{"id":1090,"date":"1998-10-01T00:00:00","date_gmt":"1998-09-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/romans1090\/"},"modified":"1998-10-01T00:00:00","modified_gmt":"1998-09-30T22:00:00","slug":"romans1090","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1090","title":{"rendered":"Romans"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> La rentr\u00e9e litt\u00e9raire est d\u00e9cid\u00e9ment florissante et r\u00e9ussie. Beaucoup de bons romans. Et une m\u00e9diatisation, sur l&#8217;un d&#8217;eux, excessive. Premier inventaire. <\/p>\n<p>Danger explosif &#8220;, &#8221; Deuxi\u00e8me roman sulfureux &#8220;, &#8221; Houellebecq mutant moderne &#8220;, &#8220;&#8230;h\u00e9raut de la fin du monde &#8220;, &#8221; L&#8217;auteur qui d\u00e9range &#8220;&#8230; Qui s&#8217;int\u00e9resse au roman hexagonal n&#8217;aura pas pu \u00e9chapper en cette rentr\u00e9e au &#8221; cas Houellebecq &#8220;, l&#8217;auteur effectuant aussi de nombreuses prestations sur ce qui compte en \u00e9missions radio et t\u00e9l\u00e9. Pas de r\u00e9elle surprise: &#8221; l&#8217;\u00e9v\u00e9nement &#8221; \u00e9tait annonc\u00e9 comme tel aux journalistes dans Livres Hebdo du 26 juin; mais cette m\u00e9diatisation d&#8217;un auteur \u00e9tonne par son ampleur. Elle peut agacer, mais elle a le m\u00e9rite de replacer le litt\u00e9raire souvent d\u00e9cri\u00e9 (le roman fran\u00e7ais serait moribond !) au premier plan, ce dont on ne se plaindra pas. Autre ph\u00e9nom\u00e8ne: Houellebecq, \u00e0 l&#8217;inverse d&#8217;un Pennac, ne fait pas l&#8217;unanimit\u00e9, il d\u00e9clenche des pol\u00e9miques, il fascine certains, scandalise d&#8217;autres (Houellebecq visionnaire ? r\u00e9actionnaire ? pire que \u00e7a ?)&#8230;peut-\u00eatre parce que l&#8217;auteur et ses propos provocateurs ont supplant\u00e9 le livre, pourtant seul crit\u00e8re de jugement. Les Particules \u00e9l\u00e9mentaires ne se r\u00e9sume pas ais\u00e9ment. Disons qu&#8217;on y suit le parcours de deux demi-fr\u00e8res dans la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, mais cette narration, qu&#8217;interrompent parfois des po\u00e8mes, s&#8217;entoure constamment de longues consid\u00e9rations scientifiques, \u00e9thiques, sociologiques. Bruno se veut yuppie jouisseur, rench\u00e9rissant dans la frime pour surmonter sa crise de la quarantaine (&#8220;Afin de montrer qu&#8217;il connaissait la vie, il s&#8217;exprimait comme un personnage de s\u00e9rie polici\u00e8re de seconde zone &#8220;). Michel est un physicien qui s&#8217;est enferm\u00e9 en lui-m\u00eame, et partage ses loisirs entre les courses au Monoprix et l&#8217;analyse du catalogue des Trois Suisses; il en a de plus en plus marre de la vie. Leur point commun: une extr\u00eame mis\u00e8re sexuelle, diff\u00e9remment v\u00e9cue. Bruno cherche fr\u00e9n\u00e9tiquement, et en vain, \u00e0 satisfaire sa libido &#8211; son s\u00e9jour catastrophique \u00e0 l&#8217;Espace du possible, communaut\u00e9 issue des id\u00e9aux de 1968 et partenaire aujourd&#8217;hui de BNP, IBM ou Bouygues, est un grand moment d&#8217;humour corrosif. Michel a renonc\u00e9 \u00e0 fantasmer ailleurs que sur les pages lingerie: &#8221; Sa bite lui servait \u00e0 pisser, et c&#8217;est tout.&#8221; Tous deux auront tout de m\u00eame une chance qu&#8217;ils ne saisiront pas. L\u00e0 est le sympt\u00f4me, pour l&#8217;auteur, du suicide occidental programm\u00e9 dans lequel nous vivons, o\u00f9 la toute-puissance de l&#8217;argent a tu\u00e9 toute id\u00e9e de bonheur. Et Houellebecq de s&#8217;en prendre avec virulence \u00e0 ce qui, \u00e0 partir des ann\u00e9es 70 et sous couvert de lib\u00e9ration, n&#8217;a fait qu&#8217;\u00e9tablir &#8221; la pertinence commerciale d&#8217;une culture &#8220;jeune&#8221;, essentiellement bas\u00e9e sur le sexe et la violence, qui ne devait cesser de gagner des parts de march\u00e9 au cours des d\u00e9cennies ult\u00e9rieures &#8220;.