e9 moins spectaculaire, c\u2019est le leader de think tank. Autrefois les partis produisaient les id\u00e9es en interne. Il y a eu une externalisation de la production d\u2019id\u00e9es par les partis, depuis trente ans en France, qui a \u00e9t\u00e9 voulue par les leaders politiques actuels. Nous avons sans doute, aujourd\u2019hui, le personnel politique le plus inculte de l\u2019histoire de France. Ces think tankers, ces producteurs d\u2019id\u00e9es pour le monde politique, pour le monde m\u00e9diatique, ont un poids beaucoup plus important sur les plateaux de t\u00e9l\u00e9vision, et aussi dans les coulisses puisqu\u2019ils nourrissent les politiciens qui n\u2019ont plus le temps de travailler sur les id\u00e9es. Ils sont un nouvel op\u00e9rateur, un nouvel acteur dans la production d\u2019id\u00e9es, entre monde politique et monde m\u00e9diatique. <\/p>\n<p><strong>C\u2019est quoi, pour vous, une \u00ab bonne \u00bb programmation ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Thomas Legrand.<\/strong> Il faut diversifier les points de vue. Quand un sujet politique \u00e9merge et qu\u2019il nous semble occuper le d\u00e9bat, plut\u00f4t que d\u2019inviter un pour et un contre, nous prenons de la hauteur et invitons un ou deux intellectuels qui ont travaill\u00e9 une question. C\u2019est le cas sur les questions d\u2019autorit\u00e9, de genre, d\u2019islam, par exemple. Nous essayons de le faire une ou deux fois par semaine. Ce qui pr\u00e9side aux choix de nos invit\u00e9s r\u00e9sulte aussi de nos lectures\u00a0: nous lisons les tribunes, les revues, la R\u00e9publique des Id\u00e9es, les sites identifi\u00e9s. Nous faisons de la veille intellectuelle. Nous savons ce qu\u2019il faudrait faire pour organiser un bon show \u2013 ce que font beaucoup \u2013 et ce que nous nous refusons \u00e0 faire. Sur la la\u00efcit\u00e9, on peut prendre un intellectuel qui consid\u00e8re que le voile est une libert\u00e9 totale et de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 un intervenant de <em>Valeurs actuelles<\/em>. L\u00e0, on organise un bon clash. Mais si l\u2019on choisit plut\u00f4t quelqu\u2019un de plus mod\u00e9r\u00e9 dans les deux sens, il me semble que ce sera propice \u00e0 un d\u00e9bat plus sain et plus int\u00e9ressant. Ce que je vous d\u00e9cris l\u00e0 constitue \u00e0 la fois un biais et une n\u00e9cessit\u00e9. Parce que cette d\u00e9marche exclut quelque fois des pens\u00e9es radicales. Mais quand nous voulons faire des d\u00e9bats apais\u00e9s et int\u00e9ressants, on nous accuse souvent d\u2019\u00eatre dans l\u2019eau ti\u00e8de, et du coup dans la pens\u00e9e unique. <\/p>\n<p><strong>Laurent Jeanpierre.<\/strong> Je ne connais pas de programmation sans biais. L\u2019id\u00e9e d\u2019une programmation neutre\u00a0? Quel est le pr\u00e9suppos\u00e9\u00a0? Cela n\u2019existe pas. Le probl\u00e8me n\u2019est pas l\u00e0. La question pertinente pourrait \u00eatre la suivante\u00a0: est-ce que les m\u00e9dias produisent une concentration de la parole sur un petit nombre de personnes\u00a0? Des coll\u00e8gues ont men\u00e9 des travaux sur les invit\u00e9s politiques. Et c\u2019est tr\u00e8s net\u00a0: il y a des effets de concentration, des effets de seuil. Si l\u2019on n\u2019a pas atteint un seuil de visibilit\u00e9 n\u00e9cessaire, on n\u2019atteint pas la visibilit\u00e9 sup\u00e9rieure. Des d\u00e9put\u00e9s qui font un travail politique estimable \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e ne vont pas avoir acc\u00e8s aux grands entretiens des m\u00e9dias audiovisuels\u2026<\/p>\n<p><strong>Thomas Legrand.