{"id":10980,"date":"2018-04-27T12:39:00","date_gmt":"2018-04-27T10:39:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-les-paradoxes-de-l-exil-recit-d-une-artiste-syrienne-a-paris\/"},"modified":"2018-04-27T12:39:00","modified_gmt":"2018-04-27T10:39:00","slug":"article-les-paradoxes-de-l-exil-recit-d-une-artiste-syrienne-a-paris","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=10980","title":{"rendered":"Les paradoxes de l&#8217;exil : r\u00e9cit d&#8217;une artiste syrienne \u00e0 Paris"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Cette semaine, la loi Asile et immigration a \u00e9t\u00e9 vot\u00e9e en premi\u00e8re lecture \u00e0 l&#8217;Assembl\u00e9e nationale r\u00e9duisant ainsi les droits des \u00e9trangers et autorisant l\u2019enfermement pour des enfants. Yara al-Hasbani, chor\u00e9graphe, r\u00e9fugi\u00e9e en France apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 chass\u00e9e de Syrie o\u00f9 son p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 tortur\u00e9 puis assassin\u00e9, nous interpelle tous \u00e0 travers ce tr\u00e8s beau texte pour Regards.<\/p>\n<p>Je suis Syrienne. Et je vis \u00e0 Paris, en France, en tant que r\u00e9fugi\u00e9e. J\u2019esp\u00e8re pouvoir un jour retourner dans mon pays mais rien n\u2019est moins s\u00fbr. Du coup, il est une question que je me pose tout le temps depuis que je suis ici : est-ce que j\u2019arriverai un jour \u00e0 consid\u00e9rer ce pays comme le mien ?<\/p>\n<p>Honn\u00eatement, je ne vois pas trop comment ce pourrait \u00eatre le cas : il y fait beaucoup trop froid \u2013 ce genre de froid qui t\u2019habite lorsque tu n\u2019as pas d\u2019amis, pas de voisins et que le confort est un mot qui t\u2019est compl\u00e8tement \u00e9tranger. Mais je me bats, au jour le jour, pour essayer de faire de Paris un endroit plus chaud pour moi.<\/p>\n<p>Et pourtant, je ne suis pas seule : il y a la communaut\u00e9 syrienne, dont je fais partie de facto, en tant qu\u2019immigr\u00e9e de ce pays. C\u2019est une communaut\u00e9 en expansion, faite de personnes qui sont autant de mains tendues et de portes auxquelles on peut frapper : c\u2019est toujours plus facile, quand tu n\u2019es pas dans ton pays, \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, d\u2019aller vers quelqu\u2019un qui parle ta langue. La langue cr\u00e9e un lien fort entre les individus.<\/p>\n<p>Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que j\u2019ai trouv\u00e9 \u00e0 Paris : j\u2019y ai entendu beaucoup de gens parler en arabe. Un peu partout. Ce qui m\u2019a permis de rencontrer des amis syriens avec qui j\u2019ai retrouv\u00e9 la joie, mais surtout la chaleur de la vie. Parce que j\u2019ai enfin r\u00e9ussi \u00e0 parler avec eux des souvenirs de notre pays maintenant lointain \u2013 mais aussi de nos peurs d\u2019\u00e9trangers en France.<\/p>\n<p>Cet espace que l\u2019on a cr\u00e9\u00e9 entre immigr\u00e9s syriens nous permet de mettre en mots des choses que l\u2019on avait l\u2019habitude d\u2019entendre, des craintes et des probl\u00e8mes qu\u2019une traduction, aussi pr\u00e9cise soit-elle, ne r\u00e9ussira jamais \u00e0 rendre. Et force est de constater qu\u2019entre ce que nous \u00e9tions en Syrie et ce que nous sommes maintenant en France, un foss\u00e9 se creuse.<\/p>\n<h2>Trouver une maison<\/h2>\n<p>Mais le probl\u00e8me, c\u2019est que de ces discussions en arabe avec d\u2019autres Syriens, il ne ressort rien de tr\u00e8s profond : c\u2019est facile et toujours dr\u00f4le de partager des bons souvenirs avec des gens que tu viens de rencontrer, mais c\u2019est toujours plus compliqu\u00e9 d&#8217;en trouver qui sont pr\u00eats \u00e0 \u00e9couter ta tristesse, ta nostalgie et ta peine \u2013 et ce sont justement ces personnes-l\u00e0 qui t\u2019aident \u00e0 te sentir chez toi, en s\u00e9curit\u00e9. Mais, dans la mesure o\u00f9 c\u2019\u00e9tait les seules avec qui je pouvais partager, j\u2019en ai rapidement tir\u00e9 la conclusion que ce serait avec eux que je me devais de tout partager, bon gr\u00e9, mal gr\u00e9.