{"id":10895,"date":"2018-03-20T10:32:16","date_gmt":"2018-03-20T09:32:16","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-enfin-la-gauche-pense-betes\/"},"modified":"2018-03-20T10:32:16","modified_gmt":"2018-03-20T09:32:16","slug":"article-enfin-la-gauche-pense-betes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=10895","title":{"rendered":"Enfin, la gauche pense b\u00eates"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">La d\u00e9fense des animaux a fait depuis l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle une entr\u00e9e tr\u00e8s remarqu\u00e9e dans le d\u00e9bat politique, et la gauche a fini par se saisir d&#8217;un sujet que l&#8217;on retrouve notamment au c\u0153ur des controverses sur le v\u00e9ganisme.<\/p>\n<p><em>Article extrait du num\u00e9ro hiver 2018 de<\/em> Regards. <\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">* * *<\/p>\n<p>Rappelez-vous, pendant la derni\u00e8re campagne pr\u00e9sidentielle, Jean-Luc M\u00e9lenchon se faisait filmer dans sa cuisine en pleine pr\u00e9paration d\u2019une salade au quinoa. Quelle mouche avait donc piqu\u00e9 cet \u00e9tonnant animal politique ? Derri\u00e8re un exercice de <em>storytelling<\/em> de plus en plus impos\u00e9, c\u2019\u00e9tait aussi un point de son programme que le candidat souhaitait illustrer par sa recette v\u00e9g\u00e9tarienne. <\/p>\n<p>Notre <em>\u00ab mod\u00e8le agricole, radicalement nocif et destructeur pour la sant\u00e9 humaine comme pour l\u2019\u00e9tat de l\u2019environnement, se paie aussi d\u2019une souffrance animale ignoble \u00bb<\/em>, explique-t-il quelques jours plus tard sur son blog. L\u2019homme a d\u2019ailleurs boycott\u00e9 le Salon de l\u2019agriculture, \u00e9tape pourtant quasi-obligatoire des pr\u00e9sidents ou de ceux qui aspirent \u00e0 le devenir. M\u00e9lenchon encha\u00eene les sorties. L\u2019\u00e9t\u00e9 dernier, \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e nationale, il proposait encore devant un parterre de d\u00e9put\u00e9s une mesure <em>\u00ab qui n\u2019a jamais eu droit de cit\u00e9 \u00e0 une tribune parlementaire. Quand, comme mesure de civilisation, dirons-nous que nous sommes dispos\u00e9s \u00e0 punir avec force le martyre des animaux dans une civilisation aussi d\u00e9velopp\u00e9e et civilis\u00e9e que la n\u00f4tre ? \u00bb<\/em> <\/p>\n<p>\u00c0 Clermont-Ferrand, lors de la convention de la France insoumise, il d\u00e9clare : <em>\u00ab Vous ne pouvez pas continuer \u00e0 sacrifier chaque ann\u00e9e 65 milliards d\u2019animaux et mille milliards de poissons pour nourrir la population humaine comme vous la nourrissez actuellement \u00bb<\/em>. Tant et si bien que fin novembre, le site <em>Politique et animaux<\/em>, anim\u00e9 par l\u2019association L214, classe la France insoumise en t\u00eate des partis qui respectent le plus les animaux, lui d\u00e9cernant la note plus qu\u2019honorable de 17,5. <em>\u00ab De toute l\u2019histoire de la Ve R\u00e9publique, la France Insoumise est le premier groupe politique \u00e0 avoir inscrit la fin de la maltraitance animale dans sa \u201cd\u00e9claration\u201d \u00bb<\/em>, constate Samuel Airaud, responsable des relations institutionnelles \u00e0 L214 et du site en question. Compar\u00e9 \u00e0 la Grande-Bretagne, o\u00f9 le Labour Party a son propre d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 \u00e0 la question animale, c\u2019est peu. Mais en m\u00eame temps beaucoup au regard de la