<\/strong> Alors qu\u2019on a la volont\u00e9, chez les intellectuels, de trouver le jeune, la p\u00e9pite\u2026<\/p>\n<p><strong>Laurent Jeanpierre.<\/strong> Oui, on peut parler d\u2019une prime relative au jeunisme, dans un contexte o\u00f9 les grandes figures intellectuelles publiques sont les m\u00eames qu\u2019il y a quarante ans\u2026<\/p>\n<p><strong>Thomas Legrand.<\/strong> Si dans une r\u00e9union de programmation, vous dites\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai lu un truc super d\u2019un jeune type\u00a0\u00bb, ou d\u2019un vieux que personne n\u2019avait rep\u00e9r\u00e9 qui est super, \u00ab\u00a0il apporte \u00e7a au d\u00e9bat, c\u2019est quelqu\u2019un de tr\u00e8s int\u00e9ressant, etc.\u00a0\u00bb, l\u00e0 vous avez une prime dans cette r\u00e9union. Si vous arrivez en disant : \u00ab\u00a0Ce d\u00e9put\u00e9 inconnu a fait un truc super dans sa ville ou \u00e0 l\u2019assembl\u00e9e, il faut l\u2019inviter\u00a0\u00bb, on vous dira : \u00ab\u00a0On va d\u2019abord envoyer un reporter, il fera un sujet l\u00e0-dessus, \u00e7a passera dans le journal\u00a0\u00bb. La raison en est simple\u00a0: on arrive \u00e0 mesurer l\u2019importance d\u2019un homme politique \u00e0 son grade dans son parti, \u00e0 la fa\u00e7on dont il a \u00e9t\u00e9 \u00e9lu. Et l\u2019importance d\u2019un intellectuel \u00e0 ses ventes de livres. <\/p>\n<p><strong>Diriez-vous que l\u2019on assiste \u00e0 une droitisation du champ m\u00e9diatique\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Laurent Jeanpierre.<\/strong> \u00c0 toute \u00e9poque, il y a des p\u00f4les progressistes et des p\u00f4les conservateurs, dans le monde journalistique comme dans le monde intellectuel et politique. On peut alors s\u2019interroger sur l\u2019alignement plus ou moins grand entre la production d\u2019id\u00e9es et le journalisme. Or il y a aujourd\u2019hui moins d\u2019alignement entre les fractions les plus engag\u00e9es \u00e0 gauche des mondes intellectuels et les plus jeunes ou les plus en vue du monde journalistique. La situation \u00e9tait de ce point de vue tr\u00e8s diff\u00e9rente dans les ann\u00e9es 1970, lorsque les pens\u00e9es critiques rencontraient le nouveau journalisme et parfois y participaient. Mais je ne connais pas le d\u00e9compte statistique qui montre que plus d\u2019invit\u00e9s de droite apparaissent aujourd\u2019hui dans les m\u00e9dias<\/p>\n<p><strong>Thomas Legrand.<\/strong> C\u2019est peut-\u00eatre que certains de nos invit\u00e9s de gauche peuvent para\u00eetre \u00e0 certains comme tenant des propos de droite.<\/p>\n<p><strong>Laurent Jeanpierre.<\/strong> On peut s\u2019interroger sur les questions qui sont trait\u00e9es par les m\u00e9dias. Est-ce qu\u2019ils participent de ce qu\u2019on appelle la construction d\u2019une forme de pens\u00e9e unique\u00a0? C\u2019est une r\u00e9flexion que nous devons avoir. <\/p>\n<p><strong>Il s\u2019agirait moins d\u2019une affaire de droitisation que d\u2019une uniformisation de la pens\u00e9e et du discours\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Laurent Jeanpierre.