{"id":116,"date":"1995-11-01T00:00:00","date_gmt":"1995-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/poches116\/"},"modified":"1995-11-01T00:00:00","modified_gmt":"1995-10-31T23:00:00","slug":"poches116","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=116","title":{"rendered":"Poches"},"content":{"rendered":"<p>D\u00e9sob\u00e9issance est un tr\u00e8s joli mot. Un mot qui a z\u00e9ro de conduite. Un mot fr\u00e8re d&#8217;insoumission et de libert\u00e9. La libert\u00e9 qu&#8217;on prend. Qu&#8217;on invente. Quand on refuse les ordres, et l&#8217;ordre, et les mod\u00e8les, et les ic\u00f4nes. D\u00e9sob\u00e9issance est un mot qui se m\u00e9rite. Pas si simple de se mettre en marge, en rupture, en r\u00e9volte. D&#8217;\u00eatre contre ce qui se fait, et pour ce qu&#8217;on imagine m\u00e9riter d&#8217;\u00eatre fait. Ah ! Voici quelques livres d\u00e9sob\u00e9issants. Et aim\u00e9s. Pour commencer, un tr\u00e8s ancien fauteur de troubles: il signore Michelangelo Merisi, &#8221; da Caravaggio &#8220;, qui na\u00eet en 1571 pr\u00e8s de Bergame, et meurt en 1610, peut-\u00eatre assassin\u00e9, sur un rivage toscan. Pendant sa courte vie, il eut l&#8217;honneur et l&#8217;avantage de fr\u00e9quenter des pr\u00e9lats chics et des voyous douteux, de se faire une r\u00e9putation affligeante de bagarreur, d&#8217;accumuler les poursuites pour coups divers et m\u00eame assassinat, et aussi, et surtout, de transformer la peinture italienne. Le Caravage op\u00e8re une r\u00e9volution, parce qu&#8217;il refuse le monde &#8221; id\u00e9al &#8221; de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs, qu&#8217;il choisit, \u00e0 la place de l&#8217;harmonie, la violence dramatique du clair-obscur, le poids de la chair, la complication de &#8221; l&#8217;incarnation &#8221; au lieu de lignes sublimes. Il bouleverse, parce que, brutalement, il m\u00eale le profane au sacr\u00e9 dans ses tableaux religieux d&#8217;une fa\u00e7on qu&#8217;on avait oubli\u00e9e depuis Giotto. Chez lui, le Christ surgit dans le quotidien, et la Vierge morte a le corps gonfl\u00e9 comme&#8230;en vrai. Il choque, et il change: le regard, et la peinture. Son r\u00e9alisme lyrique, immense, port\u00e9 par un sombre et insolent mysticisme, fait de la beaut\u00e9 avec ce qui, jusqu&#8217;\u00e0 lui, n&#8217;\u00e9tait pas digne d&#8217;\u00eatre repr\u00e9sent\u00e9. C&#8217;est admirable.<\/p>\n<p>Autre grand magicien du d\u00e9sordre, Rimbaud, ici pr\u00e9sent dans sa Correspondance de 1888 \u00e0 1891. Il n&#8217;est plus question de po\u00e9sie, mais d&#8217;import-export. Les lettres \u00e9chang\u00e9es avec l&#8217;ing\u00e9nieur suisse Ilg sont r\u00e9p\u00e9titives, professionnelles, et formidables. Rimbaud plong\u00e9 dans le n\u00e9goce, \u00e0 Aden ou au Harar, s&#8217;est r\u00e9invent\u00e9. Hors du mod\u00e8le qu&#8217;il s&#8217;\u00e9tait donn\u00e9. Il est d\u00e9sormais un homme &#8221; responsable &#8220;. Avec un regard en coin. Certainement. Mais quand m\u00eame. S\u00e9rieux. Etonnant. Pour tous les traumatis\u00e9s de Rimbaud, cette lecture est indispensable: qui, \u00e0 l&#8217;encontre de tout sentimentalisme niais, montre un homme qui a renonc\u00e9 \u00e0 l&#8217;exceptionnel pour s&#8217;ancrer dans la mati\u00e8re. Banalement. Et c&#8217;est, oui, splendide. Ce n&#8217;est pas \u00e0 lui-m\u00eame que va d\u00e9sob\u00e9ir le pompier de Fahrenheit 451, de Ray Bradbury, mais \u00e0 l&#8217;ordre \u00e9tabli. Avec crainte et h\u00e9sitation. Dans son monde, le conflit est banni. Et sont donc bannis tout ce qui am\u00e8ne des diff\u00e9rences entre les gens: divergences d&#8217;impressions, d&#8217;opinions&#8230; En toute logique, les livres sont interdits. Class\u00e9s comme dangereux. Ce qui est d\u00e9licieusement exact. Alors on les br\u00fble. C&#8217;est la mission des pompiers. L&#8217;un d&#8217;eux se surprend \u00e0 avoir quelques doutes sur son propre bonheur. Et commence \u00e0 lire. Et ne comprend rien. Et finit par rejoindre les non-int\u00e9gr\u00e9s; C&#8217;est tout. C&#8217;est bref. C&#8217;est superbe.<\/p>\n<p>Enfin, \u00e0 tout seigneur tout honneur, un impeccable petit ouvrage non de vulgarisation mais de popularisation, qui parvient \u00e0 expliquer ce qu&#8217;est la th\u00e9orie du chaos. Ladite th\u00e9orie s&#8217;int\u00e9resse au hasard. A tout ce qui \u00e9chappe aux lois ordinaires. A la fa\u00e7on dont tombent les grains de sable. Dont roule un d\u00e9. A l&#8217;impr\u00e9visible. Au d\u00e9sordre. A l&#8217;irr\u00e9gulier. Avant la th\u00e9orie du chaos, on pensait pouvoir tout calculer. L&#8217;Univers \u00e9tait clos. Aujourd&#8217;hui, il s&#8217;ouvre. On est \u00e0 nouveau au d\u00e9but de la pens\u00e9e. C&#8217;est aust\u00e8re. C&#8217;est fantastique.<\/p>\n<p>Le Caravage, peintre et assassin, Jos\u00e9 Fr\u00e8ches.D\u00e9couvertes Gallimard.<\/p>\n<p>Correspondance 1888-1891, Arthur Rimbaud.Pr\u00e9face et notes de Jean Voellmy.Edition r\u00e9vis\u00e9e.Gallimard (L&#8217;Imaginaire)<\/p>\n<p>Fahenheit 451, Ray Bradbury.Traduit de l&#8217;am\u00e9ricain (traduction r\u00e9vis\u00e9e) par Jacques Chambon et Henri Robillot.Dossier \u00e9tabli par Jacques Chambon et Eric Langumier.Deno\u00ebl (Pr\u00e9sence du Futur).<\/p>\n<p>Le Chaos, Ivar Ekeland.Flammarion (Dominos).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9sob\u00e9issance est un tr\u00e8s joli mot. Un mot qui a z\u00e9ro de conduite. Un mot fr\u00e8re d&#8217;insoumission et de libert\u00e9. La libert\u00e9 qu&#8217;on prend. Qu&#8217;on invente. Quand on refuse les ordres, et l&#8217;ordre, et les mod\u00e8les, et les ic\u00f4nes. D\u00e9sob\u00e9issance est un mot qui se m\u00e9rite. 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