{"id":1118,"date":"1998-11-01T00:00:00","date_gmt":"1998-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/collage1118\/"},"modified":"1998-11-01T00:00:00","modified_gmt":"1998-10-31T23:00:00","slug":"collage1118","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1118","title":{"rendered":"Collage"},"content":{"rendered":"<p>Avocat n\u00e9 \u00e0 Marseille en 1845, Emile Cartailhac fut assez attir\u00e9 par la pr\u00e9histoire pour quitter le barreau et se consacrer exclusivement \u00e0 sa passion. Il dirigeait la galerie pr\u00e9historique du Mus\u00e9e d&#8217;histoire naturelle de Toulouse lorsque, en 1879, la fille du marquis espagnol Marcelino Sa\u00ecnz de Sautuolo d\u00e9couvrit sur &#8211; ou plut\u00f4t sous &#8211; ses terres le plafond orn\u00e9 de bisons de la grotte d&#8217;Altamira, premi\u00e8re apparition dans l&#8217;histoire contemporaine de ces peintures rupestres remontant \u00e0 une vingtaine de milliers d&#8217;ann\u00e9es qui allaient bouleverser bien des id\u00e9es re\u00e7ues sur l&#8217;art et les hommes. Cartailhac, comme bien de ses contemporains form\u00e9s \u00e0 l&#8217;\u00e9cole positiviste et croyant au progr\u00e8s sans heurt d&#8217;une humanit\u00e9 marchant d&#8217;un pas assur\u00e9 vers un avenir radieux, eut plus que du mal, d&#8217;abord, \u00e0 croire \u00e0 leur authenticit\u00e9. Pour son coll\u00e8gue et voisin Edouard Harl\u00e9, ing\u00e9nieur des chemins de fer \u00e0 Bordeaux qui avait visit\u00e9 la grotte en 1881, des &#8221; proc\u00e9d\u00e9s bien trop savants &#8221; pour n&#8217;\u00eatre pas modernes avaient \u00e9t\u00e9 mis en oeuvre pour cette d\u00e9coration. Un ami, touchant une fibre sensible chez ce r\u00e9publicain fin de si\u00e8cle, lui avait \u00e9crit: &#8220;Prenez garde, on veut jouer un tour aux pr\u00e9historiens fran\u00e7ais ! M\u00e9fiez-vous des cl\u00e9ricaux espagnols&#8221;. La curiosit\u00e9 chez lui fut pourtant plus forte que les pr\u00e9jug\u00e9s. D\u00e9j\u00e0 impressionn\u00e9 par les relev\u00e9s des peintures d&#8217;Altamira qu&#8217;avait publi\u00e9s le marquis de Sautuolo, il allait accepter l&#8217;invitation \u00e0 visiter deux grottes nouvellement d\u00e9couvertes en Gironde et en Dordogne par deux pr\u00e9historiens bordelais. Et il publia en 1902 un texte rest\u00e9 c\u00e9l\u00e8bre sous le titre &#8221; Mea Culpa d&#8217;un sceptique &#8220;, texte repris, avec bien d&#8217;autres \u00e9crits fondateurs, dans un pr\u00e9cieux petit livre, l&#8217;Invention de la pr\u00e9histoire (Presses-Pocket 1992). &#8221; Apr\u00e8s avoir vu \u00e0 deux jours de distance Pair-Non-Pair et La Mouthe, je ne doutais pas, \u00e9crivait-il, de l&#8217;antiquit\u00e9 pr\u00e9historique des gravures, de leur synchronisme. En vain on fait appel \u00e0 toute l&#8217;imagination, en vain \u00e0 toute l&#8217;ethnographie. Les renseignements ont beau venir de loin, m\u00eame du Transvaal, d&#8217;Australie, du Nord-Am\u00e9rique, rien ne peut permettre de soup\u00e7onner pourquoi ces surfaces \u00e9taient orn\u00e9es ainsi, quelles sc\u00e8nes exigeaient ce d\u00e9cor prolong\u00e9 dans les entrailles de la Terre. Bien mieux, on reste sans comprendre comment l&#8217;oeuvre a pu \u00eatre accomplie dans ces antres obscurs, \u00e0 la lumi\u00e8re vacillante de ces lampes fumeuses dont les primitifs usent