situation hexagonale. <\/p>\n<h2>Lente mont\u00e9e en sensibilit\u00e9<\/h2>\n<p>\u00c0 pas feutr\u00e9s, le sujet commence \u00e0 rentrer dans le lexique de la gauche fran\u00e7aise. En 2012, le conseil f\u00e9d\u00e9ral d\u2019EELV adopte une motion \u201cAnimaux et soci\u00e9t\u00e9\u201d qui s\u2019inqui\u00e8te du traitement r\u00e9serv\u00e9 aux b\u00eates et d\u00e9plore le silence politique qui entoure cette question. <em>\u00ab L\u2019animal peine encore \u00e0 entrer dans le champ politique national \u00bb<\/em> et <em>\u00ab rares sont les partis politiques qui se saisissent du sujet \u00bb<\/em>, est-il \u00e9crit en pr\u00e9ambule. Et en 2015, le parti monte une commission \u201cCondition animale\u201d. Mais il revient de loin. Dans les ann\u00e9es 1990, diff\u00e9rentes tentatives de cr\u00e9er une commission sur les animaux au sein des Verts ont \u00e9t\u00e9 court-circuit\u00e9es par les commissions chasse et agriculture, ainsi que par la Conf\u00e9d\u00e9ration paysanne qui exer\u00e7ait un poids certain. <em>\u00ab Alors qu\u2019il existait une commission chasse au sein des Verts, la question animale et celle de ce qu\u2019ils ressentent \u00e9taient per\u00e7ues comme ridicules \u00bb<\/em>, rappelle Yves Bonnardel, fondateur des <em>Cahiers antisp\u00e9cistes<\/em>. <\/p>\n<p><em>\u00ab Dans le Limousin, il y avait un projet de ferme des mille vaches. Une \u00e9lue verte s\u2019y est oppos\u00e9e non pas parce qu\u2019elle se pr\u00e9occupait du sort des veaux, mais parce que les camions allaient d\u00e9truire la chauss\u00e9e, <\/em>d\u00e9plore \u00e0 son tour la philosophe Florence Burgat. <em>Ils critiquaient la voiture, mais sur la viande, ils ne pipaient mot. \u00bb<\/em> Laurence Abeille, d\u00e9put\u00e9e du Val-de-Marne, qui a d\u00fb batailler pour mettre cette question \u00e0 l\u2019agenda politique des \u00e9cologistes, se souvient de sarcasmes : <em>\u00ab Cette question faisait rire. Ma collaboratrice s\u2019est pris des remarques du type \u201cVous \u00eates toute blanche, vous \u00eates malade ?\u201d \u00bb<\/em> <em>\u00ab Pendant longtemps, les Verts ne se sont int\u00e9ress\u00e9s qu&#8217;\u00e0 la biodiversit\u00e9 et non aux animaux comme individus. Aujourd\u2019hui, cela change un peu. Certains d&#8217;entre eux ont d&#8217;ailleurs fait s\u00e9cession en se rapprochant du Parti animaliste. Quant \u00e0 Nicolas Hulot, je sais qu\u2019il est sensibilis\u00e9 \u00e0 ce sujet \u00bb<\/em>, r\u00e9sume la philosophe Corine Pelluchon, qui travaille en coulisses pour faire avancer la cause animale. Elle a notamment donn\u00e9 une conf\u00e9rence pour le groupe Kering en octobre, chez Gucci, en insistant sur la n\u00e9cessit\u00e9 pour les grandes marques d&#8217;arr\u00eater la fourrure. <\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 du PS, en revanche, c\u2019est toujours le silence radio. La d\u00e9put\u00e9e socialiste Genevi\u00e8ve Gaillard, qui a cr\u00e9\u00e9 en 2002 un groupe d\u2019\u00e9tude sur la protection des animaux \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e nationale, fait figure d\u2019exception au sein de son parti. <em>\u00ab Je n\u2019\u00e9tais qu\u2019une petite parlementaire des Deux-S\u00e8vres et je n\u2019avais pas le poids suffisant pour faire avancer les choses. On m\u2019a beaucoup dit : \u201cOccupe-toi donc des hommes avant de t\u2019occuper des animaux !