{"id":11525,"date":"2019-03-22T17:53:59","date_gmt":"2019-03-22T16:53:59","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-europe-les-impasses-de-lordon\/"},"modified":"2023-06-23T23:38:01","modified_gmt":"2023-06-23T21:38:01","slug":"article-europe-les-impasses-de-lordon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=11525","title":{"rendered":"Europe : les impasses de Lordon"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><em>Le Monde diplomatique<\/em> de mars 2019 publie un dossier sur l\u2019Europe. L\u2019article leader est confi\u00e9 \u00e0 Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon qui, une fois de plus, plaide pour une rupture radicale avec le cadre institu\u00e9 de l\u2019UE. Il assortit son argumentation d\u2019une \u00e9bauche de strat\u00e9gie pour y parvenir. Disons-le tout net : Lordon pr\u00e9tend <em>\u00ab\u202fsortir de l\u2019impasse\u202f\u00bb<\/em>&#8230; pour se pr\u00e9cipiter dans une autre.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2019\/03\/LORDON\/59607\">Pour Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon<\/a>, deux camps seulement sont face-\u00e0-face. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 se trouvent les classes populaires, les grands perdants effectifs de la construction europ\u00e9enne : elles sont prot\u00e9g\u00e9es des <em>\u00ab\u202fscrupules pr\u00e9cieux de l\u2019europ\u00e9isme\u202f\u00bb<\/em> et un <em>\u00ab\u202fFrexit\u202f\u00bb<\/em> ne leur ferait pas peur. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, ce que Lordon appelle, selon les moments, <em>\u00ab\u202fla classe \u00e9duqu\u00e9e\u202f\u00bb<\/em> ou <em>\u00ab\u202fla bourgeoisie \u00e9duqu\u00e9e de gauche\u202f\u00bb<\/em> (sic\u202f!). Celle-l\u00e0 souffre d\u2019un <em>\u00ab\u202feurop\u00e9isme g\u00e9n\u00e9tique\u202f\u00bb<\/em>\u202f; c\u2019est \u00e0 cause d\u2019elle que tout processus de sortie est bloqu\u00e9.<\/p>\n<p>Lordon, qui tient \u00e0 cette sortie, sait qu\u2019on ne quitte pas le march\u00e9 unique et l\u2019euro sans majorit\u00e9 pour le d\u00e9cider et donc sans raccord entre les <em>\u00ab\u202fpopulaires\u202f\u00bb<\/em> et les <em>\u00ab\u202f\u00e9duqu\u00e9s \u00bb<\/em>. Il faut donc, nous dit-il, trouver ce qui peut faire passer la pilule am\u00e8re du retrait \u00e0 ceux qui n\u2019en veulent pas. La solution qu\u2019il sugg\u00e8re est toute simple : offrir \u00e0 <em>\u00ab\u202fla bourgeoisie \u00e9duqu\u00e9e de gauche\u202f\u00bb<\/em> le miel d\u2019une Europe de la culture maintenue et m\u00eame renforc\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/politique\/article\/populisme-ou-gauche-de-la-presidentielle-a-aujourd-hui\">Populisme ou gauche : de la pr\u00e9sidentielle \u00e0 aujourd\u2019hui<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le premier probl\u00e8me, dans cette construction intellectuelle, est que la r\u00e9alit\u00e9 ne met pas en pr\u00e9sence deux camps, celui des \u00ab\u202feurophobes\u202f\u00bb et celui des \u00ab\u202feurophiles\u202f\u00bb, ni m\u00eame d\u2019ailleurs celui des \u00ab\u202fpopulaires\u202f\u00bb et celui des \u00ab\u202f\u00e9duqu\u00e9s\u202f\u00bb. Il est vrai que la confiance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019Union augmente avec la longueur des \u00e9tudes et l\u2019importance des revenus. Mais si, \u00e0 juste titre, les cat\u00e9gories populaires sont majoritairement m\u00e9fiantes \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019Union, elles ne se prononcent pas majoritairement pour un <em>Frexit<\/em>. En fait, les seuls \u00e0 se prononcer nettement pour la sortie de l\u2019UE sont les sympathisants de l\u2019extr\u00eame droite. En revanche, seuls 30% des sond\u00e9s, 25% des \u00e9lecteurs de feu le Front de gauche et 32% des \u00e9lecteurs M\u00e9lenchon d\u2019avril 2017 sont pour la sortie. On ne savait pas la \u00ab\u202fbourgeoisie \u00e9duqu\u00e9e\u202f\u00bb si nombreuse.