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 tous ces probl\u00e8mes de langue, une de mes plus grandes chances, c\u2019est d\u2019avoir trouv\u00e9 une maison. Cette maison, c\u2019est l\u2019association Pierre-Claver, qui propose aux demandeurs d\u2019asile un lieu de rencontres et d\u2019\u00e9tudes. Et c\u2019est dans cette maison, que j\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 me sentir, \u00e0 nouveau, en s\u00e9curit\u00e9. Et puis, j\u2019y ai trouv\u00e9 une m\u00e8re, un p\u00e8re, un fr\u00e8re et une s\u0153ur. Et ma vie dans le froid parisien est devenue \u2013 un peu \u2013 plus chaude.<\/p>\n<p>\u00c0 tel point que j&#8217;en suis m\u00eame venue \u00e0 me demander si je pourrais un jour (\u00e7a va peut-\u00eatre vous para\u00eetre une dr\u00f4le de question) avoir une famille fran\u00e7aise. J\u2019avais \u00e9t\u00e9 tellement meurtrie par mon exil de Syrie que je m\u2019\u00e9tais dit que je ne trouverais plus jamais l\u2019amour. Mais j\u2019ai quand m\u00eame rencontr\u00e9 un tr\u00e8s bel homme \u2013 un Fran\u00e7ais \u2013, de qui j\u2019ai m\u00eame cru que j\u2019allais pouvoir tomber amoureuse\u2026 Et, sans m\u00eame que je m\u2019en rende vraiment compte, me voil\u00e0 \u00e0 r\u00eaver d\u2019un enfant fran\u00e7ais. Que nous aurions ensemble. Et nous en parlons : je lui dis que je veux qu\u2019il ait ses yeux bleus, m\u00eame s\u2019il aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 qu\u2019il ait mes yeux noirs. Sur cette base, nous avons commenc\u00e9 \u00e0 nous imaginer une vie ensemble.<\/p>\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 ce que patatras, nos diff\u00e9rences ne viennent d\u00e9truire les ponts que l\u2019on avait r\u00e9ussi \u00e0 cr\u00e9er entre nous : de fa\u00e7on \u00e9vidente, ils n\u2019\u00e9taient pas assez forts pour faire durer notre amour. Ou pour r\u00e9sister au temps. Ou m\u00eame, tout simplement, pour nous donner le temps de nous d\u00e9couvrir l\u2019un et l\u2019autre. C\u2019\u00e9tait trop fragile pour que je ne voie pas en lui tout ce qui faisait qu\u2019il \u00e9tait un Fran\u00e7ais et moi une Syrienne \u2013 deux \u00eatres aux histoires trop diff\u00e9rentes. Et c\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que mon histoire a commenc\u00e9 \u00e0 changer.<\/p>\n<p>Je n\u2019\u00e9tais pas encore pr\u00eate pour accepter que ce qui \u00e9tait en train de se passer, c\u2019est-\u00e0-dire ma vie en France, ma relation amoureuse avec un Fran\u00e7ais, pouvait devenir une sorte de r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te : se construire une nouvelle vie, une nouvelle identit\u00e9 avec une nouvelle personne. J\u2019ai eu des remords. Un sentiment d\u2019abandon de qui j\u2019\u00e9tais. Et tout cela m\u2019a fait terriblement peur. Et j\u2019ai \u00e9t\u00e9 incapable de lui en parler sans que je sache, aujourd\u2019hui encore, si c\u2019\u00e9tait un probl\u00e8me civilisationnel ou juste ma ma\u00eetrise trop imparfaite de la langue fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Et le pire, c\u2019est que je crois c\u2019\u00e9tait la m\u00eame chose de son c\u00f4t\u00e9. On n\u2019\u00e9tait pas d\u2019accord \u2013 et notre vie r\u00eav\u00e9e s\u2019est \u00e9croul\u00e9e sur elle-m\u00eame. Maintenant, j\u2019essaie de me persuader que, peut-\u00eatre, quelqu\u2019un va faire irruption dans ma vie, et qu\u2019il va me donner son nom de famille \u2013 fran\u00e7ais pourquoi pas \u2013 et plus seulement de la souffrance et le sentiment que je suis une \u00e9trang\u00e8re. <\/p>\n<h2>Ne pas avoir de famille<\/h2>\n<p>C\u2019est pour cela que Pierre-Claver a \u00e9t\u00e9 si important : parce que dans cette petite maison, il y a un tr\u00e8s, tr\u00e8s grand amour. On s\u2019aime. On peut se sentir. On se soutient. On fait attention aux uns et aux autres, comme une famille : on mange ensemble, on rit ensemble, parfois, on pleure ensemble. Et surtout, on peut comprendre ce qui se passe derri\u00e8re le regard de l\u2019autre. Et on sait quoi en faire.