<\/strong> Il y a le probl\u00e8me de la s\u00e9lection des personnes que les m\u00e9dias invitent, et le probl\u00e8me de la s\u00e9lection des th\u00e8mes. La s\u00e9lection des personnes, nous en avons parl\u00e9 : on voit les contraintes des m\u00e9dias, on voit aussi les m\u00e9canismes d\u2019auto-renforcement, les difficult\u00e9s que cela pose pour la vie d\u00e9mocratique. Le probl\u00e8me de la s\u00e9lection des th\u00e8mes, c\u2019est la question de la pens\u00e9e unique. \u00c7a n\u2019est pas tant que tout le monde a le m\u00eame avis et qu\u2019on n\u2019a pas \u00e9quilibr\u00e9 les points de vue. C\u2019est que l\u2019on discute de certains sujets et pas d\u2019autres. Ces sujets sont d\u00e9finis par l\u2019id\u00e9ologie dominante \u2013 v\u00e9hicul\u00e9e par des intellectuels, des politiques, des journalistes \u2013 comme \u00e9tant les sujets pertinents. Prenez la question de l\u2019islam\u00a0: probl\u00e8me pertinent ou pas\u00a0? L\u2019\u00e9cologie\u00a0: probl\u00e8me pertinent ou pas\u00a0? Et c\u2019est ind\u00e9pendant du probl\u00e8me de la v\u00e9rit\u00e9 et de la question des faits. Les faits viennent toujours avec des interpr\u00e9tations. L\u2019enjeu, c\u2019est plut\u00f4t d\u2019assumer l\u2019interpr\u00e9tation des faits que l\u2019on interpr\u00e8te les faits. Dans les histoires de d\u00e9bats pertinents et de d\u00e9bats non pertinents, s\u2019exprime un principe de s\u00e9lection des th\u00e8mes, avec des th\u00e8mes qui n\u2019apparaissent pas. <\/p>\n<p><strong>Thomas Legrand.<\/strong>\u00a0La vraie question, beaucoup plus que la question des invit\u00e9s, c\u2019est en effet cette question des th\u00e8mes. Sur le service public, on se bat en permanence et on prend des risques. Nous avons consacr\u00e9 une matinale \u00e0 la question de l\u2019autisme, par exemple. Nous n\u2019en avons pas parl\u00e9 de mani\u00e8re d\u00e9connect\u00e9e : il y avait un lien avec l\u2019actualit\u00e9 puisque le jour m\u00eame, un texte \u00e9tait d\u00e9battu \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e nationale. On est dans l\u2019actualit\u00e9, mais en m\u00eame temps, l\u00e0 o\u00f9 vous avez raison, c\u2019est qu\u2019il y a tout le temps des actualit\u00e9s sur tous les sujets. Qui fait l\u2019actualit\u00e9\u00a0? Concernant l\u2019islam, le sujet le plus trait\u00e9, ou la question identitaire, nous avons d\u00e9cid\u00e9 de lever le pied. Nous avions fait beaucoup, et c\u2019est un sujet sensible. Avec la mont\u00e9e du FN, nous nous sommes dit que nous ne pouvions pas laisser ce sujet trait\u00e9 de mani\u00e8re caricaturale. Il fallait donc en parler avec de la diversit\u00e9 de pens\u00e9e et ramener la question \u00e0 son juste niveau. En traitant le sujet, on peut apaiser et relativiser les choses. J\u2019ai le sentiment que si l\u2019on d\u00e9cide de traiter un sujet sur-trait\u00e9, c\u2019est parce que tout le monde le traite, et le traite mal. Alors il faut qu\u2019on le traite. Mais ce faisant, on rajoute une couche. C\u2019est tr\u00e8s compliqu\u00e9\u2026<\/p>\n<p><quote>\u00ab Autrefois les partis produisaient les id\u00e9es en interne. Il y a eu une externalisation de la production d\u2019id\u00e9es par les partis, depuis trente ans en France, qui a \u00e9t\u00e9 voulue par les leaders politiques actuels. Nous avons sans doute, aujourd\u2019hui, le personnel politique le plus inculte de l\u2019histoire de France. \u00bb<\/p>\n<p>Laurent Jeanpierre<\/quote><\/p>\n<p><strong>Quelle a \u00e9t\u00e9 votre r\u00e9action lorsque la presse, unanime, a fait campagne contre le Brexit et Trump, ou lorsqu\u2019elle n\u2019a pas vu venir l\u2019\u00e9lection de Fran\u00e7ois Fillon\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Thomas Legrand.