\u201d La d\u00e9fense des animaux, ce n\u2019est pas du tout leur truc, au PS \u00bb<\/em>, estime-t-elle. En novembre dernier, Terra nova a cependant publi\u00e9 un rapport intitul\u00e9 \u201cLa viande au menu de la transition alimentaire\u201d, qui \u00e9voque la mont\u00e9e de la sensibilit\u00e9 de l\u2019opinion publique \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la \u201csouffrance animale\u201d. Mais de mani\u00e8re tr\u00e8s p\u00e9riph\u00e9rique par rapport aux enjeux \u00e9cologiques et sanitaires. <\/p>\n<h2>Int\u00e9r\u00eat prononc\u00e9 au XIXe si\u00e8cle<\/h2>\n<p>Ce fut pourtant une pr\u00e9occupation historique des mouvements socialistes du XIXe si\u00e8cle. C\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque que na\u00eet le mouvement de protection animale fran\u00e7ais, marqu\u00e9 par la cr\u00e9ation de la Soci\u00e9t\u00e9 protectrice des animaux en 1845. Dans la foul\u00e9e de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, l\u2019Acad\u00e9mie des sciences morales et politiques organise d\u00e8s 1802 un concours de dissertations dont le sujet \u2013 \u201cJusqu\u2019\u00e0 quel point les traitements barbares exerc\u00e9s sur les animaux int\u00e9ressent-ils la morale publique ?\u201d \u2013 montre l\u2019int\u00e9r\u00eat que suscite la question. Le tournant r\u00e9actionnaire amorc\u00e9 par l\u2019Empire renversera bient\u00f4t la vapeur puisque d\u00e8s 1804, le code civil associe les animaux domestiques \u00e0 des <em>\u00ab biens meubles \u00bb<\/em> qui sont <em>\u00ab achetables et vendables comme d\u2019autres possessions \u00bb<\/em>, tandis que les animaux sauvages sont dot\u00e9s d\u2019un statut de <em>\u00ab res nullius \u00bb<\/em>, de <em>\u00ab choses sans ma\u00eetre \u00bb<\/em>. Ils peuvent donc \u00eatre captur\u00e9s, maltrait\u00e9s ou tu\u00e9s sans que personne n\u2019en soit inqui\u00e9t\u00e9. <\/p>\n<p>Mais la r\u00e9volution de 1848 donne un nouvel \u00e9lan \u00e0 ce mouvement. En 1850, l\u2019Assembl\u00e9e nationale de la IIe R\u00e9publique vote la loi Grammont, du nom du d\u00e9put\u00e9 Jacques Delmas de Grammont, futur ministre de Napol\u00e9on III, qui passe pour fondatrice du droit animal en France. D\u00e9sormais, ceux qui exercent publiquement et abusivement des mauvais traitements envers les animaux domestiques sont punis d\u2019une amende de cinq \u00e0 quinze francs, \u00e0 quoi peut s\u2019ajouter une peine de prison d\u2019une dur\u00e9e d\u2019un \u00e0 cinq jours. En 1959, un nouveau d\u00e9cret \u00e9largira les sanctions aux cruaut\u00e9s commises dans le cadre priv\u00e9. <\/p>\n<p>Cette \u00e9volution des textes est dans l\u2019air du temps intellectuel et militant. Alphonse de Lamartine, engag\u00e9 dans l\u2019insurrection de f\u00e9vrier 1848, d\u00e9clare par exemple : <em>\u00ab On n\u2019a pas deux c\u0153urs, un pour les hommes un pour les animaux, on a du c\u0153ur ou on n\u2019en a pas \u00bb<\/em>. Dans ses <em>M\u00e9moires<\/em>, Louise Michel fait aussi le lien entre la lutte des classes et la d\u00e9fense des animaux : <em>\u00ab Au fond de ma r\u00e9volte contre les forts, je trouve du plus loin qu\u2019il me souvienne l\u2019horreur des tortures inflig\u00e9es aux b\u00eates \u00bb<\/em>, raconte-t-elle avant d\u2019ajouter : <em>\u00ab Plus l\u2019homme est f\u00e9roce envers la b\u00eate, plus il est rampant devant les hommes qui le dominent \u00bb<\/em>. Une journaliste libertaire \u00e0 la t\u00eate du <em>Cri du peuple<\/em>, disciple du communard Jules