{"id":10804,"date":"2018-02-02T11:29:37","date_gmt":"2018-02-02T10:29:37","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-derniers-flics-de-france\/"},"modified":"2023-06-23T23:26:39","modified_gmt":"2023-06-23T21:26:39","slug":"article-derniers-flics-de-france","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=10804","title":{"rendered":"Derniers flics de France"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Le livre de Jean-Marie Godard, <em>Paroles de flics<\/em>, fait sensation. Les t\u00e9moignages recueillis, sid\u00e9rants, convergent tous pour dire la mis\u00e8re sociale des policiers fran\u00e7ais et la mis\u00e8re existentielle qui en est le corollaire.<\/p>\n<p>On pouvait le pressentir \u00e0 travers les manifestations de 2016, quel que soit le discours (plut\u00f4t s\u00e9curitaire et de droite) qui structurait alors le mouvement. C\u2019\u00e9tait plus sensible, encore, \u00e0 travers la <a href=\"http:\/\/www.nouvelobs.com\/galeries-photos\/photo\/20170816.OBS3436\/photos-le-grand-concours-photos-des-policiers-pour-denoncer-leurs-conditions-de-travail.html\">spectaculaire campagne de diffusion des images<\/a> de la vie quotidienne dans les commissariats de France, campagne organis\u00e9e cet \u00e9t\u00e9 par des dizaines de policiers anonymes. Ou la gr\u00eale du z\u00e8le d\u2019une compagnie de CRS de Toulouse, posant des arr\u00eats maladie pour notifier son refus d\u2019\u00eatre mobilis\u00e9e sur Paris. <\/p>\n<p>Les t\u00e9moignages rapport\u00e9s par Jean-Marie Godard, journaliste pass\u00e9 par le bureau fran\u00e7ais d\u2019Associated Press, font \u00e9videmment \u00e9cho \u00e0 cette campagne. Ils sont plus alarmants encore : faux-plafonds crev\u00e9s, \u00e9lectricit\u00e9 et chauffage au point mort dans les sanitaires, v\u00e9tust\u00e9 des \u00e9quipements, portes d\u00e9gond\u00e9es\u2026 Les commissariats fran\u00e7ais sont devenus sinon des poubelles, au moins des locaux le plus souvent insalubres.<\/p>\n<h2>Face \u00e0 la mis\u00e8re du monde<\/h2>\n<p>Et \u00e0 vrai dire, les policiers fran\u00e7ais ne sont pas mieux trait\u00e9s dans leurs personnes. Il leur est conseill\u00e9, par exemple, de se fournir eux-m\u00eames en papier toilette, en lampes-torches, parfois m\u00eame en menottes (ce qu\u2019ils font). Quant aux r\u00e9mun\u00e9rations elles sont d\u00e9risoires quant elles ne sont pas scandaleuses : certains policiers, pourtant expos\u00e9s \u00e0 de tr\u00e8s rudes conditions de travail, touchent \u00e0 peine plus que le smic. <\/p>\n<p>Quant \u00e0 ceux qui travaillent de nuit, les &#8220;nuiteux&#8221;, ils per\u00e7oivent 97 centimes d\u2019euros en prime par heure. Autant dire rien. Enfin, durant l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence, les fonctionnaires seront surmobilis\u00e9s : heures suppl\u00e9mentaires, d\u00e9placements, et l\u00e0 encore, des primes d\u00e9j\u00e0 d\u00e9risoires ont tard\u00e9 ou tardent encore \u00e0 \u00eatre vers\u00e9es. <\/p>\n<p>Mais la mis\u00e8re n\u2019est pas seulement sociale, \u00e9conomique. Elle est aussi morale, existentielle. En effet, comme d\u2019autres professions de la fonction publique (les professeurs, les personnels hospitaliers, les agents sociaux, les gardiens de prison comme on commence \u00e0 le d\u00e9couvrir), les flics sont au premier rang face \u00e0 ce que Pierre Bourdieu appelait la mis\u00e8re du monde : celle d\u2019un monde social devenu invivable, tant la violence aussi bien r\u00e9elle que symbolique, y fait loi. <\/p>\n<p>\u00c0 quoi il faut ajouter ce que Bourdieu appelait encore &#8220;la loi de conservation de la violence du monde social&#8221; : les violences \u00e9conomiques end\u00e9miques les plus invisibles (ch\u00f4mage de masse, pr\u00e9carisation croissante des classes populaires, paup\u00e9risation de la fonction publiques) se paient du prix d\u2019explosions sociales, d\u2019affrontements spectaculaires, de violences irruptives de part et d\u2019autre. <\/p>\n<h2>Abandonn\u00e9s par l&#8217;\u00c9tat<\/h2>\n<p>Les policiers, <a href=\"https:\/\/www.mediapart.fr\/journal\/culture-idees\/290516\/un-sociologue-pompier-analyse-les-maux-de-la-societe-francaise?onglet=full\">comme les pompiers<\/a>, ne sont pas seulement en premi\u00e8re ligne pour affronter la mis\u00e8re sociale, les violences diffuses et la mort m\u00eame. Ils sont aussi abandonn\u00e9s par l\u2019\u00c9tat, au nom d\u2019\u00e9conomies