{"id":11671,"date":"2019-06-14T10:00:00","date_gmt":"2019-06-14T08:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-l-homme-qui-donne-une-sepulture-aux-migrants\/"},"modified":"2023-06-23T23:41:44","modified_gmt":"2023-06-23T21:41:44","slug":"article-l-homme-qui-donne-une-sepulture-aux-migrants","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=11671","title":{"rendered":"L\u2019homme qui donne une s\u00e9pulture aux migrants"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">\u00c0 Zarzis en Tunisie, non loin de la Libye, Chamseddine Marzoug s\u2019est reconverti en croque-mort.our enterrer dignement, dans son Cimeti\u00e8re des inconnus, les migrants dont la travers\u00e9e s\u2019est achev\u00e9e sur les plages de cette station baln\u00e9aire.<\/p>\n<p><em>\u00ab Depuis le d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e, j\u2019en ai enterr\u00e9 une dizaine<\/em>, calcule Chamseddine Marzoug. <em>Et la saison n\u2019a pas encore commenc\u00e9 \u00bb<\/em>, se d\u00e9sole cet ancien p\u00eacheur de cinquante-deux ans, b\u00e9n\u00e9vole au sein du Croissant Rouge \u00e0 Zarzis, station baln\u00e9aire du sud-est de la Tunisie, tout pr\u00e8s de l\u2019\u00eele de Djerba, et \u00e0 une soixantaine de kilom\u00e8tres de la fronti\u00e8re libyenne.<\/p>\n<p>Ici, les touristes c\u00f4toient les morts sans s\u2019en apercevoir. Karim Gherbi, vingt-huit ans, est un des plagistes du coin. Par 40\u00b0C, en ce d\u00e9but juillet, il arpente la plage pour proposer des excursions aux vacanciers. Il est loin pour lui le temps de Lampedusa, la travers\u00e9e de la M\u00e9diterran\u00e9e, les vingt-trois heures en mer quand le bateau est tomb\u00e9 en panne, l\u2019attente des secours, le renvoi au point de d\u00e9part. C\u2019\u00e9tait en 2012. Depuis quelques semaines, il a repris du service aupr\u00e8s des touristes. La haute saison a commenc\u00e9.<\/p>\n<p>Pour Mohammed Boulaaba aussi. Ce Tunisien est le g\u00e9rant de la r\u00e9sidence-h\u00f4tel Les Berb\u00e8res, dans la r\u00e9gion touristique de Zarzis. C\u2019est l\u00e0, \u00e0 quelques m\u00e8tres des complexes touristiques barricad\u00e9s, coup\u00e9s du reste de la ville, que Mohammed fait parfois des d\u00e9couvertes macabres. Celles de corps \u00e9chou\u00e9s, ceux de migrants qui ont tent\u00e9 de rejoindre l\u2019Europe sur des bateaux pneumatiques \u00e0 peine gonfl\u00e9s et surcharg\u00e9s, et qui n\u2019y sont jamais parvenus. <em>\u00ab C\u2019\u00e9tait un Noir<\/em>, explique ce Zarzisien de soixante ans. <em>Ce sont tous des Noirs, les cadavres, ici. Il \u00e9tait blanc \u00e0 force d\u2019\u00eatre rest\u00e9 dans la mer, \u00e0 cause du sel. Avec ma femme, on l\u2019a sorti de l\u2019eau, on l\u2019a envelopp\u00e9 dans une fouta, et on a appel\u00e9 la garde nationale. \u00bb<\/em><\/p>\n<h2>Quatre cents enterrements depuis 2011<\/h2>\n<p>Ensuite, la proc\u00e9dure est toujours la m\u00eame : c\u2019est Chamseddine qui prend la rel\u00e8ve. Apr\u00e8s l\u2019appel des gardes maritimes tunisiens, ce croque-mort improvis\u00e9 se rend sur le lieu o\u00f9 le cadavre a \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9. En g\u00e9n\u00e9ral, il emprunte le Berlingo de son cousin ou le 4&#215;4 du Dr Slim, un autre b\u00e9n\u00e9vole du Croissant Rouge. <em>\u00ab Sa famille n\u2019est pas au courant, d\u2019ailleurs. Il ne veut pas qu\u2019elle sache que la voiture transporte des morts. Apr\u00e8s chaque enterrement je lave sa voiture de fond en comble pour qu\u2019il n\u2019y ait pas d\u2019odeur, pas de traces. \u00bb<\/em> On lui a fait don d\u2019un corbillard, mais il est bloqu\u00e9 \u00e0 la douane depuis un mois.