{"id":114,"date":"1995-11-01T00:00:00","date_gmt":"1995-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/le-national-contre-le-nationalisme114\/"},"modified":"1995-11-01T00:00:00","modified_gmt":"1995-10-31T23:00:00","slug":"le-national-contre-le-nationalisme114","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=114","title":{"rendered":"Le national contre le nationalisme pour r\u00e9orienter l&#8217;antilep\u00e9nisme"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">  La nation abandonn\u00e9e comme un archa\u00efsme au nom d&#8217;un europ\u00e9anisme mal compris, l&#8217;antiracisme est devenu un antinationalisme radical reconverti en &#8221; antinationisme &#8220;. C&#8217;est laisser la d\u00e9fense du national au Front national. C&#8217;est ignorer que l&#8217;identification nationale r\u00e9ussie r\u00e9pond au besoin d&#8217;appartenance communautaire. <\/p>\n<p>Deux attitudes sont possibles face \u00e0 l&#8217;\u00e9lectorat &#8221; populaire &#8221; en cours de lep\u00e9nisation: l&#8217;abandonner \u00e0 ses suppos\u00e9s &#8221; d\u00e9mons &#8221; et, partant, se contenter de le m\u00e9priser ou de le diaboliser; ou bien, ce qui nous para\u00eet \u00e0 la fois l\u00e9gitime et souhaitable, tenter de le r\u00e9cup\u00e9rer, de le &#8221; r\u00e9int\u00e9grer dans la soci\u00e9t\u00e9 politique &#8221; (1).<\/p>\n<p>Cette derni\u00e8re orientation implique une profonde r\u00e9vision de la posture indistinctement antinationale\/antinationaliste, devenue commune \u00e0 la droite et \u00e0 la gauche converties de concert \u00e0 l&#8217;europ\u00e9isme maastrichtien.<\/p>\n<p>Car la nation, abandonn\u00e9e comme un archa\u00efsme par la droite comme par la gauche au nom d&#8217;un europ\u00e9isme mal compris, abstrait, fig\u00e9 en utopie aveuglante, la nation d\u00e9laiss\u00e9e, oubli\u00e9e, a depuis longtemps \u00e9t\u00e9 saisie par Le Pen, voire monopolis\u00e9e par le mouvement nationaliste qu&#8217;il a initi\u00e9. Aussi faut-il, dans l&#8217;urgence, que les d\u00e9fenseurs de l&#8217;Europe se r\u00e9concilient avec la nation, qu&#8217;ils cessent enfin de sataniser la dimension nationale. D&#8217;abord, en clarifiant les repr\u00e9sentations: le cadre national n&#8217;est pas l&#8217;encadrement nationaliste, l&#8217;Etat-nation r\u00e9publicain n&#8217;est pas la communaut\u00e9 ethnique, exclusiviste et x\u00e9nophobe. A bien des \u00e9gards, le cadre national demeure l&#8217;une des premi\u00e8res conditions de possibilit\u00e9 de la d\u00e9mocratie pluraliste: c&#8217;est en lui que la soci\u00e9t\u00e9 civile peut se constituer en soci\u00e9t\u00e9 civique. Les d\u00e9fenseurs de l&#8217;Union europ\u00e9enne doivent ensuite rejeter une persistante erreur, concernant aussi bien l&#8217;analyse des faits que la pens\u00e9e strat\u00e9gique. L&#8217;erreur des doctrinaires de l&#8217;europ\u00e9isme abstrait a \u00e9t\u00e9 de vouloir faire l&#8217;Europe contre les nations. Tout en adh\u00e9rant, non sans incons\u00e9quence, \u00e0 la profession de foi historiciste selon laquelle les nations seraient &#8221; d\u00e9finitivement d\u00e9pass\u00e9es &#8221; &#8211; mani\u00e8re de retrouver \u00e0 bon compte un sens de l&#8217;histoire et, en prime, la vision consolante d&#8217;un avenir radieux par del\u00e0 toutes les &#8221; fronti\u00e8res &#8220;. L&#8217;utopisme europ\u00e9iste est indissociable du sentiment que l&#8217;humanit\u00e9 est en train de faire une entr\u00e9e triomphale dans l&#8217;\u00e2ge d&#8217;or du post-national. L&#8217;\u00e2ge d&#8217;or est devant nous, nous y serions d\u00e9j\u00e0. Or, tous les \u00e9v\u00e9nements politiques, culturels et \u00e9conomiques d&#8217;importance contredisent cette radieuse conviction. Le national appara\u00eet comme l&#8217;enjeu principal de la plupart des conflits et des mobilisations.