{"id":117,"date":"1995-11-01T00:00:00","date_gmt":"1995-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/pour-un-libertinage-politique117\/"},"modified":"1995-11-01T00:00:00","modified_gmt":"1995-10-31T23:00:00","slug":"pour-un-libertinage-politique117","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=117","title":{"rendered":"Pour un libertinage politique"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Entretien avec Michel Onfray <\/p>\n<p><strong>  Philosophe, Michel Onfray n&#8217;en \u00e9coute pas moins le monde vivre. Aussi s&#8217;interoge-t-il, notamment, sur les &#8221; exclus &#8220;. Et, aux soucieux du collectif, il r\u00e9pond: &#8221; N&#8217;oubliez jamais l&#8217;individu&#8221;. Une longue histoire&#8230; <\/strong><\/p>\n<p> <strong> La question de l&#8217;individu vous semble-t-elle occuper une place centrale ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Michel Onfray : <\/strong> Elle est centrale aujourd&#8217;hui parce qu&#8217;elle l&#8217;a toujours \u00e9t\u00e9. On devrait pouvoir \u00e9crire une histoire de l&#8217;individu de l&#8217;origine \u00e0 nos jours et essayer de montrer dans quelle mesure les gens se sont toujours s\u00e9par\u00e9s entre ceux qui c\u00e9l\u00e8brent l&#8217;individu et ceux qui le n\u00e9gligent. Les variations sur ce th\u00e8me sont multiples. Je dirai qu&#8217;il y a des gens qui le m\u00e9prisent brutalement et violemment &#8211; cela peut aller jusqu&#8217;\u00e0 la destruction &#8211; et ceux qui consid\u00e8rent qu&#8217;il faut l&#8217;int\u00e9grer dans un groupe. Ces variations m&#8217;ont paru r\u00e9currentes dans la pens\u00e9e de l&#8217;origine \u00e0 nos jours.<\/p>\n<p> <strong> Dans la tradition marxiste, je suis tr\u00e8s \u00e9tonn\u00e9 qu&#8217;on n&#8217;ait pas pr\u00eat\u00e9 plus d&#8217;attention \u00e0 la seconde partie de la lettre d&#8217;Engels de septembre 1870, qu&#8217;on cite toujours pour sa partie initiale, qui traite du rapport de l&#8217;infrastructure et de la superstructure. Or, ensuite, il y consid\u00e8re que l&#8217;histoire est la r\u00e9sultante d&#8217;un parall\u00e9logramme de forces issues des volont\u00e9s individuelles&#8230; <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Michel Onfray : <\/strong> Le tout est de savoir ce qu&#8217;on entend par &#8221; volont\u00e9s individuelles &#8221; dans cette affaire. On peut imaginer que l&#8217;individu, en tant qu&#8217;il est ali\u00e9n\u00e9, exprime une position qui n&#8217;est pas individuelle mais qui est une position de classe. C&#8217;est une position d&#8217;\u00e9poque, comme chez le grand homme h\u00e9g\u00e9lien, pour lequel le personnage synth\u00e9tise l&#8217;esprit d&#8217;une \u00e9poque. On peut imaginer qu&#8217;il y a chez l&#8217;individu, \u00e0 ce moment-l\u00e0, une cristallisation de ce que l&#8217;\u00e9poque demande, d&#8217;un individu ou d&#8217;un \u00eatre.<\/p>\n<p>La notion d&#8217;individu est presque entendue par tout le monde, mais tant\u00f4t positivement, tant\u00f4t n\u00e9gativement. Sur le terrain de l&#8217;\u00e9tymologie, d\u00e9j\u00e0, dans une d\u00e9finition minimale, on n&#8217;entend pas la m\u00eame chose. Personnellement, je d\u00e9marre de l&#8217;\u00e9tymologie, \u00e0 savoir le mot grec qui signifie ins\u00e9cable, qui est absolument irr\u00e9ductible, sans duplication.<\/p>\n<p> <strong> Vous tentez d&#8217;\u00e9laborer une philosophie qui soit un syst\u00e8me, avec sa cl\u00f4ture, mais en m\u00eame temps compl\u00e8tement ouvert sur le r\u00e9el et ses potentialit\u00e9s. Comment justifiez-vous cette d\u00e9marche ? D&#8217;o\u00f9 part-elle et savez-vous d&#8217;ores et d\u00e9j\u00e0 o\u00f9 vous risquez d&#8217;aboutir ?  <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Michel Onfray : <\/strong> Elle part de ma subjectivit\u00e9 radicale, c&#8217;est-\u00e0-dire d&#8217;un corps qui est porteur d&#8217;une exp\u00e9rience, donc d&#8217;une enfance, qui a connu des sensations, des \u00e9motions dans un milieu et une \u00e9poque: la province, un village de basse-Normandie, dans la moiti\u00e9 de ce vingti\u00e8me si\u00e8cle; avec un p\u00e8re ouvrier agricole et une m\u00e8re femme de m\u00e9nage; un fr\u00e8re, etc.