{"id":11011,"date":"2018-05-12T12:38:00","date_gmt":"2018-05-12T10:38:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-mai-68-un-printemps-inacheve\/"},"modified":"2023-06-23T23:27:57","modified_gmt":"2023-06-23T21:27:57","slug":"article-mai-68-un-printemps-inacheve","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=11011","title":{"rendered":"Mai 68 : un printemps inachev\u00e9"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Les comm\u00e9morations des \u00e9v\u00e9nements de 1968 remettent en d\u00e9bat la question de leur interpr\u00e9tation, qui divise toujours ceux qui s&#8217;en revendiquent comme ceux les d\u00e9nigrent. Nos invit\u00e9s \u2013 l&#8217;historienne Ludivine Bantigny et le philosophe Patrice Maniglier \u2013 ont cherch\u00e9 une synth\u00e8se dans le bouillonnement de ce mai-l\u00e0.<\/p>\n<p>\u00c0 Montreuil, le 263, rue de Paris n\u2019est pas connu pour sa grande gastronomie. C\u2019est le si\u00e8ge de la Conf\u00e9d\u00e9ration g\u00e9n\u00e9rale du travail. Et c\u2019est dans sa cantine, o\u00f9 se croisent chaque jour les militants c\u00e9g\u00e9tistes de toute la France, que nous avons donn\u00e9 rendez-vous \u00e0 nos deux invit\u00e9s. Restauration et r\u00e9flexion collectives.<\/p>\n<p><strong>Regards. Vous avez d\u00e9di\u00e9 votre livre \u00e0 ceux qui ont fait 68. Alors, qui sont-ils ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ludivine Bantigny.<\/strong> Dix millions de personnes se sont mobilis\u00e9es. On peut parler d\u2019un v\u00e9ritable brassage social. Ce brassage et ces rencontres ont constitu\u00e9 un enjeu politique important. Il faut nuancer l\u2019id\u00e9e que 68 a d\u2019abord concern\u00e9 les \u00e9tudiants, puis le monde ouvrier et salari\u00e9. 68 a commenc\u00e9 avant mai, et m\u00eame avant mars, avec des gr\u00e8ves et manifestations importantes \u00e0 Quimper, Caen ou Besan\u00e7on. Ce qui s\u2019y passe est un creuset int\u00e9ressant socialement et politiquement. Et ce qui est passionnant, c\u2019est de voir que parmi ces dix millions de personnes figurent des professions auxquelles on ne pense pas forc\u00e9ment : des chauffeurs de taxi, des gar\u00e7ons de caf\u00e9, des coursiers, des vendeuses de magasins, nombre d\u2019employ\u00e9s, sans oublier les agriculteurs. \u00c0 Quimper, en octobre 67, il y avait d\u00e9j\u00e0 eu de grandes mobilisations paysannes : ce sont des agriculteurs qui ont lanc\u00e9 les premiers pav\u00e9s. Ces ph\u00e9nom\u00e8nes de solidarit\u00e9 entre la paysannerie, le monde ouvrier et salari\u00e9, les enseignants et les \u00e9tudiants sont tr\u00e8s importants. Il y a des rassemblements et des occupations partout, jusque dans les toutes petites entreprises. On dit souvent aujourd\u2019hui qu\u2019il ne pourrait plus y avoir de 68 parce qu\u2019il n\u2019y a plus de Billancourt, ou l\u2019\u00e9quivalent des grandes usines d\u2019avant \u2013 comme Peugeot-Sochaux \u2013, mais en r\u00e9alit\u00e9, 68 ce sont aussi des gr\u00e8ves dans de toutes petites bo\u00eetes. <\/p>\n<p><strong>Regards. Patrice, vous parlez d\u2019un \u00e9v\u00e9nement myst\u00e9rieux\u2026 Pourquoi ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Patrice Maniglier.