{"id":11580,"date":"2019-04-19T06:35:00","date_gmt":"2019-04-19T04:35:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-sur-la-piste-des-romanes\/"},"modified":"2023-06-23T23:39:17","modified_gmt":"2023-06-23T21:39:17","slug":"article-sur-la-piste-des-romanes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=11580","title":{"rendered":"Sur la piste des Roman\u00e8s"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Le dernier cirque tzigane du monde, situ\u00e9 dans le 16\u00e8me arrondissement de Paris, est aujourd\u2019hui menac\u00e9. Nous vous invitons ce dimanche 21 avril au cirque Roman\u00e8s o\u00f9 aura lieu un spectacle exceptionnel pour f\u00eater la p\u00e2que tzigane. Nous les avions rencontr\u00e9s au printemps 2016.<\/p>\n<p>Le vaste chapiteau est presque vide. Seul en piste, un jeune homme s\u2019entra\u00eene au jonglage. Alexandre Roman\u00e8s avait pr\u00e9venu son \u00e9pouse D\u00e9lia, par t\u00e9l\u00e9phone, de notre arriv\u00e9e : <em>\u00ab\u00a0R\u00e9veille tout le monde, mets la lumi\u00e8re, le chauffage\u2026\u00a0Et un peu de musique.\u00a0\u00bb<\/em> Souvent, la troupe r\u00e9p\u00e8te d\u00e8s le matin mais ce jour-l\u00e0, la vie semble s\u2019\u00eatre arr\u00eat\u00e9e. Un silence inhabituel enveloppe les lieux, en raison de la pluie drue qui tombe sur Bordeaux. Un temps \u00e0 se calfeutrer dans sa caravane en attendant une \u00e9claircie. Hier, ils ont f\u00eat\u00e9 un anniversaire et en fin de semaine, ils c\u00e9l\u00e9breront le bapt\u00eame du dernier-n\u00e9, une fillette de neuf mois \u00e0 croquer.<\/p>\n<p>Au compte-goutte, jongleurs, acrobates et danseurs bravent cependant les all\u00e9es boueuses, se faufilent sous la b\u00e2che, s\u2019\u00e9tirent et s\u2019\u00e9chauffent au son enlev\u00e9 et m\u00e9lancolique d\u2019une guitare et d\u2019un saxophone. On remarque \u00e0 peine les deux musiciens qui jouent, assis au fond, dans une demi-p\u00e9nombre. Pourtant, ce sont eux qui donnent le rythme aux cerceaux qui tournent autour des poignets et aux anneaux qui volent dans les airs. <\/p>\n<h2>Ne rien faire comme les autres<\/h2>\n<p>Doucement, la piste endormie sort de sa torpeur. Sur le c\u00f4t\u00e9, une femme exerce son fils \u00e0 grimper \u00e0 la barre. <em>\u00ab\u00a0Vous avez vu sa bouille\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em>, glisse D\u00e9lia, six fois grand-m\u00e8re \u00e0 quarante-cinq ans. Ses petits-enfants s\u2019essayent encore \u00e0 tous les num\u00e9ros. Mais bient\u00f4t, ils devront choisir une sp\u00e9cialit\u00e9. Une adolescente pr\u00e9pare les agr\u00e8s puis d\u00e9ploie un grand \u00e9cart parfait. L\u2019acrobate glisse ensuite ses chevilles dans les boucles situ\u00e9es aux extr\u00e9mit\u00e9s de deux rubans suspendus autour desquels elle s\u2019enroule. C\u2019est la plus jeune de ses filles. <em>\u00ab\u00a0Jusqu\u2019\u00e0 dix ans, on n\u2019est que dans l\u2019amusement. Apr\u00e8s, on voit ce qui nous convient le mieux, \u00e7a devient un travail\u00a0\u00bb<\/em>, explique Rose, seize ans. Bien que v\u00eatue d\u2019un simple jogging et d\u2019un d\u00e9bardeur, elle vibre d\u2019un magn\u00e9tisme rare, avec son regard de braise et sa chevelure blonde qui accompagne les mouvements de son corps, si souple qu\u2019il ressemble \u00e0 une liane. Qu\u2019on l\u2019imagine blanche comme neige ou rouge de col\u00e8re, Rose porte bien son nom. <em>\u00ab\u00a0C\u2019est une femme forte avec un caract\u00e8re d\u2019ange\u00a0\u00bb<\/em>, commente D\u00e9lia qui la d\u00e9signe avec une fiert\u00e9 \u00e0 peine dissimul\u00e9e.