<\/p>\n<p>Il s&#8217;agit de construire l&#8217;Europe avec les nations, par les nations, et contre les exploitations nationalistes\/x\u00e9nophobes des malaises identitaires. L&#8217;affaiblissement des nations n&#8217;est nullement la garantie d&#8217;une mont\u00e9e au paradis plan\u00e9taire, il para\u00eet bien plut\u00f4t quelque chose comme le terreau du nationalisme ethnique, s\u00e9paratiste ou expansionniste, et de la plupart des conflits identitaires. Il faut renverser l&#8217;id\u00e9e re\u00e7ue: le national n&#8217;est pas le mal. Plus exactement, le national n&#8217;est en soi ni bien ni mal. Il est le lieu du bien ou du mal selon ce qu&#8217;on en fait.<\/p>\n<p>En 1991, en d\u00e9clarant publiquement qu&#8217;il ne fallait plus abandonner au Front national le monopole de l&#8217;id\u00e9e nationale (2), j&#8217;avais sembl\u00e9 faire acte de provocation et d\u00e9clench\u00e9 des r\u00e9actions d&#8217;indignation (3): l&#8217;antiracisme dominant se d\u00e9finissait alors comme un mixte de conviction supra ou post-nationale et d&#8217;id\u00e9al multiculturel. L&#8217;antiracisme, en tant qu&#8217;antilep\u00e9nisme, se r\u00e9duisait \u00e0 un antinationalisme, c&#8217;est-\u00e0-dire \u00e0 une inversion ou une n\u00e9gation de toutes les th\u00e8ses ou positions pr\u00eat\u00e9es au &#8221; nationalisme &#8220;. Cet antinationalisme s&#8217;\u00e9tait radicalis\u00e9, dans l&#8217;imaginaire antilep\u00e9niste, pour se transformer en &#8221; antinationisme&#8221;, en r\u00e9cusation de l&#8217;id\u00e9e d&#8217;Etat-nation comme id\u00e9e mauvaise en elle-m\u00eame ou &#8221; dangereuse &#8220;. Cadre national et dimension stato-nationale \u00e9taient \u00e9rig\u00e9s, dans le discours antiraciste, en obstacles principaux rencontr\u00e9s par l&#8217;action contre le racisme. Le d\u00e9passement du national vers le f\u00e9d\u00e9ral, dans une perspective mondialiste ou plan\u00e9tariste, s&#8217;\u00e9tait constitu\u00e9 en \u00e9vidence absolue, pivot de l&#8217;argumentation dite antiraciste.<\/p>\n<p>L&#8217;antiracisme \u00e9tait devenu un antinationalisme radical, reconverti en &#8221; antinationisme &#8221; (4). C&#8217;\u00e9tait l\u00e0 l&#8217;in\u00e9vitable effet id\u00e9ologico-politique de l&#8217;abandon au mouvement lep\u00e9niste de la r\u00e9f\u00e9rence au national, dans toutes ses figures &#8211; la d\u00e9fense de l&#8217;identit\u00e9 fran\u00e7aise, le souci de la souverainet\u00e9 et de l&#8217;ind\u00e9pendance nationales, le sentiment d&#8217;appartenance \u00e0 la communaut\u00e9 nationale, etc.<\/p>\n<p>Or, un antiracisme se r\u00e9duisant \u00e0 un antinationalisme, tendant lui-m\u00eame \u00e0 l'&#8221; antinationisme &#8220;, ne peut que favoriser le Front national. Il convient donc de priver celui-ci de la force de s\u00e9duction exerc\u00e9e par la d\u00e9fense du national, qu&#8217;il a r\u00e9ussi \u00e0 monopoliser parce qu&#8217;on la lui a inconsid\u00e9r\u00e9ment abandonn\u00e9e.