{"id":1071,"date":"1998-09-01T00:00:00","date_gmt":"1998-08-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/jules-roy-les-miens-vont-rester-a1071\/"},"modified":"1998-09-01T00:00:00","modified_gmt":"1998-08-31T22:00:00","slug":"jules-roy-les-miens-vont-rester-a1071","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1071","title":{"rendered":"Jules Roy: &#8221; Les miens vont rester \u00e0 Sidi Moussa sans que jamais personne vienne les voir ?Nom de Dieu ! Je vais leur porter des roses. &#8220;"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Jules Roy, l&#8217;auteur de la Guerre d&#8217;Alg\u00e9rie et des Chevaux du soleil, revient pour notre plus grand bonheur sur l&#8217;itin\u00e9raire atypique qui fut le sien, celui &#8221; d&#8217;un homme de bonne volont\u00e9 &#8220;. La deuxi\u00e8me partie de son journal para\u00eetra en novembre chez Albin Michel sous le titre les Ann\u00e9es cavali\u00e8res (1966-1985). La premi\u00e8re partie \u00e9tait sortie en mars dernier chez le m\u00eame \u00e9diteur. Les Ann\u00e9es d\u00e9chirements couvrent la p\u00e9riode 1925-1965. La troisi\u00e8me et derni\u00e8re p\u00e9riode para\u00eetra \u00e0 une date non encore fix\u00e9e. En s&#8217;attaquant \u00e0 cette publication, Jules Roy n&#8217;en garde que l&#8217;essentiel: voici soixante-dix ans qu&#8217;il tient son journal. Jules Roy nous re\u00e7oit dans son appartement parisien. <\/p>\n<p><strong>Regards.fr:<\/strong> <strong>  <em>Quelles rencontres ont le plus compt\u00e9 pour vous ?<\/em> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Jules Roy:<\/strong> C&#8217;est d&#8217;abord Camus. C&#8217;est lui qui m&#8217;a ouvert les yeux. Il m&#8217;a appris que les Arabes \u00e9taient des \u00eatres humains, comme moi. Camus \u00e9tait tr\u00e8s intelligent, beaucoup plus intelligent que moi. Nous avions beaucoup de respect pour lui, beaucoup d&#8217;admiration. Ce qu&#8217;il disait, c&#8217;\u00e9taient des choses importantes. Vous savez, si j&#8217;existe, moi, c&#8217;est \u00e0 cause de lui. Quand Camus me fait comprendre, au moment o\u00f9 je rentre de la guerre, en 1945, que je n&#8217;ai rien compris \u00e0 ce qui se passait en Alg\u00e9rie, eh bien, je me rends compte qu&#8217;en effet, je n&#8217;ai rien compris ! Et alors, tout change ! Parce que quand on me dit qu&#8217;une chose que j&#8217;ai crue noire est blanche, elle devient blanche pour toujours. C&#8217;est fini ! J&#8217;ai chang\u00e9 totalement ! Je suis pass\u00e9 de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 de la terre ou de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 de la lune&#8230; Jean Amrouche a aussi beaucoup compt\u00e9. Les \u00e9tudes qu&#8217;il a pu faire \u00e0 l&#8217;Ecole normale de S\u00e8vres l&#8217;ont fait professeur. Remarquable. C&#8217;\u00e9tait un grand \u00e9crivain et c&#8217;\u00e9tait un grand po\u00e8te. Le po\u00e8te, c&#8217;est celui qui voit loin, alors que d&#8217;habitude les hommes voient tr\u00e8s court et de fa\u00e7on stupide. C&#8217;est Jean Amrouche, un Kabyle, qui m&#8217;a tout appris. Il m&#8217;a appris \u00e0 \u00e9crire. Quand je lui ai montr\u00e9 ma premi\u00e8re \u0153uvre, il m&#8217;a expliqu\u00e9 que ce n&#8217;\u00e9tait pas \u00e9crit. C&#8217;est comme \u00e7a que j&#8217;ai enti\u00e8rement refait mon premier livre avec lui. Les le\u00e7ons qu&#8217;il m&#8217;a donn\u00e9es, je ne les ai pas oubli\u00e9es. Si Camus m&#8217;a ouvert les yeux, Amrouche m&#8217;a ouvert le coeur.