<\/strong> Parce qu\u2019il n\u2019a pas abouti \u00e0 un changement de r\u00e9gime, alors qu\u2019il avait beaucoup de caract\u00e9ristiques d\u2019un mouvement r\u00e9volutionnaire, r\u00e9alisant le r\u00eave de la &#8220;gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale&#8221;. Mais il n\u2019y a ni changement de gouvernement, ni de changement de ligne politique. C\u2019est ce qui explique, je crois, le suspens dans lequel Mai 68 est rest\u00e9 et qui a donn\u00e9 lieu \u00e0 un nombre incalculable d\u2019interpr\u00e9tations pour comprendre ce qui s\u2019est r\u00e9ellement pass\u00e9 \u2013 les acteurs \u00e9tant eux-m\u00eames \u00e9tonn\u00e9s de ce qui arrive. Mai 68 se caract\u00e9rise par le fait d\u2019\u00eatre un processus de contestation intense dans lequel ceux qui sont en position de leaders refusent d\u2019avoir une position de surplomb sur le ph\u00e9nom\u00e8ne. Je pense \u00e0 cet entretien entre Cohn-Bendit et Jean-Paul Sartre intitul\u00e9 <em>L\u2019imagination au pouvoir<\/em> et o\u00f9 Cohn-Bendit dit : <em>\u00ab On n\u2019a pas de programme. \u00c7a vous arrangerait bien qu\u2019on en ait, mais on n\u2019en aura pas \u00bb<\/em>. \u00c7a a un c\u00f4t\u00e9 <em>\u00ab nous ne revendiquons rien \u00bb<\/em>, comme disait Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon \u00e0 Nuit debout. Mais je crois plus profond\u00e9ment que cela refl\u00e8te un aspect tr\u00e8s caract\u00e9ristique de 68 : la crise du savoir, de toutes les formes d\u2019autorit\u00e9 et en particulier des formes d\u2019autorit\u00e9s internes \u00e0 la contestation \u2013 notamment la forme parti et l\u2019id\u00e9e selon laquelle il y a des dirigeants intellectuels de la contestation. Car ce qui fait la particularit\u00e9 de Mai 68, c\u2019est aussi \u00e7a : une contestation intense, sans projet pr\u00e9\u00e9tabli ou surplombant. <\/p>\n<p><strong>Regards. Justement, Ludivine, vous d\u00e9noncez l\u2019id\u00e9e que 68 n\u2019aurait \u00e9t\u00e9 que <em>\u00ab la pens\u00e9e par slogan \u00bb<\/em>. Vous dites au contraire qu\u2019une vraie vision du monde s\u2019est impos\u00e9e avec un projet de soci\u00e9t\u00e9 en perspective.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ludivine Bantigny.<\/strong> Je suis en effet plus nuanc\u00e9e que Patrice sur cette question des projets de soci\u00e9t\u00e9. Certains d\u00e9tracteurs de 68 affirment que les gens ne savaient pas pourquoi ils se mobilisaient. C\u2019est pour moi un contre-sens historique. Tout une r\u00e9flexion s\u2019ouvre, \u00e0 la faveur de la gr\u00e8ve, sur les conditions de travail, les questions d\u2019emploi qui commencent \u00e0 se poser, les bas salaires ou m\u00eame tout simplement la dignit\u00e9 ouvri\u00e8re et la dignit\u00e9 du travail \u2013 bref, sur les conditions d\u2019existence et la possibilit\u00e9 d\u2019une \u00e9mancipation. Cette pens\u00e9e pratique s\u2019oppose \u00e0 la m\u00e9canique de la rentabilit\u00e9 et du profit, comme l\u2019explicite la formule des gr\u00e9vistes de la Rhodiaceta d\u00e8s 1967 : <em>\u00ab Nous sommes des hommes, pas des robots \u00bb<\/em>. Et c\u2019est \u00e0 partir de cette r\u00e9flexion que les comit\u00e9s de gr\u00e8ves, les comit\u00e9s d\u2019action, les comit\u00e9s de quartier ou les assembl\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales ont mis en cause les conditions de production jusqu\u2019\u00e0 poser des questions plus structur\u00e9es du point de vue \u00e9conomique. On commence \u00e0 parler d\u2019autogestion. <\/p>\n<p><strong>Regards. Est-ce qu\u2019on surestime l\u2019apport de Mai 68 ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Patrice Maniglier.