Vall\u00e8s, affirme quant \u00e0 elle : <em>\u00ab J\u2019aime les pauvres d\u2019abord, les b\u00eates ensuite ; et les gens apr\u00e8s \u00bb<\/em>. Elle d\u00e9nonce la fin de vie des chevaux exploit\u00e9s par des propri\u00e9taires sans scrupules ou la lutte contre les chiens errants lanc\u00e9e par le pr\u00e9fet de Paris, et publie de nombreux articles contre la corrida. <\/p>\n<p>La journaliste Marie Huot, proche des milieux r\u00e9volutionnaires, s\u2019insurge pour sa part contre les crimes des vivisecteurs comme des tor\u00e9adors, avec des m\u00e9thodes qui \u00e9voquent celles d\u2019Act Up : un jour de janvier 1887, pour protester contre la tauromachie, elle se rend \u00e0 l\u2019hippodrome accompagn\u00e9e de quelques camarades munis de sifflets plein les poches, et en repart avec le nez qui saigne et ses v\u00eatements en lambeaux. Cet \u00e9tat d\u2019esprit se prolonge jusqu\u2019au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle au travers de Jean Jaur\u00e8s et d\u2019Emile Zola, tous deux membres de la revue <em>L\u2019Ami des b\u00eates<\/em>. L\u2019auteur du c\u00e9l\u00e8bre \u201cJ\u2019accuse\u201d insiste lui aussi sur la convergence des luttes pour l\u2019\u00e9mancipation humaine et les droits des animaux, pla\u00e7ant m\u00eame la seconde au-dessus de la premi\u00e8re : <em>\u00ab Je ne savais pas faire preuve de vaillance, car la cause des b\u00eates pour moi est la plus haute, intimement li\u00e9e \u00e0 la cause des hommes, \u00e0 ce point que toute am\u00e9lioration dans nos rapports avec l\u2019animalit\u00e9 doit marquer \u00e0 coup s\u00fbr un progr\u00e8s dans le bonheur humain \u00bb<\/em>.<\/p>\n<h2>Hi\u00e9rarchie des luttes<\/h2>\n<p>C\u2019est donc un lien tr\u00e8s puissant qui s\u2019est rompu au XXe si\u00e8cle. <em>\u00ab Les socialistes du XIXe si\u00e8cle d\u00e9fendaient les ouvriers, les femmes, les enfants\u2026 et les animaux. La gauche de notre \u00e9poque a oubli\u00e9 cet \u00e9pisode de l\u2019histoire \u00bb<\/em>, regrette la philosophe Florence Burgat. La cause animale fait notamment les frais d\u2019un id\u00e9al r\u00e9volutionnaire qui veut croire que le Grand soir r\u00e9soudra automatiquement la multitude des \u201cpetits\u201d combats. <em>\u00ab Dans les ann\u00e9es 1920, au moment o\u00f9 la gauche fran\u00e7aise se structure autour du marxisme et que la lutte des classes devient centrale, beaucoup de th\u00e8mes sont marginalis\u00e9s, comme les animaux, mais aussi les questions environnementales et les droits des femmes \u00bb<\/em>, analyse Samuel Airaud. <\/p>\n<p>Les ann\u00e9es 1960-1970 donnent de la visibilit\u00e9 aux mouvements f\u00e9ministes, avec la cr\u00e9ation du Mouvement de lib\u00e9ration des femmes en 1970. Une de ses figures fondatrices, la sociologue Christine Delphy, tente de convaincre, non sans peine, qu\u2019il n\u2019existe pas de hi\u00e9rarchie des luttes. <em>\u00ab L\u2019extr\u00eame gauche fran\u00e7aise a mis tr\u00e8s longtemps \u00e0 admettre cette id\u00e9e. \u00c0 ce moment-l\u00e0, le paradigme marxiste \u00e9tait tout-puissant. Le capitalisme \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme le syst\u00e8me englobant, celui qui d\u00e9finit les changements et d\u00e9termine la p\u00e9riodisation historique. \u00bb<\/em> Reste que ses efforts finiront par porter leurs fruits. Rien de tel du c\u00f4t\u00e9 des d\u00e9fenseurs des animaux, qui restent sur la touche. Ils ne profitent pas de ce moment d\u2019effervescence. En 1975, le philosophe australien Peter Singer publie <em>Animal liberation<\/em>, un livre dans lequel il propose d\u2019int\u00e9grer l\u2019antisp\u00e9cisme \u00e0 la liste de l\u2019anticapitalisme, de l\u2019antisexisme, de l\u2019anticolonialisme et de l\u2019antiracisme. Mais l\u2019id\u00e9e a peu d\u2019\u00e9cho et l\u2019ouvrage ne sera traduit en France qu\u2019en 1993. Sans effets notables.