<\/strong> Nous nous remettons en question. Nous nous engueulons. Nos chroniques sont diff\u00e9rentes. Nous sommes conscients de notre responsabilit\u00e9. On ne peut pas \u00e0 la fois nous accuser d\u2019\u00eatre responsables de tout et s\u2019apercevoir qu\u2019on est influents sur rien. Parce que Trump, c\u2019est quand m\u00eame la fin de l\u2019influence journalistique s\u00e9rieuse. C\u2019est le triomphe des r\u00e9seaux sociaux, des t\u00e9l\u00e9s trash et des m\u00e9dias conspirationnistes. Parce qu\u2019il y a une grande crise de la complexification. Il devient tr\u00e8s compliqu\u00e9 de produire des messages simples. Et m\u00eame pour nous journalistes, pour \u00eatre \u00e9cout\u00e9s, pour \u00eatre entendus, nous devons tomber dans le simplisme. <\/p>\n<p><strong>Laurent Jeanpierre.<\/strong> Je ne comprends pas cette contrainte. C\u2019est ce que je disais sur le public fantasm\u00e9 des journalistes : si vous postulez un public b\u00eate, vous allez conforter ce type de lieux communs qui circulent dans votre monde professionnel. Pour moi, \u00e7a n\u2019est pas audible. Le pr\u00e9suppos\u00e9, c\u2019est que le public n\u2019est pas capable de comprendre des choses compliqu\u00e9es. Et plus on pense comme cela, plus on lui propose des contenus de plus en plus simplistes, pour ensuite en conclure que le public est b\u00eate ou qu\u2019il est simpliste. C\u2019est une proph\u00e9tie autor\u00e9alisatrice contre laquelle il faut lutter.<\/p>\n<p><strong>Thomas Legrand.<\/strong> Les journalistes sont de plus en plus contraints de recourir \u00e0 la simplification. Ils rentrent dans le cadre d\u2019une \u00e9conomie particuli\u00e8re. Quand vous prenez Arte, ou France Inter, nous faisons l\u2019inverse et \u00e7a marche. Dans une autre mesure, c\u2019est ce que i-T\u00e9l\u00e9 essaie de faire et c\u2019est ce que les gr\u00e9vistes de i-T\u00e9l\u00e9 ont essay\u00e9 de faire. Il est vrai que maintenant, dans une profession remplie de CDD, de pigistes, de gens pr\u00e9caris\u00e9s, cela devient tr\u00e8s compliqu\u00e9. <\/p>\n<p><strong> Vous avez dit, Laurent Jeanpierre, que nous avions la classe politique <em>\u00ab\u00a0la moins cultiv\u00e9e de l\u2019histoire de France\u00a0\u00bb<\/em>. Dans votre ouvrage, vous dites aussi qu\u2019aujourd\u2019hui nous n\u2019avons plus de Malraux, de Lamartine ou de Guizot\u2026<\/strong> <\/p>\n<p><strong>Laurent Jeanpierre.<\/strong> Je n\u2019ai pas une vision nostalgique. J\u2019observe que le dernier mandat durant lequel des intellectuels ont exerc\u00e9 des fonctions soit diplomatiques, soit de haute fonction publique, soit \u00e9ventuellement politiques, c\u2019est certainement celui qui a d\u00e9but\u00e9 en 1981. Par la suite, nous avons assist\u00e9 \u00e0 une transformation du mode de formation de la haute administration, qui est l\u2019\u00e9l\u00e9ment le plus p\u00e9renne du pouvoir d\u2019\u00c9tat en France. Si vous regardez l\u2019\u00e9volution des contenus des cours de l\u2019ENA depuis cinquante ans, les savoirs techniques y sont de plus en plus importants. Toute formation extra technique ou extra bureaucratique est rel\u00e9gu\u00e9e. Deuxi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment\u00a0: la formation des autres \u00e9lites politiques a chang\u00e9. Pour faire carri\u00e8re dans un parti, il faut, si on ne fait pas l\u2019ENA, commencer \u00e0 quinze ans comme Manuel Valls, Beno\u00eet Hamon ou Fran\u00e7ois Fillon \u2013 qui a \u00e9t\u00e9 le plus jeune d\u00e9put\u00e9 de France. Nous parlons de personnes qui, dans l\u2019\u00e9lite des professionnels de la politique, ont soit \u00e9t\u00e9 form\u00e9es