<\/strong> Je crois que dans la m\u00e9moire collective, il y a l\u2019id\u00e9e que 68 a \u00e9t\u00e9 un moment fondateur de la contemporan\u00e9it\u00e9 de la France. Il serait int\u00e9gr\u00e9 dans le pr\u00e9sent. Comme si un \u00e9v\u00e9nement du pass\u00e9 ne pouvait pas fonctionner comme une sorte de r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de notre pr\u00e9sent, et m\u00eame comme une critique du pr\u00e9sent. Je crois que c\u2019est en effacer le tranchant. La question de fond qui reste est de savoir comment un \u00e9v\u00e9nement produit un effet, comment il s\u2019historicise ? Parce qu\u2019il y a une part de l\u2019\u00e9v\u00e9nement qui ne fait pas histoire. Il n\u2019y a pas de raison que les \u00e9v\u00e9nements produisent n\u00e9cessairement des cons\u00e9quences historiques. Les cons\u00e9quences de 68 sont plus diffuses que des constitutions ou des lois. Elles sont peut-\u00eatre \u00e0 chercher au niveau des vies, des subjectivit\u00e9s, des bifurcations biographiques. L\u00e0, on peut parler d\u2019effets.<\/p>\n<p><strong>Regards. Est-ce que, parmi ces effets, il y a l\u2019individualisme contemporain, le n\u00e9olib\u00e9ralisme ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Patrice Maniglier.<\/strong> Quand on ampute Mai 68 de sa dimension anticapitaliste et ouvri\u00e8re, on l&#8217;identifie \u00e0 un processus de lib\u00e9ralisation des m\u0153urs. Mais du c\u00f4t\u00e9 anticapitaliste et ouvrier, la CGT avait tout int\u00e9r\u00eat \u00e0 dire que c\u2019\u00e9tait un succ\u00e8s, qu\u2019il y avait des effets, pour convaincre les gens de reprendre le travail. Un des paradoxes de 68, c\u2019est qu\u2019il a abouti, par les accords de Grenelle, \u00e0 une meilleure repr\u00e9sentation syndicale. Ce qui a eu, je suis s\u00fbr, des effets tr\u00e8s positifs. Mais si Mai 68 proc\u00e8de \u00e0 une forme de contestation du pouvoir, le pouvoir syndical n\u2019y a pas \u00e9chapp\u00e9. Donc chacun ampute l\u2019\u00e9v\u00e9nement de ses dimensions afin de pouvoir le r\u00e9cup\u00e9rer, y compris d\u2019ailleurs ceux qui disent que 68 est un non-\u00e9v\u00e9nement. Ils ont eux aussi des int\u00e9r\u00eats. Je pense au contraire qu\u2019il faut prendre l\u2019\u00e9v\u00e9nement dans sa globalit\u00e9. <\/p>\n<p><strong>Ludivine Bantigny.<\/strong> Il faut arr\u00eater de distinguer le suppos\u00e9 soci\u00e9tal du suppos\u00e9 social et du suppos\u00e9 politique parce que, pr\u00e9cis\u00e9ment, ce qui est fondamental en 68, c\u2019est l\u2019imbrication de ces questions qui en font des enjeux politiques. 68 est un \u00e9v\u00e9nement profond\u00e9ment politique au sens o\u00f9 tout \u00e0 chacun se sent en l\u00e9gitimit\u00e9 et en capacit\u00e9 de parler de choses qui sont politiques ou le deviennent. Ce p\u00e9rim\u00e8tre du politique s\u2019\u00e9largit \u00e0 partir de 68. L\u2019\u00e9v\u00e9nement est innerv\u00e9 par un esprit critique ; il englobe des questions qui jusqu\u2019alors pouvaient relever de l\u2019intime : la sexualit\u00e9, le rapport au corps, la place des femmes. On ne peut pas dissocier l\u2019immense dimension sociale et politique de l\u2019\u00e9v\u00e9nement et les aspects culturels qui le traversent. C\u2019est pourquoi les contresens qui identifient 68 comme l\u2019av\u00e8nement de l\u2019individualisme ou du n\u00e9olib\u00e9ralisme sont pour moi de v\u00e9ritables aberrations.  <\/p>\n<p><strong>Regards. Pourquoi le gouvernement a-t-il tant tergivers\u00e9 sur la question de la comm\u00e9moration des \u00e9v\u00e9nements ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Patrice Maniglier.