<\/p>\n<p>Le paradoxe a \u00e9t\u00e9 relev\u00e9 par certains experts, \u00e9conomistes ou politologues: la globalisation \u00e9conomique, loin de provoquer l&#8217;effacement des passions nationales\/nationalistes, engendre des r\u00e9actions nationales, des r\u00e9sistances ethniques, des contre-mouvements localistes ou particularistes. L&#8217;\u00e9conomiste Elie Cohen, par exemple, a fortement mis en \u00e9vidence cette tendance apparemment paradoxale: plus l&#8217;\u00e9conomie mondiale s&#8217;int\u00e9grera, plus les entreprises seront d\u00e9localis\u00e9es, et &#8221; plus on assistera \u00e0 des r\u00e9veils de souverainet\u00e9 en m\u00eame temps qu&#8217;\u00e0 des crispations localistes &#8221; (5). La constitution d&#8217;un march\u00e9 mondial ne s&#8217;accompagne nullement de la conversion des peuples \u00e0 une vision post-nationale et an-ethnique du monde. Le politologue Alain Dieckhoff, de son c\u00f4t\u00e9, appelle justement \u00e0 ne plus confondre dans le m\u00eame opprobre l&#8217;inscription dans le cadre stato-national et l&#8217;exacerbation des passions nationalistes\/x\u00e9nophobes. Si la demande d&#8217;identit\u00e9 nationale persiste et para\u00eet m\u00eame s&#8217;affirmer avec une intensit\u00e9 croissante en cette fin de si\u00e8cle, c&#8217;est qu&#8217;elle &#8221; r\u00e9pond \u00e0 un paradoxe de la sur-modernit\u00e9, cette globalisation croissante qui fait qu&#8217;on \u00e9prouve le besoin d&#8217;avoir un cadre de r\u00e9f\u00e9rence proche: entre l&#8217;individu et l&#8217;universel, c&#8217;est jusqu&#8217;\u00e0 nouvel ordre le cadre national qui joue ce r\u00f4le &#8221; (6). Et ce bon observateur ajoute, en forme d&#8217;avertissement: &#8221; Il pourrait y en avoir d&#8217;autres, moins \u00e9labor\u00e9s: tribal, communautaire &#8220;.(7) Si l&#8217;on veut \u00e9chapper \u00e0 l&#8217;espace pluriconflictuel institu\u00e9 par le pluri-ethnique et le multi-culturel sauvages, champ facilement labourable par la propagande islamiste, l&#8217;inscription dans le stato-national para\u00eet la solution la moins co\u00fbteuse (8). Car l&#8217;on doit bien postuler en l&#8217;homme un besoin d&#8217;appartenance communautaire qui peut se fixer sur des lieux divers. Retraduit historiquement en aspiration nationale, ce besoin primordial peut \u00eatre satisfait dans les moins mauvaises conditions. Les nations ayant accompli leur relative homog\u00e9n\u00e9isation culturelle et ethnique, disons les nations &#8221; satisfaites &#8220;, deviennent des communaut\u00e9s politiques o\u00f9 les passions nationalistes sont refroidies. Mais la condition triviale de cette neutralisation du d\u00e9sir de nation, c&#8217;est qu&#8217;il ait \u00e9t\u00e9 en quelque mani\u00e8re assouvi. L&#8217;identification nationale r\u00e9ussie, c&#8217;est-\u00e0-dire parachev\u00e9e par la construction d&#8217;un Etat-nation, op\u00e8re une catharsis: les pulsions et passions n\u00e9gatives, accompagnant la qu\u00eate d&#8217;identit\u00e9 d\u00e9clench\u00e9e par le besoin d&#8217;appartenance communautaire, sont purg\u00e9es et sublim\u00e9es \u00e0 la fois par la fixation sur la dimension stato-nationale. Fond\u00e9 sur les principes r\u00e9publicains, l&#8217;Etat national peut fonctionner comme un Etat de droit. Voil\u00e0 ce que nulle soci\u00e9t\u00e9 de march\u00e9 ne saurait garantir.