{"id":11700,"date":"2019-07-15T14:37:00","date_gmt":"2019-07-15T12:37:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-la-gauche-peut-elle-encore-convertir-la-tristesse-en-colere\/"},"modified":"2023-06-23T23:42:33","modified_gmt":"2023-06-23T21:42:33","slug":"article-la-gauche-peut-elle-encore-convertir-la-tristesse-en-colere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=11700","title":{"rendered":"La gauche peut-elle encore convertir la tristesse en col\u00e8re\u00a0?"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">D\u00e9faites id\u00e9ologiques, marginalisation, sentiment d\u2019impuissance\u2026 Si la gauche a longtemps su trouver dans ses revers la volont\u00e9 de poursuivre ses combats, elle semble aujourd\u2019hui apathique. Doit-elle enfin affronter ses \u00e9motions pour retrouver de l\u2019\u00e9nergie dans son d\u00e9sespoir ?<\/p>\n<p>\u00c0 quelques mois de l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle de 2017, le Pr\u00e9sident et son Premier ministre pratiquent la m\u00e9thode Cou\u00e9. Invit\u00e9 du Grand jury RTL\/LCI\/<em>Le Figaro<\/em>, Manuel Valls ass\u00e8ne\u00a0: <em>\u00ab\u00a0\u00c7a suffit d\u2019\u00eatre d\u00e9prim\u00e9, \u00e7a suffit d\u2019\u00eatre honteux\u00a0\u00bb<\/em>, estimant que la gauche <em>\u00ab\u00a0peut gagner la pr\u00e9sidentielle si elle d\u00e9fend son bilan\u00a0\u00bb<\/em>. Quant \u00e0 Fran\u00e7ois Hollande, il fustige dans <em>L\u2019Obs<\/em> la <em>\u00ab\u00a0m\u00e9lancolie de gauche\u00a0\u00bb<\/em>, confondue au passage avec de la nostalgie\u00a0: <em>\u00ab\u00a0C\u2019\u00e9tait mieux quand le Front populaire instituait les cong\u00e9s pay\u00e9s, quand Fran\u00e7ois Mitterrand abolissait la peine de mort, quand Lionel Jospin instituait les 35 heures. Et surtout quand la gauche \u00e9tait dans l\u2019opposition\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/politique\/article\/l-urgence-du-debat-de-fond\">L\u2019urgence du d\u00e9bat de fond<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9vidence, les \u00e9lecteurs de gauche font grise mine. Mais c\u2019est faire peu de cas des affects en politique que de croire pouvoir convertir la d\u00e9prime en enthousiasme \u00e0 coup d\u2019incantations. Pour effacer la tristesse, il en faudrait davantage. Car ce n\u2019est pas un vague \u00e0 l\u2019\u00e2me passager, mais une lame de fond qui s\u2019est abattue sur toute une partie de la population abasourdie face \u00e0 la fiert\u00e9 conqu\u00e9rante d\u2019une droite traditionnaliste et ultralib\u00e9rale. <em>\u00ab\u00a0Un sentiment tr\u00e8s lourd p\u00e8se sur la gauche. Nous n\u2019arrivons pas \u00e0 sortir de l\u2019h\u00e9ritage d\u2019un si\u00e8cle de r\u00e9volutions qui ont toutes \u00e9t\u00e9 suivies d\u2019\u00e9checs. Du coup, nous portons un deuil que nous ne parvenons pas \u00e0 \u00e9laborer\u00a0\u00bb<\/em>, estime l\u2019historien Enzo Traverso[[Enzo Traverso, <em>M\u00e9lancolie de gauche. La force d\u2019une tradition cach\u00e9e (XIXe-XXIe si\u00e8cle),<\/em> \u00e9d. La D\u00e9couverte]].<\/p>\n<p>Reste l\u2019impression d\u2019assister \u00e0 la marche du monde sur le bas-c\u00f4t\u00e9, avec un sentiment d\u2019impuissance d\u2019autant plus fort que chaque espoir est aussit\u00f4t douch\u00e9\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Des mouvements tr\u00e9buchent comme les r\u00e9volutions arabes, d\u2019autres capitulent \u00e0 cause de la force de l\u2019adversaire comme Syriza en Gr\u00e8ce, d\u2019autres encore sont d\u00e9sorient\u00e9s d\u00e8s leur premier succ\u00e8s comme Podemos en Espagne\u00a0\u00bb<\/em>, poursuit le chercheur. D\u2019o\u00f9 cette m\u00e9lancolie des vaincus qui rime moins aujourd\u2019hui avec \u00e9nergie