<\/strong> La bonne question serait plut\u00f4t inverse : comment se fait-il que tous les pouvoirs qui se sont succ\u00e9d\u00e9 en France \u2013 \u00e0 part sous Mitterrand pour qui il y avait peut-\u00eatre un sens \u00e0 se revendiquer de 68, et Sarkozy qui est une sorte de parenth\u00e8se \u2013 aient eu la vell\u00e9it\u00e9 de comm\u00e9morer 68 ? Un mouvement d\u2019ill\u00e9galisme de masse, avec des occupations, des s\u00e9questrations de patrons, une violence polici\u00e8re et anti-polici\u00e8re, des strat\u00e9gies \u00e9meuti\u00e8res : c\u2019est tout ce que le pouvoir actuel ne peut absolument pas supporter. Une des fonctions de la comm\u00e9moration est de r\u00e9-ancrer le pr\u00e9sent dans le pass\u00e9. L\u2019\u00e9nigme de 68 est que les pouvoirs peuvent s\u2019en revendiquer. Or pour r\u00e9sumer 68, il y a plusieurs options. Celle qui consiste \u00e0 dire qu\u2019il ne s\u2019est rien pass\u00e9, que ce fut un carnaval. Celle qui affirme que c\u2019est une r\u00e9volution rat\u00e9e. Enfin, celle qui reconna\u00eet une forme de crise contestataire ne correspondant pas aux mod\u00e8les que nous avions \u2013 ceux de la R\u00e9volution fran\u00e7aise ou de la r\u00e9volution russe \u2013, mais qui admet sa dimension r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<p><strong>Regards. Quel est le sens des \u00e9v\u00e9nements selon cette derni\u00e8re interpr\u00e9tation ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Patrice Maniglier.<\/strong> Mai 68 appara\u00eet comme une r\u00e9volution symbolique. Le r\u00f4le d\u2019un \u00e9v\u00e9nement comme celui-ci n\u2019est pas forc\u00e9ment de prendre le pouvoir. C\u2019est de donner le sentiment que les possibles sont plus larges que ce qu\u2019on croyait. C\u2019est ce que j\u2019appelle la dimension symbolique : l\u2019imaginaire, le sens que les gens donnent \u00e0 leur action, \u00e0 leur vie quotidienne est remis en cause. En interrompant le cours r\u00e9gulier des choses, l\u2019\u00e9v\u00e9nement fait sentir que certaines des choses apparemment \u00e9videntes, in\u00e9vitables, ne le sont pas. Ensuite, la question est de tenir dans la dur\u00e9e. Il y a donc une sorte de double temps de l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Et c\u2019est l\u00e0 o\u00f9 la question institutionnelle est importante, pour faire durer ces initiatives d\u2019ouverture. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il y a eu un \u00e9chec. C\u2019est Mitterrand, l\u2019\u00e9chec, pas Mai 68 ! L\u2019\u00e9chec est au niveau des organisations capables, \u00e0 diff\u00e9rents niveaux \u2013 pas seulement gouvernemental d\u2019ailleurs \u2013 de faire durer cette ouverture des possibles.<\/p>\n<p><strong>Ludivine Bantigny.<\/strong> Je n\u2019aime pas l\u2019id\u00e9e de comm\u00e9morer et surtout pas si c\u2019est Emmanuel Macron qui comm\u00e9more. Ce serait une gigantesque contradiction : quel pouvoir c\u00e9l\u00e9brerait une contestation du pouvoir par la gr\u00e8ve et les occupations ? Et l\u2019on voit tr\u00e8s bien ce qu\u2019il pourrait lisser et m\u00eame r\u00e9cup\u00e9rer de 68. Le syst\u00e8me actuel est un grand avaleur, un grand r\u00e9cup\u00e9rateur. Mais cette fois, personne n\u2019est dupe. Et c\u2019est la raison pour laquelle il y a eu tant de lev\u00e9es de boucliers, sur sa droite comme sur sa gauche. Il lui \u00e9tait impossible de comm\u00e9morer 68. Et c\u2019est tant mieux.<\/p>\n<p><strong>Regards.<\/strong> <strong>Dans <em>Politis<\/em>, Geoffroy de Lagasnerie affirme que <em>\u00ab F\u00e9tichiser Mai 68, c\u2019est aussi risquer de f\u00e9tichiser des modes d\u2019action : la gr\u00e8ve, le rassemblement, la manifestation \u00bb<\/em>. Il ajoute que <em>\u00ab Mai 68 a instaur\u00e9 une imagerie qui nous emp\u00eache de faire exister un pr\u00e9sent puissant \u00bb<\/em>\u2026<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ludivine Bantigny.