<\/p>\n<p><strong> <em>Camus vous a ouvert les yeux, dites-vous. Mais une fois les yeux ouverts, ne voyez-vous pas plus de choses que lui ? Vous choisissez la justice et Camus, entre la justice et sa m\u00e8re, choisit sa m\u00e8re&#8230;<\/em> <\/strong><\/p>\n<p>Je n&#8217;oserais pas dire \u00e7a. Il \u00e9tait plus fort que moi dans l&#8217;intelligence et la raison. Moi, j&#8217;\u00e9tais \u00e0 l&#8217;\u00e9tat brut. Je suis all\u00e9 plus loin que lui par inadvertance, en quelque sorte. Avec le recul, on voit les choses telles qu&#8217;elles sont, mais, sur le moment, les choses sont tellement contraires \u00e0 l&#8217;ordre \u00e9tabli que, lorsque soi-m\u00eame on s&#8217;extirpe de l\u00e0, on fait quelque chose qui n&#8217;est pas compr\u00e9hensible, qui est hors de raison et hors des hommes. Voil\u00e0, j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 hors des hommes. Je raisonnais moins bien que Camus, peut-\u00eatre. Vous savez, ce qui fait que les choses se font, c&#8217;est que ce sont des gens pas tr\u00e8s intelligents qui les font. Il y a des gens moins intelligents, parfois, compl\u00e8tement idiots, qui font les vraies choses, parce qu&#8217;il faut franchir tellement de barri\u00e8res, tellement de barri\u00e8res&#8230; Vous croyez qu&#8217;on ferait des guerres si tout le monde \u00e9tait intelligent ? Peut-\u00eatre ceux qui les commandent. Mais ceux qui les font, les guerres ? S&#8217;ils savaient qu&#8217;ils allaient risquer la mort \u00e0 chaque instant, jamais de la vie ! Ceux qui vont au casse-pipe, c&#8217;est ceux qu&#8217;on a convaincus d&#8217;aller comme \u00e7a, sans se poser de questions. L&#8217;homme est fait pour \u00eatre cruel, il est fait pour tuer, il est fait pour tromper. Il est fait pour tout \u00e7a, l&#8217;homme, l&#8217;homme, l&#8217;homme, l&#8217;homme ! Eh bien, moi, je suis un homme, mais je suis fait de cette race des hommes \u00e0 \u00e9craser parce que je suis tout \u00e0 fait contre et que j&#8217;ai fait les choses hors de raison. Dans beaucoup de cas, ce que l&#8217;on commet de bien, c&#8217;est hors de raison. La justice, c&#8217;est quand on est hors de raison.<\/p>\n<p><strong> <em>Vous nous pr\u00e9sentez un peu les choses comme si vous deviez tout \u00e0 Camus, mais n&#8217;a-t-il pas fait &#8221; que &#8221; r\u00e9v\u00e9ler des qualit\u00e9s qui ne demandaient qu&#8217;\u00e0 \u00eatre r\u00e9v\u00e9l\u00e9es, qui \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, tr\u00e8s fortes, en vous ?<\/em> <\/strong><\/p>\n<p>Peut-\u00eatre. Ce n&#8217;est pas une chose arr\u00eat\u00e9e dans mon esprit, je n&#8217;ai peut-\u00eatre pas tellement r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 \u00e7a.<\/p>\n<p><strong> <em>Apr\u00e8s avoir combattu les nazis, pendant la Seconde Guerre mondiale, vous allez en Indochine. L\u00e0, vous \u00eates contre ce \u00e0 quoi vous assistez. Vous quittez l&#8217;arm\u00e9e. Est-ce ce que vous appelez un acte &#8221; hors de raison &#8221; ?