[[Sondage Elabe, \u00ab\u202fLes Fran\u00e7ais et l\u2019Union europ\u00e9enne\u202f\u00bb, 9 mars 2017]]<\/p>\n<p>Au lieu de la division binaire, les sondages sugg\u00e8rent plut\u00f4t que les \u00ab\u202feurophobes\u202f\u00bb et les \u00ab\u202feurophiles\u202f\u00bb convaincus ne sont que les minorit\u00e9s extr\u00eames d\u2019une opinion qui oscille entre au moins trois attitudes : ceux qui pensent que l\u2019Union a plus d\u2019avantages que d\u2019inconv\u00e9nients, ceux qui pensent le contraire (chaque groupe est au-dessous de 40%) et ceux qui jugent qu\u2019il y a autant d\u2019avantages que d\u2019inconv\u00e9nients. \u00c0 l\u2019arriv\u00e9e, l\u2019opinion positive et l\u2019opinion n\u00e9gative globales sont \u00e0 \u00e9galit\u00e9, mais la volont\u00e9 de sortie est tr\u00e8s minoritaire. Telle est la r\u00e9alit\u00e9 : elle n\u2019est pas et elle ne sera pas univoque, en tout cas pour longtemps.<\/p>\n<p>Par ailleurs, Lordon nous propose de d\u00e9faire l\u2019\u00e9difice europ\u00e9en et d\u2019en construire un autre, r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 la culture. Mais avec qui\u202f? La Hongrie de Viktor Orban, l\u2019Italie de Giuseppe Conte, l&#8217;Autriche de Sebastian Kurtz, la Pologne de \u00ab Droit et Justice \u00bb\u202f? Et, en admettant qu\u2019elle soit souhaitable et possible, comment financer cette Europe-l\u00e0\u202f? En augmentant le budget europ\u00e9en au-del\u00e0 du seuil critique des 3% du PIB, nous dit l\u2019article. Mais cela supposerait qu\u2019il y ait un budget europ\u00e9en : on sortirait de l\u2019Europe et de ses structures communes, mais en gardant un budget communautaire. Comment serait-il plus facile de construire demain, avec des majorit\u00e9s nationales \u00e9clat\u00e9es et peu compatibles, ce qu\u2019il est si difficile de r\u00e9aliser aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Le propre d\u2019une strat\u00e9gie politique n\u2019est pas d\u2019ignorer une contradiction, mais de la travailler. On ne le fait pas en invoquant un peuple fantasm\u00e9 ou en pensant que l\u2019on va convaincre les gogos en leur promettant la lune.<\/p>\n<h2>Penser le monde tel qu\u2019il est<\/h2>\n<p>Factuellement, l\u2019argumentaire de Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon a du mal \u00e0 r\u00e9sister \u00e0 l\u2019examen d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 politique et sociale plus contradictoire qu\u2019il ne le sugg\u00e8re. Il y a pourtant plus que cela : la question du devenir de l\u2019Union ne se pose pas dans n\u2019importe quel contexte historique. Pour Lordon, l\u2019ennemi num\u00e9ro un est <em>\u00ab\u202fl\u2019europ\u00e9isme abstrait\u202f\u00bb<\/em>. Faudrait-il pour autant lui pr\u00e9f\u00e9rer un \u00ab\u202fnationalisme concret\u202f\u00bb\u202f? Il fut certes un temps o\u00f9 l\u2019on pouvait invoquer les m\u00e2nes de la nation r\u00e9volutionnaire et du patriotisme r\u00e9publicain, par exemple quand le fascisme en expansion rappelait ouvertement ses accointances avec la contre-r\u00e9volution.<\/p>\n<p>Mais ce temps-l\u00e0 n\u2019est plus. Nous vivons dans un autre monde, celui des rapports de forces instables, des in\u00e9galit\u00e9s croissantes, des concurrences exacerb\u00e9es, o\u00f9 la realpolitik du heurt des puissances \u2013 la m\u00e9thode Trump \u2013 se substitue de plus en plus au jeu patient des diplomaties et des instances de r\u00e9gulation plan\u00e9taires. Un monde, en outre, o\u00f9 l\u2019obsession de l\u2019identit\u00e9 et la peur \u00ab\u202fde ne plus \u00eatre chez soi\u202f\u00bb poussent \u00e0 la fermeture par crainte du \u00ab\u202fgrand remplacement\u202f\u00bb. L\u2019identit\u00e9 se substitue \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9 sur