encore, et que l&#8217;on retrouvait, il y a vingt ans \u00e0 peine, chez nos paysans les plus attard\u00e9s. &#8221; R\u00e9v\u00e9lation, mais plus que cela. Cet homme d&#8217;un si\u00e8cle qui croyait avoir tout invent\u00e9 se pose la question qui peut-\u00eatre explique l&#8217;incr\u00e9dulit\u00e9 des d\u00e9buts: pourquoi cette extraordinaire floraison en des si\u00e8cles r\u00e9put\u00e9s vou\u00e9s \u00e0 la seule survie \u00e0 tout prix ? Aussi ne s&#8217;\u00e9tonnera-t-on pas qu&#8217;aujourd&#8217;hui Jean Clottes, Conservateur g\u00e9n\u00e9ral du patrimoine, termine par un hommage \u00e0 ce pr\u00e9d\u00e9cesseur l&#8217;introduction au livre qu&#8217;il vient de publier aux \u00e9ditions &#8221; La Maison des roches &#8220;, sous le titre Voyage en pr\u00e9histoire, et qui rassemble quelques-uns des articles qu&#8217;il publia du d\u00e9but des ann\u00e9es quatre-vingt \u00e0 ces derniers mois. Livre stimulant. On peut le lire, bien s\u00fbr, pour ce qu&#8217;il est: une patiente r\u00e9flexion sur un m\u00e9tier dans lequel l&#8217;auteur est tomb\u00e9 un peu par hasard et qu&#8217;il n&#8217;a eu de cesse de toujours mieux pratiquer, frottant sans cesse ses connaissances \u00e0 celles des chercheurs venus avant lui, les v\u00e9rifiant aux pieds des parois o\u00f9 de bien plus lointains anc\u00eatres ont laiss\u00e9 ces traces dont il ne cesse de s&#8217;\u00e9tonner qu&#8217;elles soient parvenues jusqu&#8217;\u00e0 nous, de cette nuit des temps et des grottes.<\/p>\n<p>On peut aussi le lire comme un policier o\u00f9 des d\u00e9tectives, pench\u00e9s sur les traces d&#8217;enfants qui, il y a vingt mille ans de cela, ont, frileusement serr\u00e9s contre la muraille de roche, march\u00e9 \u00e0 trois sur l&#8217;argile molle d&#8217;un souterrain, d\u00e9couvrent apr\u00e8s analyse leur \u00e2ge et leur poids. Et surtout se demandent ce qu&#8217;ils venaient faire dans ce boyau obscur: C\u00e9r\u00e9monie ? Apprentissage ? Besoin d&#8217;aventure ? Le &#8221; pourquoi &#8221; de la fin du si\u00e8cle dernier devant les premi\u00e8res stup\u00e9fiantes d\u00e9couvertes reste en suspens. Des g\u00e9n\u00e9rations de pr\u00e9historiens se sont succ\u00e9d\u00e9, lampe \u00e0 la main, devant ces animaux tremblants de vie. L&#8217;abb\u00e9 Breuil, pionnier, y a vu des pratiques de sorcellerie: les hommes d&#8217;alors peignaient des juments gravides pour s&#8217;assurer la f\u00e9condit\u00e9 du gibier. Andr\u00e9 Leroi-Gourhan, apr\u00e8s lui, mettant en fiches tous les animaux et jusqu&#8217;au moindre signe r\u00e9pertori\u00e9, \u00e9tablissait un rapport entre gravures et peintures et leur disposition sur les parois pour tenter d&#8217;y d\u00e9chiffrer un langage. Jean Clottes s&#8217;efforce d&#8217;ouvrir d&#8217;autres voies. C&#8217;est vers le chamanisme et ses transes qu&#8217;il cherche explication. Il a \u00e9crit l\u00e0-dessus, avec l&#8217;anthropologue-pr\u00e9historien d&#8217;Afrique du Sud David Lewis Williams, un livre assez &#8220;secouant &#8220;, les Chamanes de la pr\u00e9histoire (Seuil) par lequel ils ont voulu, dit-il \u00e0 la fin de ce Voyage dans la pr\u00e9histoire, &#8220;soulever un petit coin du voile qui cache encore les pratiques religieuses des gens du Pal\u00e9olithique sup\u00e9rieur dans les cavernes profondes &#8220;. Fa\u00e7on de