qu\u2019avec apathie. <\/p>\n<h2>Le spleen des r\u00e9volutions manqu\u00e9es<\/h2>\n<p>Hier pourtant, les larmes avaient cette capacit\u00e9 de se transformer en col\u00e8re. Quoiqu\u2019occult\u00e9 par l\u2019imagerie r\u00e9volutionnaire focalis\u00e9e sur l\u2019extase de la lutte et le plaisir d\u2019agir ensemble, le chagrin pouvait r\u00e9veiller des puissances enfouies susceptibles de soulever des montagnes. <em>\u00ab\u00a0Il y a, dans tout &#8220;pouvoir d\u2019\u00eatre affect\u00e9&#8221;, la possibilit\u00e9 d\u2019un renversement \u00e9mancipateur\u00a0\u00bb<\/em>, \u00e9crit Georges Didi-Huberman dans <em>Peuples en larmes, peuples en armes<\/em>[[Georges Didi-Huberman, <em>Peuples en larmes, peuples en armes.<\/em> L\u2019\u0153il de l\u2019histoire 6, \u00e9d. Les \u00e9ditions de Minuit]]. \u00c0 la fin des ann\u00e9es 1980, confront\u00e9s aux ravages du sida, les activistes gays d\u2019Act Up ont su r\u00e9inventer le plaisir et le sexe alors qu\u2019ils pleuraient leurs amis disparus et craignaient eux-m\u00eames d\u2019\u00eatre condamn\u00e9s. Dans un contexte de forte homophobie, l\u2019impression d\u2019une catastrophe in\u00e9luctable a impuls\u00e9 la conversion de la honte en fiert\u00e9 et ouvert la voie \u00e0 de nouvelles pratiques. <em>\u00ab\u00a0C\u2019est l\u2019exemple m\u00eame d\u2019une m\u00e9lancolie fructueuse\u00a0: au lieu de se contenter de la passivit\u00e9, elle fut une incitation inventer un militantisme qui tirait sa force du deuil et du chagrin\u00a0\u00bb<\/em>, analyse Enzo Traverso.<\/p>\n<p>Vingt ans auparavant, c\u2019est un autre traumatisme que surmontaient les nombreux membres du bureau politique et militants d\u2019origine juive que comptait la Ligue communiste r\u00e9volutionnaire dans ses premi\u00e8res ann\u00e9es d\u2019existence\u00a0: pour ceux-l\u00e0, Mai-68 a peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 l\u2019occasion de transmuer en action collective un d\u00e9sir de vengeance personnel \u2013 d\u00e9sir n\u00e9 d\u2019une m\u00e9moire familiale du g\u00e9nocide qui avait transmis les discriminations et les humiliations, la d\u00e9portation et les chambres \u00e0 gaz. C\u2019est ce que sugg\u00e8re la sociologue Florence Johsua\u00a0qui interpr\u00e8te, sur la base des entretiens r\u00e9alis\u00e9s avec des militants \u00ab historiques \u00bb de la LCR, <em>\u00ab\u00a0la r\u00e9volte de cette fraction particuli\u00e8re de la jeunesse (des rescap\u00e9s de la deuxi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration, fils et filles de survivants de la Shoah) comme un \u00e9clat lointain des traumatismes de la seconde guerre mondiale\u00a0\u00bb<\/em>[[Florence Johsua, <em>Anticapitalistes. Une sociologie historique de l\u2019engagement<\/em>, \u00e9d. La D\u00e9couverte]].<\/p>\n<p>La tristesse \u00e0 gauche n\u2019est donc pas n\u00e9e des tribulations r\u00e9centes du PS. Bien que refoul\u00e9e derri\u00e8re le bonheur de lutter ensemble, elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 consubstantielle des r\u00e9volutions socialistes pass\u00e9es. \u00c0 la fin de <em>L\u2019Insurg\u00e9<\/em>, son roman consacr\u00e9 \u00e0 la Commune, Jules Vall\u00e8s d\u00e9livre un message d\u2019espoir teint\u00e9 de chagrin\u00a0: le ciel que regarde le personnage de Vingtras est <em>\u00ab\u00a0d\u2019un bleu cru, avec des nu\u00e9es de rouges. On dirait une grande blouse inond\u00e9e de sang\u00a0\u00bb<\/em>. Pour Louise Michel, la Commune <em>\u00ab\u00a0n\u2019avait que la mort \u00e0 l\u2019horizon\u00a0\u00bb<\/em>, mais elle <em>\u00ab\u00a0avait ouvert la porte toute grande \u00e0 l\u2019avenir\u00a0\u00bb<\/em>. Et un peu plus tard, Rosa Luxemburg c\u00e9l\u00e9brera la d\u00e9faite des