<\/em> <\/strong><\/p>\n<p>Nous avions combattu contre les nazis \u00e0 armes \u00e9gales, car si nous allions les bombarder avec des avions puissants et des escadres puissantes et en nombre et avons \u00e9t\u00e9 l\u00e0-bas une aviation de terreur, eux avaient commenc\u00e9 avant nous, avaient ras\u00e9 Coventry au d\u00e9but de la guerre, avaient bombard\u00e9 Londres. Ils n&#8217;ont eu aucun scrupule en quoi que ce soit. Et puis, surtout, il y avait les armes secr\u00e8tes dont ils nous mena\u00e7aient. Il fallait donc les d\u00e9truire. On s&#8217;est d\u00e9fendu, mais d&#8217;une fa\u00e7on, semble-t-il, convenable. On pouvait dire qu&#8217;on avait combattu pour la justice. On repr\u00e9sentait la civilisation qui se d\u00e9fendait contre la barbarie nazie. Apr\u00e8s, comme la guerre continuait en Indochine, il a fallu penser que des camarades continuaient \u00e0 faire la guerre ailleurs, en Indochine. La guerre a continu\u00e9 l\u00e0-bas, mais ce n&#8217;\u00e9tait pas celle de l&#8217;Europe. Quand j&#8217;ai vu comment on massacrait les Vietnamiens qui luttaient pour leur ind\u00e9pendance, qu&#8217;on rasait tout, qu&#8217;on employait le napalm et les bombes incendiaires contre ces pauvres gens, simplement pour faire croire que nous \u00e9tions les sentinelles du monde libre, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 au-dessus de mes possibilit\u00e9s. J&#8217;ai quitt\u00e9 l&#8217;arm\u00e9e&#8230;<\/p>\n<p><strong> <em>Apr\u00e8s, \u00e7a \u00e9t\u00e9 l&#8217;Alg\u00e9rie. Vous prenez le parti de l&#8217;ind\u00e9pendance. Vous \u00e9crivez, en 1960, la Guerre d&#8217;Alg\u00e9rie, qui fait scandale, \u00e0 l&#8217;\u00e9poque. C&#8217;est la premi\u00e8re fois que quelqu&#8217;un ose, dans un \u00e9crit, parler de &#8220;guerre d&#8217;Alg\u00e9rie&#8221;: on pr\u00e9f\u00e9rait, jusque-l\u00e0, qualifier ce qui se passait en Alg\u00e9rie &#8221; d&#8217;op\u00e9rations de pacification &#8221; ou &#8221; d&#8217;\u00e9v\u00e9nements &#8220;&#8230;<\/em> <\/strong><\/p>\n<p>Je pensais que l&#8217;Alg\u00e9rie \u00e9tait une terre fran\u00e7aise et je suis revenu avec l&#8217;id\u00e9e que c&#8217;\u00e9tait le contraire, avec l&#8217;id\u00e9e que les Arabes sont mes fr\u00e8res, qu&#8217;on leur a vol\u00e9 leur terre, que l&#8217;exp\u00e9dition coloniale a \u00e9t\u00e9 une chose effroyable, qu&#8217;il nous a fallu cinquante ans pour conqu\u00e9rir l&#8217;Alg\u00e9rie et la mettre \u00e0 feu et \u00e0 sang, avec l&#8217;id\u00e9e qu&#8217;ils ont droit \u00e0 la justice. C&#8217;est \u00e9pouvantable ! \u00c7a, \u00e7a s&#8217;apprend, \u00e7a se ressent, \u00e7a ne se discute pas !<\/p>\n<p><strong> <em>Huit ans plus tard, para\u00eet le premier volume des Chevaux du soleil. Pourquoi avoir consacr\u00e9 dix ann\u00e9es de votre vie \u00e0 l&#8217;\u00e9criture de cette saga ?