par l\u2019ENA \u2013 qui reste la voie royale\u00a0\u2013, soit ont fait carri\u00e8re politique \u00e0 la force du poignet. Dans les deux cas, leur rapport au monde intellectuel est extr\u00eamement faible. En voici d\u2019ailleurs un sympt\u00f4me\u00a0: Piketty est peut-\u00eatre l\u2019un des chercheurs en sciences humaines les plus importants depuis quelques d\u00e9cennies en France ; il consacre de nombreuses pages, dans son ouvrage sur les in\u00e9galit\u00e9s, \u00e0 des propositions pour tout le monde\u00a0\u2013 le centre gauche comme l\u2019extr\u00eame gauche. C\u2019est une bo\u00eete \u00e0 outils. Et le ministre de l\u2019\u00c9conomie et des Finances explique, non sans fiert\u00e9, qu\u2019il ne lira pas ce livre. De m\u00eame, Valls dit que les sociologues excusent le terrorisme. On vit un moment d\u2019anti-intellectualisme tout \u00e0 fait singulier en politique. <\/p>\n<p><strong>Thomas Legrand.<\/strong>\u00a0Je dirais qu\u2019il y a un affaiblissement du niveau des r\u00e9f\u00e9rences. Mais nos hommes politiques sont le produit de la soci\u00e9t\u00e9 et de l\u2019\u00e9poque dans laquelle ils ont \u00e9volu\u00e9. Quand il fallait choisir entre Mitterrand et De Gaulle en 65, c\u2019\u00e9tait entre deux hommes qui avaient travers\u00e9 des moments tellement \u00e9piques\u00a0! Le tragique de l\u2019histoire \u00e9tait pr\u00e9sent \u2013 jusqu\u2019\u00e0 Chirac, qui a fait la guerre d\u2019Alg\u00e9rie. Maintenant, on a le choix entre des gens dont on ne sait m\u00eame pas s\u2019ils ont vot\u00e9 oui ou non \u00e0 Maastricht \u2013 et c\u2019est le seul choix un peu dramatique qu\u2019ils aient eu \u00e0 faire de leur vie. Nos vies ont moins d\u2019asp\u00e9rit\u00e9s dramatiques et cela se ressent sur le plan des id\u00e9es, de la pens\u00e9e. Comme les id\u00e9ologies sont mortes, comme apr\u00e8s la chute du mur de Berlin les grandes grilles de lecture sont tomb\u00e9es, on a des gestionnaires. Et quand vous devez choisir le meilleur des comptables, vous ne regardez pas sa note au Bac de fran\u00e7ais. On en est l\u00e0. Et puisqu\u2019on parle d\u2019animer le d\u00e9bat intellectuel, malheureusement, j\u2019ai l\u2019impression que ce d\u00e9bat ne se retrouve plus dans les m\u00e9dias classiques, qu\u2019il est plut\u00f4t sur la Toile. Et nous avons un gros probl\u00e8me avec le statut de la v\u00e9rit\u00e9, le statut des faits. Donner des faits, c\u2019est devenu une opinion. Il devient alors tr\u00e8s compliqu\u00e9 d\u2019articuler les choses dans le d\u00e9bat politique-intellectuel-journalistique\u2026<\/p>\n<p><quote>\u00ab Le probl\u00e8me de la s\u00e9lection des th\u00e8mes, c\u2019est la question de la pens\u00e9e unique. \u00c7a n\u2019est pas tant que tout le monde a le m\u00eame avis et qu\u2019on n\u2019a pas \u00e9quilibr\u00e9 les points de vue. C\u2019est que l\u2019on discute de certains sujets et pas d\u2019autres. \u00bb<\/p>\n<p>Laurent Jeanpierre<\/quote><\/p>\n<p><strong>Pourquoi autrefois pouvait-on faire des \u00e9missions de trois heures avec Raymond Aron, Michel Foucault ou Jacques Derrida alors qu\u2019aujourd\u2019hui cela ne semble plus imaginable, malgr\u00e9 une offre pl\u00e9thorique de m\u00e9dias\u00a0?<\/strong> <\/p>\n<p><strong>Thomas Legrand.<\/strong> Parce qu\u2019avant, il n\u2019y avait que trois cha\u00eenes, et l\u2019on d\u00e9cidait que L\u2019Homme du Picardie serait sur la premi\u00e8re et Malraux sur la deuxi\u00e8me. <\/p>\n<p><strong>Laurent Jeanpierre.