le terrain des repr\u00e9sentations sociales. Sur celui des repr\u00e9sentations politiques, l\u2019affirmation de la puissance prend le pas sur le primat de la n\u00e9gociation. Enfin, l\u2019exigence d\u2019autorit\u00e9 recouvre peu \u00e0 peu le d\u00e9sir d\u2019implication d\u00e9mocratique. Les Fran\u00e7ais ne s\u2019accordent pas sur l\u2019Union europ\u00e9enne, mais quand on les sonde sur les mesures qu\u2019ils attendraient de l\u2019Europe, celles qui attirent le plus de r\u00e9ponses positives, toutes cat\u00e9gories sociales confondues, sont le renforcement des gardes-fronti\u00e8res et l\u2019\u00e9lection d\u2019un Pr\u00e9sident de l\u2019UE au suffrage universel\u202f![[Sondage Elabe, mars 2017]] Il n\u2019y a pas \u00e0 s\u2019\u00e9tonner si cette p\u00e9riode se pr\u00eate, un peu partout, \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019options autoritaires et aux tentations du repli sur soi.<\/p>\n<p>Alors que la nation \u00e9tait promise \u00e0 la disparition progressive, il y a quelques d\u00e9cennies \u00e0 peine, nous assistons aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019un monde que le politologue Bertrand Badie d\u00e9signe justement comme <em>\u00ab\u202fn\u00e9o-national\u202f\u00bb<\/em>. En soi, cela pourrait n\u2019avoir rien d\u2019inqui\u00e9tant : tout esprit national n\u2019implique pas sa perversion chauvine. Mais, pr\u00e9cis\u00e9ment, l\u2019air du temps est aussi \u00e0 la dominante d\u2019un v\u00e9ritable \u00ab\u202fn\u00e9o-nationalisme\u202f\u00bb, et pas seulement en Europe. Tout discours \u00ab\u202fnational\u202f\u00bb s\u2019ench\u00e2sse aujourd\u2019hui dans cette dynamique, au risque d\u2019\u00eatre d\u00e9vor\u00e9 par elle. Lordon d\u00e9teste <em>le \u00ab mondialisme abstrait\u202f\u00bb<\/em>\u202f; mais jusqu\u2019o\u00f9 peut conduire le \u00ab\u202fnationalisme concret\u202f\u00bb que l\u2019on opposerait \u00e0 lui\u202f?<\/p>\n<h2>Nation : une r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 relativiser<\/h2>\n<p>Les pens\u00e9es binaires aiment bien les alternatives simples : ou bien la nation est obsol\u00e8te, ou bien elle est \u00e9ternelle. Le probl\u00e8me est que les deux affirmations sont fausses isol\u00e9ment. La nation fait partie de ces \u00ab\u202fcommunaut\u00e9s imagin\u00e9es\u202f\u00bb \u2013 elles sont \u00e0 la fois fictives et concr\u00e8tement agissantes \u2013 qui rendent supportable la violence propre aux soci\u00e9t\u00e9s de classes. Le territoire r\u00e9unit horizontalement les \u00eatres que la hi\u00e9rarchie sociale s\u00e9pare et oppose verticalement. Toute communaut\u00e9 imagin\u00e9e, nation comprise, vaut parce que des \u00eatres humains ont voulu qu\u2019elle soit la leur. Elle dure tant qu\u2019ils souhaitent et d\u00e9cident qu\u2019elle reste la leur, jusqu\u2019\u00e0 ce que d\u2019autres repr\u00e9sentations leur permettent de se situer autrement dans l\u2019espace et dans le temps. Nul ne peut donc d\u00e9cr\u00e9ter arbitrairement que le temps des nations est forclos ; en sens inverse, nul ne peut faire comme si la nation \u00e9tait vou\u00e9e \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition et \u00e0 l\u2019immobilit\u00e9.<\/p>\n<p>Quand le fait national s\u2019est impos\u00e9, le monde \u00e9tait une abstraction pour l\u2019immense majorit\u00e9 des \u00eatres humains. Ce n\u2019est plus le cas aujourd\u2019hui. La pouss\u00e9e des \u00e9changes, l\u2019urbanisation galopante, les r\u00e9volutions informationnelles, l\u2019essor des communications instantan\u00e9es et la diffusion massive des savoirs n\u2019ont pas annul\u00e9 les fronti\u00e8res, mais les ont relativis\u00e9es. Les enjeux \u00e9conomiques, \u00e9cologiques et culturels tissent d\u00e9sormais la trame d\u2019une communaut\u00e9 de destin plan\u00e9taire. L\u2019espace-monde n\u2019est plus seulement celui de \u00ab\u202fl\u2019inter-nations\u202f\u00bb, mais celui des interd\u00e9pendances et de la \u00ab\u202fmondialit\u00e9\u202f\u00bb. Que cette mondialit\u00e9 soit aujourd\u2019hui recouverte et parasit\u00e9e par la mondialisation financi\u00e8re et capitaliste est une chose\u202f; qu\u2019il faille lui tourner le dos, au nom de ce constat, en est une autre.