{"id":10987,"date":"2018-04-27T20:31:00","date_gmt":"2018-04-27T18:31:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-de-l-etat-de-securite-permanent-a-la-politique-du-geste\/"},"modified":"2023-06-23T23:27:46","modified_gmt":"2023-06-23T21:27:46","slug":"article-de-l-etat-de-securite-permanent-a-la-politique-du-geste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=10987","title":{"rendered":"De l&#8217;\u00e9tat de s\u00e9curit\u00e9 permanent \u00e0 la politique du geste"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><em>&#8220;Comment comprendre, au-del\u00e0 de la conjoncture actuelle, cette \u00e9trange et inextricable entrelacement de la force et de la justice, de la violence et du droit, de l\u2019\u00e9tat d\u2019exception et de l\u2019\u00e9tat de droit dans notre modernit\u00e9 politique ?&#8221;<\/em> Pour y r\u00e9pondre, Gildas Le Dem nous d\u00e9cortique le dernier ouvrage de Giorgio Agamben publi\u00e9 au <em>Seuil<\/em>, <em>Karman<\/em>.<\/p>\n<p>Giorgio Agamben avait fait scandale en publiant dans <em>Le Monde<\/em>, fin 2015, <a href=\" http:\/\/abonnes.lemonde.fr\/idees\/article\/2015\/12\/23\/de-l-etat-de-droit-a-l-etat-de-securite_4836816_3232.html#GoVbexR5YLAMJ7lp.99\">une tribune<\/a> s\u2019interrogeant sur la prolongation de l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence, d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 par l\u2019Etat fran\u00e7ais suite aux attentats de novembre 2015. Le philosophe italien, de renomm\u00e9e internationale \u2013 qui a consacr\u00e9 nombre de travaux, mondialement reconnus, \u00e0 l\u2019histoire du droit et de la th\u00e9ologie occidentaux \u2013  voyait dans l\u2019instauration et la prorogation de l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence les pr\u00e9misses de l\u2019av\u00e8nement d\u2019un <em>\u00ab \u00e9tat d\u2019exception \u00bb<\/em>, plus pr\u00e9cis\u00e9ment d\u2019un <em>\u00ab \u00e9tat de s\u00e9curit\u00e9 \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Agamben ne rappelait pas seulement que, d\u2019un point de vue historique, des dispositions juridiques de m\u00eame ordre avaient rendu possible, dans l\u2019Allemagne de Weimar, la d\u00e9possession de la l\u00e9galit\u00e9 d\u00e9mocratique par elle-m\u00eame au profit de ce qui allait devenir le r\u00e9gime national-socialiste. Il rappelait surtout, apr\u00e8s le philosophe juif et marxiste Walter Benjamin, que la violence souveraine de l\u2019Etat n\u2019\u00e9tait pas seulement d\u2019ordre coercitive,<em> \u00ab conservatrice de droit \u00bb<\/em>, mais \u00e9galement <em>\u00ab fondatrice de droit \u00bb<\/em> : autrement dit, qu\u2019elle pouvait suspendre le droit et les libert\u00e9s existantes, pour faire, produire et l\u00e9gitimer un droit d\u2019exception. <\/p>\n<p>Ce d\u00e9bat, on le sent bien m\u00eame si l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence a depuis \u00e9t\u00e9 lev\u00e9, reste latent puisque certaines de ses dispositions ont \u00e9t\u00e9 incorpor\u00e9es dans le droit commun par les effets de la loi dite antiterrorisme. Et m\u00eame Emmanuel Macron se montre encore h\u00e9sitant sur le sujet, invoquant, au Parlement europ\u00e9en, une autorit\u00e9 d\u00e9mocratique contre une d\u00e9mocratie de type autoritaire, mais invoquant aussi, devant les Fran\u00e7ais-es, l\u2019autorit\u00e9 d\u2019un <em>\u00ab Etat fort \u00bb<\/em> \u2013 au point de se voir, dans les dispositions prises contre les migrants, f\u00e9licit\u00e9 par Donald Trump pour son <em>\u00ab autorit\u00e9 \u00bb<\/em>. <\/p>\n<h2>Aux origines du droit dans l\u2019action et la responsabilit\u00e9<\/h2>\n<p>Comment comprendre, au-del\u00e0 de la conjoncture actuelle, cette \u00e9trange et inextricable entrelacement de la force et de la justice, de la violence et du droit, de l\u2019\u00e9tat d\u2019exception et de l\u2019\u00e9tat de droit dans notre modernit\u00e9 politique ? C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019objet d\u2019un court trait\u00e9 de Giorgio Agamben, paru r\u00e9cemment aux \u00e9ditions du <em>Seuil<\/em> et intitul\u00e9 <em>Karman<\/em> et sous-titr\u00e9 <em>Court trait\u00e9 sur l\u2019action, la faute et le geste <\/em>. Foisonnante, touffue, confondante d\u2019\u00e9rudition (mais il faut le dire, parfois aussi confuse et impr\u00e9cise), cette r\u00e9flexion sur les origines du droit s\u2019articule \u00e0 une histoire du concept