{"id":11542,"date":"2019-03-28T19:34:00","date_gmt":"2019-03-28T18:34:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-les-choses-lues-par-monsieur-marx-11542\/"},"modified":"2023-07-03T14:34:03","modified_gmt":"2023-07-03T12:34:03","slug":"article-les-choses-lues-par-monsieur-marx-11542","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=11542","title":{"rendered":"Les choses lues par Monsieur Marx, Ep 08"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Chaque jeudi , Bernard Marx pointe les livres ou autres textes qu\u2019il a lus pour vous, par des comptes-rendus courts. Cette semaine : desserrer l\u2019\u00e9tau de la finance.<\/p>\n<p>Laurence Scialom, professeure \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Paris-Nanterre, est une \u00e9conomiste engag\u00e9e dans le contre-lobbying citoyen en faveur de la r\u00e9gulation publique de la finance. Responsable du p\u00f4le r\u00e9gulation financi\u00e8re du think tank Terra Nova, membre qualifi\u00e9e de l\u2019ONG Finance Watch et sp\u00e9cialiste des questions de crise et de r\u00e9gulation du syst\u00e8me bancaire, elle a d\u00e9fendu en 2013 des propositions pour que, dans la Loi de s\u00e9paration et de r\u00e9gulation des activit\u00e9s bancaires, les choses correspondent aux mots. Elle a pu constater qu\u2019il n\u2019en a rien \u00e9t\u00e9. Le monde n\u2019avait pas chang\u00e9 de base. \u00ab Mon v\u00e9ritable adversaire c\u2019est le monde de la finance ! \u00bb, c\u2019\u00e9tait pour faire des voix, pas pour faire une politique. Une mauvaise promesse, comme un cr\u00e9dit toxique en quelque sorte.<\/p>\n<p>Dans <em>La fascination de l\u2019ogre<\/em>, qui vient de sortir en librairie[[Laurence Scialom : <em>La fascination de l\u2019ogre ou comment desserrer l\u2019\u00e9tau de la finance<\/em>. Fayard, mars 2019.  Ironie de l\u2019histoire, le livre est publi\u00e9 dans la collection \u00ab Raison de plus \u00bb dont <a href=\"https:\/\/www.dailymotion.com\/video\/xw29co\">la directrice est Najat Vallaud-Belkacem<\/a>, porte-parole du gouvernement au moment de la discussion et de l\u2019adoption de la Loi de s\u00e9paration et de r\u00e9gulation des activit\u00e9s bancaires.]], Laurence Scialom tire les le\u00e7ons de cette exp\u00e9rience et plus globalement de dix ans de tentatives semi-avort\u00e9es de r\u00e9gulation financi\u00e8re apr\u00e8s la grande crise de 2008. Le livre est p\u00e9dagogique et stimulant. Son ambition est d\u2019aider le citoyen \u00e0 s\u2019emparer de ces sujets. Le diagnostic de ce qui ne va pas porte sur les maux de la finance contemporaine et sur la fa\u00e7on dont cette industrie fait obstacle aux r\u00e9formes, ce que Laurence Scialom appelle la capture de la soci\u00e9t\u00e9 par la finance. Suivent des pistes de r\u00e9formes pour que la soci\u00e9t\u00e9 reprenne le pouvoir sur la finance.<\/p>\n<h2>Le bon combat<\/h2>\n<p><em>\u00ab La finance n\u2019est pas un mal en soi \u00bb<\/em>, affirme d\u2019embl\u00e9e Laurence Scialom. Je partage ce point de vue. Il ne faut pas se tromper de combat. Il ne s\u2019agit pas de supprimer la banque et la finance, m\u00eame si leurs d\u00e9g\u00e2ts et leurs d\u00e9rives ont install\u00e9 une d\u00e9fiance l\u00e9gitime, mais \u00e0 hauts risques politiques, \u00e0 leur encontre.<\/p>\n<p>La banque et la finance sont indispensables. Ces institutions permettent les avances de fonds pour produire et r\u00e9aliser des projets personnels. Elles aident ceux qui le peuvent \u00e0 mettre de l\u2019argent de c\u00f4t\u00e9 pour en avoir devant soi. Comme le dit Finance Watch : <em>\u00ab L&#8217;objet de la finance est de servir l\u2019\u00e9conomie r\u00e9elle \u00bb<\/em>. Mais il y a probl\u00e8me lorsque la finance se sert de l\u2019\u00e9conomie r\u00e9elle au lieu de la servir et parce que la finance peu ou mal r\u00e9gul\u00e9e \u2013 comme c\u2019est le cas depuis une quarantaine d\u2019ann\u00e9es \u2013 devient n\u00e9cessairement instable et produit des crises \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition. <em>\u00ab La crise financi\u00e8re hors norme (de 