{"id":11103,"date":"2018-06-22T17:19:00","date_gmt":"2018-06-22T15:19:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-stanley-cavell-ou-la-beaute-de-l-experience-americaine\/"},"modified":"2023-06-23T23:29:25","modified_gmt":"2023-06-23T21:29:25","slug":"article-stanley-cavell-ou-la-beaute-de-l-experience-americaine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=11103","title":{"rendered":"Stanley Cavell ou la beaut\u00e9 de l&#8217;exp\u00e9rience am\u00e9ricaine"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Immense figure de la philosophie am\u00e9ricaine s&#8217;il en est, Stanley Cavell, connu des uns pour ses livres sur le cin\u00e9ma et des autres pour ses travaux sur le langage, est mort \u00e0 l&#8217;\u00e2ge de 91 ans.<\/p>\n<p>Le philosophe am\u00e9ricain Stanley Cavell est mort. Sans doute son nom dira-t-il peu de choses au lecteur fran\u00e7ais. C\u2019est que le public fran\u00e7ais et europ\u00e9en, m\u00eame et surtout le plus cultiv\u00e9, s\u2019imagine souvent que la culture am\u00e9ricaine ne saurait produire de grandes pens\u00e9es. Et encore moins des pens\u00e9es contestataires. Il faut dire, aussi, que les \u00c9tats-Unis \u2013 et en premier lieu leurs universit\u00e9s \u2013 ont souvent tout fait pour \u00e9touffer leur propre culture, et d\u2019abord leur culture la plus dissidente ; et que, longtemps, les \u00e9lites am\u00e9ricaines \u2013 par snobisme, m\u00e9connaissance de leur propre histoire \u2013 se sont r\u00e9f\u00e9r\u00e9es aux canons de la culture et de la pens\u00e9e europ\u00e9ennes. <\/p>\n<p>N\u00e9 en 1926 dans une famille juive \u00e0 Atlanta (ville qui sera marqu\u00e9e, s\u2019il en est, par la culture esclavagiste), Stanley Cavell s\u2019engage, adolescent, dans des \u00e9tudes musicologiques pour se tourner, jeune adulte, vers la philosophie. Et, au d\u00e9but des ann\u00e9es 60, alors que le combat pour les droits civiques bat son plein et que point la lutte contre la guerre du Vietnam, Cavell fait une rencontre d\u00e9cisive en la personne d\u2019un professeur \u00e0 Harvard, John Langhaw Austin. Ce dernier est aujourd\u2019hui connu pour sa th\u00e9orie des <em>speech acts<\/em>, des actes de langage et notamment du performatif (un acte de langage qui, comme la promesse, permet, par la simple \u00e9nonciation, de faire quelque chose). <\/p>\n<p>Mais ce qui retient alors l\u2019attention du jeune Cavell, c\u2019est ce qu\u2019il appellera tr\u00e8s vite le souci du <em>\u00ab langage ordinaire \u00bb<\/em> : le fait que les actes de langage soient toujours, en quelque sorte, des \u00e9v\u00e9nements de parole, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e9nonc\u00e9s dans des situations de langage satur\u00e9es par un contexte (que celui-ci soit affectif, social ou m\u00eame politique). Bref, bien que les actes de langage ne d\u00e9crivent pas quelque chose qui existe hors du langage et avant lui, ils se produisent et op\u00e8rent dans des situations qui, s\u2019ils peuvent les transformer, ne sont pas des situations id\u00e9ales de discours. Aussi Cavell sera-t-il amen\u00e9, comme Austin avant lui, \u00e0 soustraire l\u2019analyse du langage ordinaire \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 des valeurs logiques de v\u00e9rit\u00e9 et de rationalit\u00e9, pour leur substituer les valeurs de force et d\u2019authenticit\u00e9. <\/p>\n<h2>Le performativit\u00e9 du langage<\/h2>\n<p>S\u2019il est vrai que, toujours selon Austin, il faut s\u2019en tenir aux situations d\u2019\u00e9nonciations parl\u00e9es, alors la voix, et son ton, deviennent un \u00e9l\u00e9ment central de l\u2019analyse du langage ordinaire. C\u2019est qu\u2019une voix (<em>claim<\/em>) est d\u2019abord clameur, r\u00e9clamation, demande, exigence. Une voix est toujours d\u00e9clarative : d\u00e8s que s\u2019\u00e9l\u00e8ve une voix, s\u2019exprime un droit \u00e0 parler en son nom propre, \u00e0 ne s\u2019autoriser que de soi, \u00e0 s\u2019autoriser d\u2019une forme de confiance en soi et de libert\u00e9 pour chacun. C\u2019est le mod\u00e8le am\u00e9ricain de la d\u00e9claration des droits : la libert\u00e9 n\u2019existe pas avant d\u2019\u00eatre d\u00e9clar\u00e9e, d\u2019\u00eatre publique, bien que \u2013 par situation \u2013 le contexte dans lequel une voix se produit exige encore d\u2019\u00eatre collectivement transform\u00e9. <\/p>\n<p>C\u2019est ici, qu\u2019apr\u00e8s Austin, Cavell va convoquer deux figures longtemps effac\u00e9es, sinon forcloses, de la pens\u00e9e am\u00e9ricaine : Emerson et Thoreau. Immenses prosateurs, artistes d\u2019un langue am\u00e9ricaine qui se cherche encore, tous deux s\u2019engageront \u00e9galement avec fermet\u00e9 dans la lutte contre l\u2019esclavage et pour les droits des Indiens. Et, de fait, jetteront les bases de ce que nous appelons aujourd\u2019hui <em>d\u00e9sob\u00e9issance civile<\/em>. C\u2019est dire si ces premiers &#8220;\u00e9ducateurs&#8221; am\u00e9ricains furent aussi des dissidents. Mais c\u2019est d\u2019abord qu\u2019Emerson et