<\/p>\n<p>Un an avant, l\u2019essayiste Luc Ferry a publi\u00e9 <em>Le Nouvel ordre \u00e9cologique. L\u2019arbre, l\u2019animal et l\u2019homme.<\/em> <em>\u00ab Ferry \u00e9crit que Hitler est le premier en Europe \u00e0 avoir donn\u00e9 des droits aux animaux, en supprimant l\u2019exp\u00e9rimentation sur eux. Alors que les questions de bien-\u00eatre animal commen\u00e7aient \u00e0 circuler, pendant dix ans nous n\u2019avons plus pu dire un mot sur ce sujet dans les colloques sans se faire traiter de nazi \u00bb<\/em>, raconte la philosophe Florence Burgat. L\u2019historienne de l\u2019art et des mentalit\u00e9s \u00c9lisabeth Hardouin-Fugier se rend en Allemagne, consulte les archives et r\u00e9alise que la loi cit\u00e9e dans cet essai se contente de reprendre des dispositions ant\u00e9rieures, inspir\u00e9es du Martin\u2019s Act \u2013 le texte fondateur du droit animal vot\u00e9 en 1822 au Royaume-Uni. En outre, elle d\u00e9terre le journal de Victor Klemperer, fils de rabbin, qui raconte que tous les animaux de compagnie des Juifs ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s. <\/p>\n<p>Enfin, elle montre que dans les camps nazis, on pratiquait des exp\u00e9rimentations sur les animaux \u2013 <em>\u00ab comme dans le camp S21 au Cambodge \u00bb<\/em>, pr\u00e9cise Florence Burgat. Ces faits sont document\u00e9s et diffus\u00e9s dans des revues lues par le cercle acad\u00e9mique. Mais le mal est fait. Pour couronner le tout, Brigitte Bardot, dont on conna\u00eet les accointances avec l\u2019extr\u00eame droite, devient la figure de proue du mouvement avec sa fondation 30 Millions d\u2019amis. <em>\u00ab Entre la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Hitler et Brigitte Bardot, beaucoup se demandaient s\u2019il \u00e9tait de bon ton de parler de cette cause \u00bb<\/em>, pointe Florence Burgat.<\/p>\n<h2>R\u00e9sistances fran\u00e7aises<\/h2>\n<p>Plus personne n\u2019ose donc s\u2019exprimer sous peine de passer pour un extr\u00e9miste de droite. Le sujet devient quasiment tabou. On parle de d\u00e9sastres \u00e9cologiques qui mettent en p\u00e9ril la survie des habitants, on \u00e9voque les menaces d\u2019incendies qui ravagent des hectares de v\u00e9g\u00e9taux, mais le sort des animaux semble laisser indiff\u00e9rent. <em>\u00ab J\u2019ai entendu des gens du PS me dire que quand on d\u00e9fendait les animaux, on \u00e9tait forc\u00e9ment d\u2019extr\u00eame droite \u00bb<\/em>, confirme la d\u00e9put\u00e9e socialiste Genevi\u00e8ve Gaillard. <\/p>\n<p>\u00c0 ce stigmate s\u2019ajoutent d\u2019autres r\u00e9sistances ancr\u00e9es dans des cultures philosophiques particuli\u00e8res. Les humanistes pensent que l\u2019homme est sup\u00e9rieur \u00e0 tout, les naturalistes refusent d\u2019aller contre la pr\u00e9dation qui serait dans l\u2019ordre des choses\u2026 Sans compter l\u2019influence de motivations \u00e9lectoralistes, comme la peur des Verts de renforcer leur image de bobos urbains et \u00e9litistes. Et les logiques d\u2019appareil : <em>\u00ab La