{"id":10833,"date":"2018-02-16T12:25:57","date_gmt":"2018-02-16T11:25:57","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-la-place-du-roi\/"},"modified":"2023-06-23T23:26:51","modified_gmt":"2023-06-23T21:26:51","slug":"article-la-place-du-roi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=10833","title":{"rendered":"La place du roi"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">La soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise ne se serait toujours pas remise de la fin de la monarchie et on a beau avoir coup\u00e9 la t\u00eate de notre Louis XVI, nous serions toujours \u00e0 la recherche d&#8217;un roi pour nous gouverner. Plong\u00e9e dans le dernier ouvrage de David Graeber pour mieux comprendre l&#8217;essence du pouvoir de ceux (m\u00eame si celui conviendrait mieux) qui nous gouvernent.<\/p>\n<p>Un spectre hanterait la d\u00e9mocratie fran\u00e7aise : la <em>\u00ab figure du roi \u00bb<\/em>. C\u2019est, du moins, ainsi qu\u2019Emmanuel Macron d\u00e9signe l\u2019occupant d\u2019une place laiss\u00e9e vacante, selon lui, depuis la mort, plus pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019ex\u00e9cution, de Louis XVI. En un sens, on peut \u00eatre tent\u00e9 d\u2019accorder \u00e0 Emmanuel Macron que la <em>\u00ab figure pr\u00e9sidentielle \u00bb<\/em> est venue combler, remplir cette place vide ; et que monarque absolu, monarque constitutionnel ou monarque r\u00e9publicain, peu importe au fond, puisque la place \u2013 celle du souverain \u2013 demeure intacte. Et de fait, tant que cette place subsiste, <em>\u00ab ce qu\u2019on attend du pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, c\u2019est qu\u2019il occupe cette fonction \u00bb<\/em>. Nicolas Sarkozy, Fran\u00e7ois Hollande, en d\u00e9sacralisant ou en normalisant la fonction, auraient port\u00e9 atteinte \u00e0 ses deux attributs les plus essentiels : son caract\u00e8re sacr\u00e9 d\u2019une part, son caract\u00e8re transgressif d\u2019autre part.<\/p>\n<p>Car, si la place du souverain est une place sacr\u00e9e, une place \u00e0 part, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment qu\u2019elle est aussi le lieu de la transgression l\u00e9gitime. Si le souverain occupe une place d\u2019exception dans l\u2019espace de la vie et du jeu politique, c\u2019est que le souverain est en droit de transgresser les r\u00e8gles du jeu politique. Autrement dit, la souverainet\u00e9 ne d\u00e9signe pas seulement la mise en \u0153uvre des r\u00e8gles du jeu. Elle signifie \u00e9galement le pouvoir de suspendre les r\u00e8gles du jeu, de les modifier voire d\u2019en cr\u00e9er de nouvelles. C\u2019est en tout cas ce que l\u2019anthropologue David Graeber, figure du mouvement <em>Occupy Wall Street<\/em>, et mieux connu pour ses travaux sur la bureaucratie n\u00e9olib\u00e9rale, la dette ou l\u2019anarchie, nomme <em>\u00ab m\u00e9tapolitique \u00bb<\/em> : le pouvoir de jouer, d\u2019influer sur les r\u00e8gles du jeu politique elles-m\u00eames \u2013 et par cons\u00e9quent de s\u2019en affranchir, d\u2019en suspendre la l\u00e9galit\u00e9, les rituels, les proc\u00e9dures ordinaires.<\/p>\n<p>Seulement si, dans un volume in\u00e9dit, publi\u00e9 en ligne cet hiver par les \u00e9ditions <em>HAU<\/em>, David Graeber s\u2019interroge sur la <em>\u00ab figure du roi \u00bb<\/em>, c\u2019est aussi pour mieux en distinguer <em>\u00ab le principe de souverainet\u00e9 \u00bb<\/em> lui-m\u00eame. Sans doute <em>On Kings<\/em> est-il d\u2019abord un recueil d\u2019\u00e9tudes ethnographiques compar\u00e9es, portant sur les figures du roi dans les soci\u00e9t\u00e9s dites primitives d\u2019Afrique, d\u2019Asie ou d\u2019Am\u00e9rique. Mais on y croisera \u00e9galement la figure d\u2019Alexandre Le Grand, ou de S\u00e9miramis, la l\u00e9gendaire reine de Babylone.<\/p>\n<h2>Les arcanes sacr\u00e9es mais contest\u00e9es du pouvoir<\/h2>\n<p>Si les pouvoirs du roi, du souverain, sont plus ou moins \u00e9tendus dans l\u2019espace et le temps (comme le remarque David Graeber, c\u2019est une chose de r\u00e9gner sur une cit\u00e9, une autre chose de r\u00e9gner sur un pays ou un empire), reste que la souverainet\u00e9, dans les soci\u00e9t\u00e9s monarchiques, reste li\u00e9e \u00e0 un place sacr\u00e9e : un lieu s\u00e9par\u00e9 qu\u2019occupent le roi, sa famille, son administration, et dans les limites duquel ses d\u00e9cisions, m\u00eame les plus arbitraires, ne sauraient \u00eatre publiquement discut\u00e9es, encore moins contest\u00e9es. Qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019institutions comme le harem, la cour, ou en g\u00e9n\u00e9ral le palais, ceux-ci restent des lieux r\u00e9serv\u00e9s, des zones de silence et de tabous.