<\/p>\n<p>Or l\u2019interconnexion des espaces \u00e9conomiques et les probl\u00e8mes globaux affectent la dynamique territorialis\u00e9e propre \u00e0 l\u2019\u00e2ge industriel. Les r\u00e9gulations \u00ab\u202favant tout nationales\u202f\u00bb ont perdu l\u2019\u00e9vidence qui \u00e9tait nagu\u00e8re la leur. En fait, seuls les \u00c9tats-continents disposent de la concentration de puissance qui en fait des acteurs capables d\u2019orienter le cours mondial. Tous les autres, sans exception, sont contraints de s\u2019aligner plus ou moins, au mieux de surfer sur les contradictions entre puissances dominantes. Inventer des alliances d\u2019\u00c9tats qui se substituent \u00e0 celles rassemblant aujourd\u2019hui les pays de l\u2019Union europ\u00e9enne\u202f? Mais les exp\u00e9riences, lointaines ou plus r\u00e9centes, montrent que ces alliances sont fragiles, si elles ne peuvent pas s\u2019appuyer sur une coh\u00e9rence partag\u00e9e des mod\u00e8les de d\u00e9veloppement. Or aucun mod\u00e8le alternatif ne fait consensus face \u00e0 celui, toujours dominant, du march\u00e9, de ses normes et de ses \u00ab\u202fcontraintes\u202f\u00bb. Sur quoi fonder donc une nouvelle Union des nations d\u00e9gag\u00e9es des cadres communs europ\u00e9ens\u202f?<\/p>\n<p>Lordon a l\u2019habitude de dire que la sortie de l\u2019Union est d\u2019autant plus n\u00e9cessaire que c\u2019est l\u2019Europe communautaire qui a impos\u00e9 le cours n\u00e9olib\u00e9ral de nos soci\u00e9t\u00e9s. Il sous-entend que cette sortie permettra de contester cette imposition. Je ne pense pas comme lui, et d\u2019abord pour une raison historique : c\u2019est parce que le mouvement ouvrier et les forces les plus d\u00e9mocratiques ont \u00e9t\u00e9 nationalement battus, y compris en France, que la vague lib\u00e9rale a d\u00e9ferl\u00e9 sur notre continent, et pas l\u2019inverse. L\u2019offensive n\u00e9oconservatrice avait de solides bases nationales, qu\u2019aucune configuration nationale des classes, aucune tradition d\u00e9mocratique, aucun dispositif local des gauches politiques n\u2019a \u00e9t\u00e9 en mesure de contrecarrer. Penser qu\u2019il suffit de sortir du cadre de l\u2019Union pour relancer la grande contestation sociale et d\u00e9gager la nation du cadre ultralib\u00e9ral est une illusion. D\u2019une certaine mani\u00e8re, ce que propose Lordon rel\u00e8ve d\u2019un \u00ab\u202fnationalisme abstrait\u202f\u00bb.<\/p>\n<p>Se couler dans les contextes nationaux pour pousser en avant les courants de l\u2019\u00e9mancipation, user des traditions et des opportunit\u00e9s de chaque \u00c9tat : voil\u00e0 qui rel\u00e8ve de l\u2019\u00e9vidence. Cela ne justifie pas la tentation d\u2019un raccourci national. Seule la contestation de la logique dominante, dans tous les territoires, ouvre la voie \u00e0 une issue de crise. Faire un pr\u00e9alable du retour \u00e0 une mythique \u00ab\u202find\u00e9pendance nationale\u202f\u00bb : l\u00e0 se trouve la v\u00e9ritable impasse. Ce pr\u00e9sum\u00e9 retour pourrait bien n\u2019\u00eatre que le masque de bien lourdes d\u00e9pendances \u00e0 l\u2019ordre social dominant. Un processus \u00e9mancipateur est aujourd\u2019hui vou\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9chec, s\u2019il se pense comme \u00ab\u202favant tout national\u202f\u00bb.