Thoreau n\u2019ont cess\u00e9 d\u2019introduire un doute dans le langage, un scepticisme au sujet du langage lui-m\u00eame. Comme dit quelque part Emerson : il est sans doute vrai de dire que <em>\u00ab deux et deux font quatre \u00bb<\/em>. Mais il est des mani\u00e8res de le dire qui nous en feraient douter, et si l\u2019on parle bien encore de <em>\u00ab deux \u00bb<\/em> et de <em>\u00ab quatre \u00bb<\/em> quand on le dit ainsi. Le rapport entre ce qui est dit et ce qui est n\u2019est pas seulement affaire de logique, de rationalit\u00e9 ; il est aussi affaire d\u2019affect, de confiance et, en d\u00e9finitive, de vie. <\/p>\n<p>Aussi Cavell va-t-il retrouver, apr\u00e8s Emerson et Thoreau, la t\u00e2che d\u2019une critique de la raison. Mais non plus sur les bases d\u2019une critique de la raison \u00e0 la mani\u00e8re europ\u00e9enne, \u00e0 partir d\u2019une interrogation sur les formes logiques et l\u00e9gitimes de la rationalit\u00e9 mais d\u2019une interrogation sur les formes de langage et de vie ordinaires o\u00f9 les formes de langage rationnel, logique, l\u00e9gitime, ont des droits mais des droits limit\u00e9s. C\u2019est en ce sens que, dans les ann\u00e9es 80, Cavell s\u2019opposera au tr\u00e8s n\u00e9oconservateur Allan Bloom, lorsque ce dernier d\u00e9plorera le d\u00e9clin d\u2019une culture am\u00e9ricaine canonique et \u00e9litiste, fond\u00e9e sur les standards, indiscut\u00e9s et indiscutables, de la grande litt\u00e9rature et de la pens\u00e9e occidentales. Et qu\u2019il affrontera, \u00e9galement, des penseurs lib\u00e9raux comme Rawls ou Habermas qui placent au centre de leur analyse de la justice sociale, la n\u00e9cessit\u00e9 de se situer dans des situations de discours id\u00e9alement rationnelles et consensuelles, en excluant les conflits et les affects. Cavell r\u00e9introduisait ainsi le dissent, la dissension et le dissentiment, au coeur de la pens\u00e9e am\u00e9ricaine.<\/p>\n<h2>Cavell et la com\u00e9die hollywoodienne<\/h2>\n<p>Mais Cavell n\u2019\u00e9tait pas qu\u2019homme de langage et de politique ; il \u00e9tait aussi, il \u00e9tait peut-\u00eatre d\u2019abord, homme de coeur et d\u2019art. Il conjuguait tous ces aspects, et assumait d\u2019ailleurs, en ce sens, une forme de &#8220;romantisme d\u00e9mocratique&#8221;. Et, s\u2019il est aujourd\u2019hui partout c\u00e9l\u00e9br\u00e9, c\u2019est sans doute d\u2019abord pour sa pens\u00e9e du cin\u00e9ma, un art populaire qu\u2019il a largement contribu\u00e9 \u00e0 r\u00e9habiliter comme une forme d\u2019art \u00e0 part enti\u00e8re. C\u2019est, en effet, en s\u2019attachant \u00e0 relire la com\u00e9die hollywoodienne du remariage comme une reprise digne d\u2019un conte d\u2019amour de Shakespeare que, suspendant pour un temps l\u2019analyse logique de l\u2019image, se concentrant sur la mise en sc\u00e8ne et ce qu\u2019il appelait la <em>\u00ab conversation ordinaire du couple d\u00e9mari\u00e9 \u00bb<\/em>, Cavell d\u00e9couvrit dans les grandes com\u00e9dies romantiques de Capra ou d&#8217;Hawks une forme de vie et de langage qui se reconquiert dans la r\u00e9p\u00e9tition d\u2019une diff\u00e9rence. Centr\u00e9e sur le nouveau statut de la femme et l\u2019\u00e9galit\u00e9 des sexes, la com\u00e9die du remariage demande en effet que les protagonistes se retrouvent dans une forme d\u2019\u00e9cart, de dissension \u00e0 soi-m\u00eame pour retrouver, dans l\u2019autre, un autre soi-m\u00eame. Et retrouver foi en soi, en l\u2019autre et dans le monde. <\/p>\n<p>C\u2019est dans cette reprise, ce r\u00e9investissement de ce qui menace toujours de dispara\u00eetre ou semble perdu \u2013 le couple, la confiance, la d\u00e9mocratie, la justice sociale \u2013 que Stanley Cavell situait la beaut\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience am\u00e9ricaine. <div id='gallery-1' class='gallery galleryid-11103 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/06\/c-076.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/06\/c-076-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"c.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Immense figure de la philosophie am\u00e9ricaine s&#8217;il en est, Stanley Cavell, connu des uns pour ses livres sur le cin\u00e9ma et des autres pour ses travaux sur le langage, est mort \u00e0 l&#8217;\u00e2ge de 91 ans.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":26338,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[11],"tags":[299],"class_list":["post-11103","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-monde","tag-cinema"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11103","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=11103"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11103\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/26338"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=11103"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=11103"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=11103"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}