{"id":11035,"date":"2018-05-22T14:57:00","date_gmt":"2018-05-22T12:57:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-leur-desir-de-passer-la-frontiere-portait-quelque-chose-de-revolutionnaire\/"},"modified":"2023-06-23T23:28:12","modified_gmt":"2023-06-23T21:28:12","slug":"article-leur-desir-de-passer-la-frontiere-portait-quelque-chose-de-revolutionnaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=11035","title":{"rendered":"\u00ab Leur d\u00e9sir de passer la fronti\u00e8re portait quelque chose de r\u00e9volutionnaire \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Avec &#8220;Des spectres hantent l&#8217;Europe&#8221;, les r\u00e9alisatrices Maria Kourkouta et Niki Giannari nous livrent le quotidien de migrants vivant dans le camp d&#8217;Idomeni, en Gr\u00e8ce, et de leur d\u00e9sir de passer la fronti\u00e8re.<\/p>\n<p>Film\u00e9 dans le camp d&#8217;Idomeni, en Gr\u00e8ce, au d\u00e9but de l&#8217;ann\u00e9e 2016, &#8220;Des spectres hantent l&#8217;Europe&#8221; t\u00e9moigne de la vie de migrants Afghans, Kurdes, Pakistanais ou encore Syriens, et de leur d\u00e9sir de passer la fronti\u00e8re. Rencontre avec les deux r\u00e9alisatrices Maria Kourkouta et Niki Giannari autour de ce film, dont <em>Regards <\/em> est partenaire.<\/p>\n<p><strong>Regards. Qu&#8217;est-ce qui vous a amen\u00e9 l&#8217;une et l&#8217;autre au camp d&#8217;Idomeni ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Maria Kourkouta.<\/strong> Le camp d&#8217;Idomeni a commenc\u00e9 \u00e0 se mettre en place \u00e0 partir de septembre 2014. \u00c0 l&#8217;\u00e9poque, il n&#8217;y avait rien, que des champs. C&#8217;\u00e9tait seulement un lieu de passage, emprunt\u00e9 par les migrants qui voulaient se rendre de la Gr\u00e8ce \u00e0 la Mac\u00e9doine pour, ensuite, continuer vers l\u2019Europe du Nord et de l&#8217;Ouest. Petit \u00e0 petit, des personnes solidaires et des petites associations se sont install\u00e9es l\u00e0, afin d&#8217;aider les r\u00e9fugi\u00e9s. Niki a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sente d\u00e8s le d\u00e9but, avec des amis \u00e0 elle au sein d&#8217;une structure autog\u00e9r\u00e9e et \u00e0 tendance autonome, le Dispensaire social solidaire de Thessalonique. En septembre 2015, Idomeni a commenc\u00e9 \u00e0 \u00eatre un lieu de passage plus important, et un grand nombre d&#8217;organisations sont venues s&#8217;y installer. J&#8217;y suis arriv\u00e9e en f\u00e9vrier 2016, sur la sollicitation de Niki, qui m&#8217;a dit qu&#8217;il fallait venir voir et, peut-\u00eatre, filmer. Cela correspondait au moment o\u00f9 les autorit\u00e9s fermaient la fronti\u00e8re de plus en plus souvent. Quelques jours apr\u00e8s mon arriv\u00e9e, la fronti\u00e8re a \u00e9t\u00e9 ferm\u00e9e d\u00e9finitivement, ce qui a fait qu&#8217;en une poign\u00e9e de jours, il y a eu un nombre \u00e9norme de r\u00e9fugi\u00e9s. En une semaine, 7.000 personnes sont arriv\u00e9es sur le camp. Idomeni a alors cess\u00e9 d&#8217;\u00eatre un lieu de passage pour devenir un lieu d&#8217;immobilit\u00e9, compl\u00e8tement surpeupl\u00e9.<\/p>\n<p><strong>\u00c0 quel moment avez-vous commenc\u00e9 \u00e0 filmer ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>M.K.<\/strong> D\u00e8s mon arriv\u00e9e. Le tournage a donc commenc\u00e9 avant que la fronti\u00e8re ne se ferme d\u00e9finitivement \u2013 cela correspond \u00e0 certaines des images de files d&#8217;attente. La fronti\u00e8re \u00e9tait ouverte deux heures par jour puis, un jour, elle a d\u00e9finitivement cess\u00e9 de l&#8217;\u00eatre. C&#8217;est l\u00e0 que les gens ont commenc\u00e9 \u00e0 protester, et \u00e0 scander \u00ab Open the border ! \u00bb. Alors qu&#8217;\u00e0 ce moment-l\u00e0, nous pr\u00e9parions avec Niki un film sur la guerre civile grecque des ann\u00e9es 40, nous nous sommes retrouv\u00e9es \u00e0 filmer des personnes fuyant une guerre civile contemporaine\u2026 Peut-\u00eatre n&#8217;est-ce pas compl\u00e8tement le fruit du hasard, il y a des liens. Nous \u00e9tions prises par l&#8217;urgence, il fallait filmer, faire quelque chose. <\/p>\n<p><strong>Quand avez vous pressenti que ces images tourn\u00e9es &#8220;feraient&#8221; un film ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Niki Giannari.