{"id":1145,"date":"1998-12-01T00:00:00","date_gmt":"1998-11-30T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/collage1145\/"},"modified":"1998-12-01T00:00:00","modified_gmt":"1998-11-30T23:00:00","slug":"collage1145","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1145","title":{"rendered":"Collage"},"content":{"rendered":"<p>Dans l&#8217;entretien accord\u00e9 \u00e0 Serge Daney en d\u00e9cembre 88 pour Lib\u00e9ration (repris dans Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard tome 2, \u00e9d. &#8221; Cahiers du cin\u00e9ma &#8220;), alors qu&#8217;il commen\u00e7ait \u00e0 travailler \u00e0 Histoire(s) du cin\u00e9ma, Godard disait &#8221; qu&#8217;une certaine mani\u00e8re de raconter des histoires \u00e9tait &#8221; de &#8221; l&#8217;histoire &#8220;. Il pr\u00e9cisait: &#8220;Quand Cocteau dit: si Rimbaud avait v\u00e9cu, il serait mort la m\u00eame ann\u00e9e que le mar\u00e9chal P\u00e9tain. Alors tu vois le portrait de Rimbaud jeune, tu vois le portrait de P\u00e9tain en 1948, tu mets les deux, et l\u00e0 tu as une histoire, tu as &#8220;de&#8221; l&#8217;histoire. \u00c7a, c&#8217;est le cin\u00e9ma. <\/p>\n<p>Telle est bien sa d\u00e9marche, dans cette entreprise de re-montage de l&#8217;histoire du cin\u00e9ma, de celle de notre si\u00e8cle et de la sienne propre, puisant pour cela dans les r\u00e9serves des mus\u00e9es de peinture comme dans l&#8217;immense r\u00e9servoir des films de ces cent ans pass\u00e9s, qu&#8217;il a eu l&#8217;orgueilleuse insolence de sous-titrer &#8220;Introduction \u00e0 une histoire du cin\u00e9ma la seule la vraie&#8221;. Orgueil qu&#8217;\u00e9claire le chapitre 2 a (&#8220;Seul le cin\u00e9ma&#8221;): &#8221; Histoires du cin\u00e9ma et de la t\u00e9l\u00e9vision \u00e7a ne pouvait venir que de quelqu&#8217;un de la nouvelle vague \/ la nouvelle vague peut-\u00eatre la seule g\u00e9n\u00e9ration qui s&#8217;est trouv\u00e9e au milieu \u00e0 la fois du si\u00e8cle et peut-\u00eatre du cin\u00e9ma&#8230;&#8221; La seule, la vraie: on ne pouvait l&#8217;\u00e9crire avant d&#8217;avoir compris ce qui aurait pu se passer avec le cin\u00e9ma (les images \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ce texte disent sur fond d&#8217;autoportrait: &#8220;Faire une description pr\u00e9cise de ce qui n&#8217;a jamais eu lieu est le travail de l&#8217;historien&#8221;); mais aussi: il fallait la montrer avant que les images disparaissent. &#8220;Toutes ces histoires\/qui sont maintenant \u00e0 moi\/comment les dire\/les montrer peut-\u00eatre&#8221; \u00e9crira-t-il au chapitre suivant.<\/p>\n<p>On avait vu ici ou l\u00e0, \u00e0 la Cin\u00e9math\u00e8que ou dans un festival, un chapitre ou un autre de ce travail qui dura des ann\u00e9es. Juste de quoi nourrir la faim qu&#8217;on pouvait avoir d&#8217;aller au bout de cette aventure en huit chapitres dont on attend l&#8217;int\u00e9grale pour l&#8217;ann\u00e9e qui vient \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. En attendant, justement, on se disait que l&#8217;\u00e9dition en quatre volumes que livre sous le m\u00eame titre Gallimard \/ Gaumont, avec le texte du commentaire en regard des photogrammes, permettrait de patienter. Un pis aller, quoi, avant l&#8217;enregistrement des \u00e9missions \u00e0 venir. On sait maintenant que le cadeau est double. Il y aura les \u00e9missions certes, mais aussi, d\u00e9j\u00e0 ce livre, qui est tout autre chose que ce qu&#8217;on avait pu voir en projection. Un objet inclassable, et cela tient peut-\u00eatre au fait qu&#8217;on peut voir les films d&#8217;un autre oeil que celui du cin\u00e9aste. Qu&#8217;on peut, en un mot, y rechercher sa propre histoire, comme Godard, la r\u00e9serve m\u00eame, a livr\u00e9 ici la sienne, dans cette autobiographie impudique qui ne craint m\u00eame pas le pathos, dans ce chant pour l&#8217;Italie en langue originale du chapitre 3a ou dans l&#8217;invocation aux amis disparus qui le cl\u00f4t.