France insoumise est tout sauf un parti. Son leader n\u2019a pas de compte \u00e0 rendre sur ce qu\u2019il dit, c\u2019est un \u00e9lectron libre. Au PS, tout le monde se surveille. Le premier qui bouge se fait exclure \u00bb<\/em>, estime l\u2019\u00e9crivain Dalibor Frioux. <\/p>\n<p>Mais surtout, la d\u00e9fense de la nature ne fait pas partie du logiciel fran\u00e7ais. Autant cette cause mobilise l\u2019Angleterre et les \u00c9tats-Unis depuis longtemps, autant la France peine \u00e0 s\u2019y int\u00e9resser. Si la Soci\u00e9t\u00e9 protectrice des animaux a vu le jour en 1845, elle n\u2019a jamais eu l\u2019audience de son \u00e9quivalent britannique, n\u00e9 vingt ans auparavant. Ses effectifs sont faibles et elle manque de dispara\u00eetre \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle. Et alors que les textes de l\u2019\u00e9crivain \u00c9lis\u00e9e Reclus contre les traitements barbares inflig\u00e9s aux b\u00eates ne circulent que dans la petite communaut\u00e9 v\u00e9g\u00e9tarienne et chez les anarchistes, ceux du po\u00e8te anglais Percy Bysshe Shelley inspireront Thoreau, Tolsto\u00ef et Gandhi. <\/p>\n<p><em>\u00ab Lamartine, Hugo et Reclus s\u2019indignent certes contre la souffrance animale (\u2026) mais ils ne cherchent pas pour autant \u00e0 fonder des mouvements sociaux permettant de peser sur le l\u00e9gislatif, par exemple. La comparaison est criante avec les pays germanophones et anglophones o\u00f9 la cr\u00e9ation de soci\u00e9t\u00e9s de protection est une d\u00e9marche naturelle qui fait suite \u00e0 l\u2019indignation individuelle : il s\u2019agit de la prolonger dans l\u2019action (en imposant l\u2019adoption de lois r\u00e9primant les actes de cruaut\u00e9) \u00bb<\/em>, insiste la chercheuse Val\u00e9rie Chansigaud dans <em>Les Fran\u00e7ais et la nature. Pourquoi si peu d\u2019amour ?<\/em> Pour Samuel Airaud \u00e9galement, la lenteur de la gauche fran\u00e7aise qui commence \u00e0 peine \u00e0 prendre en compte le probl\u00e8me tient au contexte hexagonal : <em>\u00ab Nous vivons dans un pays de tradition catholique anthropocentriste, avec un attachement \u00e0 certaines habitudes culinaires qui impliquent des souffrances \u00bb<\/em>, souligne-t-il. <\/p>\n<h2>Politisation et liens avec la critique sociale<\/h2>\n<p>Mais \u00e0 la question culturelle, Samuel Airaud ajoute une dimension institutionnelle. En France, le d\u00e9coupage \u00e9lectoral par circonscriptions a conduit \u00e0 une surrepr\u00e9sentation du monde rural en politique. En effet, le p\u00e9rim\u00e8tre de certaines grandes villes a pu int\u00e9grer des territoires p\u00e9riph\u00e9riques plus ruraux, tandis que l\u2019\u00e9lection du S\u00e9nat par des \u00e9lus locaux essentiellement ruraux a contribu\u00e9 \u00e0 en distordre la repr\u00e9sentativit\u00e9. R\u00e9sultat, <em>\u00ab le discours politique visait \u00e0 plaire \u00e0 ces r\u00e9seaux. Il \u00e9tait risqu\u00e9 d\u2019aller sur le sujet de la protection animale, m\u00eame si les enqu\u00eates montraient que l\u2019opinion y \u00e9tait sensible. On avait plus \u00e0 gagner \u00e0 pencher du c\u00f4t\u00e9 des chasseurs. C\u2019\u00e9tait commode pour eux que Brigitte Bardot en parle et que Le Pen y accorde un mot. Cela leur permettait d\u2019\u00e9viter la question \u00bb<\/em>, pr\u00e9cise-t-il. <\/p>\n<p>Associations et chercheurs ont longtemps ram\u00e9 contre le courant. En 1998, quand la philosophe \u00c9lisabeth de Fontenay