<\/strong> J&#8217;ai pressenti d\u00e8s le d\u00e9but qu&#8217;il fallait qu&#8217;il y ait un film, et qu&#8217;il y aurait un film.<\/p>\n<p><strong>M.K.<\/strong> Pour ce qui me concerne, je n&#8217;ai compris cela qu&#8217;au montage. C&#8217;est lorsque j&#8217;ai revu les rushs, notamment les images noir et blanc tourn\u00e9es en pellicule, que j&#8217;ai senti qu&#8217;il fallait faire quelque chose de ce mat\u00e9riau.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Avec la cam\u00e9ra argentique, les r\u00e9fugi\u00e9s sentaient que c&#8217;\u00e9tait du &#8220;cin\u00e9ma&#8221;. Le rapport \u00e9tait compl\u00e8tement diff\u00e9rent. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>Les images en couleurs diff\u00e8rent, en effet, compl\u00e8tement de celles en noir et blanc&#8230;<\/strong><\/p>\n<p><strong>M.K.<\/strong> \u00c0 Idomeni, j&#8217;avais deux cam\u00e9ras, une num\u00e9rique et une argentique. Avec une cam\u00e9ra num\u00e9rique, il est possible de tourner plusieurs heures de suite, ce qui n&#8217;est pas le cas en pellicule. Et puis il y avait \u00e9norm\u00e9ment de journalistes, ou de personnes de toutes sortes qui filmaient les migrants, que ce soit avec leur t\u00e9l\u00e9phone portable, ou avec une cam\u00e9ra. Lorsque nous tournions en num\u00e9rique, nous \u00e9tions des gens parmi d&#8217;autres, les r\u00e9fugi\u00e9s ne nous remarquaient pas, nous \u00e9tions invisibles. Tandis qu&#8217;avec la cam\u00e9ra argentique (une Bolex 16mm), petite mais impressionnante, les r\u00e9fugi\u00e9s sentaient que c&#8217;\u00e9tait du &#8220;cin\u00e9ma&#8221;. Le rapport \u00e9tait compl\u00e8tement diff\u00e9rent.<\/p>\n<p><strong>N.G.<\/strong> Avec la cam\u00e9ra argentique, ils regardaient la cam\u00e9ra. Ils sentaient alors, non pas qu&#8217;ils \u00e9taient regard\u00e9s, mais ils nous regardaient. Cela change tout. Tous ces gens \u00e9taient sans cesse film\u00e9s, mais c&#8217;\u00e9tait des images de consommation, comme si les personnes qui allaient voir ces images consommaient ces moments-l\u00e0. Et eux le savaient. Lorsque nous sortions la cam\u00e9ra argentique, ils se tenaient devant la cam\u00e9ra comme s&#8217;ils demandaient que quelque chose reste d&#8217;eux comme image. Une trace de ce qu&#8217;ils avaient v\u00e9cu et \u00e9prouv\u00e9. D&#8217;ailleurs, il y avait une dur\u00e9e de rencontre, et ils posaient souvent comme on le faisait avant, pour les vieilles photos de famille. Comme devant l&#8217;\u00e9ternit\u00e9. Ils avaient cette conscience-l\u00e0.<\/p>\n<p><strong>Le film ne comporte aucun t\u00e9moignages. Pourquoi ce choix ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>N.G.<\/strong> Si il y avait eu, ne serait-ce qu&#8217;un seul t\u00e9moignage, le film aurait \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement diff\u00e9rent, esth\u00e9tiquement et politiquement. Idomeni a \u00e9t\u00e9 un lieu de protestation globale \u2013 les gens avaient la possibilit\u00e9 d&#8217;\u00eatre accueillis dans des camps de l&#8217;\u00e9tat, chose qu&#8217;ils refusaient. Ils pr\u00e9f\u00e9raient rester dans ces conditions atroces, et protester contre la fermeture des fronti\u00e8res. Face \u00e0 ce mouvement collectif, si nous avions choisi de filmer des t\u00e9moignages, il aurait fallu filmer les milliers de pr\u00e9sents. Nous ne voulions pas les traiter comme des paradigmes : filmer un Syrien pour savoir ce que les Syriens veulent, un Afghan pour savoir ce que les Afghans veulent, etc. Chaque personne a son histoire, son parcours. Chacun vient d&#8217;ailleurs et veut aller ailleurs, leur seul point commun \u00e0 tous \u00e9tant le d\u00e9sir de passer.