<\/p>\n<h2>Un projet europ\u00e9en[[Des approches int\u00e9ressantes \u00e0 d\u00e9battre dans l\u2019ouvrage d\u2019Attac et Copernic,<em> Cette Europe malade du lib\u00e9ralisme. L\u2019urgence de d\u00e9sob\u00e9ir<\/em> (Les Liens qui Lib\u00e8rent, 2018), ainsi que dans le <em>Manifeste pour la d\u00e9mocratisation de l\u2019Europe<\/em>, coordonn\u00e9 par Manon Bouju, Lucas Chancel, Anne-Laure Delatte, St\u00e9phanie Hennette, Thomas Piketty, Guillaume Sacriste et Antoine Vauchez (http:\/\/tdem.eu). On peut lire aussi la r\u00e9flexion de Yanis Varoufakis, dans le dossier du <em>Diplo<\/em> \u00e9voqu\u00e9 ci-dessus (\u00ab\u202fPour un printemps \u00e9lectoral\u202f\u00bb, mars 2018)]]<\/h2>\n<p>Contrairement \u00e0 ce que sugg\u00e8re Lordon, <em>\u00ab\u202fl\u2019opinion publique\u202f\u00bb<\/em> n\u2019est pas si stupide en laissant entendre \u00e0 la fois son scepticisme devant l\u2019Union telle qu\u2019elle est et son d\u00e9sir de perp\u00e9tuer son existence. <\/p>\n<ol>\n<li> Dans un monde instable et incertain, o\u00f9 le heurt des puissances fait courir un risque mortif\u00e8re \u00e0 l\u2019humanit\u00e9, la convergence des peuples europ\u00e9ens et la synergie de leurs forces sont plus n\u00e9cessaires que jamais. Mais l\u2019Europe doit aussi prendre la mesure de son exp\u00e9rience et d\u00e9celer ce qui contredit absolument la r\u00e9alisation d\u2019une union solide : la g\u00e9n\u00e9ralisation du principe de concurrence qui accro\u00eet les in\u00e9galit\u00e9s\u202f; la \u00ab\u202fgouvernance\u202f\u00bb technocratique qui an\u00e9mie la d\u00e9mocratie jusqu\u2019\u00e0 la contredire\u202f; l\u2019obsession de l\u2019identit\u00e9 qui fait de notre continent soit une Europe-forteresse, soit un agr\u00e9gat d\u2019\u00c9tats-nations d\u00e9sunis. L\u2019utopie n\u00e9olib\u00e9rale, le f\u00e9d\u00e9ralisme technocratique et la realpolitik du rapport de force sont les pires ennemis de la construction d\u2019une Europe dynamique et solidaire.<\/li>\n<li> Dans des contextes diff\u00e9rents, la Gr\u00e8ce et le Royaume-Uni montrent la double impasse de l\u2019alignement sur la doxa \u00ab\u202fordo-lib\u00e9rale\u202f\u00bb et de la sortie pure et simple du cadre communautaire. D\u00e9gager l\u2019Union des trait\u00e9s qui l\u2019\u00e9touffent est un objectif raisonnable. Mais \u00ab\u202fsortir des trait\u00e9s\u202f\u00bb, ce qui \u00e9quivaut de fait \u00e0 sortir de l\u2019Union, est au mieux une astuce linguistique bien opaque et au pire une impasse politique. D\u00e8s lors, la solution la moins co\u00fbteuse est de maintenir le cadre communautaire, de pr\u00e9server les cadres d\u2019un d\u00e9bat d\u00e9mocratique continu sur ses normes et sur ses possibles \u00e9volutions et de l\u00e9gitimer les marges de man\u0153uvre \u2013 y compris la d\u00e9sob\u00e9issance \u2013 des \u00c9tats qui s\u2019estiment corset\u00e9s ind\u00fbment par le respect strict des normes communes. Sans devenir un objectif en lui-m\u00eame, le droit \u00e0 l\u2019\u00e9cart ne peut \u00eatre tenu pour une violation a priori r\u00e9pr\u00e9hensible du pacte commun.<\/li>\n<li> La source de la crise europ\u00e9enne est dans le d\u00e9calage qui existe entre une construction qui repose avant tout sur les gouvernements des \u00c9tats et des citoyens qui ont le sentiment l\u00e9gitime d\u2019\u00eatre dessaisis des choix fondamentaux. Cette situation est due \u00e0 la fois aux carences d\u00e9mocratiques des institutions et \u00e0 la faiblesse des mobilisations collectives proprement continentales. Les dynamiques europ\u00e9ennes des mouvements critiques existent et peuvent \u00eatre d\u00e9velopp\u00e9es pour y rem\u00e9dier. En revanche, malgr\u00e9 l\u2019existence de partis europ\u00e9ens \u2013 dont le Parti de la gauche europ\u00e9enne \u2013, la conscience politique reste quasi exclusivement construite sur des bases nationales s\u00e9par\u00e9es. L\u2019avenir de l\u2019Europe passera donc \u00e0 la fois par l\u2019ampleur des mobilisations progressistes nationales et par l\u2019\u00e9mergence de formes de conscience europ\u00e9enne combative, sur tous les sujets, \u00e9conomiques, sociaux, \u00e9cologiques, d\u00e9mocratiques qui conditionnent le devenir de l\u2019Union.