<\/p>\n<p>Aux c\u00f4t\u00e9s des gardes maritimes, il d\u00e9shabille enti\u00e8rement le corps <em>\u00ab pour voir s\u2019il a un tatouage ou un signe distinctif \u00bb<\/em>. Puis le lave sur la plage, avec des sceaux d\u2019eau, en retirant les algues \u00e0 la main, avant de l\u2019envelopper dans un sac mortuaire. Le transporte \u00e0 l\u2019h\u00f4pital o\u00f9 un m\u00e9decin l\u00e9giste proc\u00e8de \u00e0 un constat de d\u00e9c\u00e8s quand il est en \u00e9tat d\u2019\u00eatre d\u00e9plac\u00e9. Attend pour obtenir l\u2019autorisation du procureur d\u2019enterrer. Puis enterre le cadavre. Celui d\u2019un homme, d\u2019une femme, d\u2019un enfant. Ou leurs restes : un tronc, un bout de jambe, un p\u00e9nis. De jour comme de nuit. L\u2019an dernier, il en a enterr\u00e9 environ quatre-vingt. Pour la plupart d\u00e9couverts durant l\u2019\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Depuis 2011, il met un point d\u2019honneur \u00e0 enterrer dignement les d\u00e9pouilles des migrants \u00e9chou\u00e9es sur les plages de Zarzis. \u00c0 leur offrir une s\u00e9pulture, un endroit o\u00f9 reposer en paix.<\/p>\n<p>En sept ans, il a enterr\u00e9 environ quatre cents cadavres, <em>\u00ab ou bouts de cadavres \u00bb<\/em>, dans un cimeti\u00e8re improvis\u00e9. Une ancienne d\u00e9charge qu\u2019il a lui-m\u00eame nettoy\u00e9e, arrang\u00e9e, pour y cr\u00e9er \u00ab le Cimeti\u00e8re des inconnus \u00bb. C\u2019est le seul terrain qu\u2019il est parvenu \u00e0 obtenir de la municipalit\u00e9 de Zarzis. Il y met toute son \u00e9nergie, tout son temps, tout son argent. Au point de crisper sa femme, Moufida, qui avoue : <em>\u00ab M\u00eame si je suis fi\u00e8re de son engagement, je suis en col\u00e8re quand on re\u00e7oit une facture et que je m\u2019aper\u00e7ois que la moiti\u00e9 de nos revenus sont destin\u00e9s aux migrants \u00bb<\/em>.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab \u00c9videmment, la premi\u00e8re fois que tu trouves un cadavre, tu es choqu\u00e9. Mais il faut bien que quelqu\u2019un s\u2019en charge. Personne ne voudrait \u00eatre laiss\u00e9 \u00e0 l\u2019abandon sur une plage. Je n\u2019ai pas peur des morts. J\u2019en ai vu tant que je n\u2019ai plus peur. J\u2019ai peur des vivants. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>La derni\u00e8re personne qu\u2019il a mise sous terre ? C\u2019\u00e9tait le 4 juin. Une femme. Il sait que bient\u00f4t, il y en aura d\u2019autres. Le 3 juillet, un naufrage au large de la Libye fait 180 morts. <em>\u00ab C\u2019est chez nous que \u00e7a va arriver \u00bb<\/em>, soupire-t-il en scrutant les informations sur Internet et en regardant inlassablement les photos des cadavres qu\u2019il prend chaque fois avec son smartphone. Au 1er juillet, l\u2019Organisation internationale des migrations (OIM) annon\u00e7ait un millier de morts en M\u00e9diterran\u00e9e en 2018. <em>\u00ab \u00c9videmment, la premi\u00e8re fois que tu trouves un cadavre, tu es choqu\u00e9. Mais il faut bien que quelqu\u2019un s\u2019en charge<\/em>, assure-t-il. <em>Personne ne voudrait \u00eatre laiss\u00e9 \u00e0 l\u2019abandon sur une plage. M\u00eame les gardes maritimes me demandent comment je fais. \u00bb<\/em> Comment fait-il, justement, face \u00e0 ces d\u00e9funts ? <em>\u00ab Je n\u2019ai pas peur des morts. J\u2019en ai vu tant que je n\u2019ai plus peur. J\u2019ai peur des vivants. \u00bb<\/em> Tout juste conc\u00e8de-t-il \u00eatre incommod\u00e9 par l\u2019odeur des cadavres : <em>\u00ab C\u2019est inimaginable, indescriptible \u00bb<\/em>, reconna\u00eet-il. Une question d\u2019habitude. Pas un corps n\u2019\u00e9chappe \u00e0 sa m\u00e9moire. En 2014, avec d\u2019autres b\u00e9n\u00e9voles du Croissant-Rouge, ils ont enterr\u00e9 cinquante-quatre cadavres en