ouvriers de Berlin \u00e0 la fin de la r\u00e9volte spartakiste, nom donn\u00e9 \u00e0 la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale de 1919, en rappelant les \u00e9checs de tous les mouvements r\u00e9volutionnaires du XIXe si\u00e8cle\u2026 ce qui ne l\u2019emp\u00eachera pas de promettre la renaissance du socialisme. <em>\u00ab\u00a0O\u00f9 en serions-nous aujourd\u2019hui sans toutes ces &#8220;d\u00e9faites&#8221;, o\u00f9 nous avons puis\u00e9 notre exp\u00e9rience, nos connaissances, la force et l\u2019id\u00e9alisme qui nous animent\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em>, \u00e9crivait-elle.  <\/p>\n<h2>La braise sans la flamme<\/h2>\n<p>Alors, que s\u2019est-il pass\u00e9 pour qu\u2019aujourd\u2019hui\u00a0le sentiment de perte ne se mue plus en r\u00e9volte\u00a0? <em>\u00ab\u00a0Le mouvement ouvrier est n\u00e9 dans une situation terrible, souvent en r\u00e9action \u00e0 des accidents du travail, qui aurait eu de quoi nourrir la tristesse\u00a0! Pourtant, jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1970, c\u2019est la col\u00e8re qui mobilise. Cette \u00e9motion n\u2019est plus dominante aujourd\u2019hui\u00a0\u00bb<\/em>, assure la politologue Isabelle Sommier. Non pas qu\u2019elle ait d\u00e9sert\u00e9 l\u2019ar\u00e8ne politique\u00a0: les mobilisations contre la loi El Khomri sur le travail ont ainsi \u00e9t\u00e9 le lieu de violents corps-\u00e0-corps, de m\u00eame qu\u2019en 2005 la mort de Zyned Benna et Bouna Traore \u00e0 Clichy-sous-Bois avaient suscit\u00e9 une rage explosive dans les banlieues.<\/p>\n<p>Mais cette col\u00e8re peine \u00e0 se prolonger dans un engagement qui lui donne sens, telle une petite braise qui clignoterait sans r\u00e9ussir \u00e0 s\u2019embraser faute d\u2019\u00eatre port\u00e9e par un souffle suffisamment puissant. Et tandis qu\u2019elle s\u2019allume par intermittence, d\u2019autres affects qu\u2019lsabelle Sommier juge moins mobilisateurs occupent le terrain\u00a0: <em>\u00ab\u00a0C\u2019est l\u2019indignation qui est devenue l\u2019\u00e9motion dominante \u00e0 gauche. Or ce soul\u00e8vement moral n\u2019implique pas forc\u00e9ment une action. Il peut m\u00eame conduire \u00e0 l\u2019apathie et laisser les gens en monade\u00a0\u00bb<\/em>, affirme-t-elle. Face au sort r\u00e9serv\u00e9 aux migrants ou aux victimes des attentats, le c\u0153ur se soul\u00e8ve et les larmes montent. Et si rien n\u2019interdit en principe que cette empathie devant les souffrances d\u2019autrui devienne un moteur, elle n\u2019est pas suffisante. <em>\u00ab\u00a0Cet univers \u00e9motionnel dans lequel nous \u00e9voluons reste \u00e9miett\u00e9. Devant la guerre qui d\u00e9truit Alep en Syrie et les tentes \u00e0 Stalingrad, on peut ressentir de l\u2019effroi ou de la culpabilit\u00e9. Les r\u00e9seaux sociaux s\u2019en font l\u2019\u00e9cho. Mais force est de constater que ces \u00e9motions ne coagulent pas afin de se constituer en volont\u00e9 de lutte et de solutions\u00a0\u00bb<\/em>, pointe l\u2019historienne Arlette Farge.<\/p>\n<p>Sans doute l\u2019accumulation des d\u00e9faites \u00e0 gauche explique-t-elle l\u2019actuelle paralysie. En 1989, l\u2019effondrement des r\u00e9gimes communistes est ainsi venu clore une longue s\u00e9quence color\u00e9e par la croyance dans les potentialit\u00e9s \u00e9mancipatrices du socialisme. Apr\u00e8s la fin d\u2019un espoir qui avait marqu\u00e9 une partie du XXe si\u00e8cle, la chute du mur de Berlin a cr\u00e9\u00e9 dans les esprits une puissante onde de choc, jetant le discr\u00e9dit non seulement sur les exp\u00e9riences concr\u00e8tes, mais sur le r\u00e9cit lui-m\u00eame\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Toute l\u2019histoire du communisme s\u2019est