<\/p>\n<p>Seulement, ce caract\u00e8re sacr\u00e9 des arcanes du pouvoir a aussi son envers : les places publiques, o\u00f9 les manifestations populaires \u2013 comme le carnaval, les f\u00eates \u2013 repr\u00e9sentent autant de lieux de contestation possibles de l\u2019autorit\u00e9, et par cons\u00e9quent de conflictualit\u00e9 entre le peuple et son roi. Si la relation entre le peuple et son roi est de type <em>\u00ab adversariale \u00bb<\/em>, si elle peut toujours tourner \u00e0 l\u2019adversit\u00e9, c\u2019est que la souverainet\u00e9 est, en fait, toujours partag\u00e9e, divis\u00e9e entre le roi et le peuple. Et si l\u2019espace politique est divis\u00e9 entre le roi et le peuple, entre le sacr\u00e9 et le profane, c\u2019est que cette division est l\u2019effet d\u2019une division du peuple lui-m\u00eame, qui tol\u00e8re plus ou moins une scission, une d\u00e9l\u00e9gation et un partage d\u2019autorit\u00e9 en son sein. Autrement dit la souverainet\u00e9, dans son principe, est souverainet\u00e9 populaire. Et une souverainet\u00e9 populaire de nature toujours tumultueuse, conflictuelle. <\/p>\n<p>Car, de fait, la place sacr\u00e9e du roi est aussi, au moins virtuellement selon Graeber, la place du mort. Sans doute le roi dispose-t-il du monopole de la violence physique et symbolique : du droit de donner la mort, de d\u00e9signer l\u2019ennemi, de d\u00e9cider la guerre, mais aussi de battre monnaie et de pr\u00e9lever l\u2019imp\u00f4t \u00e0 cette fin. Et est-il, \u00e0 ce titre, redout\u00e9, et pareil \u00e0 un dieu. Reste que ce monopole de la violence, aussi sacr\u00e9 soit-il, ne s\u2019exerce que dans le cadre d\u2019une l\u00e9gitimit\u00e9, et d\u2019une sacralit\u00e9 toujours soumise \u00e0 contestation.<\/p>\n<h2>La place du roi, la place du mort<\/h2>\n<p>Encore faut-il que le roi puisse s\u2019appuyer sur des institutions comme une arm\u00e9e, une police, pour faire respecter dans les faits son autorit\u00e9 ; mais aussi sur des corps de professionnels de la sacralisation de l\u2019autorit\u00e9, qui sacrent le roi en se consacrant comme autant de <em>\u00ab pr\u00eatres de la justice \u00bb<\/em>. Et il faudra encore, ajoute Graeber, la codification de ces sacrements par le droit, l\u2019id\u00e9e de l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral et public, et la lente apparition d\u2019un corps de fonctionnaires ayant int\u00e9r\u00eat \u00e0 l\u2019universel, pour que quelque chose comme une structure et des appareils \u00e0 proprement parler \u00e9tatiques, moins douteux et facilement discutables, apparaissent. <\/p>\n<p>Dans l\u2019intervalle, si l\u2019on peut dire, entre l\u2019origine de la monarchie et la naissance de l\u2019Etat moderne, la souverainet\u00e9 des d\u00e9cisions les plus sacr\u00e9es du roi reste potentiellement sujette \u00e0 un doute, et m\u00eame \u00e0 une menace radicale. Car, comme le fait remarquer Graeber, si le roi peut toujours d\u00e9cider, dans le secret, de la mort d\u2019un sujet individuel, il ne saurait, sauf \u00e0 saper le fondement m\u00eame de son autorit\u00e9, exterminer ou se soumettre le peuple lui-m\u00eame dans sa totalit\u00e9. C\u2019est dire que si donner la mort reste un privil\u00e8ge discr\u00e9tionnaire du souverain, la souverainet\u00e9, sauf \u00e0 entrer en contradiction avec elle-m\u00eame, ne saurait s\u2019exercer contre le peuple et la volont\u00e9 populaire.<\/p>\n<p>C\u2019est si vrai que l\u2019ethnographie compar\u00e9e des soci\u00e9t\u00e9s monarchiques <em>\u00ab primitives \u00bb<\/em> est ins\u00e9parable de l\u2019\u00e9tude des r\u00e9cits de r\u00e9gicides, innombrables, qui occupent une place consid\u00e9rable dans la culture populaire, qu\u2019elle soit orale ou \u00e9crite. Si les ex\u00e9cutions de souverains <em>\u00ab hantent \u00bb<\/em>, comme le dit Graeber, les r\u00e9volutions modernes, et les m\u00e9moires des peuples post-r\u00e9volutionnaires, c\u2019est que la place du roi, m\u00eame vide, est toujours d\u00e9j\u00e0, r\u00e9ellement ou symboliquement, la place d\u2019un mort. C\u2019est dire aussi que l\u2019intention d\u2019occuper, ou de r\u00e9investir cette place, est non seulement un acte de forfanterie, qui a quelque chose, en d\u00e9finitive, de la <em>\u00ab bouffonnerie \u00bb<\/em> (c\u2019est le mot de Graeber). Mais, \u00e9galement, un acte pour le moins p\u00e9rilleux, de la part de celui qui, publiquement, y pr\u00e9tend. <div id='gallery-1' class='gallery galleryid-10833 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/02\/king-3f6.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/02\/king-3f6-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"king.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise ne se serait toujours pas remise de la fin de la monarchie et on a beau avoir coup\u00e9 la t\u00eate de notre Louis XVI, nous serions toujours \u00e0 la recherche d&#8217;un roi pour nous gouverner. 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