trois jours. <em>\u00ab Sans doute le moment le plus difficile \u00bb<\/em>, se confie-t-il. <em>\u00ab Parmi ces d\u00e9funts, il y avait une femme et son enfant. Elle l\u2019avait mis sur un bout de bois, qu\u2019elle tenait gr\u00e2ce \u00e0 une corde qui \u00e9tait encore dans sa main. Comme si, m\u00eame dans la mort, elle prot\u00e9geait son fils. \u00bb<\/em><\/p>\n<h2>Des tests ADN pour nommer les morts<\/h2>\n<p>Quand Chamseddine n\u2019enterre pas des cadavres, il rend visite aux migrants dans des centres d\u2019accueil de la r\u00e9gion. Mais son autre combat est avant tout d\u2019obtenir des tests ADN pour ne pas que ces morts ne restent qu\u2019un chiffre parmi d\u2019autres. Il ne sait pas qui sont les personnes qu\u2019il enterre. Impossible de savoir d\u2019o\u00f9 elles viennent, de conna\u00eetre leur identit\u00e9. \u00c0 une exception pr\u00e8s. Rose Marie est la seule \u00e0 avoir son nom dans le cimeti\u00e8re. Elle fuyait le Nigeria. Elle est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e avant le sauvetage du bateau par les ONG internationales en mai 2017. Il a pu l\u2019enterrer en pr\u00e9sence de son petit ami, avec qui elle avait fait la travers\u00e9e. Pour le reste, c\u2019est l\u2019anonymat. <em>\u00ab M\u00eame juste avoir le nom, la date de naissance et la date de d\u00e9c\u00e8s, parfois ce serait \u00e9norme. Tu r\u00eaves de pouvoir appeler ses parents et de leur dire : votre fils, votre fille est chez nous. Il, elle est bien enterr\u00e9-e, il, elle repose en paix. Avec les tests ADN, on pourrait les identifier. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>C\u2019est aussi pour cette raison qu\u2019il conserve chez lui le peu de documents qu\u2019il retrouve aupr\u00e8s des cadavres de migrants. Il aimerait cr\u00e9er un m\u00e9morial aux migrants. Une id\u00e9e qu\u2019il partage avec Mohsen Lihidheb, un quinquag\u00e9naire qui a cr\u00e9\u00e9 \u00e0 Zarzis le Mus\u00e9e de la mer et de l\u2019homme en 1993. Depuis pr\u00e8s de dix ans, il amasse les biens de ceux qui ont tent\u00e9 la travers\u00e9e au p\u00e9ril de leur vie, qu\u2019il a trouv\u00e9s sur la plage, et qu\u2019il conserve au sein d\u2019un mus\u00e9e d\u00e9di\u00e9 qu\u2019il a lui-m\u00eame cr\u00e9\u00e9, lui aussi avec ses propres moyens.<\/p>\n<p>Pour lui, <em>\u00ab ce qui se passe \u00e0 l\u2019heure actuelle dans la M\u00e9diterran\u00e9e, \u2013 le plus grand cimeti\u00e8re du monde \u2013, c\u2019est une nouvelle forme de destruction de masse \u00bb<\/em>. Alors, voir ce que Chamseddine fait pour les migrants le r\u00e9conforte. Ils se sont rencontr\u00e9s il y a tout juste deux ans. Pour le Cimeti\u00e8re des inconnus, Mohsen a r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 la demande de Chamseddine une \u0153uvre d\u2019art qui surplombe le terrain : des bou\u00e9es de signalisation noires et blanches, dont le tout forme un c\u0153ur. Histoire de rappeler que <em>\u00ab Blanc, Noir, \u00e7a n\u2019a pas d\u2019importance. On est tous des \u00eatres humains. On est tous \u00e9gaux. Juifs, musulmans, chr\u00e9tiens, on est tous identiques. C\u2019est la politique qui cr\u00e9\u00e9 tous ces conflits. \u00bb<\/em> Chamseddine abonde : <em>\u00ab Moi j\u2019enterre toutes les religions. Ce qui m\u2019int\u00e9resse, c\u2019est l\u2019\u00eatre humain. \u00bb<\/em> Et de ponctuer, s\u00e9rieux : <em>\u00ab En 2018, le prix Nobel, c\u2019est pour moi \u00bb<\/em>. Car aussi engag\u00e9 soit-il dans sa cause, il entend bien que <em>\u00ab son nom reste grav\u00e9 dans l\u2019histoire \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Mais pour le moment, sa pr\u00e9occupation principale consiste \u00e0 trouver un nouveau terrain pour enterrer