trouv\u00e9e r\u00e9duite \u00e0 sa dimension totalitaire et sous cette forme, elle est apparue comme une repr\u00e9sentation partag\u00e9e, la doxa du d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle\u00a0\u00bb<\/em>, rel\u00e8ve Enzo Traverso. C\u2019est sur l\u2019id\u00e9e m\u00eame de r\u00e9volution qu\u2019a rejailli alors le renversement de la promesse de lib\u00e9ration en symbole d\u2019ali\u00e9nation. Si bien que la vision t\u00e9l\u00e9ologique de l\u2019histoire, qui permettait de m\u00e9taboliser les \u00e9checs, est entr\u00e9e en crise. <\/p>\n<h2>Panne de libido<\/h2>\n<p>En achevant de refermer la page des possibles, les \u00e9v\u00e9nements de la fin des ann\u00e9es 1980 ont donc produit un deuil pathologique. Car depuis, la gauche n\u2019a jamais retrouv\u00e9 sa libido. Aucun autre objet d\u2019amour n\u2019est venu combler la perte. Et le d\u00e9ni de tristesse participe de la paralysie\u00a0: <em>\u00ab\u00a0La d\u00e9faite devient plus lourde et durable quand elle est refoul\u00e9e. Pour que la m\u00e9lancolie puisse nous guider de fa\u00e7on efficace, consciente, responsable, elle doit \u00eatre reconnue comme un sentiment l\u00e9gitime\u00a0\u00bb<\/em>, pr\u00e9vient Enzo Traverso. Mais <em>\u00ab\u00a0il faut avoir fait beaucoup de chemin [&#8230;] pour s\u2019avouer malheureux\u00a0\u00bb<\/em>, pr\u00e9cise le philosophe Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon dans <em>Les Affects de la politique<\/em>[[Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon, <em>Les Affects de la politique<\/em>, \u00e9d. Seuil]]. Car selon lui, une fois l\u2019id\u00e9e de malheur install\u00e9e, <em>\u00ab\u00a0celle-ci ne laisse plus que deux possibilit\u00e9s\u00a0: la lutte ou l\u2019effondrement\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Devant ce chagrin en forme d\u2019impasse, les organisations politiques de gauche ont aussi une responsabilit\u00e9\u00a0: autrefois capables de convertir les \u00e9motions populaires en mobilisations collectives, elles s\u2019y \u00e9vertuent aujourd\u2019hui sans grand r\u00e9sultat. <em>\u00ab\u00a0Les organisations politiques jouent un r\u00f4le essentiel en proposant une bo\u00eete \u00e0 conceptualiser le monde qui procure des mots, un langage et un cadre d\u2019explication coh\u00e9rent \u00e0 des ph\u00e9nom\u00e8nes et rapports sociaux v\u00e9cus et observ\u00e9s, pour les rendre intelligibles et leur donner un sens excluant le fatalisme ou l\u2019indignit\u00e9 personnelle\u00a0\u00bb<\/em>, analyse Florence Johsua. Ainsi le service d\u2019ordre de la LCR des d\u00e9buts \u00e9tait-il, selon elle, <em>\u00ab\u00a0un rouage organisationnel capable de convertir la peur et la col\u00e8re en puissance d\u2019agir, dirig\u00e9e contre un ennemi politique g\u00e9n\u00e9rique\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Dans l\u2019absolu, les organisations devraient donc pouvoir transformer des affects paralysants en \u00e9motions mobilisatrices. Mais coinc\u00e9es entre un pass\u00e9 au go\u00fbt amer et un futur que personne n\u2019arrive \u00e0 dessiner, elles n\u2019y parviennent plus. Voire, elles rechignent souvent \u00e0 s\u2019emparer de cette dimension \u00e9motionnelle, exception faite des mouvements f\u00e9ministes ou LGBT, lesquels ont fait de la fiert\u00e9 associ\u00e9e \u00e0 la col\u00e8re un moteur de mobilisation politique.\u00a0En revanche, souligne Isabelle Sommier, <em>\u00ab\u00a0cette dimension est moins assum\u00e9e par la tradition viriliste li\u00e9e au mouvement ouvrier\u00a0\u00bb<\/em>. Un tel registre a aussi longtemps \u00e9t\u00e9 \u00e9lud\u00e9, voire disqualifi\u00e9 par la recherche scientifique. Ce qui n\u2019a sans doute pas aid\u00e9. <em>\u00ab\u00a0Au d\u00e9but, l\u2019histoire des \u00e9motions \u00e9tait marginalis\u00e9e. C\u2019\u00e9tait un sujet associ\u00e9 au f\u00e9minin et \u00e0 l\u2019irrationalit\u00e9\u00a0\u00bb<\/em>, rappelle l\u2019historienne Arlette Farge.