<\/p>\n<p>Et puis, pour nous aider, heureusement, nous ne sommes pas seuls. Ayyam Sureau par exemple. C\u2019est la directrice de l\u2019association Pierre-Claver. Ce qui fonde son humanit\u00e9, c\u2019est qu\u2019elle n\u2019accepte jamais de voir quelqu\u2019un dans le besoin et de ne pas l\u2019aider directement. Ou de tout faire pour lui. Elle est convaincue qu\u2019en tant qu\u2019\u00e9tranger, nous avons des droits et que nous devons les revendiquer. Et ce, \u00e0 la fois aupr\u00e8s de la soci\u00e9t\u00e9 et aupr\u00e8s du gouvernement. Elle croit en nous et c\u2019est une des rares personnes que j\u2019ai rencontr\u00e9es qui accepte d\u2019\u00e9couter nos probl\u00e8mes et nos tristesses, et qui nous aide \u00e0 y faire face.<\/p>\n<p>Vivre une vie double, personne ne peut imaginer ce que cela signifie \u2013 sauf peut-\u00eatre les schizophr\u00e8nes. Parce que c\u2019est cela que l\u2019on vit puisque nous laissons notre pays derri\u00e8re nous, forc\u00e9ment. Et puis il y a une guerre dans notre pays. La famille dans laquelle nous vivions est en train de mourir. Et tous nos amis. Quand ils ne sont pas en prison. Et l\u2019on ne sait rien d\u2019eux. On sait seulement qu\u2019ils n\u2019ont rien \u00e0 manger.<\/p>\n<p>Et tout \u00e0 coup, je me souviens que je n\u2019ai pas de famille. M\u00eame si, depuis quelque temps, j\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 avoir une vie normale. Normale ? Normale. Et pourtant, j\u2019ai profond\u00e9ment chang\u00e9 depuis que j\u2019ai quitt\u00e9 la Syrie. Je ne suis plus la m\u00eame mais, au moins, dans les yeux des gens que je c\u00f4toie, j\u2019arrive \u00e0 croire que je suis normale : je fais mes devoirs et je n\u2019arrive pas \u00e0 me pardonner si je fais une erreur ; je mange et je dors dans des conditions plus que d\u00e9centes ; je vais m\u00eame \u00e0 l\u2019Op\u00e9ra, je lis des livres, je vais parfois au cin\u00e9ma. Et pourtant, tout cela, ce n\u2019est pas ma r\u00e9alit\u00e9.  Comment voulez-vous que cela le soit alors que la chair de ma chair meurt affam\u00e9e dans des prisons et que moi, je suis saine et sauve ?<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 tout cela, m\u00eame si j\u2019aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 rester vivre dans une Syrie pacifi\u00e9e, m\u00eame si j\u2019aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00eatre une simple touriste ici en France, j\u2019ai quand m\u00eame des demandes importantes \u00e0 faire au gouvernement et \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise : <\/p>\n<p>1. Donnez-nous des papiers. Et vite. Car nous ne supportons pas d\u2019\u00eatre pr\u00e9sents sur le sol fran\u00e7ais de fa\u00e7on ill\u00e9gale. Nous aspirons \u00e0 autre chose que la crainte perp\u00e9tuelle de la police et l\u2019impossibilit\u00e9 de se construire.<\/p>\n<p>2. Ouvrez les yeux et regarder les gens qu\u2019il y a autour de vous. Quand quelqu\u2019un a l\u2019air de crever dans la rue, s\u2019il vous pla\u00eet, allez l\u2019aider.<\/p>\n<p>3. Vous \u00eates profond\u00e9ment racistes. Ne le soyez plus.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cette semaine, la loi Asile et immigration a \u00e9t\u00e9 vot\u00e9e en premi\u00e8re lecture \u00e0 l&#8217;Assembl\u00e9e nationale r\u00e9duisant ainsi les droits des \u00e9trangers et autorisant l\u2019enfermement pour des enfants. 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