les d\u00e9funts. Le Cimeti\u00e8re des inconnus est plein. Il a d\u00e9j\u00e0 fait tout ce qu\u2019il pouvait pour gagner un maximum de place : construction d\u2019un second \u00e9tage, distance entre les parcelles de s\u00e9pultures r\u00e9duite au possible. Le <em>crowdfunding<\/em> qu\u2019il a lanc\u00e9 pour r\u00e9colter l\u2019argent n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019achat de ce nouveau bout de terre n\u2019a pas abouti. Il manque toujours 35.000 dinars (environ 10.000 euros) pour l\u2019acqu\u00e9rir. Il encha\u00eene les rencontres avec les responsables municipaux de Zarzis, les religieux. Le p\u00e8re Mathieu s\u2019est dit pr\u00eat \u00e0 donner une partie du cimeti\u00e8re des chr\u00e9tiens provisoirement. <em>\u00ab Inch\u2019 Allah<\/em>, souffle Chamseddine. <em>Il va bien falloir trouver une solution. \u00bb<\/em> <\/p>\n<h2>\u00ab Prot\u00e9ger les gens, pas les fronti\u00e8res \u00bb<\/h2>\n<p>M\u00eame s\u2019il ne les d\u00e9teste pas, il reconna\u00eet \u00eatre parfois amer \u00e0 la vue des <em>\u00ab touristes qui peuvent venir librement bronzer sur nos plages alors qu\u2019on laisse mourir les autres dans la mer \u00bb<\/em>. Il a \u00e9t\u00e9 un professionnel du tourisme quand <em>\u00ab c\u2019\u00e9tait un jeune beau gosse \u00bb<\/em>, assure Mohammed Boulaaba. <em>\u00ab Mais c\u2019\u00e9tait il y a bien longtemps. Tu te souviens des petites Suisses ? \u00bb<\/em>, se rem\u00e9more, espi\u00e8gle, l\u2019h\u00f4te de la plage Sangho. <em>\u00ab Justement<\/em>, d\u00e9plore Chamseddine, <em>si c\u2019\u00e9tait une blonde aux yeux verts qu\u2019on d\u00e9couvrait sur la plage, il y aurait des h\u00e9licopt\u00e8res, un vrai cercueil, tout. Parfois, je me dis que cette vie n\u2019a aucun sens. \u00bb<\/em> Il est fatigu\u00e9 par ce combat qu\u2019il n\u2019a pas choisi.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Il faut que des ONG viennent nous aider. On n\u2019a rien demand\u00e9, nous. L\u2019\u00eatre humain doit avoir honte de ce bordel : c\u2019est la responsabilit\u00e9 de tout le monde. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Pour faire entendre son indignation, Chamseddine s\u2019est rendu au Parlement europ\u00e9en \u00e0 Strasbourg, sur l\u2019invitation du Front de gauche, en avril dernier. Il y a reconstitu\u00e9 le p\u00e9riple d\u2019un migrant, avec un cercueil pour bateau.<\/p>\n<p>Avec les p\u00eacheurs de Zarzis, Chamseddine n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 nommer les responsables. Ou plut\u00f4t le responsable : Nicolas Sarkozy. <em>\u00ab Pourquoi Sarkozy s\u2019est m\u00eal\u00e9 des affaires de la Libye ? \u00bb<\/em>, lance-t-il. Et de continuer : <em>\u00ab Il a tu\u00e9 Kadhafi, et maintenant ? Et maintenant, on fait quoi ? Il a oubli\u00e9 que 60% des migrants qui sont d\u00e9sormais en Europe vivaient bien en Libye, avaient un travail sous Kadhafi. \u00bb<\/em> Il se r\u00e9volte aussi contre les passeurs libyens, issus des milices, <em>\u00ab qui gonflent \u00e0 peine les canots, avec des pots d\u2019\u00e9chappement de voiture \u00bb<\/em>, ceux-l\u00e0 m\u00eame avec qui l\u2019Italie et l\u2019Union europ\u00e9enne ont sign\u00e9 en octobre 2017 des accords occultes pour stopper l\u2019afflux de migrants. <em>\u00ab Tout \u00e7a, c\u2019est du business. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Pour Moufida, son \u00e9pouse, l\u2019immigration depuis la Libye n\u2019est pas pr\u00e8s de cesser : <em>\u00ab Dans tous les cas, ils arriveront. Alors permettez-leur d\u2019arriver dans de bonnes conditions. \u00bb<\/em> Elle sait de quoi elle parle. Leurs deux fils ont quitt\u00e9 la Tunisie de fa\u00e7on clandestine l\u2019an dernier. <em>\u00ab Chamseddine n\u2019\u00e9tait pas au courant. J\u2019ai fait deux fois les demandes de visa pour le plus grand, j\u2019ai pay\u00e9 plus de cent euros \u00e0 chaque fois, \u00e7a n\u2019a rien donn\u00e9. Je le savais, je n\u2019en ai pas dormi de la nuit, mais je ne lui ai pas dit<\/em>, explique Moufida. <em>Il ne m\u2019a pas adress\u00e9 la parole pendant une semaine. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Chamseddine se souvient leur en avoir voulu. Avant de comprendre <em>\u00ab qu\u2019ils n\u2019avaient pas les m\u00eames chances ici \u00bb<\/em>. <em>\u00ab \u00c7a fait huit ans qu\u2019il y a eu la r\u00e9volution et il n\u2019y a rien de positif depuis. Juste plus de voleurs, plus de ch\u00f4mage, plus de pauvret\u00e9. \u00bb<\/em> Ses gar\u00e7ons ont eu de la chance et sont arriv\u00e9s sains et saufs en Europe. <em>\u00ab Souvent, je me dis que ce sont peut-\u00eatre les \u00e2mes de ceux que j\u2019ai enterr\u00e9 qui ont demand\u00e9 \u00e0 Dieu de les sauver. \u00bb<\/em> Aujourd\u2019hui, pour offrir un avenir meilleur \u00e0 ses deux petits-enfants, il se dit m\u00eame pr\u00eat \u00e0 faire lui-m\u00eame la travers\u00e9e pour les amener en Europe.<\/p>\n<p>Karim Gherbi, le plagiste de Zarzis, n\u2019a plus les moyens de financer une nouvelle travers\u00e9e. Il touche \u00e0 peine deux cents euros, les bons mois d\u2019\u00e9t\u00e9. Il sait pourtant qu\u2019\u00e0 la plage d\u2019Ogla, \u00e0 quatre kilom\u00e8tres des h\u00f4tels vacances \u00ab all inclusive \u00bb, il pourrait prendre un bateau pour rejoindre l\u2019Italie. <em>\u00ab On conna\u00eet les tuyaux, nous. Il y a encore quelques jours, un bateau est parti de l\u00e0-bas \u00bb<\/em>, explique-t-il avant de repartir \u00e0 la rencontre des touristes.<\/p>\n<p>En quittant Zarzis, sur la route de l\u2019a\u00e9roport de Djerba, un 4&#215;4 Mercedes flambant neuf croise les cars de touristes et autres taxis. <em>\u00ab Tu vois ces plaques d\u2019immatriculation blanches ?<\/em>, lance Mohammed. <em>\u00c7a vient de la Libye. Ces nouveaux riches, ce sont les passeurs libyens, les marchands de morts. On dit merci les migrants. \u00bb<\/em> Au grand dam de Chamseddine qui va continuer, dans l\u2019ombre, \u00e0 enterrer ces d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s de la M\u00e9diterran\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>Audrey Lebel<\/strong><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-11671 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/001_c0c02806-ac8.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/001_c0c02806-ac8-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"001_c0c02806.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 Zarzis en Tunisie, non loin de la Libye, Chamseddine Marzoug s\u2019est reconverti en croque-mort.our enterrer dignement, dans son Cimeti\u00e8re des inconnus, les migrants dont la travers\u00e9e s\u2019est achev\u00e9e sur les plages de cette station baln\u00e9aire.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":27741,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[11],"tags":[375,351],"class_list":["post-11671","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-monde","tag-immigration","tag-tunisie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11671","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=11671"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11671\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/27741"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=11671"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=11671"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=11671"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}