<\/li>\n<li> Le recul des normes sociales, la crise du mouvement ouvrier et le d\u00e9sarroi d\u00e9mocratique sont \u00e0 la base de tous les d\u00e9r\u00e8glements, dans chaque \u00c9tat et sur le continent tout entier. C\u2019est cet \u00e9tat de fait dangereux qui doit \u00eatre renvers\u00e9. Cela suppose, non pas le repli prioritaire sur les nations, mais l\u2019articulation plus grande des projets d\u00e9mocratiques, \u00e0 toutes les \u00e9chelles de territoire sans exception. Nul projet national n\u2019est viable s\u2019il n\u2019inclut pas une dimension europ\u00e9enne majeure et, en sens inverse, aucun projet europ\u00e9en n\u2019est cr\u00e9dible s\u2019il ne s\u2019ancre pas dans les exigences sociales et d\u00e9mocratiques de chaque peuple. En mati\u00e8re de construction continentale, le sens du commun et le respect de la sp\u00e9cificit\u00e9 sont les deux dimensions ins\u00e9parables de toute avanc\u00e9e. Faute de cette liaison, l\u2019universel mal compris nourrit le nationalisme, tandis que l\u2019exacerbation de la diff\u00e9rence conduit au s\u00e9paratisme et \u00e0 l\u2019affrontement des esprits nationaux.<\/li>\n<li> \u00c0 court terme, tout projet europ\u00e9en cons\u00e9quent \u00e0 gauche doit donc articuler quatre niveaux : la d\u00e9finition d\u2019un objectif progressiste europ\u00e9en de long terme, m\u00eame si sa r\u00e9alisation imm\u00e9diate est impossible\u202f; l\u2019exigence persistante d\u2019une refonte des trait\u00e9s ; la mobilisation des leviers sociaux et politiques sans lesquels aucune refondation n\u2019est possible, ni \u00e0 l\u2019\u00e9chelon national ni dans le cadre communautaire\u202f; l\u2019affirmation conjointe que l\u2019on veut une mise en commun europ\u00e9enne et que l\u2019on mettra en \u0153uvre les d\u00e9cisions nationalement prises, quand bien m\u00eame elles contrediraient la norme l\u00e9galement retenue dans l\u2019Union.<\/li>\n<\/ol>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/roger-martelli\"><strong>Roger Martelli<\/strong><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-11525 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/befunky-collage-117-94c-scaled.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/befunky-collage-117-94c-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"befunky-collage-117.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><em>Le Monde diplomatique<\/em> de mars 2019 publie un dossier sur l\u2019Europe. L\u2019article leader est confi\u00e9 \u00e0 Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon qui, une fois de plus, plaide pour une rupture radicale avec le cadre institu\u00e9 de l\u2019UE. Il assortit son argumentation d\u2019une \u00e9bauche de strat\u00e9gie pour y parvenir. Disons-le tout net : Lordon pr\u00e9tend <em>\u00ab\u202fsortir de l\u2019impasse\u202f\u00bb<\/em>&#8230; pour se pr\u00e9cipiter dans une autre.<\/p>\n","protected":false},"author":328,"featured_media":27377,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[15],"tags":[352],"class_list":["post-11525","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-idees-culture","tag-europe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11525","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/328"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=11525"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11525\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/27377"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=11525"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=11525"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=11525"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}