2008) atteste la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une finance plus et mieux r\u00e9gul\u00e9e \u00bb<\/em>, souligne Laurence Scialom. Mais, constate-t-elle, plus de dix ans apr\u00e8s, les r\u00e9gulations n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 mises en \u0153uvre comme elles auraient d\u00fb l\u2019\u00eatre. Un nouveau d\u00e9tricotage est m\u00eame en cours : <em>\u00ab La finance reste une menace, peut \u00eatre encore plus grande qu\u2019elle ne l\u2019\u00e9tait dans les ann\u00e9es 2000, car les Etats n\u2019ont plus les moyens de soutenir massivement les banques et les autres interm\u00e9diaires financiers comme ils l\u2019on fait \u00e0 l\u2019automne 2008 \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Les maux de la finance d\u00e9r\u00e9gul\u00e9e sont av\u00e9r\u00e9s par les travaux de recherche et par la preuve du pudding. Le cycle financier existe et se reproduit avec d\u2019autant plus de violence et de d\u00e9g\u00e2ts que la finance est lib\u00e9ralis\u00e9e. La th\u00e9orie des march\u00e9s efficients, l\u2019un des piliers de l\u2019id\u00e9ologie n\u00e9olib\u00e9rale, s\u2019est impos\u00e9e dans le monde acad\u00e9mique contre les analyses keyn\u00e9siennes. Elle est entr\u00e9e dans la vie r\u00e9elle avec son cort\u00e8ge d\u2019innovations financi\u00e8res, d\u2019invention des banques syst\u00e9miques et des banques de l\u2019ombre ; d\u2019ind\u00e9pendance des Banques centrales et de retour gagnant de la th\u00e9orie quantitative de la monnaie ; de course \u00e0 la liquidit\u00e9 et de domination de la sp\u00e9culation ; de super bonus, d\u2019abaissement des normes \u00e9thiques et de scandales financiers \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition.<\/p>\n<h2>\u00ab Les canaux de la capture \u00bb<\/h2>\n<p>Les travaux de recherches \u00e9conomiques, explique Laurence Scialom, ont \u00e9tabli que l\u2019hypertrophie de la finance nuit \u00e0 la croissance et \u00e0 l\u2019activit\u00e9 r\u00e9elle, qu\u2019elle alimente les in\u00e9galit\u00e9s, qu\u2019elle pousse au surendettement. Elle va aussi de pair avec la domination de la valeur actionnariale des entreprises et entra\u00eene un court-termisme incompatible avec les imp\u00e9ratifs de financement de la transition \u00e9cologique. Mais ni cela, ni les crises n\u2019ont emp\u00each\u00e9 le monde bancaire et la finance de maintenir leur h\u00e9g\u00e9monie et d\u2019imposer leurs vues sur des r\u00e9formes en peau de chagrin. Comment cela se fait-il ? Avec moult exemples concrets, Laurence Scialom d\u00e9cortique les <em>\u00ab canaux de la capture \u00bb<\/em> : l\u2019autor\u00e9gulation inscrite dans la r\u00e9gulation qui la mine de l\u2019int\u00e9rieur ; les portes tournantes entre la haute fonction publique et les carri\u00e8res dans le priv\u00e9 ; les connivences multiformes entre les uns et les autres ; la multiplication des conflits d\u2019int\u00e9r\u00eats ; les dimensions industrielles du lobbying et les b\u00e2tons mis dans les roues du contre lobbying citoyen.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que, par exemple, les autorit\u00e9s de r\u00e9gulation ont confi\u00e9 aux banques le soin de calculer elles-m\u00eames les risques attach\u00e9s \u00e0 leurs actifs. Les superviseurs publics sont suppos\u00e9s ne pas avoir les comp\u00e9tences suffisantes compte tenu de la complexit\u00e9 des produits. Autre exemple, la composition des comit\u00e9s consultatifs de la Banque centrale europ\u00e9enne. Le sujet est particuli\u00e8rement sensible, note Laurence Scialom, puisque la BCE <em>\u00ab a consid\u00e9rablement \u00e9largi ses responsabilit\u00e9s, depuis la crise, en mati\u00e8re de politique \u00e9conomique, de gestion de la crise financi\u00e8re et souveraine, et de r\u00e9glementation financi\u00e8re \u00bb<\/em>. En 2017, sur les 517 si\u00e8ges des 22 comit\u00e9s consultatifs, 508 \u00e9taient occup\u00e9s par des repr\u00e9sentants de l\u2019industrie de la finance dont 208 pour les seules banques syst\u00e9miques, c\u2019est-\u00e0-dire les plus dangereuses en cas de crise. Comment s\u2019\u00e9tonner que, sur des sujets comme la taxe sur les transactions financi\u00e8res <em>\u00ab ces comit\u00e9s se sont transform\u00e9s en v\u00e9ritable plate-forme de lobbying \u00bb<\/em> ?