<\/p>\n<p> <strong> Eric Holder, sur le ton de la confidence, tout en retenue et pudeur  <\/strong><\/p>\n<p>Ce monde est fini, nous dit Houellebecq, place \u00e0 une troisi\u00e8me mutation m\u00e9taphysique permise par les manipulations g\u00e9n\u00e9tiques, et d\u00e9barrass\u00e9e du mal, du d\u00e9sir, du libre arbitre&#8230; On le voit, les Particules \u00e9l\u00e9mentaires ne manque pas d&#8217;ambition. On le lit avec un vif int\u00e9r\u00eat, mais aussi un certain malaise. Sa critique \u00e0 vif du lib\u00e9ralisme, \u00e9conomique ou sexuel, amorc\u00e9e avec Extension du domaine de la lutte (1994), y est des plus r\u00e9jouissantes. Et ses pages sur la mort des \u00eatres (des femmes notamment) se lisent avec la plus grande \u00e9motion. Mais le b\u00e2t blesse quand le moraliste l&#8217;emporte sur l&#8217;\u00e9crivain, quand l&#8217;auteur d\u00e9laisse personnages et \u00e9criture pour nous infliger des th\u00e9ories, discutables, c&#8217;est son droit, mais qui alourdissent le propos et au bout du compte tuent le romanesque. Houellebecq risque le suicide litt\u00e9raire \u00e0 trop m\u00e9langer les genres, \u00e0 se lancer dans une entreprise totalisante (totalitaire ?) et \u00e0 oublier l&#8217;essence m\u00eame du roman: montrer plut\u00f4t que d\u00e9montrer. De suicide, il en est question, mais, de toute autre fa\u00e7on, dans Bienvenue parmi nous, d&#8217;Eric Holder. Taillandier, peintre de renom, approche les soixante-deux ans. Voil\u00e0 sept ans qu&#8217;il n&#8217;a pas touch\u00e9 une toile; l&#8217;homme pense \u00eatre au bout de son oeuvre; v\u00e9ritable artiste, il ne veut pas se r\u00e9p\u00e9ter ni mentir \u00e0 soi et aux autres en reprenant le pinceau. Et puis, il y a cette douleur dans la poitrine, et le refus de flancher, de se retrouver assist\u00e9. Alors le moment lui semble venu: &#8221; Il s&#8217;\u00e9tait promis de se suicider ainsi qu&#8217;autrefois il avait d\u00e9cid\u00e9 de peindre, et rien d&#8217;autre, d&#8217;aimer Alice, et personne d&#8217;autre. Lui \u00e9tait ma\u00eetre.&#8221; Mais pas de fin tonitruante; plut\u00f4t une disparition, loin de la demeure proven\u00e7ale, et un simple coup de fusil. Tandis que cette r\u00e9solution s&#8217;imprime dans l&#8217;esprit de Taillandier, une inconnue s&#8217;installe dans son logis. Alice, l&#8217;\u00e9pouse, habitu\u00e9e des causes humanitaires, a pris en stop et recueilli Daniella, chass\u00e9e par une m\u00e8re insupportable, d\u00e8s lors gibier de DASS ou de bien plus terribles rencontres. D&#8217;abord indiff\u00e9rent, Taillandier va poser son regard sur cette adolescente de quinze ans et demi, &#8221; cette p\u00e9riode o\u00f9 les jeunes filles se d\u00e9battent contre l&#8217;enfance qui persiste \u00e0 les tirer vers l&#8217;arri\u00e8re, par le col&#8230;&#8221; Une complicit\u00e9 s&#8217;\u00e9bauche, prudente, respectueuse, qui prend son temps. Survient la f\u00eate que le peintre a souhait\u00e9e grandiose pour son (dernier) anniversaire: enfants, petits-enfants sont l\u00e0, voisins itou. Le lendemain de ces agapes en famille, celle qui n&#8217;en a plus dispara\u00eet. Taillandier fait de m\u00eame, tout \u00e0 sa d\u00e9cision. Voiture d&#8217;un c\u00f4t\u00e9, stoppeuse de l&#8217;autre, leurs chemins vont bient\u00f4t se croiser, par un de ces hasards objectifs qui rythment l&#8217;existence. Commence alors un p\u00e9riple qui les conduit en Bretagne, sans que jamais Daniella ne questionne son conducteur. Un ordre