<\/strong> Je ne suis pas d\u2019accord sur ce point avec Geoffroy de Lagasnerie. Il me semble qu\u2019il a tort de consid\u00e9rer qu\u2019il faut remiser au magasin des accessoires des formes qui sont au plan historique et politique extr\u00eamement intenses : gr\u00e8ves reconductibles, occupations, manifestations. 68 n\u2019est pas un f\u00e9tiche ni un mod\u00e8le, ce qui n\u2019emp\u00eache pas d\u2019y revenir, parce qu\u2019il y avait l\u00e0 une intensit\u00e9 des projets, des luttes et des possibles. C\u2019est ce que Marx avait dit de la Commune et que l\u2019on peut dire aussi de 68 : la Commune a exist\u00e9 et c\u2019est d\u00e9j\u00e0 sa premi\u00e8re vertu. En 68 c\u2019est pareil : on a pris conscience qu\u2019on pouvait parler, occuper, subvertir, critiquer, et aussi poser la question d\u2019un autre futur, d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 diff\u00e9rente, hors du capitalisme, hors du march\u00e9 et de la concurrence. Mais encore poser la question du pouvoir, ce qui a \u00e9t\u00e9 le cas en 68. <\/p>\n<p><strong>Regards. Se pose-t-on encore ces questions, aujourd&#8217;hui ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ludivine Bantigny.<\/strong> Dans les organisations du mouvement ouvrier et r\u00e9volutionnaire \u2013 de cette gauche qui veut vraiment changer la vie comme le disait Rimbaud \u2013, il n\u2019y a plus ni strat\u00e9gie, ni programme. La question strat\u00e9gique qui s\u2019est pos\u00e9e \u00e0 la charni\u00e8re de mai et de juin 68 \u00e9tait : qu\u2019est-ce qu\u2019on fait de tous ces comit\u00e9s d\u2019actions ? Est-ce qu\u2019il ne faut pas essayer de les coordonner pour poser la question d\u2019un double pouvoir ? Et l\u00e0, il y a eu des discussions tr\u00e8s serr\u00e9es. On retrouve l\u00e0 les tendances qui s\u2019opposent historiquement sur d&#8217;autres questions strat\u00e9giques. Avec, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, les libertaires qui \u2013 avec Daniel Cohn-Bendit ou Jean-Pierre Duteuil et d\u2019autres \u2013 refusent toute centralisation et mettent en avant l\u2019ind\u00e9pendance et la spontan\u00e9it\u00e9 des comit\u00e9s d\u2019actions. Et, d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, ceux qui voient dans la s\u00e9quence un moment de basculement et veulent saisir ce moment d\u00e9cisif pour regrouper les forces, sous la forme d\u2019un comit\u00e9 central de gr\u00e8ve. Toutes ces questions-l\u00e0 sont \u00e0 revivifier aujourd\u2019hui. Il ne s\u2019agit pas de figer ou d\u2019embaumer 68, mais de contribuer \u00e0 en parler avec d\u2019autres \u00e9v\u00e9nements insurrectionnels ou r\u00e9volutionnaires : \u00e0 cet \u00e9gard, il n\u2019y a pas de raison de faire table rase du pass\u00e9. <\/p>\n<p><strong>Patrice Maniglier.<\/strong> Je ne vois pas en quoi l\u2019imaginaire ou m\u00eame l\u2019attachement \u00e0 Mai 68 expliquerait les d\u00e9faites qui sont les n\u00f4tres. Elles s\u2019expliquent mieux par la d\u00e9signation des vrais ennemis, qui sont organis\u00e9s, au niveau \u00e9conomique, politique, policier. Si on devait nommer les raisons pour lesquelles il est difficile aujourd\u2019hui de se battre, c\u2019est principalement la d\u00e9localisation de l\u2019activit\u00e9 industrielle qui met les gens en concurrence. C\u2019est d\u2019ailleurs peut-\u00eatre un effet de 68. Sans tomber dans le complotisme, il faut reconna\u00eetre que juste apr\u00e8s 68, d\u00e8s les ann\u00e9es 70, se met en place le paradigme n\u00e9olib\u00e9ral dont je pense qu\u2019un des objectifs est politique : il faut