{"id":1146,"date":"1998-12-01T00:00:00","date_gmt":"1998-11-30T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/evasion1146\/"},"modified":"1998-12-01T00:00:00","modified_gmt":"1998-11-30T23:00:00","slug":"evasion1146","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1146","title":{"rendered":"Evasion"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> M\u00e9ro\u00e9, d&#8217;Olivier Rolin, aurait pu, aurait d\u00fb obtenir l&#8217;un des prix litt\u00e9raires. N&#8217;emp\u00eache, c&#8217;est l&#8217;un des meilleurs romans de cette fin d&#8217;ann\u00e9e. <\/p>\n<p>A l&#8217;h\u00f4tel des Solitaires, le seul h\u00f4tel passable de Khartoum, un Fran\u00e7ais attend l&#8217;arriv\u00e9e de la police. Ancien coop\u00e9rant venu apprendre des rudiments de notre langue \u00e0 de jeunes Soudanais pas &#8221; assez chanceux, ou pistonn\u00e9s, pour obtenir une bourse \u00e0 Londres &#8220;, ou projeter les &#8221; tr\u00e8s rares films qui (puissent) satisfaire aux canons esth\u00e9tiques et moraux de la censure islamique &#8220;, il s&#8217;enfonce dans ses pens\u00e9es, parle \u00e0 un interlocuteur muet, pioche des connaissances dans l&#8217;unique ouvrage contenu dans ses bagages et qui maintient un lien t\u00e9nu avec le lieu de son enfance, l&#8217;estuaire de la Loire, et ses origines, des parents instituteurs &#8211; l&#8217;Encyclop\u00e9die Larousse du XXe si\u00e8cle en six volumes, \u00e9dition de 1933.<\/p>\n<p>A quelques kilom\u00e8tres de la capitale d&#8217;un pays o\u00f9, durant trente si\u00e8cles, se sont succ\u00e9d\u00e9 &#8221; des royaumes vaguement pharaoniques, des principaut\u00e9s chr\u00e9tiennes, des sultanats musulmans &#8220;, la colonisation anglaise, pour aboutir \u00e0 la &#8221; dictature militaro-islamique &#8221; actuelle, se trouve l&#8217;antique cit\u00e9 de M\u00e9ro\u00e9, la &#8221; ville fabuleuse dont parlent H\u00e9rodote et Strabon, Pline et S\u00e9n\u00e8que &#8221; (ces trois derniers certainement sans y \u00eatre all\u00e9s, \u00e0 l&#8217;exemple d&#8217;H\u00e9rodote, &#8221; esprit curieux et grand voyageur &#8220;). Etrange cit\u00e9 que cette ville aujourd&#8217;hui enfouie sous les sables o\u00f9, mille ans apr\u00e8s l&#8217;Egypte pharaonique, des rois firent \u00e9riger des pyramides, ador\u00e8rent les dieux \u00e9gyptiens et firent graver la pierre dans une langue qu&#8217;ils ne comprenaient plus; puis devenue chr\u00e9tienne, autre Byzance isol\u00e9e et fonctionnant \u00e0 vide, o\u00f9 r\u00e9gna un roi qui s&#8217;autoproclama Roi des rois et, recyclant les temples pa\u00efens, se fit construire avec des blocs o\u00f9 saille, comme si toujours vivant, le bestiaire m\u00e9ro\u00eftique grima\u00e7ant, la derni\u00e8re \u00e9glise du Soudan, celle qu&#8217;un vieil arch\u00e9ologue d&#8217;ex-RDA nomme &#8221; la cath\u00e9drale Saint-Georges-sous l&#8217;ordure &#8220;, \u00e0 cause du sable et des d\u00e9tritus humains desquels il a fallu l&#8217;extraire.<\/p>\n<p>Dans ce(s) lieu(x), le narrateur r\u00eave de la femme disparue, partie avec un psychiatre. Il se rem\u00e9more la tentative de la faire revivre sous les traits d&#8217;une autre lors d&#8217;un s\u00e9jour \u00e0 Paris voulu pour refaire ce qui avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9fait (ce qu&#8217;il avait d\u00e9fait ?). Il repense \u00e0 l&#8217;arch\u00e9ologue allemand, \u00e0 sa fille tragiquement disparue et \u00e0 l&#8217;assistante, dont la mort tout aussi myst\u00e9rieuse lui vaudra peut-\u00eatre tout \u00e0 l&#8217;heure la venue de la police soudanaise. Et soutient son travail de m\u00e9moire par l&#8217;\u00e9vocation d&#8217;un colonel britannique du si\u00e8cle dernier qui, assi\u00e9g\u00e9 dans Khartoum par les troupes musulmanes, capitula deux jours avant l&#8217;arriv\u00e9e des renforts et \u00e0 qui, selon l&#8217;histoire officielle, on coupa la t\u00eate que l&#8217;on mit dans un baluchon pour pouvoir ensuite la montrer; et plus encore par la lecture de tel ou tel \u00e9pisode de la chronique tenue par ce colonel pour qui l&#8217;\u00e9criture \u00e9tait devenue l&#8217;unique moyen d&#8217;\u00e9vasion dans un enfermement dont il savait l&#8217;issue.<\/p>\n<p>Exigeant, Olivier Rolin s&#8217;oppose \u00e0 l&#8217;autofiction, au minimalisme, au roman social ou philosophique, \u00e0 l&#8217;exotisme, au m\u00e9pris de l&#8217;\u00e9criture, attributs qui hantent aujourd&#8217;hui l&#8217;immeuble romanesque, et s&#8217;int\u00e9resse, en revanche, \u00e0 l&#8217;inad\u00e9quation, l&#8217;incapacit\u00e9 de l&#8217;individu \u00e0 trouver une (sa?) place. Dans cette voix entr(ouverte), ce qui le fascine et qu&#8217;il d\u00e9crit dans une brillante recherche d&#8217;\u00e9criture, c&#8217;est l'&#8221;\u00e9ternelle m\u00e9lancolie du trop tard&#8221;, l'&#8221;\u00e9cart: \u00e7a pourrait presque marcher, et puis non, \u00e7a foire&#8221;, la &#8220;magnifique&#8221;, l'&#8221;\u00e9nigmatique puissance de l&#8217;\u00e9chec&#8221;. D&#8217;o\u00f9 une lucide r\u00e9flexion sur la pratique s\u00e9rieuse de l&#8217;\u00e9criture qui truffe son r\u00e9cit. Pourquoi l&#8217;\u00e9crivain n&#8217;irait-il pas jusqu&#8217;\u00e0 faire poser son mod\u00e8le, comme le fait le peintre ? Et sur la place que notre soci\u00e9t\u00e9 assigne \u00e0 l&#8217;\u00e9crivain et \u00e0 la litt\u00e9rature dans notre paysage humain contemporain. &#8220;La litt\u00e9rature, il me semble, est tourn\u00e9e vers ce qui a disparu, fait-il dire au vieil arch\u00e9ologue, ou bien ce qui aurait pu advenir et n&#8217;est pas advenu, voil\u00e0 pourquoi les temps modernes, si \u00e9pris d&#8217;un avenir sans m\u00e9moire, lui sont hostiles. Voil\u00e0 aussi pourquoi on dit d\u00e9sormais qu&#8217;elle ne sert \u00e0 rien &#8220;. Ce nouveau roman d&#8217;Olivier Rolin, lui, dit, prouve et \u00e9prouve que la litt\u00e9rature sert \u00e0 quelque chose; ce en quoi, nous aussi, nous croyons.<\/p>\n<p>Olivier Rolin, M\u00e9ro\u00e9, Seuil, 238 p., 110 F<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> M\u00e9ro\u00e9, d&#8217;Olivier Rolin, aurait pu, aurait d\u00fb obtenir l&#8217;un des prix litt\u00e9raires. 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