secret s&#8217;installe entre la jeune fille et l&#8217;homme vieillissant. Entre h\u00f4tels et maison de location, il lui fait d\u00e9couvrir des plaisirs litt\u00e9raires et culinaires, cette culture qu&#8217;elle attendait sans qu&#8217;on la lui donn\u00e2t; elle lui rend l&#8217;envie de dessiner, elle le fait vivre pour quelqu&#8217;un, elle lui offre un second souffle. Pas d&#8217;ambigu\u00eft\u00e9, ni Lolita ni Pygmalion, mais une balade o\u00f9 chacun se (r\u00e9)approprie les choses essentielles, loin des apparences et des vanit\u00e9s. Ne cachons pas notre enthousiasme pour ce court roman aux phrases exactes et belles, \u00e9crit sur le ton de la confidence, tout en retenue et en pudeur, qui est aussi une ode \u00e0 la jeunesse en des temps d&#8217;un peu trop facile d\u00e9sesp\u00e9rance.<\/p>\n<p> <strong> Dominique Sigaud et Luc Lang, la prison dedans et dehors <\/strong><\/p>\n<p>Dominique Sigaud partage avec les deux auteurs pr\u00e9c\u00e9dents le go\u00fbt de l&#8217;exactitude, d&#8217;une \u00e9criture pr\u00e9cise qui prennent acte d&#8217;un r\u00e9el longtemps absent de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise. Mais cette journaliste de formation n&#8217;a jamais \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s \u00e0 l&#8217;aise dans l&#8217;\u00e9troit cadre de l&#8217;Hexagone. C\u00f4t\u00e9 litt\u00e9rature, elle fut un des seuls \u00e9crivains \u00e0 mettre en sc\u00e8ne la guerre du Golfe, pr\u00e9sent\u00e9e comme virtuelle mais aux cadavres bien r\u00e9els, dans son premier roman, l&#8217;Hypoth\u00e8se du d\u00e9sert. Avec la Vie, l\u00e0-bas, comme le cours de l&#8217;Oued, elle r\u00e9ussit \u00e0 \u00e9voquer la terreur en Alg\u00e9rie, v\u00e9rifiant une fois de plus, avec talent, les propos d&#8217;Aragon sur le roman, ce mentir-vrai, davantage capable d&#8217;\u00e9clairer le monde aux yeux des hommes que bien des enqu\u00eates ou des documents. Sous couvert d&#8217;un titre plut\u00f4t cool jazz, Blue Moon, Dominique Sigaud nous parle cette fois depuis un autre lieu de l&#8217;enfer: le couloir de la mort de Huntsville, Texas. Quand le livre s&#8217;ouvre, il est 0 h 25 le mardi 17 juin 1997 et on vient d&#8217;ex\u00e9cuter Aaron Robbins, un Noir condamn\u00e9 \u00e0 mort il y a vingt ans pour le viol et le meurtre d&#8217;une femme blanche. L&#8217;auteur n&#8217;a pas choisi, dans un vaste flash back, de nous narrer la vie enti\u00e8re du condamn\u00e9; elle a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 alterner des chapitres d&#8217;avant et pendant la prison, mettant en lumi\u00e8re des sc\u00e8nes du pass\u00e9 et fouillant en profondeur le personnage, \u00e0 travers ses r\u00eaves, ses rencontres, ses r\u00e9miniscences, ses actes. Au plus pr\u00e8s des protagonistes, de leur quotidien, les mots disent les psychologies et les comportements, les pulsions de vie, de libert\u00e9, d&#8217;amour et de mort. Ils parviennent \u00e0 traduire l&#8217;indicible: l&#8217;\u00e9poustouflant et poignant r\u00e9cit par Robbins de son propre crime, mais aussi la d\u00e9couverte de ce terrible secret qu&#8217;est l&#8217;inceste paternel. S&#8217;y m\u00ealent les choses vues en prison, les r\u00e9cits des morts en sursis qui t\u00e9moignent de l&#8217;absurdit\u00e9 et du cynisme du monde: &#8221; On ne tue pas impun\u00e9ment &#8220;, r\u00e9p\u00e9tait Billie Bill qui en savait quelque chose; combien d&#8217;hommes avait-il tu\u00e9s pendant la guerre ? Il ne savait pas, mais leurs chefs avaient dit, pour les exciter, vous \u00eates les h\u00e9ros vivants du monde libre et il les avait crus; \u00e0 son retour, il avait tu\u00e9 deux caissiers de banque \u00e0 coup d&#8217;arme automatique mais