de structure. <\/p>\n<p>Jean-Marie Godard relate un \u00e9pisode saisissant. Alors qu\u2019il entame son enqu\u00eate \u2013 que la hi\u00e9rarchie aurait d\u00fb favorablement accueillir, dans un souci de rendre compte du difficile exercice du m\u00e9tier de policier, et alors que de (tr\u00e8s l\u00e9gitimes) questions \u00e9taient soulev\u00e9es quant aux violences polici\u00e8res \u2013, le journaliste se heurte \u00e0 un double refus de l\u2019institution. Silence radio, l\u2019institution r\u00e9cuse toute autre parole que la parole officielle. <\/p>\n<p>Il faut dire que la parole des agents, de fait, remet en cause l\u2019institution \u2013 non pas seulement au regard de sa gestion, mais de sa politique, <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/web\/article\/la-police-francaise-maintient-l\">sa doctrine m\u00eame<\/a>. Car les fonctionnaires de police sont les premiers \u00e0 protester contre ce qu\u2019ils appellent la &#8220;b\u00e2tonite&#8221; : une &#8220;culture du r\u00e9sultat&#8221;, une politique d\u2019interpellation et de r\u00e9pression syst\u00e9matique et chiffr\u00e9e, lanc\u00e9e par Nicolas Sarkozy et poursuivie par ses successeurs. <\/p>\n<p>Le probl\u00e8me, en effet, n\u2019est pas seulement comptable et mat\u00e9riel. Les politiques du chiffre exacerbent les risques de d\u00e9rapages, les tensions et les violences entre les policiers et la population (notamment la population racis\u00e9e). Ajout\u00e9e \u00e0 ce qui est ressenti comme un abandon mat\u00e9riel de la part de l\u2019\u00c9tat et des pressions hi\u00e9rarchiques quotidiennes  auxquelles seuls les &#8220;nuiteux&#8221; \u00e9chappent \u00e0 peu pr\u00e8s, cette tension donne lieu au retour des pires pulsions : racisme, maltraitances de toutes sortes lors des interpellations. <\/p>\n<h2>Une col\u00e8re g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e<\/h2>\n<p>Ce que l\u2019on constate aujourd\u2019hui du c\u00f4t\u00e9 des Ephad est vrai, aussi, du c\u00f4t\u00e9 de celui de la police : on y constate l\u2019apparition d\u2019une &#8220;maltraitance institutionnelle&#8221;, qui touche aussi bien les populations concern\u00e9es que les agents eux-m\u00eames. Faute, \u00e9galement, de formation, nombre de policiers se muent insensiblement en &#8220;cow-boys&#8221; ; c\u2019est le mot m\u00eame d\u2019un des agents interrog\u00e9s par Jean-Marie Godard, et assez r\u00e9pandu du reste dans les rangs de la police. <\/p>\n<p>Ainsi, un soir qu\u2019un dealer se voit &#8220;fum\u00e9&#8221; dans une guerre des gangs, Tony, nuiteux, se retrouve cern\u00e9 par des coll\u00e8gues peu exp\u00e9riment\u00e9s dans un quartier : <em>\u00ab Et ils sortent les flash-ball direct. Ils commencent \u00e0 braquer tout le monde \u2026 Mais le mec, on conna\u00eet sa famille ! \u00bb<\/em> Et le fonctionnaire, peu soup\u00e7onnable de complaisance et au langage pour le moins fleuri, poursuit : <em>\u00ab Oui le fils, c\u2019est un encul\u00e9, il s\u2019est fait tuer. Et alors quoi ? On sort le fusil d\u2019assaut pour braquer le p\u00e8re et la m\u00e8re ? \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Il n\u2019est donc pas surprenant que, dans ces conditions, les policiers soient perdus, en col\u00e8re contre tous et contre tout, et parfois contre eux-m\u00eames. D\u2019autant que, l\u00e0 o\u00f9 ils pouvaient encore avoir le sentiment de remplir une mission de service public (<em>\u00ab au service du grand public \u00bb<\/em>, comme l\u2019\u00e9crit justement Jean-Marie Godard), la mission de la police s\u2019est vue r\u00e9duite \u00e0 une mission de s\u00e9curit\u00e9, de surveillance et de contr\u00f4le, quand ce n\u2019est pas de r\u00e9pression. <\/p>\n<h2>Tentations radicales<\/h2>\n<p>Ce ne sont donc pas seulement les conditions mat\u00e9rielles qui sont en cause, mais aussi les missions assign\u00e9es aux agents par l\u2019institution : celles-ci sont existentiellement d\u00e9valorisantes, quand un policier pouvait pourtant se voir confier des missions plus exaltantes : la police-secours, qui satisfait des vocations, parfois un peu na\u00efves, \u00e0 &#8220;d\u00e9fendre la veuve et l\u2019orphelin&#8221; \u2013 ou encore la police judiciaire, avec ses enqu\u00eates au long cours, intellectuellement plus excitantes. Car il est \u00e9videmment moins gratifiant de &#8220;se faire&#8221; un petit dealer que de, par exemple, remonter, faire tomber une fili\u00e8re et ses commanditaires les plus haut plac\u00e9s.