<\/p>\n<p> <strong> Vous pr\u00e9conisez l&#8217;h\u00e9donisme, une notion que nous rencontrons facilement de nos jours. Comment y \u00eates-vous venu et quelle signification cela a-t-il pour vous ?  <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Michel Onfray : <\/strong> Je vous ai indiqu\u00e9 d&#8217;o\u00f9 je partais. Je tente d&#8217;aller vers une \u00e9laboration syst\u00e9matique &#8211; au sens: qui fasse sens et coh\u00e9rence &#8211; de cette pens\u00e9e qui est effectivement l&#8217;h\u00e9donisme. Celui que je d\u00e9veloppe est beaucoup plus large que celui qu&#8217;on retient habituellement. Je ne suis pas seulement, et loin de l\u00e0, le philosophe de la cuisine. Cynismes et plus encore la Sculpture de soi t\u00e9moignent de l&#8217;\u00e9thique que je propose: ce qui m&#8217;int\u00e9resse est la question du libertinage. Comment red\u00e9finir un libertinage qui, \u00e0 mon avis, a \u00e9t\u00e9 perverti par la question des moeurs ? J&#8217;avoue avoir un int\u00e9r\u00eat limit\u00e9 pour Sade, parce que le libertinage sexuel, c&#8217;est bien, mais c&#8217;est assez vite r\u00e9p\u00e9titif. Ce qui m&#8217;int\u00e9resse du libertin, c&#8217;est son aspect flamboyant et son c\u00f4t\u00e9 penseur libertaire.<\/p>\n<p>Les libertins du XVIIe si\u00e8cle, qui ont une vie d&#8217;hommes libres, m&#8217;int\u00e9ressent plus parce que ce sont des personnages qui ont une pens\u00e9e coh\u00e9rente, sur la question de Dieu, de l&#8217;amiti\u00e9, d&#8217;autrui, de la politique, etc. Je travaille actuellement \u00e0 un livre politique, qui sera l&#8217;\u00e9quivalent de la Sculpture de soi pour l&#8217;\u00e9thique et qui sera la proposition d&#8217;un libertinage politique. Comment peut-on \u00eatre libertin en politique ? Ce livre renouera avec la grande tradition de la pens\u00e9e libertaire du XIXe si\u00e8cle pour essayer de montrer dans quelle mesure cette pens\u00e9e-l\u00e0 \u00e9tait, elle aussi, dat\u00e9e et qu&#8217;on ne peut pas aujourd&#8217;hui \u00eatre libertaire comme l&#8217;\u00e9taient Bakounine ou Kropotkine, ou, dans notre tradition fran\u00e7aise, S\u00e9bastien Faure ou Jean Grave. Je pense qu&#8217;il faut reprendre cette pens\u00e9e-l\u00e0 o\u00f9 on l&#8217;a abandonn\u00e9e, y compris chez les femmes, comme Flora Tristan, Emma Goldmann, Louise Michel.<\/p>\n<p>Cette tradition est \u00e0 d\u00e9velopper pour obtenir une pens\u00e9e libertine ou libertaire, c&#8217;est-\u00e0-dire une pens\u00e9e qui ne mette rien au-dessus de la libert\u00e9. Mon livre ne sera en aucune mani\u00e8re un \u00e9loge de la soumission de l&#8217;individu au social mais une invitation \u00e0 assumer l&#8217;inverse. Ce sera un manuel de r\u00e9sistance \u00e0 l&#8217;endroit des instances politiques, dans tous les sens du terme. Quand je dis politique, cela d\u00e9marre \u00e0 la famille. La famille nucl\u00e9aire, le noyau, la maternit\u00e9, la paternit\u00e9, l&#8217;\u00e9ducation, etc.pour finir \u00e0 la question des rapports entre les Etats. L\u00e0 je crois que le sch\u00e9ma de Hegel est pertinent: la question politique est celle du rapport social \u00e0 autrui. Cela ne commence pas avec l&#8217;amour mais avec le mariage.<\/p>\n<p> <strong> Me tromp\u00e9-je beaucoup si je vous dis que vous tentez de balayer les mythes pour reconstruire quelque chose qui soit d\u00e9poussi\u00e9r\u00e9 et plus en rapport avec la r\u00e9alit\u00e9 ?  <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Michel Onfray : <\/strong> Non ! J&#8217;ai un grand souci d&#8217;efficacit\u00e9. Je ne crois pas aux pens\u00e9es qui valent pour elles-m\u00eames ou qui soient des pens\u00e9es n\u00e9buleuses qui fassent plaisir au seul penseur. J&#8217;ai plut\u00f4t envie d&#8217;une pens\u00e9e qui fasse plaisir \u00e0 des gens qui me disent: &#8221; Je pense autrement mon existence; je vis autrement ma vie; je vois les choses autrement&#8230;&#8221;<\/p>\n<p>Hegel, par exemple, n&#8217;est lisible que par ceux qui font les perroquets \u00e0 l&#8217;endroit du vocabulaire h\u00e9g\u00e9lien et qui r\u00e9p\u00e8tent purement et simplement ce que Hegel raconte. Le syst\u00e8me h\u00e9g\u00e9lien est une vaste n\u00e9vrose \u00e0 son propre usage et emporte avec lui les gens qui peuvent et veulent y consentir. Cela n&#8217;a aucun autre int\u00e9r\u00eat que celui-ci. Il y en a d&#8217;autres du m\u00eame type, avec lesquels on reste entre soi sur le mod\u00e8le \u00e9sot\u00e9rique et tribal: Heidegger, Lacan&#8230;<\/p>\n<p> <strong> Mais comment pensez-vous le lien n\u00e9cessaire entre l&#8217;individu et la soci\u00e9t\u00e9 ?  <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Michel Onfray : <\/strong> Je le pense avec Stirner et son id\u00e9e int\u00e9ressante d&#8217;association d&#8217;\u00e9go\u00efstes. Il dit que chaque individu est dans le solipsisme absolu, qu&#8217;il est seul et unique, sans double; mais qu&#8217;en m\u00eame temps il peut contracter avec quelqu&#8217;un pour un type de relations qui sera choisi. Chacun fait ce qu&#8217;il veut avec autrui: l&#8217;un propose et l&#8217;autre dispose. Et cela dure le temps que cela doit durer. Tout le monde trouve son int\u00e9r\u00eat \u00e0 vivre cela plut\u00f4t qu&#8217;autre chose. On pourrait le vivre sur des terrains multiples, tr\u00e8s divers. Les terrains contractuels sont aussi bien professionnels que d&#8217;intersubjectivit\u00e9, au sens large. La solution pour moi se situe dans des terrains mobiles, interchangeables; dans une logique h\u00e9raclit\u00e9enne plut\u00f4t que parm\u00e9nidienne. Je crois au mouvement, au flux, au changement. Une soci\u00e9t\u00e9 n&#8217;a d&#8217;int\u00e9r\u00eat qu&#8217;\u00e0 \u00eatre mobile.<\/p>\n<p> <strong> N&#8217;est-il pas quelque peu provocateur de pr\u00f4ner un h\u00e9donisme dans un contexte historique difficile ?  <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Michel Onfray : <\/strong> L&#8217;h\u00e9donisme n&#8217;est pas un consum\u00e9risme. Il ne s&#8217;agit pas de rouler dans une grosse voiture, de gagner beaucoup d&#8217;argent, etc. Si vous relisez la pr\u00e9face \u00e0 la Raison gourmande, vous lirez qu&#8217;entre le plus grand vin, qui est Yquem, et une fraise du jardin de mon p\u00e8re, je ne choisis pas Yquem. Comment peut-on mieux dire que l&#8217;h\u00e9donisme est dans l&#8217;authenticit\u00e9 d&#8217;une \u00e9motion beaucoup plus que dans sa facture culturelle ou sociale ? On peut \u00eatre ch\u00f4meur, dans une d\u00e9tresse importante, et vivre en h\u00e9doniste, parce qu&#8217;on saura profiter d&#8217;un certain nombre de choses dans l&#8217;existence, qui sont des regards, des sourires, un rayon de lumi\u00e8re, quelque chose de bu ou de mang\u00e9&#8230;<\/p>\n<p>Evidemment, quand on est sous les ponts et qu&#8217;on ne l&#8217;a pas choisi, l&#8217;h\u00e9donisme peut \u00eatre per\u00e7u comme insolent. Autant faire l&#8217;\u00e9loge de la sant\u00e9 devant un parterre de canc\u00e9reux ! Pour autant, si je pouvais arr\u00eater la mis\u00e8re en ne parlant pas d&#8217;h\u00e9donisme, je le ferais. Mais le monde \u00e9tant ce qu&#8217;il est, il existe une part incompressible de douleur. Supprimerait-on les raisons sociales de souffrir qu&#8217;il resterait des raisons m\u00e9taphysiques: vieillesse, souffrance, SIDA, etc.<\/p>\n<p>On ne peut pas attendre la fin de la mis\u00e8re pour mener une existence jubilatoire.<\/p>\n<p>* Michel Onfray est philosophe.L&#8217;essentiel de ses ouvrages (Cynismes, l&#8217;Art de jouir, la Sculpture de soi, la Raison gourmande, etc.) est publi\u00e9 aux \u00e9ditions Grasset.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Entretien avec Michel Onfray <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-117","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/117","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=117"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/117\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=117"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=117"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=117"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}