<\/p>\n<p>Pour certains, ce discr\u00e9dit \u00e9tait li\u00e9 aux mod\u00e8les d\u2019analyse marxistes et structuralistes qui ont domin\u00e9 jusque dans les ann\u00e9es 1980. <em>\u00ab\u00a0Le gros reproche que les sciences sociales adressent aux \u00e9motions, c\u2019est de d\u00e9politiser la r\u00e9flexion<\/em>, ajoute l\u2019historien Guillaume Mazeau[[Guillaume Mazeau, dans <em>Histoire des \u00e9motions<\/em>, tome 1, \u00e9d. Seuil]]. <em>Pour certains chercheurs, \u00e9tudier le r\u00f4le de celles-ci serait le signe du d\u00e9sarmement id\u00e9ologique de la gauche. En gros, nous aurions renonc\u00e9 aux grandes explications par les id\u00e9es et le social.\u00a0\u00bb<\/em> Pour d\u2019autres, il tient davantage \u00e0 une philosophie rationaliste h\u00e9rit\u00e9e du XVIIIe si\u00e8cle. <em>\u00ab\u00a0Une partie de la gauche est rest\u00e9e tr\u00e8s attach\u00e9e \u00e0 une vision de la politique issue des Lumi\u00e8res, elle d\u00e9fend l\u2019id\u00e9e d\u2019un citoyen \u00e9clair\u00e9 et raisonnant. Mais cette posture tient aussi aux transformations sociologiques des militants de gauche qui sont aujourd\u2019hui extr\u00eamement dipl\u00f4m\u00e9s et plus enclins \u00e0 mettre \u00e0 distance l\u2019exp\u00e9rience sensible\u00a0\u00bb<\/em>, sugg\u00e8re le sociologue Jo\u00ebl Gombin, sp\u00e9cialiste du vote Front national. <\/p>\n<h2>Retrouver le sens de l\u2019\u00e9motion<\/h2>\n<p>Quoi qu\u2019il en soit, un tel refoulement a offert un boulevard \u00e0 la droite et \u00e0 l\u2019extr\u00eame droite, d\u00e9sormais en mesure de configurer la palette des passions dominantes et potentiellement dangereuses. \u00c0 commencer par la peur et ses corollaires\u00a0: la haine de l\u2019autre et le repli sur soi. Ainsi, au c\u00f4t\u00e9 du registre compassionnel de \u00ab la France qui souffre \u00bb entonn\u00e9 par de nombreux candidats \u00e0 la pr\u00e9sidentielle, de Nicolas Sarkozy \u00e0 Alain Jupp\u00e9, le contexte des attentats est venu renforcer celui d\u2019une France terroris\u00e9e. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, on assiste \u00e0 la mise en sc\u00e8ne d\u2019une souffrance \u00e0 l\u2019\u00e9tat brut, d\u00e9politis\u00e9e, qui traverse le lexique des gouvernants depuis les ann\u00e9es 1990\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Les in\u00e9galit\u00e9s s\u2019effacent au profit de l\u2019exclusion, la domination se transforme en malheur, l\u2019injustice se dit dans les mots de la souffrance, la violence s\u2019exprime en termes de traumatisme\u00a0\u00bb<\/em>, observait l\u2019anthropologue Didier Fassin dans <em>La Raison humanitaire<\/em>. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, les politiques pr\u00e9tendent comprendre l\u2019angoisse des Fran\u00e7ais\u00a0: au premier plan chaque fois que surgit une crise profonde, celle-ci est aussi pour partie une fiction utile qu\u2019on ne cesse de recycler depuis la l\u00e9gende de la \u00ab peur de l\u2019An mille \u00bb d\u00e9cr\u00e9t\u00e9e par l\u2019\u00e9glise chr\u00e9tienne au XIe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Aid\u00e9 par les \u00e9v\u00e9nements r\u00e9cents, le Front national excelle \u00e0 traduire la peur en haine contre les r\u00e9fugi\u00e9s et les musulmans. C\u2019est \u00e9galement le ressort communicationnel de Robert M\u00e9nard, \u00e9lu avec le soutien du FN \u00e0 B\u00e9ziers, qui a fait imprimer des affiches au message anxiog\u00e8ne\u00a0: <em>\u00ab\u00a0\u00c7a y est, ils arrivent\u2026 les migrants dans notre centre-ville\u00a0!