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait malheureusement pr\u00e9visible que, toujours dans ses conditions, le personnel de la police \u2013 du reste souvent issu des classes populaires, comme d\u2019autres fractions de la population tent\u00e9es par le m\u00eame geste de protestation radicale \u2013 finisse par se tourner vers l\u2019extr\u00eame droite. Comme le rappelle encore Jean-Marie Godard, une enqu\u00eate de f\u00e9vrier 2017 \u00e9tablit que 47,4% des policiers interrog\u00e9s s\u2019avouent tent\u00e9s par le vote FN. Mais comme le fait remarquer un responsable c\u00e9g\u00e9tiste, la police reste n\u00e9anmoins &#8220;r\u00e9publicaine&#8221;, et ses membres votent, au fond, <em>\u00ab comme les Fran\u00e7ais \u00bb<\/em> dans leur ensemble. <\/p>\n<p>Ces remarques sont-elles pour autant satisfaisantes ? Non, si l\u2019on consid\u00e8re que &#8220;r\u00e9publicain&#8221; est un mot largement vid\u00e9 de toute signification politique stable, et ne dit \u00e0 peu pr\u00e8s rien des mutations et des actions quotidiennes de la police. <\/p>\n<p>C\u2019est une des seules r\u00e9serves que l\u2019on pourra adresser au livre de Jean-Marie Godard. S\u2019il esquisse \u2013 trop vite \u2013 une histoire du maintien de l\u2019ordre (qui aurait pu l\u2019amener \u00e0 s\u2019interroger sur la mani\u00e8re dont celui-ci est <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/web\/article\/le-maintien-de-l-ordre-un-marche-mondial\">devenu un march\u00e9<\/a>, et la police une police militaris\u00e9e dont les missions sont de ce fait structurellement boulevers\u00e9es), l\u2019auteur passe trop vite, \u00e9galement, sur une histoire politique de la police. <\/p>\n<h2>Reconqu\u00e9rir et red\u00e9finir<\/h2>\n<p>Faut-il le rappeler ? Le syndicat policier dominant en France, dans les ann\u00e9es 80, \u00e9tait en effet un syndicat class\u00e9 \u00e0 gauche, la FASP, v\u00e9ritable relais du Parti socialiste dans la police (il est vrai qu\u2019il \u00e9tait plus implant\u00e9 chez les officiers toutefois). L\u2019un des ministres de l\u2019Int\u00e9rieur les plus populaires, et surtout les plus respect\u00e9s, sera, toujours dans ces ann\u00e9es 80, Pierre Joxe. <\/p>\n<p>Apr\u00e8s quelques malentendus (Pierre Joxe affirmait que la premi\u00e8re autorit\u00e9 qu\u2019un ministre de l\u2019Int\u00e9rieur se devait d\u2019exercer, c\u2019\u00e9tait l\u2019autorit\u00e9 sur ses services) le ministre de gauche sera en effet pl\u00e9biscit\u00e9 pour avoir modernis\u00e9 la police, ses moyens d\u2019investigation comme ses locaux, et revaloris\u00e9 ses r\u00e9mun\u00e9rations. Et, sous l\u2019autorit\u00e9 de Pierre Joxe, la France ne conna\u00eetra pas plus ce qu\u2019on appelle du nom pudique de &#8220;bavure&#8221;.<\/p>\n<p>Ce qu\u2019a fait l\u2019histoire, l\u2019histoire peut le d\u00e9faire. Plut\u00f4t que d\u2019abandonner les policiers \u00e0 un sort de plus en plus mis\u00e9rable, avec pour cons\u00e9quence une mont\u00e9e de l\u2019id\u00e9ologie s\u00e9curitaire, quand elle n\u2019est pas d\u2019extr\u00eame droite, il faut donc travailler \u00e0 reconqu\u00e9rir et red\u00e9finir, en y consacrant les moyens ad\u00e9quats (mais c\u2019est vrai de tous les services publics en g\u00e9n\u00e9ral apr\u00e8s quarante ans de gestion n\u00e9olib\u00e9rale), la police et ses missions. <\/p>\n<p>C\u2019est le prix \u00e0 payer, si l\u2019on ne veut pas se payer de mots (d\u2019une d\u00e9nonciation morale de la police, comme de l\u2019invocation, non moins creuse, d\u2019une police r\u00e9publicaine).<br \/>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-10804 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon portrait'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/02\/flic-paroles-livre-6e7.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/02\/flic-paroles-livre-6e7-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"flic-paroles-livre.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/02\/police-flics-paroles-f30.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/02\/police-flics-paroles-f30-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"police-flics-paroles.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le livre de Jean-Marie Godard, <em>Paroles de flics<\/em>, fait sensation. 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