d\u2019action et de responsabilit\u00e9. <\/p>\n<p>Le travail de Giorgio Agamben tend en effet \u00e0 montrer que si, dans notre conception de la politique, l\u2019action tient une place si centrale, c\u2019est qu\u2019elle est le lieu d\u2019une construction juridique qui l\u2019attribue \u00e0 un sujet, et dont l\u2019ordre du droit le tient, par cons\u00e9quent, pour responsable. Et, en effet, pour qu\u2019on puisse imputer une action et ses cons\u00e9quences \u00e0 un sujet, encore faut-il que ce sujet ait une capacit\u00e9 d\u2019agir sanctionnable, c\u2019est-\u00e0-dire une libre volont\u00e9 que la loi puisse incriminer. Si l\u2019action est pour autant construite juridiquement, c\u2019est que ce n\u2019est pas tant l\u2019intention d\u2019un sujet, et son \u00e9ventuel \u00e9cart par rapport \u00e0 la loi, qui appellent une sanction, mais au contraire la loi qui produit la volont\u00e9 du sujet comme litigieuse, probl\u00e9matique, toujours d\u00e9j\u00e0 suspecte de crime. On reconna\u00eet l\u00e0 le paradoxe moderne des romans de Kafka, o\u00f9 le sujet est <em>a priori<\/em> coupable, et o\u00f9 l\u2019affaire de la loi est moins un cas litigieux mais circonscrit, que l\u2019incrimination, toujours possible, du sujet, sans que celui-ci puisse m\u00eame savoir ou imaginer ce qui, de ses actes, est r\u00e9pr\u00e9hensible. <\/p>\n<p>Bien plus, cette construction juridique de nous m\u00eames comme sujet d\u2019une action libre et sanctionnable par la loi, loin d\u2019\u00eatre \u00e9vidente, est, en son fond, de part en part historique et contingente. Cette histoire a en effet pour lieu d\u2019\u00e9laboration toute une r\u00e9flexion d\u2019inspiration th\u00e9ologique, notamment chr\u00e9tienne, sur le p\u00e9ch\u00e9, la faute, la culpabilit\u00e9 et le commandement divin. Il serait trop long de retracer ici la lente \u00e9mergence des notions de volont\u00e9, de libre arbitre, de responsabilit\u00e9, qui se font jour \u00e0 travers les \u00e9crits chr\u00e9tiens qui de, Saint Augustin \u00e0 Gr\u00e9goire de R\u00e9mini, vont rompre avec la tradition de l\u2019antiquit\u00e9 grecque, et dont Giorgio Agamben parcourt minutieusement le d\u00e9tail. Il faut et il suffit, pour mesurer ce qui nous s\u00e9pare historiquement des Grecs, de rappeler l\u2019\u00e9tranget\u00e9, pour nous modernes, de la maxime socratique : <em>\u00ab nul n\u2019est m\u00e9chant volontairement \u00bb<\/em>. Dire, en effet, que nul n\u2019agit mal par volont\u00e9 maligne, c\u2019est affirmer qu\u2019agir mal, c\u2019est toujours, en d\u00e9finitive, agir en m\u00e9connaissance de cause. Autrement dit, le paradigme grec platonicien situerait l\u2019essence de l\u2019\u00eatre humain et le lieu propre de la politique et de l\u2019\u00e9thique dans la connaissance et la contemplation, l\u00e0 o\u00f9 nous, modernes, le placerions dans l\u2019action et la pratique. <\/p>\n<h2>Substituer une politique de l\u2019action \u00e0 une politique du geste<\/h2>\n<p>Bien entendu, Agamben se garde de marquer des c\u00e9sures historiques aussi nettes (il \u00e9tudie notamment la mani\u00e8re dont les th\u00e9ologiens chr\u00e9tiens vont longuement r\u00e9interpr\u00e9ter la notion aristot\u00e9licienne de <em>\u00ab puissance \u00bb<\/em> dans les termes juridiques d\u2019une <em>\u00ab capacit\u00e9 d\u2019agir \u00bb<\/em>, ouvrant l\u2019espace d\u2019une r\u00e9flexion sur ce que nous appelons la libert\u00e9). Mais cette pr\u00e9caution de m\u00e9thode ne manque pas d\u2019enfermer Agamben dans certaines impasses (notamment sur le XVII\u00e8me si\u00e8cle), comme dans certaines affirmations t\u00e9m\u00e9raires. C\u2019est surtout qu\u2019Agamben semble vouloir comme ouvrir, pr\u00e9parer une autre \u00e9poque de la politique o\u00f9 celle-ci se d\u00e9partirait de la place centrale accord\u00e9e \u00e0 l\u2019action et \u00e0 l\u2019ordre du droit et de la loi.  <\/p>\n<p>Agamben, revenant une fois de plus sur les \u00e9crits sur la violence de Benjamin, se propose en effet de substituer \u00e0 une politique de l\u2019action une politique du geste. Benjamin lui-m\u00eame, en effet, se proposait de penser ce que pourrait \u00eatre une <em>\u00ab violence pure \u00bb<\/em>, une violence qui ne serait plus celle d\u2019une action en vue d\u2019une fin, que celle-ci soit conservatrice ou fondatrice de droit. Il convoquait ainsi l\u2019id\u00e9e de moyen pur. Que serait cette politique du moyen, du geste pur ? Ce serait celle, \u00e9crit Agamben, d\u2019un jeu avec soi-m\u00eame et les autres qui s\u2019\u00e9puiserait, comme la danse, l\u2019art du mime, l\u2019art de la conversation pour la conversation, dans sa pure exhibition. On pressent, tout de suite, bien s\u00fbr, ce qu\u2019il peut y avoir d\u2019esth\u00e9tique, et disons-le, d\u2019esth\u00e9tisant, dans une telle conception de la politique. Et l\u2019on ne peut pas ne pas penser non plus \u00e0 des exp\u00e9riences comme <em>Nuit Debout<\/em> ou <em>Occupy Wall Street<\/em>, exp\u00e9riences politiques trop <em>\u00ab amoureuses d\u2019elles-m\u00eames \u00bb<\/em>, selon un mot c\u00e9l\u00e8bre, pour \u00eatre des exp\u00e9riences politiques effectives. <\/p>\n<p>S\u2019il est certain que de telles exp\u00e9riences, qui rejouent et parfois r\u00e9inventent les modalit\u00e9s de la d\u00e9mocratie \u00e0 l\u2019\u00e9tat pur peuvent avoir quelque chose de f\u00e9cond, il est difficile, pour autant, de ne pas consid\u00e9rer que, n\u2019\u00e9tant pas r\u00e9articul\u00e9es et retraduites dans les termes de l\u2019action, elles puissent, \u00e0 proprement parler, d\u00e9stabiliser l\u2019ordre juridique auquel elle pr\u00e9tendent pourtant \u00e9chapper. Et de fait, elles laissent les forces dominantes et les appareils politiques en place tout \u00e0 fait intacts, quand elles ne leur abandonnent pas le terrain de la contestation politique elle-m\u00eame. Apr\u00e8s tout, Benjamin le rappelait : toute geste artistique, si r\u00e9volutionnaire qu\u2019il s\u2019affirme, n\u2019est rien, s\u2019il vient approvisionner en proposition <em>subversive<\/em> une institution ou un cadre politique sans, en m\u00eame temps, le transformer et le d\u00e9construire radicalement. <\/p>\n<p>Enfin, lorsque Benjamin \u00e9voquait une violence politique pure, il l\u2019articulait, de fait, \u00e0 des actions politiques comme la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale insurrectionnelle. De m\u00eame, lorsque Arendt ou Kant, c\u00e9l\u00e9braient l\u2019une le <em>\u00ab bonheur politique \u00bb<\/em>, l\u2019autre <em>\u00ab l\u2019enthousiasme \u00bb<\/em> et <em>\u00ab le libre jeu des affects \u00bb<\/em>, c\u2019\u00e9tait pour les associer \u00e0 l\u2019action r\u00e9volutionnaire. Bref, si le livre d\u2019Agamben est sans doute un grand livre critique sur nos cat\u00e9gories politiques, il est aussi un livre qui t\u00e9moigne d\u2019une humeur qu\u2019il faut bien qualifier de post-politique. Il n\u2019est sans doute pas de politique \u2013 digne de ce nom \u2013 sans cr\u00e9ation esth\u00e9tique ni m\u00eame, au fond, sans une forme de f\u00eate (et peut-\u00eatre le 5 mai nous en livrera-t-il une belle illustration). Mais politiser l\u2019esth\u00e9tique et la f\u00eate, ce n\u2019est pas exactement esth\u00e9tiser la politique.<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-10987 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon portrait'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/04\/giorgio_agamben__wall_portrait-f50.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/04\/giorgio_agamben__wall_portrait-f50-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"giorgio_agamben__wall_portrait.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><em>&#8220;Comment comprendre, au-del\u00e0 de la conjoncture actuelle, cette \u00e9trange et inextricable entrelacement de la force et de la justice, de la violence et du droit, de l\u2019\u00e9tat d\u2019exception et de l\u2019\u00e9tat de droit dans notre modernit\u00e9 politique ?&#8221;<\/em> Pour y r\u00e9pondre, Gildas Le Dem nous d\u00e9cortique le dernier ouvrage de Giorgio Agamben publi\u00e9 au <em>Seuil<\/em>, <em>Karman<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":26081,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[15],"tags":[365],"class_list":["post-10987","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-idees-culture","tag-philosophie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/10987","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=10987"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/10987\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/26081"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=10987"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=10987"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=10987"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}