\u00a0\u00bb<\/em> Mais toute la subtilit\u00e9 rh\u00e9torique de Marine Le Pen tient \u00e0 la capacit\u00e9 qu\u2019elle a de faire cohabiter un tel ressentiment avec des \u00e9motions positives li\u00e9es au progr\u00e8s, comme l\u2019espoir et l\u2019enthousiasme, capt\u00e9es \u00e0 son profit. <em>\u00ab\u00a0L\u2019id\u00e9ologie politique ne rel\u00e8ve pas d\u2019un discours intrins\u00e8quement rationnel. D\u00e8s lors, on est bien oblig\u00e9 de constater que la capacit\u00e9 \u00e0 produire des r\u00e9cits du monde qui donnent sens \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience quotidienne des individus, appuy\u00e9e sur des \u00e9motions, est aujourd\u2019hui du c\u00f4t\u00e9 des droites extr\u00eames, et pas tellement des gauches alternatives\u00a0\u00bb<\/em>, r\u00e9sume Jo\u00ebl Gombin. <em>\u00ab\u00a0La col\u00e8re de l\u2019extr\u00eame droite peut aujourd\u2019hui \u00eatre dite apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 longtemps refoul\u00e9e, ce qui lui donne une grande puissance. \u00c0 gauche, on est en manque de prise de responsabilit\u00e9 collective\u00a0\u00bb<\/em>, compl\u00e8te Arlette Farge. Signe du succ\u00e8s de cette strat\u00e9gie, la parole raciste, qui trouve des relais dans les figures d\u2019\u00c9ric Zemmour ou d\u2019Alain Soral, s\u2019est banalis\u00e9e\u2026<\/p>\n<p>Reste \u00e0 savoir comment reprendre la main. L\u2019exercice est difficile, mais il n\u2019est pas s\u00fbr qu\u2019abandonner le terrain des \u00e9motions \u00e0 ses adversaires politiques soit la bonne solution. <em>\u00ab\u00a0Un des enjeux pour la gauche, c\u2019est de savoir quoi faire de cette peur qui est instrumentalis\u00e9e par la droite et l\u2019extr\u00eame droite, et qui gouverne m\u00eame une portion du Parti socialiste\u00a0\u00bb<\/em>, r\u00e9torque Guillaume Mazeau. Pour lui, <em>\u00ab\u00a0la possibilit\u00e9 d\u2019imposer ses id\u00e9es dans le champ politique d\u00e9pend d\u2019une capacit\u00e9 \u00e0 universaliser ses \u00e9motions, \u00e0 les faire partager, \u00e0 donner de la chair \u00e0 des principes abstraits. Les affects permettent de cr\u00e9er du commun\u00a0\u00bb<\/em>. Le jeu en vaut la chandelle.  <\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/marion-rousset\"><strong>Marion Rousset<\/strong><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-11700 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/tr-3-bb7.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/tr-3-bb7-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"tr-3.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9faites id\u00e9ologiques, marginalisation, sentiment d\u2019impuissance\u2026 Si la gauche a longtemps su trouver dans ses revers la volont\u00e9 de poursuivre ses combats, elle semble aujourd\u2019hui apathique. Doit-elle enfin affronter ses \u00e9motions pour retrouver de l\u2019\u00e9nergie dans son d\u00e9sespoir ?<\/p>\n","protected":false},"author":573,"featured_media":27787,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[15],"tags":[295],"class_list":["post-11700","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-idees-culture","tag-nupes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11700","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/573"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=11700"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11700\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/27787"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=11700"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=11700"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=11700"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}