<\/p>\n<p> <strong>  Civisme r\u00e9publicain contre lep\u00e9nisme  <\/strong><\/p>\n<p>D\u00e8s lors qu&#8217;on se donne pour objectif de r\u00e9duire l&#8217;audience nationale du FN, la principale strat\u00e9gie \u00e0 mettre en oeuvre consiste \u00e0 r\u00e9soudre les probl\u00e8mes de soci\u00e9t\u00e9 que le discours lep\u00e9niste transforme en arguments \u00e9lectoraux. Cette strat\u00e9gie implique une action multi-dimensionnelle sur les causes sociales, sur les facteurs ou les conditions du malaise social polymorphe qui fonde ou favorise le vote Front national, en alimentant l&#8217;imaginaire x\u00e9nophobe, les peurs id\u00e9ologis\u00e9es et la demande d&#8217;ordre: ch\u00f4mage, fragilisation de la condition salariale, ins\u00e9curit\u00e9 objective redoubl\u00e9e par le sentiment d&#8217;ins\u00e9curit\u00e9, mal-vivre dans les banlieues s\u00e9gr\u00e9gu\u00e9es, tendance \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 duale, etc. Cette strat\u00e9gie antilep\u00e9niste ne peut agir que de fa\u00e7on indirecte: plut\u00f4t que d&#8217;affronter l&#8217;effet Front national, elle consiste \u00e0 transformer les conditions d&#8217;\u00e9mergence et d&#8217;extension du mouvement national-populiste autoritaire. Cette strat\u00e9gie implique notamment la mise en oeuvre de politiques publiques, elle rel\u00e8ve de la d\u00e9cision politique. Elle pourrait ouvrir la voie \u00e0 un nouvel antiracisme concret, de terrain, sensible \u00e0 la diversit\u00e9 des situations discriminatoires et s\u00e9gr\u00e9gatives. Le mouvement dit &#8221; antiraciste&#8221;, en \u00e9tant ainsi r\u00e9orient\u00e9, pourrait se red\u00e9finir comme une lutte contre toutes les formes de mises \u00e0 l&#8217;\u00e9cart, de traitements discriminatoires, de d\u00e9socialisation. Cette red\u00e9finition de la lutte &#8221; antiraciste &#8221; implique de d\u00e9sp\u00e9cifier celle-ci, et partant, de la d\u00e9professionnaliser. Si ce qu&#8217;on nomme &#8221; racisme &#8220;, disons l&#8217;exclusion sur des bases ethniques, est un effet, la r\u00e9sultante d&#8217;un grand nombre de facteurs et de processus, il ne peut \u00eatre efficacement combattu que par une action continu\u00e9e sur ses causes. Or, celles-ci sont multiples, et rel\u00e8vent de divers ordres (social, politique, \u00e9conomique, culturel), elle se distribuent sur plusieurs niveaux (local, national, continental, mondial). Un &#8221; antiracisme &#8221; r\u00e9aliste et intelligent rencontre ainsi la complexit\u00e9: &#8221; le racisme &#8221; est un ph\u00e9nom\u00e8ne multifactoriel, et doit se dire au pluriel. L&#8217;antiracisme d\u00e9sp\u00e9cifi\u00e9 doit lui-m\u00eame se dire au pluriel, et se pratiquer selon de multiples voies. Ce nouvel antiracisme constituerait une m\u00e9thode de lutte indirecte contre la s\u00e9duction exerc\u00e9e par le Front national, s\u00e9duction provenant en grande partie du sentiment que la classe politique &#8221; normale &#8221; est impuissante \u00e0 r\u00e9soudre un certain nombre de probl\u00e8mes de soci\u00e9t\u00e9. Certes, l&#8217;action dite antiraciste, pr\u00e9ventive plut\u00f4t que r\u00e9pressive, en deviendrait plus difficile. Au lieu de s&#8217;attaquer exclusivement au sympt\u00f4me, elle viserait un traitement global des probl\u00e8mes. Elle passerait de l&#8217;\u00e9thico-l\u00e9gal au politique, du rappel des principes \u00e0 l&#8217;affrontement des probl\u00e8mes r\u00e9els. Elle perdrait son caract\u00e8re d&#8217;abstraction en cessant de se r\u00e9duire \u00e0 une posture morale (se dire contre) et \u00e0 un appel au respect de la loi (la sanction judiciaire ne s&#8217;appliquant qu&#8217;aux effets socialement les plus visibles des modes de racisation, et ne frappant gu\u00e8re des racismes que les &#8221; bavures&#8221;). Ni &#8221; l&#8217;exclusion &#8220;, ni &#8221; le racisme &#8221; ne sont des ph\u00e9nom\u00e8nes sociaux susceptibles d&#8217;\u00eatre directement \u00e9limin\u00e9s par une action sociopolitique. Il faut passer de la &#8221; lutte contre l&#8217;exclusion &#8221; au traitement social et culturel des multiples situations d&#8217;exclusion, consid\u00e9rer la diversit\u00e9 concr\u00e8te des processus d&#8217;exclusion et des trajectoires individuelles d'&#8221; exclus &#8220;. Retour au concret, \u00e0 l&#8217;observable, voire au v\u00e9cu singulier. De la m\u00eame mani\u00e8re, l&#8217;abstraite &#8221; lutte contre le racisme &#8221; se montrerait enfin efficace en se red\u00e9finissant comme un ensemble non ferm\u00e9 d&#8217;actions contre les situations racisantes, les lieux racisto\u00efdes, les contextes de racisation, etc.<\/p>\n<p>Il faut en finir avec le &#8221; tout ou rien &#8221; en mati\u00e8re d&#8217;int\u00e9gration: il convient de repenser l&#8217;int\u00e9gration comme un processus inachev\u00e9 qui r\u00e9sulte d&#8217;une multiplicit\u00e9 d&#8217;actions individuelles r\u00e9ussies. C&#8217;est pourquoi il y a une grande diversit\u00e9 des strat\u00e9gies d&#8217;int\u00e9gration. De la m\u00eame mani\u00e8re, la lutte dite antiraciste ne peut se montrer efficace qu&#8217;\u00e0 la condition d&#8217;accepter d&#8217;\u00eatre &#8221; m\u00e9di\u00e9e &#8221; par divers processus, jusqu&#8217;\u00e0 se confondre avec le r\u00e9sultat provisoire d&#8217;actions de diff\u00e9rents ordres, actions visant toutes \u00e0 \u00e9liminer des causes ou des situations de s\u00e9gr\u00e9gations et de discriminations.<\/p>\n<p>C&#8217;est dans cette perspective que la reconqu\u00eate culturelle des milieux populaires doit passer par une r\u00e9publicanisation de la position m\u00eame des probl\u00e8mes les plus &#8221; chauds&#8221;, ceux qu&#8217;on \u00e9vite trop souvent d&#8217;\u00e9voquer, et qu&#8217;il faut enfin reconna\u00eetre. Des probl\u00e8mes li\u00e9s \u00e0 la d\u00e9linquance dans les banlieues ethnicis\u00e9es et des &#8221; quartiers &#8221; guetto\u00efs\u00e9s, o\u00f9 ch\u00f4mage, toxicomanie et s\u00e9gr\u00e9gation r\u00e9sidentielle (mono-ethnique ou pluri-ethnique) additionnent leurs effets d\u00e9sint\u00e9grateurs, qu&#8217;expriment les flamb\u00e9es de violence et les \u00e9meutes, ou le passage au terrorisme sous influence islamiste. C&#8217;est cet ensemble de vrais probl\u00e8mes, de hantises irrationnelles et d&#8217;amalgames ethnocentriques qui ne cesse d&#8217;alimenter et d&#8217;attiser en France le sentiment et l&#8217;imaginaire d&#8217;ins\u00e9curit\u00e9. Car tous les ingr\u00e9dients de la crise de soci\u00e9t\u00e9, voire de la crise de civilisation que nous traversons paraissent se concentrer dans les &#8221; quartiers en difficult\u00e9 &#8220;. Ces derniers s&#8217;av\u00e8rent les laboratoires et les analyseurs de la transition chaotique provoqu\u00e9e par la globalisation de l&#8217;\u00e9conomie. Quel sens aurait un boycottage de ces zones de d\u00e9structuration et de malaise ? Les banlieues et les quartiers populaires sont bien les lieux d&#8217;inscription privil\u00e9gi\u00e9s &#8211; si l&#8217;on peut ainsi dire &#8211; des malaises et des