c&#8217;\u00e9tait une erreur, le monde libre n&#8217;aime pas qu&#8217;on touche ses banques&#8230; Sur un sujet aussi difficile, trait\u00e9 par de rares Am\u00e9ricains (Jim Nisbet, Stewart O&#8217;Nan&#8230;), on tient avec Blue Moon un roman fran\u00e7ais d&#8217;une force peu commune. C&#8217;est une autre prison, celle de Strangeways \u00e0 Manchester (Grande-Bretagne), qui sert de toile de fond \u00e0 Mille six cents ventres de Luc Lang. Mais le ton, l&#8217;\u00e9criture, le point de vue sont ici tout \u00e0 fait diff\u00e9rents. Il faut d&#8217;abord pr\u00e9senter, en situation, le narrateur: Henry Blain, la soixantaine, infatigable coureur de jupons, grand amateur d&#8217;alcools qui cite Shakespeare en toute circonstance, est le chef cuisinier de cette prison o\u00f9 vient d&#8217;\u00e9clater une \u00e9meute de grande envergure. Les mutins (enferm\u00e9s 23 h sur 24, une douche par semaine&#8230;) sont sur les toits, la police les assi\u00e8ge en vain et Henry, en ch\u00f4mage technique, d\u00e9cide de profiter de l&#8217;\u00e9v\u00e9nement: il va louer des emplacements de son jardin et de sa maison, situ\u00e9s face \u00e0 l&#8217;\u00e9tablissement p\u00e9nitentiaire, \u00e0 des journalistes et des badauds, pour que ceux-ci ne perdent pas une miette du spectacle. A partir de l\u00e0, on est lanc\u00e9 sur les rails de ce qui para\u00eet d&#8217;abord une com\u00e9die loufoque: les m\u00e9dias envahissent avec fracas la demeure; les projectiles des mutins, d&#8217;abord contondants, se changent en fleurs de papier; une journaliste tr\u00e8s religieuse porte son d\u00e9volu sur Henry et se r\u00e9v\u00e8le une assoiff\u00e9e du sexe&#8230; Mais l&#8217;humour sait aussi se faire noir. Henry, mis en cause par les prisonniers, se r\u00e9v\u00e8le un ma\u00eetre tout puissant et cynique en sa petite ville des damn\u00e9s de Strangeways (&#8220;&#8230;je peux provoquer des \u00e9meutes en changeant brusquement le go\u00fbt des nourritures, je peux engorger les tuyauteries jusqu&#8217;\u00e0 transformer la prison en une souille \u00e0 plusieurs \u00e9tages &#8220;); de plus, son jardin offre des ressemblances avec la cave des demoiselles d&#8217;Arsenic et vieilles dentelles&#8230; Il va aussi se montrer un ma\u00eetre dans l&#8217;art des retournements et des manipulations, \u00e0 l&#8217;instar des m\u00e9dias caricatur\u00e9s ici avec talent. Ainsi on lit d&#8217;une traite ces trois cents pages, partag\u00e9 entre d&#8217;intenses fous rires et une persistante inqui\u00e9tude, content aussi que des sc\u00e8nes burlesques s&#8217;ouvrent fr\u00e9quemment sur une satire virulente du thatch\u00e9risme et de la mis\u00e8re sociale qu&#8217;il engendra. Mais le souci de l&#8217;\u00e9criture reste roi dans ce roman cocasse et ludique, sans doute l&#8217;un des plus inattendus de cette rentr\u00e9e. Et l&#8217;on se prend \u00e0 citer la formule de Julien Gracq (qui parla aussi de litt\u00e9rature et d&#8217;estomac) d\u00e9finissant les grands romans comme &#8221; ceux o\u00f9 la langue est utilis\u00e9e selon sa capacit\u00e9 d&#8217;\u00e9vocation, non d&#8217;information &#8220;. Nous y sommes.<\/p>\n<p>Michel Houellebecq, les Particules \u00e9l\u00e9mentaires, Flammarion, 394 p., 105 F<\/p>\n<p>Eric Holder, Bienvenue parmi nous, Flammarion, 183 p., 90 F<\/p>\n<p>Dominique Sigaud, Blue Moon, Gallimard, 147 p., 80 F<\/p>\n<p>Luc Lang, Mille six cents ventres, Fayard, 334 p., 120 F<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> La rentr\u00e9e litt\u00e9raire est d\u00e9cid\u00e9ment florissante et r\u00e9ussie. Beaucoup de bons romans. Et une m\u00e9diatisation, sur l&#8217;un d&#8217;eux, excessive. 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