d\u00e9sarmer les classes ouvri\u00e8res par le biais de la mondialisation. Celle-ci a une fonction politique qui est de mettre en concurrence les travailleurs du monde entier et de briser des solidarit\u00e9s bas\u00e9es sur l\u2019identit\u00e9 ouvri\u00e8re. Et la r\u00e9surgence du nationalisme, partout, est une cons\u00e9quence in\u00e9vitable de ces politiques. L\u2019un des enjeux pour nous est donc de reconstruire un nouvel internationalisme, de trouver la voie de nouvelles solidarit\u00e9s. Pour cela, nous avons sans doute besoin de nouvelles formes de mobilisation.<\/p>\n<p><strong>Ludivine Bantigny.<\/strong> Geoffroy de Lagasnerie a le sens du contre-pied : \u00e9videmment, il fait r\u00e9fl\u00e9chir. On s\u2019est d\u2019ailleurs pos\u00e9 la question, avec lui, sur les formes \u00e0 inventer lors des occupations des places publiques pendant Nuit debout\u2026<\/p>\n<p><strong>Patrice Maniglier.<\/strong> Justement ! On ne parle pas de la m\u00eame occupation. Occuper l\u2019espace public et occuper son lieu de travail, c\u2019est tr\u00e8s diff\u00e9rent. C\u2019est d\u2019ailleurs un sympt\u00f4me : pr\u00e9cis\u00e9ment, le lieu de travail n\u2019est plus un espace politique. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il n\u2019est plus le lieu \u00e0 partir duquel on va pratiquer la soci\u00e9t\u00e9 future, la fameuse utopie concr\u00e8te. En 68, il y a vraiment cette id\u00e9e autogestionnaire. On voit bien qu\u2019aujourd\u2019hui, c\u2019est diff\u00e9rent. La nature de l\u2019appareil de production n\u2019est plus du tout contr\u00f4lable au niveau des unit\u00e9s de production. Il faut peut-\u00eatre plut\u00f4t r\u00e9fl\u00e9chir au niveau de la consommation.<\/p>\n<p><strong>Regards. Diriez-vous que l\u2019on vit en ce moment une p\u00e9riode pr\u00e9r\u00e9volutionnaire qui pourrait, par certains aspects, ressembler aux pr\u00e9mices de 68 ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ludivine Bantigny.<\/strong> L\u2019histoire ne se r\u00e9p\u00e8te pas, mais je ne trouve pas aberrante l&#8217;\u00e9ventualit\u00e9 que quelque chose d\u2019assez ressemblant surgisse. On est dans une phase encore plus aiguis\u00e9e de saturation et de profonde indignation face aux in\u00e9galit\u00e9s et \u00e0 l\u2019indignit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. Il y a des luttes, des r\u00e9sistances, des gr\u00e8ves. Mais elles sont dispers\u00e9es, comme c\u2019\u00e9tait le cas en 1967. On peut se sentir &#8220;\u00e0 la veille de&#8221;. 1967 \u00e9tait une ann\u00e9e de pic de gr\u00e8ves. <\/p>\n<p><strong>Patrice Maniglier.<\/strong> Aujourd\u2019hui, quand on observe les \u00e9tudes ou les sondages d\u2019opinion, la seule chose que les gens d\u00e9testent de 68, c\u2019est des slogans comme <em>CRS = SS<\/em> et toutes les formes de contestation du pouvoir policier. Or je pense qu\u2019on ne peut pas cr\u00e9er une culture de r\u00e9sistance, de contestation ou d\u2019\u00e9laboration d\u2019un avenir diff\u00e9rent sans admettre de mettre en cause le pouvoir policier. Mai 68, c\u2019est d\u2019abord la solidarit\u00e9 contre la r\u00e9pression polici\u00e8re. Il y a, aujourd\u2019hui m\u00eame en France, des gens qui sont jug\u00e9s parce qu\u2019ils d\u00e9fendent des strat\u00e9gies insurrectionnelles. Ces strat\u00e9gies ont une force de mobilisation et de solidarit\u00e9 imm\u00e9diates. C\u2019est ce que j\u2019appelle la solidarit\u00e9 dans la blessure. Elles font aussi \u00e9cho \u00e0 la r\u00e9pression que subissent les classes populaires racis\u00e9es. Elles concernent \u00e9galement les droits formels, les libert\u00e9s \u00e9l\u00e9mentaires. Quelque chose comme Mai 68 ne se reproduira pas si ne se diffuse pas, de nouveau, une culture de m\u00e9fiance \u00e0 l\u2019\u00e9gard du pouvoir policier. <\/p>\n<p><strong>Regards. Finalement quelle est la juste lecture \u00e0 avoir de 68 pour transmettre les \u00e9v\u00e9nements aux jeunes g\u00e9n\u00e9rations ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Patrice Maniglier.