publie <em>Le Silence des b\u00eates. La philosophie \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de l\u2019animalit\u00e9,<\/em> elle n\u2019est pas dans le tempo. Aujourd\u2019hui, les temps ont chang\u00e9. Une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration a r\u00e9ussi \u00e0 politiser le d\u00e9bat. Ceux qui militent par exemple au sein de L214 sont ainsi parvenus \u00e0 mobiliser les pouvoirs publics, avec leurs vid\u00e9os choc sur les abattoirs. Les premiers effets se sont fait sentir en 2015-2016, dans la foul\u00e9e de la mise en ligne sur YouTube d\u2019un film r\u00e9alis\u00e9 dans l\u2019abattoir du Vigan, dans le Gard, qui montre un employ\u00e9 envoyer des d\u00e9charges \u00e9lectriques \u00e0 un mouton et rire de sa r\u00e9action. Depuis, des pr\u00e9fets, des procureurs, des ministres de l\u2019Agriculture et de l\u2019\u00c9cologie comme St\u00e9phane Le Foll et S\u00e9gol\u00e8ne Royal se sont \u00e9mus de la situation, ont pris des mesures de fermeture pr\u00e9liminaire, lanc\u00e9 des enqu\u00eates, demand\u00e9 des inspections\u2026 <\/p>\n<p>C\u2019est sans doute cette politisation qui rend aujourd\u2019hui possible les ponts avec une partie de la gauche. Dans les ann\u00e9es 1980, <em>\u00ab beaucoup d\u2019associations animalistes, qui se voulaient apolitiques, \u00e9taient en fait assez r\u00e9actionnaires. La Ligue fran\u00e7aise contre la vivisection, par exemple, portait un discours antiscience tr\u00e8s naturaliste et volontiers misanthrope. Elles se concentraient sur la condamnation des individus, avec une focalisation sur les figures de \u201cmonstre\u201d, comme le torero ou le tortureur de chat, avec une indignation moralisatrice \u00bb<\/em>, rappelle Yves Bonnardel. D\u00e9sormais, m\u00eame si la strat\u00e9gie de lobbying reste transpartisane pour tenter de toucher tout l\u2019\u00e9chiquier, le lexique a chang\u00e9 : au ton moralisateur d\u2019autrefois s\u2019est substitu\u00e9e une critique sociale qui pense ensemble les s\u00e9vices et les modes de production. <\/p>\n<p>\u00c0 c\u00f4t\u00e9 du travail des intellectuels, la galaxie compos\u00e9e de L214 \u2013 mais aussi de structures locales comme 269Life lib\u00e9ration animale, le Collectif nantais pour l\u2019\u00e9galit\u00e9 animale, Animalsace ou Combactiv \u00e0 Dijon \u2013 a r\u00e9ussi \u00e0 ouvrir une br\u00e8che. Reste maintenant \u00e0 enfoncer le clou. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La d\u00e9fense des animaux a fait depuis l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle une entr\u00e9e tr\u00e8s remarqu\u00e9e dans le d\u00e9bat politique, et la gauche a fini par se saisir d&#8217;un sujet que l&#8217;on retrouve notamment au c\u0153ur des controverses sur le v\u00e9ganisme.<\/p>\n","protected":false},"author":573,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[10],"tags":[412],"class_list":["post-10895","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-societe","tag-ecologie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/10895","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/573"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=10895"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/10895\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=10895"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=10895"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=10895"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}