<\/p>\n<p>De la force, il lui en a fallu pour se mettre aux sangles a\u00e9riennes \u2013 un num\u00e9ro traditionnellement r\u00e9serv\u00e9 aux hommes qui exige une grande puissante musculature. L\u2019exemple de ses cousins lui a donn\u00e9 l\u2019envie, mais longtemps, la benjamine a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 seule dans son coin, contre l\u2019avis de son p\u00e8re. Avec un objectif : apporter \u00e0 cette discipline masculine <em>\u00ab\u00a0un style de fille\u00a0\u00bb<\/em> en m\u00e2tinant ses figures d\u2019exercices de contorsion. Et <em>in fine<\/em>, sa pers\u00e9v\u00e9rance a pay\u00e9 : elle a eu gain de cause aupr\u00e8s d\u2019un paternel charismatique qui a su se laisser convaincre.<\/p>\n<p>De fait, Alexandre Roman\u00e8s est un directeur certes exigeant, mais en m\u00eame temps encourageant. Sa m\u00e9thode : l\u00e2cher du lest sans jamais perdre le contr\u00f4le. Les artistes ont ainsi toute latitude pour concevoir eux-m\u00eames leur num\u00e9ro, mais c\u2019est lui qui tranche en dernier ressort. Car il sait ce qu\u2019il veut \u2013 et surtout ce qu\u2019il ne veut pas. <em>\u00ab\u00a0Je proc\u00e8de par \u00e9limination. Les autres me font une proposition et si je n\u2019aime pas, on ne le fait pas\u00a0\u00bb<\/em>, explique-t-il, attabl\u00e9 au \u00ab Darwin \u00bb o\u00f9 il a ses habitudes. Ce caf\u00e9 alternatif et branch\u00e9 est install\u00e9 dans une ancienne caserne qui abrite aussi une \u00e9picerie bio ainsi qu\u2019un Emma\u00fcs. Bien moins bourgeois que boh\u00e8me, il s\u2019y sent pourtant bien. Une chance que ce soit juste en face du terrain sur lequel ils ont pos\u00e9 leurs bagages en janvier dernier pour pr\u00e9senter leur spectacle : \u00ab La lune tsigane brille plus que le soleil \u00bb.<\/p>\n<p>Dire que son cirque est po\u00e9tique \u2013 et il l\u2019est \u2013 est sans doute le plus beau compliment que l\u2019on puisse lui faire. Ici, pas de clowns au nez rouge, ni d\u2019animaux maigrelets, ni de monsieur Loyal \u00e0 chapeau haut-de-forme, ni de costumes qui brillent. Les Roman\u00e8s ne font rien comme les autres. Ils explosent toutes les conventions. <em>\u00ab\u00a0Je ne supporte pas la vulgarit\u00e9\u00a0\u00bb<\/em>, ass\u00e8ne-t-il. Autrement dit, <em>\u00ab\u00a0la musique de film, les paillettes, la ficelle en guise de culotte, l\u2019uniforme, l\u2019absence de fantaisie, c\u2019est vulgaire. J\u2019ai l\u2019impression que les cirques sont dirig\u00e9s par des camionneurs\u00a0!\u00a0\u00bb<\/em> Un jour, les artistes sont revenus avec un monocycle\u2026 qu\u2019il a aussit\u00f4t censur\u00e9. Pas de faute de go\u00fbt chez lui. Cet enfant de la balle issu de la famille Bouglione condamne tout ce qui pourrait lui rappeler les cinq cirques que son p\u00e8re poss\u00e9dait. Cet ex-dompteur de fauves y a touch\u00e9 \u00e0 tout, mais a \u00e9t\u00e9 vaccin\u00e9 \u00e0 jamais contre ce type de cirque. <em>\u00ab\u00a0C\u2019\u00e9tait l\u2019usine.\u00a0\u00bb<\/em> Pas du tout son truc.  <\/p>\n<h2>\u00c9loge de la caravane<\/h2>\n<p>\u00c0 Bordeaux, il n\u2019a pas eu le choix du chapiteau : <em>\u00ab\u00a0On a l\u2019impression d\u2019\u00eatre dans le hall d\u2019une gare. Je pr\u00e9f\u00e8re les petits cirques, c\u2019est plus po\u00e9tique\u00a0\u00bb<\/em>, explique-t-il. Le sien, joliment d\u00e9cor\u00e9 de tapis et de saris indiens, est rest\u00e9 \u00e0 Paris avec les caravanes. Celles qu\u2019ils occupent ici leur ont toutes \u00e9t\u00e9 pr\u00eat\u00e9es. Assise devant son ordinateur \u00e0 l\u2019\u00e9cran fissur\u00e9, entre un lit couvert de coussins et une t\u00e9l\u00e9vision allum\u00e9e, D\u00e9lia bricole sur un minuscule coin de table des communiqu\u00e9s de presse et des demandes de partenariat \u2013 <em>\u00ab\u00a0l\u00e0 je mets du rouge, il faut que \u00e7a se voie\u00a0\u00bb<\/em>. Ce minuscule nid est multifonctions. <em>\u00ab\u00a0La caravane, c\u2019est \u00e0 la fois le bureau, la chambre, la loge\u00a0\u00bb<\/em>, \u00e9num\u00e8re-t-elle. Autant dire qu\u2019elle est indispensable. Pour rien au monde, elle ne la troquerait contre un appartement : <em>\u00ab\u00a0C\u2019est chaleureux et tu es dehors tout de suite. On a les arbres, le ciel et la famille juste l\u00e0.\u00a0\u00bb<\/em> Provisoirement, ils ont d\u00fb compter sur la solidarit\u00e9 des Bordelais pour s\u2019en procurer, car les leurs avaient \u00e9t\u00e9 vandalis\u00e9es. Avec leurs ch\u00e2ssis ab\u00eem\u00e9s, leurs portes fractur\u00e9es et leurs fen\u00eatres cass\u00e9es, elles ne pouvaient pas prendre la route. <em>\u00ab\u00a0La caravane, c\u2019est l\u2019esprit de la libert\u00e9. La terre bouge et nous aussi, c\u2019est pour \u00e7a qu\u2019on fait peur. Parce qu\u2019on a un c\u00f4t\u00e9 nomade\u00a0\u00bb<\/em>, croit-elle comprendre.<\/p>\n<p>En 2014, la Ville de Paris a mis \u00e0 leur disposition pour trois ans un terrain dans le 16e arrondissement, square Parodi, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la porte Maillot. Et depuis, leur quotidien a vir\u00e9 au cauchemar. Des associations de riverains ne cessent de d\u00e9poser des recours pour tenter de les expulser, pr\u00e9textant que le chapiteau contribue \u00e0 la d\u00e9gradation du site. Le maire Claude Goasguen soutient ses administr\u00e9s, expliquant vouloir entamer une r\u00e9novation paysag\u00e8re du site. Plusieurs fois, des individus se sont m\u00eame introduits sur leur parcelle pour tout saboter. Un jour, \u00e0 l\u2019aube, les gens du cirque ont aper\u00e7u des silhouettes munies de poings am\u00e9ricains, mais ils ont pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 les laisser filer pour ne pas risquer de passer du statut de victimes \u00e0 celui de coupables. Ces myst\u00e9rieux visiteurs ont mis le feu aux branchements Internet, d\u00e9truit les c\u00e2blages, vol\u00e9 des costumes et des archives photographiques que le couple avait mis plus de vingt ans \u00e0 amasser. Comble de l\u2019humiliation : <em>\u00ab\u00a0Ils ont piss\u00e9 dans mon bureau\u00a0\u00bb<\/em>, temp\u00eate D\u00e9lia. Ils n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9masqu\u00e9s. <\/p>\n<p>Il lui arrive de r\u00eaver de quitter la France, tant le racisme qu\u2019ils subissent ici la mine. En Espagne, peut-\u00eatre, pour le mode de vie. M\u00eame si, au fond, elle sait que l\u2019herbe n\u2019est pas forc\u00e9ment plus verte ailleurs. <em>\u00ab\u00a0Dans le 16e arrondissement, je rencontre beaucoup de probl\u00e8mes. Je me fais jeter des magasins et des taxis avec mes jupes fleuries. Mais que veux-tu faire contre la b\u00eatise du monde\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em> Alexandre l\u2019interrompt : <em>\u00ab\u00a0Arr\u00eate de ressasser. Parle un peu d\u2019autre chose.