{"id":10789,"date":"2018-01-26T09:41:23","date_gmt":"2018-01-26T08:41:23","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-antidouleurs-de-synthese-les-ravages-d-un-opium-du-peuple\/"},"modified":"2018-01-26T09:41:23","modified_gmt":"2018-01-26T08:41:23","slug":"article-antidouleurs-de-synthese-les-ravages-d-un-opium-du-peuple","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=10789","title":{"rendered":"Antidouleurs de synth\u00e8se : les ravages d&#8217;un opium du peuple"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Nan Goldin, connue pour ses photos des malades du sida dans les ann\u00e9es 80, lance une campagne contre une pand\u00e9mie qui frappe les classes populaires blanches aux \u00c9tats-Unis : la d\u00e9pendance aux lucratifs opio\u00efdes de synth\u00e8se.<\/p>\n<p>Quoi qu\u2019on pense de son travail, Nan Goldin aura marqu\u00e9, par ses photographies, l\u2019histoire de l\u2019art am\u00e9ricain, l\u2019histoire des repr\u00e9sentations de la sexualit\u00e9 et du sida. Lorsque, dans les ann\u00e9es 80, surgit l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de sida, il y a pr\u00e8s de dix ans d\u00e9j\u00e0, \u00e0 New-York, NanGoldin documente la vie quotidienne d\u2019amis et de proches homosexuels, drag-queens, etc. <\/p>\n<p>Mais ceux-ci sont alors en train de mourir, dans le silence, l\u2019invisibilit\u00e9, et l\u2019indiff\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale de la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine. Et, devant la violence sourde de la pand\u00e9mie, la photographe d\u00e9cide, pour ainsi dire, de prendre la maladie, la mort et le deuil au corps. Comme <a href=\"http:\/\/www.liberation.fr\/debats\/2017\/07\/11\/elisabeth-lebovici-dans-la-lutte-contre-le-vih-les-representations-culturelles-deviennent-un-enjeu-p_1583193\">l\u2019\u00e9crit tr\u00e8s bien<\/a> l\u2019historienne de l\u2019art Elisabeth Lebovici : <em>\u00ab ses photos sont prises &#8220;de l\u2019int\u00e9rieur&#8221;, du point de vue de l\u2019affect, de la proximit\u00e9 \u00bb<\/em>. Elles exposent une intimit\u00e9 vuln\u00e9rable et collective, celle des malades du sida.<\/p>\n<h2>Un \u00ab empire de la douleur \u00bb<\/h2>\n<p>Aujourd\u2019hui, c\u2019est sa propre intimit\u00e9 qu\u2019expose Nan Goldin dans <a href=\"https:\/\/www.theguardian.com\/artanddesign\/2018\/jan\/22\/nan-goldin-interview-us-opioid-epidemic-heroin-addict-oxycontin-sackler-family\">un entretien donn\u00e9 au <em>Guardian<\/em><\/a>, mais pour rendre visible, cette fois, une autre \u00e9pid\u00e9mie mortelle. Celle de la crise des opio\u00efdes, qui a d\u00e9j\u00e0 fait pr\u00e8s de 200.000 morts aux \u00c9tats-Unis : une crise de sant\u00e9 publique qui touche d\u2019abord, et de mani\u00e8re dramatiquement massive, les classes populaires blanches, ceux que l\u2019on appelle \u2013 le plus souvent non sans m\u00e9pris de classe \u2013 les <em>white trash<\/em>. <\/p>\n<p>Chaque ann\u00e9e, il meurt plus de membres de ces classes populaires blanches qu\u2019ils ne mourraient, en une ann\u00e9e, de soldats envoy\u00e9s au Vietnam dans les ann\u00e9es 70, ou que ne mourraient, en une ann\u00e9e, de gays atteint du sida dans les ann\u00e9es 80. Ceux-l\u00e0 d\u00e9c\u00e8dent en effet d\u2019abus d\u2019alcool, de maladies cardiaques, mais d\u2019abord, et massivement, d\u2019overdoses dues \u00e0 l\u2019absorption d\u2019antidouleurs de synth\u00e8se, que l\u2019industrie pharmaceutique am\u00e9ricaine a contribu\u00e9 \u00e0 produire bien s\u00fbr, mais \u00e0 faire prescrire aussi, en manipulant les m\u00e9decins et les institutions de sant\u00e9 publique.   <\/p>\n<p>C\u2019est sur ces fondations qu\u2019un g\u00e9ant des firmes pharmaceutiques, Purdue Pharma, a b\u00e2ti, <a href=\"https:\/\/www.newyorker.com\/magazine\/2017\/10\/30\/the-family-that-built-an-empire-of-pain\">selon les mots du <em>New-Yorker<\/em><\/a>, un v\u00e9ritable <em>\u00ab empire de la douleur \u00bb<\/em>. Non contents d\u2019avoir diffus\u00e9 ces anti-douleurs addictifs en contournant les l\u00e9gislations, et d\u2019en avoir, bien entendu, retir\u00e9 des b\u00e9n\u00e9fices ind\u00e9cents, les propri\u00e9taires de Purdue, la famille Sackler \u2013 l\u2019une des plus riches familles am\u00e9ricaines \u00e0 ce jour \u2013 s\u2019est, en outre, offert le luxe de se donner une image philanthropique, en finan\u00e7ant des mus\u00e9es, des bourses pour l\u2019acc\u00e8s aux plus grandes universit\u00e9s am\u00e9ricaines.<\/p>\n<h2>Une crise end\u00e9mique<\/h2>\n<p>Et c\u2019est bien \u00e9videmment ce qui scandalise et r\u00e9volte Nan Goldin, qui n\u2019h\u00e9site donc pas \u00e0 parler publiquement, aujourd\u2019hui, de sa propre d\u00e9pendance aux opio\u00efdes. Et \u00e0 lancer <a href=\"https:\/\/news.artnet.com\/art-world\/nan-goldin-sackler-oxycontin-1193594\/amp-page\">une campagne publique<\/a> contre Purdue Pharma et la famille Sackler, en compagnie d\u2019activistes et d\u2019artistes am\u00e9ricains. Sur le mod\u00e8le qui fut celui d\u2019Act-Up lors de la crise du sida, elle entend multiplier les actions publiques, et les f\u00e9d\u00e9rer sur les r\u00e9seaux sociaux via le hashtag #ShameOnSackler.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, la photographe ne s\u2019en est jamais cach\u00e9e : elle a toujours \u00e9t\u00e9 sensible aux charmes des paradis artificiels. Mais comme nombre d\u2019Am\u00e9ricains, c\u2019est lors d\u2019un simple \u00e9pisode de tendinite que la photographe se voit d\u2019abord prescrire l\u2019OxyCondin, le produit phare de Purdue Pharma. Comme nombre de ses compatriotes des classes populaires, elle ne d\u00e9crochera plus. <\/p>\n<p>Et comme nombre d\u2019Am\u00e9ricains des classes populaires, elle ira par la suite jusqu\u2019\u00e0 se fournir sur un march\u00e9 noir florissant. D\u2019apr\u00e8s les r\u00e9sultats d\u2019une conf\u00e9rence de sant\u00e9 publique, qui s\u2019est tenue \u00e0 Montr\u00e9al \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 2017 \u2013 car la crise s\u2019\u00e9tend d\u00e9sormais au Canada, mais aussi \u00e0 l\u2019Asie \u2013, le caract\u00e8re synth\u00e9tique des opio\u00efdes, leur fabrication \u00e0 des co\u00fbts de plus en plus bas, leur diffusion \u00e0 travers la vente sur Internet favorisent l\u2019\u00e9mergence d\u2019un march\u00e9 parall\u00e8le sans contr\u00f4le aucun. En somme, l\u2019utopie, si l\u2019on ose dire, d\u2019un libre march\u00e9.  <\/p>\n<h2>Les \u00ab morts du d\u00e9sespoir \u00bb<\/h2>\n<p>Ce nouveau march\u00e9 a fleuri sur les ruines qu\u2019ont laiss\u00e9es derri\u00e8re eux quarante ans de n\u00e9o-lib\u00e9ralisme. C\u2019est en effet dans la <em>Rustbelt<\/em> que, <a href=\"https:\/\/www.brookings.edu\/wp-content\/uploads\/2017\/03\/6_casedeaton.pdf\">selon une \u00e9tude pionni\u00e8re de Princeton<\/a>, s\u2019est d\u2019abord d\u00e9clar\u00e9e cette crise de sant\u00e9 publique, qui touche des classes populaires blanches ravag\u00e9es par le ch\u00f4mage, la pr\u00e9carisation grandissante de leurs conditions et de leur style de vie, dues aux fermetures des grandes industries traditionnelles sous la pression de la comp\u00e9titivit\u00e9, de