prendre sa place dans ce dialogue avec les hommes de la pr\u00e9histoire, entam\u00e9 voil\u00e0 un si\u00e8cle et dont il est assez dit dans ce livre qu&#8217;il est loin d&#8217;\u00eatre achev\u00e9, si m\u00eame il doit l&#8217;\u00eatre un jour. On le voit, il y a bien d&#8217;autres raisons qu&#8217;arch\u00e9ologiques de lire ce livre d&#8217;un homme de passion raisonn\u00e9e pour qui &#8221; les hypoth\u00e8ses interpr\u00e9tatives, dans la mesure o\u00f9 elles sont pr\u00e9sent\u00e9es comme telles et o\u00f9 les bases sur lesquelles elles se fondent sont clairement indiqu\u00e9es, sont non seulement l\u00e9gitimes mais souhaitables et m\u00eame indispensables &#8221; (p. 377).<\/p>\n<p>La pr\u00e9histoire est aussi \u00e0 nos portes. Une autre, qui n&#8217;a rien \u00e0 voir avec les grottes orn\u00e9es et qu&#8217;on a pu appeler &#8221; pr\u00e9histoire des rapports sociaux &#8220;. Le mois dernier, la presse s&#8217;est extasi\u00e9e devant la d\u00e9cision du nouveau directeur de Peugeot: r\u00e9gulariser la situation des d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s syndicaux CGT et CFDT, jusque l\u00e0 \u00e9cart\u00e9s de toute promotion dans l&#8217;usine. Lib\u00e9ration du 15 septembre titrait: &#8221; Promotion, salaires, les militants ne seront plus p\u00e9nalis\u00e9s &#8220;. Il aura donc fallu que soit mis fin \u00e0 cette r\u00e9pression au quotidien &#8221; \u00e0 la fran\u00e7aise &#8221; pour qu&#8217;on la d\u00e9couvre. &#8221; On &#8220;, c&#8217;est vite dit. Ce n&#8217;est bien s\u00fbr pas toute la presse qui, pendant des ann\u00e9es, avait fait l&#8217;autruche. Les journaux communistes, syndicaux, n&#8217;avaient eu de cesse de d\u00e9noncer cette situation. R\u00e9volution, l&#8217;hebdomadaire qui pr\u00e9c\u00e9da Regards &#8211; certains peut-\u00eatre s&#8217;en souviennent &#8211; avait, en 1980, publi\u00e9 dans son num\u00e9ro z\u00e9ro une enqu\u00eate sur le suicide d&#8217;un ouvrier de Peugeot, \u00e0 Montb\u00e9liard. Mao\u00efste, ce gar\u00e7on avait, comme on disait alors, voulu &#8220;s&#8217;\u00e9tablir&#8221; en usine. Et, naturellement, pour y combattre en son antre m\u00eame le capitalisme. Ce qui n&#8217;\u00e9tait gu\u00e8re du go\u00fbt de la direction et de la ma\u00eetrise qui multipli\u00e8rent les brimades. Peu soutenu &#8211; et cela, aussi, \u00e9tait dit dans cette enqu\u00eate &#8211; par ses camarades de la CGT qui se demandaient d&#8217;o\u00f9 pouvait bien sortir ce &#8220;zozo&#8221; aux mains fines, il s&#8217;enfon\u00e7a dans la d\u00e9prime et son suicide, quand il fut mentionn\u00e9, fut l&#8217;objet de quelques lignes dans la presse nationale. Les droits de l&#8217;Homme, c&#8217;\u00e9tait alors une affaire tout \u00e0 fait exotique. Ici, tout allait bien, merci. Bien s\u00fbr, on ne va pas faire la fine bouche, quand cesse enfin cette injustice. Simplement rappeler qu&#8217;il faut sans cesse, l\u00e0 m\u00eame o\u00f9 nous vivons, sous le quotidien, d\u00e9couvrir l&#8217;insolite. Brecht l&#8217;avait d\u00e9j\u00e0 dit.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avocat n\u00e9 \u00e0 Marseille en 1845, Emile Cartailhac fut assez attir\u00e9 par la pr\u00e9histoire pour quitter le barreau et se consacrer exclusivement \u00e0 sa passion. 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