<\/em> <\/strong><\/p>\n<p>Ce livre a repr\u00e9sent\u00e9 la r\u00e9surrection de ce qu&#8217;avaient \u00e9t\u00e9 ma vie d&#8217;enfant et la vie de cette Alg\u00e9rie. \u00c7a m&#8217;a permis de conna\u00eetre notre condition de colonisateurs au milieu des colonis\u00e9s. Vous savez, je ne l&#8217;aurais pas \u00e9crit de moi-m\u00eame. Je n&#8217;aurais jamais os\u00e9, d&#8217;abord parce que Camus vivait encore et qu&#8217;il a fallu qu&#8217;il soit mort pour que j&#8217;ose prendre la parole sur l&#8217;Alg\u00e9rie. Il a fallu que ce soit une commande. C&#8217;est parce qu&#8217;on me l&#8217;a command\u00e9, parce qu&#8217;on croyait que j&#8217;\u00e9tais certainement plus fort que je ne paraissais et que \u00e7a repr\u00e9sentait un certain besoin \u00e0 l&#8217;\u00e9poque o\u00f9 l&#8217;Alg\u00e9rie devenait ind\u00e9pendante, un besoin de faire comprendre aux Fran\u00e7ais ce que c&#8217;\u00e9tait.<\/p>\n<p><strong> <em>L&#8217;histoire entre la France et l&#8217;Alg\u00e9rie est extr\u00eamement tourment\u00e9e. Comment, aujourd&#8217;hui, r\u00e9duire cette tourmente et \u00e9teindre les ressentiments ? Est-ce possible ?<\/em> <\/strong><\/p>\n<p>On ne sait pas. Rien n&#8217;est impossible, finalement, gr\u00e2ce au hasard qui fait rencontrer certains hommes. L\u00e0, les hommes peuvent agir, mais il faut que le hasard les serve. Je n&#8217;y crois pas beaucoup, mais ce n&#8217;est pas impossible. D&#8217;habitude, les puissances du mal triomphent. C&#8217;est le riche qui triomphe sur le pauvre. Le puissant sur le faible. C&#8217;est toujours comme \u00e7a. Quand le faible sert le puissant, c&#8217;est qu&#8217;il croit \u00eatre associ\u00e9 \u00e0 sa puissance, mais il se trompe. Ce que je crois profond\u00e9ment, apr\u00e8s mon dernier voyage en Alg\u00e9rie, c&#8217;est qu&#8217;il y a une certaine partie des Alg\u00e9riens qui se sont expatri\u00e9s, peut-\u00eatre moins parce qu&#8217;ils pensaient qu&#8217;ils devaient aller ailleurs que parce qu&#8217;ils voulaient quitter ce qu&#8217;ils consid\u00e9raient comme le mal pour eux: la domination de la religion, la domination du fanatisme, l&#8217;extension de la barbarie. Alors, que nous ayons consacr\u00e9 des sommes pareilles, des arm\u00e9es pareilles pour faire l&#8217;Alg\u00e9rie, puis la laisser ensuite, \u00e7a veut peut-\u00eatre dire que nous avons \u00e9t\u00e9, nous les Fran\u00e7ais, nous les envahisseurs, nous les colonisateurs, les semeurs de quelques id\u00e9es divines, de quelques id\u00e9es que le vent disperse on ne sait o\u00f9, et c&#8217;est ce qui l\u00e8ve de cette terre, de cette semence-l\u00e0 qui fait qu&#8217;on ne peut plus rester au milieu de la barbarie et qu&#8217;on s&#8217;en va ailleurs. Mais ailleurs&#8230; Qu&#8217;est-ce que la France ?&#8230; Qu&#8217;est-ce que l&#8217;Alg\u00e9rie ?&#8230; \u00c7a fait partie des toutes petites nations du monde. C&#8217;est la Terre, notre patrie \u00e0 nous. Moi, je vais plus loin. C&#8217;est la voie lact\u00e9e, ma patrie. Il faut esp\u00e9rer que tout cela finira bien. Il y aura une partie qui finira bien. T\u00e2chons d&#8217;\u00eatre de cette partie-l\u00e0.<\/p>\n<p><strong> <em>Vous avez tenu \u00e0 rencontrer de jeunes &#8220;beurs&#8221;, comme on les appelle. Cette rencontre s&#8217;est d\u00e9roul\u00e9e le 22 octobre 1996, le jour de vos 89 ans, \u00e0 la biblioth\u00e8que Elsa-Triolet, \u00e0 Bobigny. Pourquoi \u00e9tait-il si important pour vous de rencontrer ces jeunes ?