\u00a0\u00bb<\/em> Non pas qu\u2019il s\u2019accommode de la situation, mais il pr\u00e9f\u00e8re la tourner en d\u00e9rision. Ainsi raconte-t-il que quand leur cirque tsigane a \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 en Chine pour repr\u00e9senter la France dans le cadre de l\u2019exposition universelle de Shanghai, il a cru \u00e0 une blague. Mais son rire est teint\u00e9 d\u2019amertume. <em>\u00ab\u00a0Le mot tsigane, c\u2019est un filtre qui nous permet d\u2019avoir un super public. Malheureusement, nos voisins, on ne peut pas les filtrer.\u00a0\u00bb<\/em> Et dire qu\u2019il aurait baptis\u00e9 son projet \u00ab cirque arabe tsigane \u00bb si les deux Maghr\u00e9bins qu\u2019il embauchait alors ne l\u2019en avaient dissuad\u00e9. Plus pragmatique que lui, D\u00e9lia r\u00e9sume : <em>\u00ab\u00a0Alexandre a la t\u00eate est dans les \u00e9toiles et parfois, je dois le ramener sur terre\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<h2>La vie en osmose<\/h2>\n<p>Il y a un sujet dont le couple pourrait parler des heures : la famille. C\u2019est l\u2019alpha et l\u2019om\u00e9ga de leurs discussions. Inutile de les relancer, ils sont intarissables. Car le cirque Roman\u00e8s, c\u2019est d\u2019abord une histoire de transmission entre g\u00e9n\u00e9rations, avant d\u2019employer une trentaine de personnes recrut\u00e9es pour beaucoup dans des camps roms. Ici, les grands-parents vivent avec les parents, les enfants et les petits-enfants. Et tous travaillent ensemble trois cent soixante-cinq jours par an. <em>\u00ab\u00a0Jongler demande beaucoup de concentration. Pour ne pas perdre, je dois m\u2019entra\u00eener tous les jours\u00a0\u00bb<\/em>, confirme un fils. Le mot vacances ne fait partie de leur vocabulaire. Mais parler de travail, dans le contexte, est aussi un peu saugrenu. <em>\u00ab\u00a0Quand j\u2019en vois un qui ne s\u2019amuse plus, je lui dis d\u2019aller se promener\u00a0\u00bb<\/em>, sourit Alexandre.<\/p>\n<p>N\u2019\u00e9tant pas enferm\u00e9s entre quatre murs ni soumis \u00e0 des horaires de bureau, ils ont moins besoin de souffler. Ici, tout est m\u00eal\u00e9. La vie n\u2019est pas compartiment\u00e9e, mais rassembl\u00e9e autour du chapiteau o\u00f9 autrefois, rien ne venait troubler la coh\u00e9sion du groupe, pas m\u00eame l\u2019\u00e9cole. Des professeurs particuliers, retrait\u00e9s de l\u2019\u00c9ducation nationale, venaient faire classe aux enfants \u00ab \u00e0 domicile \u00bb. Le syst\u00e8me scolaire est la b\u00eate noire d\u2019Alexandre : <em>\u00ab\u00a0L\u2019\u00e9cole uniformise la pens\u00e9e. C\u2019est la perte de notre culture.\u00a0\u00bb<\/em> Celui qui publie aujourd\u2019hui des recueils de po\u00e8mes aime d\u2019ailleurs \u00e0 raconter qu\u2019il n\u2019a eu nul besoin de s\u2019asseoir derri\u00e8re un pupitre pour apprendre \u00e0 lire, sur le tard.<\/p>\n<p>Aussi d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole qu\u2019\u00e0 se mettre aux sangles, Rose a tellement insist\u00e9 qu\u2019il a fini par c\u00e9der. <em>\u00ab\u00a0J\u2019ai r\u00e9sist\u00e9 pendant plusieurs ann\u00e9es\u00a0! Quand j\u2019allais la chercher \u00e0 la sortie, tous les enfants \u00e9taient habill\u00e9s en noir sauf ma fille avec ses jupes color\u00e9es, ses foulards, ses chemises\u2026 On ne voyait qu\u2019elle. \u00c0 la r\u00e9cr\u00e9ation, on l\u2019attaquait parce qu\u2019elle \u00e9tait gitane\u00a0\u00bb<\/em>, affirme-t-il. Une autre de ses filles, Alexandra, y a fait un passage \u00e9clair. Une journ\u00e9e, pour tenter le coup. Elle \u00e9tait \u00e0 fleur de peau et il se disait que peut-\u00eatre cela l\u2019aiderait. \u00c0 la sortie, elle lui a dit : <em>\u00ab\u00a0Papa, on peut s\u2019enfuir\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em> Ce souvenir le r\u00e9jouit. Mais forc\u00e9ment, le jour o\u00f9 l\u2019inspecteur de l\u2019\u00c9ducation nationale est venu leur rendre visite, il s\u2019est inqui\u00e9t\u00e9. Il a promis que ses enfants allaient rattraper leur retard et se remettre \u00e0 niveau, pour rassurer son h\u00f4te\u2026 qui n\u2019en demandait pas tant. <em>\u00ab\u00a0L\u2019inspecteur m\u2019a r\u00e9pondu que les gitans, on ne les emb\u00eate pas avec l\u2019\u00e9cole.