d\u00e9sesp\u00e9rances que traduit le vote populaire en faveur du Front national. Comme des concentr\u00e9s des conditions d&#8217;\u00e9mergence des motivations pro-lep\u00e9nistes. Car les r\u00e9actions identitaires se constituent ins\u00e9parablement des paniques s\u00e9curitaires. Il faut ainsi red\u00e9finir les th\u00e8mes mal d\u00e9finis par la d\u00e9magogie nationaliste, poser correctement les probl\u00e8mes mal pos\u00e9s par les leaders lep\u00e9nistes: l&#8217;ins\u00e9curit\u00e9, la nation, les rapports entre d\u00e9mocratie et cadre national, entre l&#8217;immigration de culture musulmane et le terrorisme islamiste, mais tout autant l&#8217;avenir de l&#8217;Etat-providence face au libre-\u00e9change plan\u00e9taire ou \u00e0 la mondialisation \u00e9conomique sauvage, etc. Les r\u00e9ponses indirectes \u00e0 la mont\u00e9e du Front national doivent donc \u00eatre \u00e0 la fois sociales, \u00e9conomiques, culturelles et politiques.<\/p>\n<p>Il s&#8217;agit donc, plut\u00f4t que de jeter l&#8217;anath\u00e8me, de fa\u00e7on convenue, sur &#8221; les racistes &#8221; ou de condamner rituellement &#8221; le racisme&#8221;, de favoriser le fonctionnement de tous les instruments d&#8217;int\u00e9gration traditionnels (l&#8217;\u00e9cole, les syndicats, l&#8217;entreprise, etc.) ou \u00e9mergents (les associations), qui contribuent \u00e0 supprimer certains facteurs de racisation. C&#8217;est la volont\u00e9 politique, la mobilisation sociale et le sens civique qui peuvent seuls faire reculer ce qu&#8217;on nomme &#8221; racisme&#8221;, et par l\u00e0 m\u00eame, affaiblir le mouvement politique qui a professionnalis\u00e9 son exploitation symbolique. Le v\u00e9ritable adversaire du lep\u00e9nisme, c&#8217;est le civisme.<\/p>\n<p>Sur cette base, l&#8217;on peut esquisser certaines r\u00e9orientations pratiques. Lutter tout d&#8217;abord, et ins\u00e9parablement, contre l&#8217;exclusion sociale et contre l&#8217;auto-exclusion, ou l&#8217;auto-s\u00e9gr\u00e9gation des cat\u00e9gories mises \u00e0 l&#8217;\u00e9cart. Ce qui implique de lutter contre les tendances aux regroupements sur des bases ethno-religieuses ou nationales-communautaires; lutter contre les m\u00e9canismes producteurs de s\u00e9gr\u00e9gation r\u00e9sidentielle (mod\u00e8le am\u00e9ricain du &#8221; ghetto noir&#8221;, de l&#8217;apartheid non d\u00e9clar\u00e9, des &#8221; murs invisibles &#8220;). Mais lutter aussi, en amont, contre l&#8217;immigration non r\u00e9guli\u00e8re, viser donc \u00e0 contr\u00f4ler le plus rigoureusement possible les flux migratoires provoqu\u00e9s par les guerres et la mis\u00e8re. En \u00e9vitant \u00e0 tout prix que le droit d&#8217;asile soit pour autant subrepticement entam\u00e9. Et aussi, que les vagues successives d&#8217;un terrorisme post-colonial ne viennent renforcer les ethnotypes n\u00e9gatifs du &#8221; Musulman &#8220;, du &#8221; Maghr\u00e9bin &#8221; ou de &#8221; l&#8217;Arabe &#8220;, en paraissant confirmer les amalgames ordinaires de la x\u00e9nophobie anti-immigr\u00e9s. On sait qu&#8217;une \u00e9pid\u00e9mie affectivo-imaginaire cr\u00e9\u00e9e par le terrorisme islamiste, dont l&#8217;objectif est pr\u00e9cis\u00e9ment de provoquer des paniques, constituerait le contexte convulsif le plus favorable \u00e0 une prise du pouvoir &#8211; aujourd&#8217;hui improbable &#8211; par le Front national. Le &#8221; sauveur &#8221; Le Pen pourrait, dans le chaos des peurs et des suspicions, \u00eatre pris au s\u00e9rieux, apparaissant comme le dernier recours aux yeux d&#8217;une population transie par le sentiment d&#8217;une impuissance insurmontable des acteurs politiques respectueux des libert\u00e9s d\u00e9mocratiques. Le choc de la contagion islamiste et de la panique anti-terroriste \u00e0 contenu x\u00e9nophobe serait la chance de Le Pen. Une guerre civile sur des bases ethniques et politico-religieuses pourrait seule fournir \u00e0 Le Pen les ressources symboliques dont il manque aujourd&#8217;hui pour appara\u00eetre comme le dernier rempart de l&#8217;ordre, de la s\u00e9curit\u00e9 et de l&#8217;identit\u00e9.<\/p>\n<p>* Directeur de recherche au CNRS (sciences politiques), ma\u00eetre de conf\u00e9rence \u00e0 l&#8217;IEP de Paris, a publi\u00e9 notamment la Force du pr\u00e9jug\u00e9, essai sur le racisme et ses doubles, Paris, La D\u00e9couverte, 1988, coll.Tel Gallimard, 1990; Les Fins de l&#8217;antiracisme, \u00e9ditions Michalon, 1995.<\/p>\n<p>1. Emmanuel Todd, &#8221; Pourquoi la &#8221; classe ouvri\u00e8re &#8221; a bascul\u00e9 &#8221; (propos recueillis par Robert Schneider), le Nouvel Observateur, 27 avril-3 mai 1995, p.77.<\/p>\n<p>2. Cf.P.-A.Taguieff, &#8221; Nationalisme et racisme en France &#8220;, in le Manifeste des ann\u00e9es 50, Paris, \u00e9ditions R\u00e9gine Deforges, janvier 1992, pp.172-173 (version longue d&#8217;un &#8221; Rebonds &#8221; paru dans Lib\u00e9ration, 12 d\u00e9cembre 1991, p.13).<\/p>\n<p>3. Pour une r\u00e9ponse indirecte aux objections, voir P.-A.Taguieff, &#8221; Nationalisme, r\u00e9actions identitaires et communaut\u00e9 imagin\u00e9e &#8220;, Hommes et Migrations, no 1154, mai 1992, pp.31-41.<\/p>\n<p>4. Sur l&#8217;\u00e9mergence de la vulgate &#8221; antinationiste &#8220;, voir P.-A.Taguieff, les Fins de l&#8217;antiracisme, op.cit., pp.174-175, 202-205, 557-559; id.&#8221; L&#8217;identit\u00e9 nationale: un d\u00e9bat fran\u00e7ais &#8220;, Regards sur l&#8217;actualit\u00e9, no 209-210, mars-avril 1995, pp.13-28 (en particulier p.23 sq.).<\/p>\n<p>5. Elie Cohen, &#8221; Mondialisation de l&#8217;\u00e9conomie et crispation identitaire vont de pair &#8220;, le Monde, 23 f\u00e9vrier 1993 (cit\u00e9 par Jacques Rupnik (dir.), le D\u00e9chirement des nations, Paris, le Seuil, 1995, p.17).<\/p>\n<p>6. Alain Dieckhoff, in J.Rupnik (dir.), op.cit., p.271.<\/p>\n<p>7. Ibid.<\/p>\n<p>8. On doit, sur ce point, relever la convergence remarquable d&#8217;un certain nombre de travaux: P.-A.Taguieff et Patrick Weil, &#8221; Immigration, fait national et citoyennet\u00e9 &#8220;, Esprit, mai 1990, pp.87-102; Dominique Schnapper, la France de l&#8217;int\u00e9gration.Sociologie de la nation en 1990, Paris, Gallimard, 1991; Patrick Weil, la France et ses \u00e9trangers.L&#8217;aventure d&#8217;une politique de l&#8217;immigration (1938-1991), Paris, Calmann-L\u00e9vy, 1991 (\u00e9d.revue, Gallimard, 1995); Emmanuel Todd, le Destin des immigr\u00e9s, Paris, le Seuil, 1994; Dominique Schnapper, la Communaut\u00e9 des citoyens, Paris, Gallimard, 1994.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>  La nation abandonn\u00e9e comme un archa\u00efsme au nom d&#8217;un europ\u00e9anisme mal compris, l&#8217;antiracisme est devenu un antinationalisme radical reconverti en &#8221; antinationisme &#8220;. C&#8217;est laisser la d\u00e9fense du national au Front national. 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