<\/em> <\/strong><\/p>\n<p>J&#8217;avais envie de leur dire qu&#8217;ils avaient devant eux un vieil homme qui a \u00e9t\u00e9 l\u00e0-bas, sur la terre alg\u00e9rienne, en croyant que c&#8217;\u00e9tait sa patrie, qui est n\u00e9 l\u00e0-bas, comme eux sont n\u00e9s ici, allez savoir pourquoi. Un vieil homme qui a connu une esp\u00e8ce de t\u00e9n\u00e8bre, d&#8217;ignorance par rapport \u00e0 ceux qui \u00e9taient leurs p\u00e8res, leurs grands-p\u00e8res, et qui, ensuite, s&#8217;est retourn\u00e9, qui a vu autre chose, et que, eux, ils sont n\u00e9s l\u00e0, alors que ce n&#8217;est pas leur patrie, alors qu&#8217;ils se demandent ce qu&#8217;ils font ici. Peut-\u00eatre qu&#8217;ils m&#8217;ont consid\u00e9r\u00e9 comme un imb\u00e9cile, comme un fou. C&#8217;est pas impossible. Mais moi, j&#8217;ai essay\u00e9 de leur dire qu&#8217;ils se trompent peut-\u00eatre, qu&#8217;il y a quelque chose \u00e0 tirer de moi. Il faut qu&#8217;ils comprennent que s&#8217;ils sont l\u00e0 o\u00f9 ils sont &#8221; ils sont l\u00e0 par hasard ou c&#8217;est Dieu qui les a mis l\u00e0, j&#8217;en sais rien, moi, eux, ils doivent le savoir &#8221; mais il y a quelque chose \u00e0 tirer de \u00e7a !<\/p>\n<p><strong> <em>Au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es, vous vous \u00eates rendu deux fois en Alg\u00e9rie. Adieu ma m\u00e8re, adieu mon coeur&#8230; retrace votre dernier p\u00e8lerinage, l&#8217;an dernier, \u00e0 Sidi- Moussa. En \u00e9crivant Adieu ma m\u00e8re&#8230;, m&#8217;avez-vous dit, vous avez eu l&#8217;impression de vous &#8221; arracher la peau &#8220;. Vous dites, dans les premi\u00e8res pages du livre<\/em>: &#8221; Un coup de col\u00e8re probablement, voil\u00e0 ce qui m&#8217;a pris&#8230; Les miens vont rester \u00e0 Sidi Moussa sans que jamais personne vienne les voir ? Nom de Dieu ! Je vais leur porter des roses. &#8221; <\/strong><\/p>\n<p>Ma m\u00e8re n&#8217;aimait pas les Arabes. C&#8217;\u00e9taient les id\u00e9es de l&#8217;\u00e9poque. \u00c7a n&#8217;\u00e9taient pas des id\u00e9es qu&#8217;elle avait, elle, seulement. Ce sont des id\u00e9es que j&#8217;ai toujours entendues, chez moi, depuis ma naissance, et que j&#8217;ai encore entendues quand je suis devenu vieux. C&#8217;\u00e9tait toujours la m\u00eame rengaine, sauf que des \u00e9v\u00e9nements graves se produisaient et que les choses changeaient un peu, elle, elle est rest\u00e9e comme elle \u00e9tait. Il fallait les comprendre, ces pauvres gens, parce qu&#8217;au d\u00e9but, c&#8217;\u00e9taient des pauvres gens. J&#8217;ai dit dans le livre: ils ont trouv\u00e9 plus pauvres qu&#8217;eux. Ils ne s&#8217;en sont pas rendu compte, mes grands-parents, ma m\u00e8re&#8230; Ma m\u00e8re, elle avait peur simplement des Arabes et Meftah, c&#8217;est un Arabe. Il \u00e9tait gentil, on lui faisait toute confiance, il avait tout, mais on ne savait pas tr\u00e8s bien quoi dire ni que penser. Moi, c&#8217;est la France qui m&#8217;a sauv\u00e9. C&#8217;\u00e9tait la France qui nous sauvait de tout, la France, m\u00e8re des Armes, des Arts et des Lois. En Alg\u00e9rie, il n&#8217;y avait rien de tout \u00e7a. Quand on \u00e9tait en France, on \u00e9tait bouche b\u00e9e. On n&#8217;avait jamais vu \u00e7a. Alors, on finissait par comprendre.