<\/p>\n<p><strong>M.K.<\/strong> Et puis il y a le probl\u00e8me de la victimisation. Les r\u00e9cits \u00e9tant tragiques, le moindre t\u00e9moignage peut cr\u00e9er un rapport de victimisation entre la personne film\u00e9e et le spectateur. Nous voulions \u00e9viter la piti\u00e9, la compassion, pour laisser la place \u00e0 la naissance d&#8217;autres \u00e9motions dans la rencontre avec ces gens. Il s&#8217;agissait d&#8217;\u00e9vacuer cette question humanitaire pour ouvrir un espace plus politique. Nous esp\u00e9rons que dans notre film ces gens apparaissent comme des personnes fortes, qui agissent politiquement et dont le mouvement contre toute fronti\u00e8re ferm\u00e9e renvoie \u00e0 un geste r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab L&#8217;Europe a peur des r\u00e9fugi\u00e9s, comme elle a eu, autrefois, peur du communisme. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>Pourquoi ce titre, &#8220;Des spectres hantent l&#8217;Europe&#8221; ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>N.G.<\/strong> C&#8217;est une question \u00e0 laquelle il est un peu difficile de r\u00e9pondre, car le titre est n\u00e9 de l&#8217;association de plusieurs id\u00e9es. D\u2019abord, il est venu de l&#8217;image en soi : les v\u00eatements et le mouvement d\u2019errance des gens dans le camp, qui faisaient penser \u00e0 des fant\u00f4mes. Ensuite, c\u2019\u00e9tait leur d\u00e9sir tr\u00e8s fort de passer la fronti\u00e8re, qui contredisait tous les discours de l&#8217;Union europ\u00e9enne, et portait quelque chose de r\u00e9volutionnaire. Cet aspect m&#8217;a fait penser au Manifeste du Parti communiste, dont la premi\u00e8re phrase \u00e9tait \u00ab Un spectre hante l&#8217;Europe \u00bb. Les fant\u00f4mes ram\u00e8nent toujours quelque chose du pass\u00e9 et l&#8217;Europe a peur des r\u00e9fugi\u00e9s, comme elle a eu, autrefois, peur du communisme, en ce qu&#8217;il portait quelque chose de r\u00e9volutionnaire. En plus, l\u2019arriv\u00e9e des r\u00e9fugi\u00e9s fait tr\u00e8s peur \u00e0 l\u2019Europe. Mais elle lui rappelle aussi quelque chose de sa propre histoire, que les \u00e9tats europ\u00e9ens semblent refouler. Cela n\u2019est pas seulement le pass\u00e9 migratoire des pays europ\u00e9ens, mais aussi la question \u2013 toujours ouverte \u2013 de nos d\u00e9mocraties, de la qualit\u00e9 de nos d\u00e9mocraties, aujourd\u2019hui.<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-11035 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/befunky-collage-2-0d7-scaled.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/befunky-collage-2-0d7-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"befunky-collage-2.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avec &#8220;Des spectres hantent l&#8217;Europe&#8221;, les r\u00e9alisatrices Maria Kourkouta et Niki Giannari nous livrent le quotidien de migrants vivant dans le camp d&#8217;Idomeni, en Gr\u00e8ce, et de leur d\u00e9sir de passer la fronti\u00e8re.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":26195,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[9],"tags":[299,293,375],"class_list":["post-11035","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-culture","tag-cinema","tag-entretien","tag-immigration"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11035","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=11035"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11035\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/26195"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=11035"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=11035"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=11035"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}