la concurrence et du libre-\u00e9change international. <\/p>\n<p>Ces <em>\u00ab morts du d\u00e9sespoir \u00bb<\/em>, <a href=\"http:\/\/parisinnovationreview.com\/article\/morts-de-desespoir-un-autre-regard-sur-lamerique-de-trump\">comme les surnomment Angus Deaton et Anne Case<\/a>, doivent en effet \u00eatre mises en corr\u00e9lation avec les in\u00e9galit\u00e9s de revenus criantes, mais \u00e9galement l\u2019abandon moral et politique, par l\u2019establishment am\u00e9ricain, des classes populaires blanches. <\/p>\n<p>Bien plus, il suffit de rapporter les cartes de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie et de la mortalit\u00e9 aux cartes du vote pour s\u2019apercevoir que le vote en faveur de Donald Trump a prosp\u00e9r\u00e9 dans ces r\u00e9gions d\u00e9sindustrialis\u00e9es \u2013 des r\u00e9gions o\u00f9 le vote populaire s\u2019\u00e9tait exprim\u00e9 en faveur de Bernie Sanders aux primaires d\u00e9mocrates pour, aux \u00e9lections g\u00e9n\u00e9rales, se porter sur Donald Trump, toujours contre Hillary Clinton.<\/p>\n<h2>Solidarit\u00e9 inconditionnelle<\/h2>\n<p>On pourra bien s\u00fbr consid\u00e9rer que les classes populaires blanches am\u00e9ricaines sont d\u00e9sormais vou\u00e9es au ressentiment social, au sexisme, au racisme et \u00e0 l\u2019homophobie \u2013 et ne m\u00e9ritent que notre &#8220;d\u00e9testation&#8221; morale, comme le dit certain sociologue des classes populaires blanches fran\u00e7aises. Et que l\u2019on doit donc les abandonner \u00e0 leur sort, comme le fit Hillary Clinton, avec les cons\u00e9quences d\u00e9sastreuses que l\u2019on sait, en n\u00e9gligeant de faire s\u00e9rieusement campagne dans ces r\u00e9gions (au grand scandale d\u2019Obama), ou m\u00eame en les insultant (la candidate d\u00e9mocrate n\u2019h\u00e9sita pas \u00e0 qualifier ces \u00e9lecteurs de moralement <em>\u00ab d\u00e9plorables \u00bb<\/em>). <\/p>\n<p>Mais l\u2019on peut aussi penser que ceux dont nous ne partageons pas les valeurs morales et le style de vie m\u00e9ritent inconditionnellement notre solidarit\u00e9. Ou bien c\u2019est que, pr\u00e9cis\u00e9ment, nous n\u2019aurions rien appris de la crise du sida : nous n\u2019avons pas \u00e0 juger des valeurs morales de ceux qui souffrent et meurent. <\/p>\n<p>Et c\u2019est la le\u00e7on que sugg\u00e8re aujourd\u2019hui l\u2019intervention de Nan Goldin: il est temps non plus d\u2019opposer une Am\u00e9rique des classes populaires blanches, et une Am\u00e9rique des minorit\u00e9s raciales, sexuelles et de genre. Mais de les coaliser dans un projet d\u2019\u00e9mancipation fond\u00e9 non sur des valeurs morales, mais sur les valeurs d\u2019\u00e9galit\u00e9 et de justice sociale. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nan Goldin, connue pour ses photos des malades du sida dans les ann\u00e9es 80, lance une campagne contre une pand\u00e9mie qui frappe les classes populaires blanches aux \u00c9tats-Unis : la d\u00e9pendance aux lucratifs opio\u00efdes de synth\u00e8se.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[248],"tags":[307],"class_list":["post-10789","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-lhumeur-du-jour","tag-sante"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/10789","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=10789"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/10789\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=10789"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=10789"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=10789"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}