<\/p>\n<p><strong> <em>Parlez-nous un peu plus de votre m\u00e8re, Mathilde Paris.<\/em> <\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait une femme r\u00e9volt\u00e9e. Elle n&#8217;\u00e9tait pas r\u00e9volt\u00e9e contre les Arabes ou contre la vie. Elle \u00e9tait r\u00e9volt\u00e9e contre sa situation. Elle a tromp\u00e9 son mari. \u00c7a a \u00e9t\u00e9 une chose \u00e9pouvantable. Mais elle n&#8217;a jamais voulu dire qu&#8217;elle avait eu tort. Elle a tromp\u00e9 son mari par amour. En 1891, date de son mariage, elle vivait \u00e0 la ferme de Sidi Moussa. Il y a un si\u00e8cle de \u00e7a ! Alors quand quelqu&#8217;un d&#8217;honn\u00eate, de convenable, demande sa main, que voulez-vous qu&#8217;on fasse, on fait exactement comme chez les Arabes, on donne la main de cette fille, on se dit qu&#8217;elle va \u00eatre heureuse, qu&#8217;elle aura une situation. Mais quand, quelques ann\u00e9es apr\u00e8s, elle s&#8217;aper\u00e7oit que ce n&#8217;est pas \u00e7a, que c&#8217;est une catastrophe et qu&#8217;elle rencontre un homme qui lui para\u00eet beau, fort, et surtout, instruit, qui lui apprend des choses que les autres ne savent pas sur cette &#8220;racaille multinationale&#8221;, comme il jugeait ses \u00e9l\u00e8ves. A l&#8217;\u00e9cole de Rovigo o\u00f9 il \u00e9tait, il y avait, au d\u00e9but du si\u00e8cle, \u00e0 peine un ou deux petits Arabes, mais c&#8217;\u00e9taient surtout des Italiens, des Espagnols, des Fran\u00e7ais, des Maltais, qui baragouinaient le fran\u00e7ais. Il leur apprenait les droits de l&#8217;Homme ! Alors, elle a eu de l&#8217;admiration pour cet homme-l\u00e0 qui ne ressemblait pas du tout aux autres. Je pense aussi que c&#8217;\u00e9tait \u00e0 cause de l&#8217;odeur des g\u00e9raniums rosat qui passait au-dessus du village \u00e0 un certain moment de l&#8217;ann\u00e9e, il y avait des hectares de g\u00e9raniums qui r\u00e9pandaient leur odeur irr\u00e9sistible. Alors, elle a c\u00e9d\u00e9. Et moi, je suis n\u00e9 de \u00e7a. C&#8217;est sans doute \u00e7a.<\/p>\n<p><strong> <em>Et le p\u00e8re ? Jusqu&#8217;\u00e0 la page 80 du livre, il est totalement absent. Est-il absent de ce livre ?<\/em> <\/strong><\/p>\n<p>Il n&#8217;y avait pas de p\u00e8re. Il y avait mon oncle Jules \u00e0 qui je d\u00e9die ce livre et que j&#8217;ai toujours aim\u00e9. J&#8217;ai toujours parl\u00e9 de lui avec affection et tendresse, et m\u00eame une certaine admiration. Il \u00e9tait rus\u00e9, certainement, mais c&#8217;est un peu comme s&#8217;il avait \u00e9t\u00e9 mon p\u00e8re. Il \u00e9tait conseiller municipal. Il se foutait de tout le monde. Des personnages importants qui passaient ou en lisant le journal, le soir, \u00e0 la lueur de la lampe \u00e0 p\u00e9trole. Ma grand-m\u00e8re ne savait pas lire, alors il lui lisait le journal. Ma m\u00e8re \u00e9tait l\u00e0 et j&#8217;\u00e9tais l\u00e0 aussi. C&#8217;\u00e9tait la t\u00e9l\u00e9vision d&#8217;hier, quoi ! (grand \u00e9clat de rire). Il se foutait de tout le monde ! Si on parlait d&#8217;un d\u00e9put\u00e9, il disait: &#8221; