{"id":11030,"date":"2018-05-19T14:21:00","date_gmt":"2018-05-19T12:21:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-toni-morrison-aux-origines-du-racisme-la-violence-du-langage\/"},"modified":"2023-06-23T23:28:05","modified_gmt":"2023-06-23T21:28:05","slug":"article-toni-morrison-aux-origines-du-racisme-la-violence-du-langage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=11030","title":{"rendered":"Toni Morrison : aux origines du racisme, la violence du langage"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">A 87 ans, l&#8217;\u00e9crivain am\u00e9ricaine Toni Morrison vient de publier un recueil de six conf\u00e9rences qu&#8217;elle a donn\u00e9es \u00e0 Harvard sous le titre <em>L&#8217;Origine des autres<\/em>. Un ouvrage sur la <em>fabrication de l&#8217;Autre<\/em>, aux origines du racisme mais surtout de la violence des oppressions dominatrices.<\/p>\n<p>Elle est sans doute, avec Thomas Pynchon, le plus grand \u00e9crivain am\u00e9ricain vivant. Mais elle aussi, bien s\u00fbr, femme et afro-am\u00e9ricaine. Elle repr\u00e9sente, avec Barack Obama, l\u2019un des symboles de cette Am\u00e9rique noire qui, en d\u00e9pit de l\u2019arriv\u00e9e de Donald Trump au pouvoir, a durablement boulevers\u00e9 l\u2019image que les \u00c9tats-Unis se font d\u2019eux-m\u00eames. Barack Obama lui remettra d\u2019ailleurs, en 2012, la m\u00e9daille de la Libert\u00e9, la plus haute distinction civile am\u00e9ricaine. Son \u0153uvre n\u2019est pas seulement c\u00e9l\u00e9br\u00e9e \u00e0 travers toute l\u2019Am\u00e9rique. Toni Morrison est en effet la seule femme, et le seul auteur afro-am\u00e9ricain \u00e0 avoir, en 1993, re\u00e7u le Prix Nobel de Litt\u00e9rature. <\/p>\n<p>Elle a \u00e9galement dialogu\u00e9 avec le sociologue fran\u00e7ais Pierre Bourdieu, dialogue durant lequel elle aura ce propos, \u00e9loign\u00e9 de toute consid\u00e9ration purement litt\u00e9raire : <em>\u00ab la langue peut \u00eatre un v\u00e9ritable champ de bataille, un lieu d\u2019oppression, mais aussi de r\u00e9sistance \u00bb<\/em>. Et de fait, Toni Morrison n\u2019aura cess\u00e9, dans ses romans, de mettre en sc\u00e8ne les tensions et les antagonismes, entre une langue et une litt\u00e9rature blanche, officielle, et une langue et une litt\u00e9rature noire et vernaculaire. C\u2019est ce qui fait de cet immense \u00e9crivain non seulement une praticienne et une experte de la langue am\u00e9ricaine et afro-am\u00e9ricaine. Mais, \u00e9galement, l\u2019une des plus grandes th\u00e9oriciennes du langage.  <\/p>\n<p>Et de fait, lors de son discours de r\u00e9ception du Prix Nobel, Toni Morrison aura ces mots d\u00e9finitifs : <em>\u00ab le langage de l\u2019oppression repr\u00e9sente bien plus que la violence ; il est la violence elle-m\u00eame ; il repr\u00e9sente bien plus que les limites de la connaissance ; il limite la connaissance elle-m\u00eame \u00bb<\/em>. Le langage fait bien plus que repr\u00e9senter, refl\u00e9ter les choses et les personnes. Il est un acte, une performance, qui fa\u00e7onne violemment le monde et ce que l\u2019on peut en conna\u00eetre. Et le langage raciste, sexiste, classiste, n\u2019est pas une repr\u00e9sentation parmi d\u2019autre du racisme, du sexisme, du classisme; il est le racisme, le sexisme, le classisme eux-m\u00eames.<\/p>\n<h2>L&#8217;origine de la violence de l&#8217;oppression<\/h2>\n<p>Mais, dira-t-on, d\u2019o\u00f9 lui vient ce pouvoir, comment fonctionne-t-il ? Et quelle est la raison, l\u2019origine de cette violence ? C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cette question que s\u2019attache \u00e0 r\u00e9pondre Toni Morrison dans son dernier recueil d\u2019essais, <em>L\u2019origine des autres<\/em>. La romanci\u00e8re afro-am\u00e9ricaine n\u2019y revient pas seulement sur son propre travail (des relectures, notamment, de ses plus grands livres, <em>L\u2019oeil le plus bleu<\/em> ou <em>Beloved<\/em>). Elle n\u2019offre pas seulement non plus une superbe analyse de la place \u2013 \u00e0 vrai dire, l\u2019obsession \u2013 de la couleur de peau, chez Hemingway ou Faulkner. Toni Morrison reste d\u2019abord une conteuse exceptionnelle, et c\u2019est en contant ses propres exp\u00e9riences qu\u2019elle est le plus profond\u00e9ment amen\u00e9e \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur la violence du langage. <\/p>\n<p>Premi\u00e8re exp\u00e9rience, donc, exp\u00e9rience primaire aussi, comme le sont toutes les exp\u00e9riences de l\u2019enfance, o\u00f9 des mots restent comme inscrits au plus profond de la chair, des derniers replis du cerveau et de la peau. Un jour que Toni Morrison joue avec sa petite s\u0153ur, et que son arri\u00e8re grand-m\u00e8re, chef incontest\u00e9 du clan familial, rend visite \u00e0 leur m\u00e8re, cette femme majestueuse \u2013 devant laquelle m\u00eame les hommes noirs se l\u00e8vent \u2013 pointe de sa canne les enfants et les d\u00e9signe ainsi \u00e0 leur m\u00e8re : <em>\u00ab Ces petites ont \u00e9t\u00e9 trafiqu\u00e9es \u00bb<\/em>. Les enfants, pour la vieille et auguste femme noire, ne sont pas assez noires, c\u2019est-\u00e0-dire de ce noir-goudron ou ce noir-bleu qui, pour l\u2019arri\u00e8re grand-m\u00e8re des petites filles, attesterait d\u2019une puret\u00e9, d\u2019une authenticit\u00e9 raciale. <\/p>\n<p>C\u2019est que le langage, avant m\u00eame d\u2019\u00eatre accusatoire, est accusatif : il force, accuse un trait diff\u00e9rentiel qu\u2019il pr\u00e9l\u00e8ve dans la perception imm\u00e9diate, et \u00e9l\u00e8ve ce trait discriminant au rang d\u2019un chef d\u2019accusation unique, auquel seront, d\u00e8s lors, associ\u00e9s toutes sortes de propri\u00e9t\u00e9s. Autrement dit, le langage est cat\u00e9gorique : il divise et rassemble, sous des cat\u00e9gories qui pr\u00e9c\u00e8dent la perception, des propri\u00e9t\u00e9s ou des qualit\u00e9s discriminantes. Ainsi \u00e0 <em>noir<\/em>, <em>africain<\/em>, seront spontan\u00e9ment associ\u00e9es des propri\u00e9t\u00e9s comme <em>sauvage<\/em>, <em>innocent<\/em>, <em>sage<\/em>, mais aussi bien <em>brutal<\/em> et <em>hyper-sexuel<\/em>. Et peu importe ici que ces propri\u00e9t\u00e9s puissent \u00eatre contradictoires entre elles puisqu\u2019il s\u2019agit moins de conna\u00eetre autrui, comme le fait remarquer Toni Morrison, que de l\u2019identifier, le classer, dans un ordre de rencontres sociales, \u00e9thiques ou politiques.  <\/p>\n<p>C\u2019est qu\u2019en fait, nous ne rencontrons jamais tout \u00e0 fait autrui. Il n\u2019est pas de rencontre qui ne soit fauss\u00e9e, pour ainsi dire, par les histoires de race, de sexe, de classe, que nous nous racontons \u00e0 nous-m\u00eames \u00e0 travers le langage. Toni Morrison conte ici \u2013 sur un mode ins\u00e9parablement ironique et critique, ce qui lui donne \u00e9videmment toute sa saveur \u2013 une exp\u00e9rience de &#8220;fausse rencontre&#8221;. Un jour qu\u2019elle suit, dans la propri\u00e9t\u00e9 qu\u2019elle vient d\u2019acqu\u00e9rir, une rivi\u00e8re, elle aper\u00e7oit, en bordure du jardin d\u2019une voisine, une vieille femme noire qui, assise sur la digue, p\u00eache l\u00e0, et lui racontera qu\u2019elle aime \u00e0 venir fr\u00e9quemment p\u00eacher, et go\u00fbter la saveur de la perche, des poisson-chats en cette saison. <em>\u00ab Elle est spirituelle et pleine de cette sagesse que les vieilles femmes semblent toujours parfaitement ma\u00eetriser. \u00bb<\/em> <\/p>\n<h2>L&#8217;identification \u00e0 l&#8217;Autre<\/h2>\n<p>Bien s\u00fbr, il semble entendu qu\u2019entre les deux femmes, une complicit\u00e9 s\u2019est nou\u00e9e et qu\u2019elles se retrouveront. Mais, les jours suivants, la vieille femme noire n\u2019est pas au rendez-vous tacite. Et Toni Morrison passera tout un \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019attendre, la rechercher, en d\u00e9sespoir de cause. Rien. Il faudra s\u2019y r\u00e9soudre : la vieille femme ne p\u00eachait sans doute pas ; elle n\u2019avait, en tout cas, visiblement pas obtenu d\u2019autorisation de la voisine ; aucun habitant du village n\u2019en a jamais entendu parler. Autrement dit, Toni Morrison s\u2019est racont\u00e9e une histoire au sujet de cette vieille femme, et se racontant cette histoire, elle s\u2019est racont\u00e9e une histoire au sujet d\u2019elle-m\u00eame. <\/p>\n<p>C\u2019est, qu\u2019au fond, cette image de vieille femme noire avait tout \u00e0 faire avec une image d\u2019elle-m\u00eame (\u00e0 la fois vuln\u00e9rable et protectrice); et la vieille femme noire n\u2019\u00e9tait jamais qu\u2019une autre <em>\u00ab version \u00bb<\/em> d\u2019elle-m\u00eame, comme l\u2019\u00e9crira Toni Morrison. Et de fait, comment rencontrerions un autre s\u2019il n\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0, en quelque mani\u00e8re, cet autre que nous sommes \u00e0 nous-m\u00eames ? C\u2019est dire aussi que, nous racontant des histoires \u00e0 nous-m\u00eames au sujet de ces images de nous-m\u00eames, nous ne nous connaissons peut-\u00eatre pas plus que nous ne connaissons tout \u00e0 fait les autres. Nous vivons d\u2019identifications ; nous ne passons peut-\u00eatre, au mieux, que des contrats autobiographiques avec nous-m\u00eames. Mais des contrats qui r\u00e9pondent \u00e0 des lois, des injonctions sociales. <\/p>\n<p>Comment s\u2019expliquer, en effet, sinon, que nous n\u2019\u00e9prouvions aussi violemment, dans nos rapports avec autrui, des sentiments d\u2019identification aussi intenses ? Que nous cherchions aussi d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 nous identifier ou, au contraire, \u00e0 nous dissocier des autres ? Sinon parce que nous identifiant \u00e0 cet autrui ou, au contraire, nous dissociant avec violence de lui, nous r\u00e9pondons aux histoires que nous voulons. Et peut-\u00eatre devons-nous nous raconter \u00e0 nous-m\u00eames pour survivre dans une soci\u00e9t\u00e9 faite de hi\u00e9rarchies, de diff\u00e9rences sacralis\u00e9es par toutes sortes de rituels ? C\u2019est du moins ainsi que, scrutant d\u2019abominables archives qui relatent le lynchage ou le viol des hommes et femmes noires, Toni Morrison est amen\u00e9e \u00e0 se demander si les r\u00e9cits sadiques des propri\u00e9taires blancs ne t\u00e9moignaient pas en v\u00e9rit\u00e9 d\u2019une peur panique : celle de se reconna\u00eetre et de reconna\u00eetre sa propre humanit\u00e9 dans l\u2019humanit\u00e9 noire. <\/p>\n<p>Si tous ces r\u00e9cits sont anim\u00e9s d\u2019une panique morale \u2013 comme le sont aujourd\u2019hui les &#8220;narratifs&#8221;  des soci\u00e9t\u00e9s occidentales face aux migrants, comme le fait du reste remarquer Toni Morrison \u2013, c\u2019est sans doute que ces confrontations \u00e0 d\u2019autres versions de nous-m\u00eames que sont les autres ou les \u00e9trangers, viennent perturber les histoires que nous nous racontons sur notre sup\u00e9riorit\u00e9 \u00e9thique. On comprend mieux, d\u00e8s lors, que toute l\u2019oeuvre de Toni Morrison se soit attach\u00e9e \u00e0 mettre en sc\u00e8ne, \u00e0 travers des romans aussi magnifiques, les distinctions de race, de genre ou de classe, et les affects qu\u2019elles peuvent susciter \u00e0 travers le langage et les images. Pour les troubler ou m\u00eame les neutraliser. C\u2019est que ce que le langage peut faire de violence morale \u00e0 un homme ou une femme, la litt\u00e9rature, en sollicitant d\u2019autres jeux de langage, peut le d\u00e9faire.<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-11030 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/8596905581_4779bea315_k-174.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/8596905581_4779bea315_k-174-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"8596905581_4779bea315_k.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A 87 ans, l&#8217;\u00e9crivain am\u00e9ricaine Toni Morrison vient de publier un recueil de six conf\u00e9rences qu&#8217;elle a donn\u00e9es \u00e0 Harvard sous le titre <em>L&#8217;Origine des autres<\/em>. 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