<\/strong> L\u2019offre se diversifie quand m\u00eame. On ne peut pas dire que les id\u00e9es sont moins pr\u00e9sentes dans le monde m\u00e9diatique, si on l\u2019envisage dans sa diversit\u00e9. Elles sont m\u00eame plus repr\u00e9sent\u00e9es aujourd\u2019hui qu\u2019hier. Mais j\u2019ai un d\u00e9saccord avec Thomas Legrand sur le sentiment que les m\u00e9dias seraient dans la surench\u00e8re pour \u00eatre plus simplificateurs que les autres. Les m\u00e9dias qui r\u00e9sistent mieux \u00e0 la crise de la presse misent sur les contenus\u00a0: <em>T\u00e9l\u00e9rama<\/em>, <em>Le Monde<\/em> du jeudi soir. M\u00eame si cela semble r\u00e9serv\u00e9 au papier, cela plaide contre l\u2019id\u00e9e de la simplification. Quand on donne du contenu, on se maintient comme m\u00e9dia traditionnel contre les nouveaux m\u00e9dias ou contre les rumeurs, les th\u00e9ories du complot, les r\u00e9seaux sociaux. Mais faire cela, ce n\u2019est pas simplement \u00e9tablir ou r\u00e9tablir des faits. C\u2019est aussi et indissociablement les interpr\u00e9ter. <\/p>\n<p><strong>Thomas Legrand.<\/strong> Le contenu paye, je suis d\u2019accord, et la complexification peut payer. Mais le bruit g\u00e9n\u00e9ral du d\u00e9bat va \u00e0 la simplification. Comment expliquer alors que le contenu paye mais que le conspirationnisme se r\u00e9pande\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Laurent Jeanpierre.<\/strong> Ce ne sont pas des ph\u00e9nom\u00e8nes contradictoires. Comment analyse-t-on ce qu\u2019on appelle conspirationnisme, qui n\u2019a d\u2019ailleurs rien de nouveau non plus\u00a0? Pour moi, c\u2019est une crise de l\u2019explication. Pas une crise de la v\u00e9rit\u00e9. C\u2019est une mauvaise explication. C\u2019est li\u00e9 aussi \u00e0 l\u2019humeur ambiante, tr\u00e8s anti-intellectualiste en effet. Mais la vraie demande est une demande d\u2019explication. Et force est de constater que l\u2019explication n\u2019a pas bonne presse.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\nEntretien r\u00e9alis\u00e9 par <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/pierre-jacquemain\"><strong>Pierre Jacquemain<\/strong><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-11701 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/id-a1a.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/id-a1a-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"id.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Appauvrissement, polarisation ou droitisation des d\u00e9bats, manque de diversit\u00e9 des opinions, accaparement par les penseurs m\u00e9diatiques et les leaders de think tanks, d\u00e9mission des politiques : l\u2019espace des m\u00e9dias est de plus en plus hostile aux intellectuels et \u00e0 la pens\u00e9e complexe.<\/p>\n","protected":false},"author":1039,"featured_media":27789,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[15],"tags":[293,287],"class_list":["post-11701","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-idees-culture","tag-entretien","tag-medias"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11701","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1039"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=11701"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11701\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/27789"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=11701"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=11701"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=11701"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}