<\/strong> Je pense qu\u2019il faut retenir de 68, non pas ce qui a constitu\u00e9 le pr\u00e9sent tel qu\u2019on le conna\u00eet, mais une sorte d\u2019\u00e9chapp\u00e9e du possible dont la r\u00e9activation passe par des voies souterraines, comme c\u2019est souvent le cas dans l\u2019histoire. J\u2019ai l\u2019impression qu\u2019il y a un peu quatre phases dans la r\u00e9ception de 68. La phase des ann\u00e9es 70, o\u00f9 on prend conscience que ce n\u2019\u00e9tait pas un d\u00e9but, que c\u2019est fini. La phase r\u00e9actionnaire des ann\u00e9es 90, o\u00f9 l\u2019on explique que c\u2019est une lib\u00e9ralisation des m\u0153urs. La phase un peu altermondialiste des ann\u00e9es 90, o\u00f9 on rappelle aussi que c\u2019est avant tout un grand mouvement ouvrier. Aujourd\u2019hui, on est dans une quatri\u00e8me phase qui consisterait \u00e0 dire que 68, c\u2019est l\u2019alliance de ces diff\u00e9rentes choses. Ce qu\u2019on doit retenir de Mai 68, c\u2019est de ne jamais diviser les revendications d\u2019\u00e9galit\u00e9 au regard du travail et la transformation des m\u0153urs et de la vie.<\/p>\n<p><strong>Regards. Qu\u2019apprend-on aux enfants de ce qui s\u2019est pass\u00e9 en 68 ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ludivine Bantigny.<\/strong> On apprend \u00e0 oser, \u00e0 ne pas se r\u00e9signer, \u00e0 cr\u00e9er et \u00e0 s\u2019emparer du politique : on a la l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 agir autrement que ce \u00e0 quoi nous assigne la pens\u00e9e dominante. 68 peut conduire \u00e0 ne pas \u00eatre uniquement sur la d\u00e9fensive. Le capitalisme est historiquement d\u00e9termin\u00e9. Il fera son temps. Et il faut pouvoir se mettre \u00e0 l\u2019ouvrage pour imaginer des alternatives. <div id='gallery-1' class='gallery galleryid-11011 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/mai-c7e.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/mai-c7e-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"mai.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les comm\u00e9morations des \u00e9v\u00e9nements de 1968 remettent en d\u00e9bat la question de leur interpr\u00e9tation, qui divise toujours ceux qui s&#8217;en revendiquent comme ceux les d\u00e9nigrent. Nos invit\u00e9s \u2013 l&#8217;historienne Ludivine Bantigny et le philosophe Patrice Maniglier \u2013 ont cherch\u00e9 une synth\u00e8se dans le bouillonnement de ce mai-l\u00e0.<\/p>\n","protected":false},"author":1039,"featured_media":26142,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"class_list":["post-11011","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-actu"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11011","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1039"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=11011"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11011\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/26142"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=11011"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=11011"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=11011"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}