<\/p>\n<h2>L\u2019apolitique mon\u00e9taire ? <\/h2>\n<p>Comment desserrer l\u2019\u00e9tau ? Laurence Scialom insiste beaucoup sur les enjeux de la formation des futurs professionnels de la finance. Le chantier est vaste, de la rupture avec la vision fantasm\u00e9e de la finance d\u00e9velopp\u00e9e dans les manuels, \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de la diversit\u00e9 dans les approches th\u00e9oriques enseign\u00e9es, en passant par l\u2019enseignement de la dimension \u00e9thique, d\u00e9ontologique et morale des pratiques financi\u00e8res. Elle souligne le caract\u00e8re crucial de la s\u00e9paration des activit\u00e9s bancaires, la \u00ab m\u00e8re \u00bb de toutes les r\u00e9formes, et d\u00e9taille les dispositifs possibles pour d\u2019autres pistes prioritaires telles que la lutte contre les portes tournantes, la fin de l\u2019immunit\u00e9 p\u00e9nale des \u00e9lites d\u00e9linquantes, la d\u00e9mocratisation des espaces de d\u00e9lib\u00e9ration et de d\u00e9cision.<\/p>\n<p>Tout cela est certainement important. Mais la r\u00e9gulation ne suffira pas \u00e0 r\u00e9orienter les cr\u00e9dits et les financements vers des investissements moins rentables mais plus utiles au d\u00e9veloppement humain et \u00e0 la transition \u00e9cologique. Comment faire \u00e9merger d\u2019autres crit\u00e8res de financement ? Laurence Scialom n\u2019\u00e9voque ni l\u2019enjeu d\u2019un p\u00f4le public et d\u2019un service public bancaire, ni celui de la politique mon\u00e9taire et du r\u00f4le de la Banque centrale.<\/p>\n<p>Pourtant, pour ne prendre qu\u2019un exemple, la Banque centrale europ\u00e9enne m\u00e8ne depuis 2016 un programme massif d\u2019achats de titres financiers pour emp\u00eacher la d\u00e9flation et soutenir l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique. Elle pourrait jouer un r\u00f4le d\u2019impulsion pour une r\u00e9orientation des investissements vers la transition \u00e9cologique. Mais ce n\u2019est pas le cas comme le montre une \u00e9tude de l\u2019institut Veblen et de Positive money Europe, <a href=\"https:\/\/www.veblen-institute.org\/Rapport-Aligner-la-politique-monetaire-sur-les-objectifs-climatiques-de-l-Union.html\">publi\u00e9e le 21 mars<\/a>, sur les op\u00e9rations de rachats d\u2019obligation priv\u00e9es de la BCE . Les r\u00e9sultats sont sans appel : <em>\u00ab La composition du Programme d&#8217;achats de titres \u00e9mis par des soci\u00e9t\u00e9s<\/em> (CSPP, selon le sigle en anglais, NDLR) <em>confirme la place dominante des secteurs les plus \u00e9metteurs (\u00e9nergies fossiles, automobiles, les secteurs les plus \u00e9nergivores, production d\u2019\u00e9lectricit\u00e9) et d\u2019un groupe limit\u00e9 de tr\u00e8s grandes entreprises. Inversement, uniquement 7% des obligations achet\u00e9es ont financ\u00e9 des secteurs explicitement en phase avec la transition (transports ferroviaires) \u00bb<\/em>. Conclusion des ONG : <em>\u00ab Le CSPP a \u00e9t\u00e9 une occasion manqu\u00e9e de lancer les investissements en phase avec la transition\u2026 le programme d\u2019achat de la BCE se contente de reproduire l\u2019\u00e9tat actuel du march\u00e9. Ce d\u00e9calage ne se limite pas aux programmes d\u2019achats de la BCE, il est visible dans tous les canaux de refinancement qu\u2019une banque centrale utilise pour conduire ses politiques mon\u00e9taires et veiller \u00e0 la stabilit\u00e9 du syst\u00e8me financier \u00bb<\/em>. Il y a bien l\u00e0, comme on le voit, un champ de bataille essentiel pour desserrer l\u2019\u00e9tau de la finance.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/bernard-marx\"><strong>Bernard Marx<\/strong><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chaque jeudi , Bernard Marx pointe les livres ou autres textes qu\u2019il a lus pour vous, par des comptes-rendus courts. 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