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, Alexandre est fier que ses enfants lisent des livres et parlent plusieurs langues, mais surtout d\u2019avoir su leur communiquer sa passion pour la po\u00e9sie et la musique baroque. Quoi qu\u2019il en soit, la vie en osmose laisse peu d\u2019\u00e9chappatoires. Il n\u2019y a pas d\u2019autre alternative que de tout partager ou tout quitter. Sur leurs cinq enfants, deux sont partis habiter ailleurs et un s\u2019y est essay\u00e9 pendant deux ans\u2026 avant de revenir. <em>\u00ab\u00a0Il a compris qu\u2019il est mieux ici\u00a0\u00bb<\/em>, imagine D\u00e9lia. <em>\u00ab\u00a0Il y a des hauts et des bas, comme dans toutes les familles\u00a0\u00bb<\/em>, corrige-t-il. Abandonner le cocon constitue une entorse \u00e0 l\u2019id\u00e9al paternel. Et ce n\u2019est pas la seule. Aujourd\u2019hui, les lignes trac\u00e9es par Alexandre bougent. <em>\u00ab\u00a0Pourquoi tu ne veux pas jouer \u00e0 maison magique\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em>, s\u2019agace une petite qui joue \u00e0 chat avec son cousin. Les deux gamins se chamaillent comme dans une cour de r\u00e9cr\u00e9ation. Et pour cause : ils sont scolaris\u00e9s dans une \u00e9cole parisienne. La m\u00e8re du gar\u00e7on n\u2019a pas connu l\u2019\u00e9cole, mais avec son fils qu\u2019elle a eu \u00e0 treize ans, <em>\u00ab\u00a0elle est tr\u00e8s stricte\u00a0\u00bb<\/em>, s\u2019\u00e9tonne D\u00e9lia.  <\/p>\n<h2>S\u2019attendre \u00e0 tout<\/h2>\n<p>Reste que cette double culture circassienne et tsigane fait partie de la l\u00e9gende familiale et qu\u2019elle continue d\u2019infuser. Alexandre raconte ainsi qu\u2019il avait install\u00e9 un trap\u00e8ze au-dessus du berceau d\u2019un de ses enfants et que le b\u00e9b\u00e9 avait su s\u2019en servir avant m\u00eame de savoir marcher. Des r\u00e9cits mythiques, le fondateur du cirque Roman\u00e8s en a plein sa besace \u2013 \u00e0 commencer par celui de sa rencontre avec D\u00e9lia, dans un bidonville, \u00e0 Nanterre. <em>\u00ab\u00a0Que fais-tu ici\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em> ; <em>\u00ab\u00a0Je fais la mis\u00e8re sur le terrain\u00a0\u00bb<\/em> ; <em>\u00ab\u00a0Est-ce que tu ferais la mis\u00e8re avec moi\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em> C\u2019est sur ces mots qu\u2019ensemble ils auraient quitt\u00e9 ce campement o\u00f9 des enfants, la morve au nez, jouaient avec trois fois rien. <em>\u00ab\u00a0C\u2019\u00e9tait bord\u00e9lique, po\u00e9tique, sauvage. Alexandre voulait que son cirque ressemble \u00e0 \u00e7a\u00a0\u00bb<\/em>, se souvient D\u00e9lia.<\/p>\n<p>Lui se remet alors difficilement d\u2019un drame : la m\u00e8re de sa premi\u00e8re fille qu\u2019il a \u00e9lev\u00e9e seul jusqu\u2019\u00e0 ses deux ans et demi s\u2019est enfuie avec leur enfant, le laissant d\u00e9sempar\u00e9. Quant \u00e0 elle, son mari vient de l\u2019abandonner loin de son pays, la Roumanie. Aussit\u00f4t, Alexandre l\u2019int\u00e8gre au cirque qui vivote de presque rien. <em>\u00ab\u00a0Ce cirque, je l\u2019ai mont\u00e9 pour ne pas rester pendu au bout d\u2019une corde\u00a0\u00bb<\/em>, souffle l\u2019autodidacte. Dans les premiers temps, ils s\u2019installent sur un terrain vague derri\u00e8re le caf\u00e9 Wepler, place de Clichy, \u00e0 Paris. Le couple manque tellement d\u2019argent que les spectacles se montent avec des bouts de ficelle. M\u00eame s\u2019ils sont d\u00e9sormais mondialement connus, leurs cr\u00e9ations conservent une fragilit\u00e9 qui est devenue une marque de fabrique. <em>\u00ab\u00a0Jusqu\u2019\u00e0 la derni\u00e8re minute, rien n\u2019est en place, les gradins n\u2019ont m\u00eame pas fini d\u2019\u00eatre mont\u00e9s. Et pourtant, on y arrive toujours\u00a0\u00bb<\/em>, explique Alexandre. Chacun se tient pr\u00eat \u00e0 tout bousculer d\u2019une fois sur l\u2019autre sur ordre du directeur, habitu\u00e9 \u00e0 son c\u00f4t\u00e9 impr\u00e9visible\u2026 <em>\u00ab\u00a0Parfois on a du mal \u00e0 suivre, on s\u2019attend \u00e0 tout, il faut aller vite car c\u2019est un fou de rythme\u00a0\u00bb<\/em>, d\u00e9crit D\u00e9lia. Entour\u00e9 d\u2019une ribambelle de chats qu\u2019il nourrit et cajole, lui assiste en cet apr\u00e8s-midi pluvieux au cours de flamenco donn\u00e9 par une professeure venue de l\u2019ext\u00e9rieur. Les pas sont manifestement h\u00e9sitants, mais il tente quand m\u00eame sa chance : <em>\u00ab\u00a0Tu crois qu\u2019on peut pr\u00e9senter le num\u00e9ro vendredi\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Le va-et-vient se poursuit sous le chapiteau qui r\u00e9siste aux rafales de vent. On y trouve refuge et chaleur humaine aussi face aux intemp\u00e9ries de la vie. Du moins est-ce le souhait de D\u00e9lia, qui voit dans le cirque <em>\u00ab\u00a0un rem\u00e8de\u00a0\u00bb<\/em> capable de pallier les m\u00e9faits de la vie moderne : <em>\u00ab\u00a0La soci\u00e9t\u00e9 est malade, elle a perdu le go\u00fbt de vivre ensemble. Le public retrouve ici ce lien perdu.\u00a0\u00bb<\/em> Et de conclure : <em>\u00ab\u00a0Il faut que chez nous, les gens se sentent chez eux\u00a0\u00bb<\/em>. \u00c0 bon entendeur\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/marion-rousset\"><strong>Marion Rousset<\/strong><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-11580 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/cp_romanes_07-b70.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/cp_romanes_07-b70-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"cp_romanes_07.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le dernier cirque tzigane du monde, situ\u00e9 dans le 16\u00e8me arrondissement de Paris, est aujourd\u2019hui menac\u00e9. Nous vous invitons ce dimanche 21 avril au cirque Roman\u00e8s o\u00f9 aura lieu un spectacle exceptionnel pour f\u00eater la p\u00e2que tzigane. Nous les avions rencontr\u00e9s au printemps 2016.<\/p>\n","protected":false},"author":573,"featured_media":27492,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[9],"tags":[],"class_list":["post-11580","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-culture"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11580","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/573"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=11580"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11580\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/27492"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=11580"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=11580"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=11580"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}