<\/p>\n<p>Et donc les portraits de P\u00e9tain et Rimbaud: c&#8217;est toujours ainsi, par ces effets de montage qu&#8217;avance le livre: de la page 58 \u00e0 la page 81 du tome trois, on passera, en une seule s\u00e9quence (car c&#8217;est bien ainsi qu&#8217;il faut parler, m\u00eame \u00e0 propos du livre) en 38 images et 107 lignes de texte d&#8217;Emile Zola braquant son appareil photo \u00e0 Rome, ville ouverte de Roberto Rossellini, soit trois quarts de si\u00e8cle qui vont du temps o\u00f9 l&#8217;\u00e9crivain, dit Godard, &#8220;terminait Nana par ces mots: \u00e0 Berlin, \u00e0 Berlin&#8221; \u00e0 la fin de la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale. En 23 pages, deux guerres et les camps de concentration, des films et des hommes, des artistes fran\u00e7ais invit\u00e9s \u00e0 Berlin alors qu&#8217;une jeune d\u00e9port\u00e9e, Ir\u00e8ne, part pour Auschwitz, un sourire pour &#8220;la plus jeune des Dames du bois de Boulogne appuyant dans un murmure le maquis des Gli\u00e8res&#8221;, un battement de coeur pour Alain Cuny, l&#8217;encha\u00een\u00e9 des Visiteurs du soir. L&#8217;histoire de notre temps et, pour finir, ces mots :<\/p>\n<p>&#8220;Tout \u00e7a pour dire \/ qu&#8217;est-ce qui fait \/ qu&#8217;en quarante \/ quarante cinq \/ il n&#8217;y a pas eu de cin\u00e9ma de r\u00e9sistance \/ non qu&#8217;il n&#8217;y a pas eu de films de r\u00e9sistance \/ \u00e0 droite, \u00e0 gauche \/ ici et l\u00e0 \/ mais le seul film \/ au sens du cin\u00e9ma\/qui a r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 l&#8217;occupation du cin\u00e9ma \/ par l&#8217;Am\u00e9rique \/ \u00e0 une certaine mani\u00e8re uniforme \/ de faire le cin\u00e9ma \/ ce fut un film italien \/ ce n&#8217;est pas par hasard \/ l&#8217;Italie a \u00e9t\u00e9 le pays \/ qui s&#8217;est le moins battu \/ qui a beaucoup souffert \/ mais qui a trahi deux fois \/ et qui a donc souffert \/ de ne plus avoir d&#8217;identit\u00e9 \/ et s&#8217;il l&#8217;a retrouv\u00e9e \/ avec Rome ville ouverte \/ c&#8217;est que le film \u00e9tait fait \/ par des gens sans uniforme \/ c&#8217;est la seule fois&#8230;. avec Rome ville ouverte \/ l&#8217;Italie a simplement \/ reconquis le droit \/ pour une nation \/ de se regarder en face \/ et alors est venue \/ l&#8217;\u00e9tonnante moisson du grand cin\u00e9ma italien. <\/p>\n<p>La citation est longue. Il le fallait pour commencer \u00e0 donner une id\u00e9e de ce qui se passe dans ce livre. Avec ce livre qu&#8217;on feuillettera, qu&#8217;on lira peut-\u00eatre par s\u00e9quences, reprenant plus loin lecture et arr\u00eat sur image, auquel on reviendra pour le lire d&#8217;un trait, peut-\u00eatre avant d&#8217;en reprendre une lecture \u00e9clat\u00e9e.<\/p>\n<p>On le lira comme un livre de po\u00e8te o\u00f9 l&#8217;on passe de Virgile, en latin dans le texte, \u00e0 Manet, ou un livre de peintre qui joue avec les ciels d&#8217;un film et les clairs-obscurs de Rembrandt.<\/p>\n<p>On y rencontrera, mais cela ne saurait \u00e9tonner que ceux qui n&#8217;ont pas su voir les films de Godard, un moraliste qui dit pendant que s&#8217;encha\u00eenent les images bonheur contre malheur que &#8221; si George Stevens n&#8217;avait utilis\u00e9 le premier le premier film en couleurs \u00e0 Auschwitz et Ravensbr\u00fcck jamais sans doute le bonheur d&#8217;Elizabeth Taylor n&#8217;aurait trouv\u00e9 une place au soleil &#8220;. Ce n&#8217;est pas une m\u00e9taphore: en t\u00e9moignent ici, en regard du texte, le photogramme d&#8217;Elizabeth Taylor dans le film de Stevens Une place au soleil (1951), comme ceux qui l&#8217;ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, des &#8220;actualit\u00e9s&#8221; que Stevens en 1945 filma avec une cam\u00e9ra du service des arm\u00e9es.<\/p>\n<p>On voudra lire plus \u00e0 fond ce livre d&#8217;un th\u00e9oricien qui mieux que personne sait faire parler son si\u00e8cle. Et, pour finir, on aimera cet homme qui, en 25 pages du chapitre 4 a (tome 4) suivant le cin\u00e9ma de sa naissance \u00e0 sa mort, ne craint pas d&#8217;\u00e9crire pour finir :&#8221; il est encore l\u00e0 \/ quand nous sommes vieux \/ que nous regardons fixement \/ du c\u00f4t\u00e9 de la nuit \/ qui vient \/ et il est l\u00e0 \/ quand nous sommes morts &#8220;, cet homme bless\u00e9 qui sait pourtant qu&#8217;il a travers\u00e9 en r\u00eave le paradis et qu&#8217;il lui en reste une fleur dans la main.<\/p>\n<p>Et un mot pour finir: on ne d\u00e9couvrira pas en une seule lecture et m\u00eame en plusieurs l&#8217;immense culture des arri\u00e8re-plans de ce livre. Aussi aura-t-on sans doute envie &#8211; et c&#8217;est absolument n\u00e9cessaire &#8211; d&#8217;avoir \u00e0 port\u00e9e de la main l&#8217;autre ouvrage dont il fut question au d\u00e9but de cet article, le tome deux qui vient de para\u00eetre, du Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, immense travail d&#8217;Alain Bergala qui reprend interventions, notes de travail, projets de sc\u00e9narios, aboutis ou non, correspondance autour des films de 1984 \u00e0 1998, soit une p\u00e9riode qui correspond en gros \u00e0 la gestation et \u00e0 la r\u00e9alisation de Histoire(s) du cin\u00e9ma, dont il est \u00e9videmment pas mal question. Rarement &#8211; et peut-\u00eatre jamais &#8211; dans l&#8217;histoire de l&#8217;art, on aura pu suivre d&#8217;aussi pr\u00e8s, de l&#8217;int\u00e9rieur, un processus de cr\u00e9ation. Soit tout \u00e0 la fois, pour en venir \u00e0 un auteur que Godard, et l&#8217;on comprend pourquoi, aime citer, l&#8217;Histoire de Michelet et son journal de travail.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans l&#8217;entretien accord\u00e9 \u00e0 Serge Daney en d\u00e9cembre 88 pour Lib\u00e9ration (repris dans Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard tome 2, \u00e9d. &#8221; Cahiers du cin\u00e9ma &#8220;), alors qu&#8217;il commen\u00e7ait \u00e0 travailler \u00e0 Histoire(s) du cin\u00e9ma, Godard disait &#8221; qu&#8217;une certaine mani\u00e8re de raconter des histoires \u00e9tait &#8221; de &#8221; l&#8217;histoire &#8220;. Il pr\u00e9cisait: &#8220;Quand Cocteau [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[288],"class_list":["post-1145","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-spectacle-vivant"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1145","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1145"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1145\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1145"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1145"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1145"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}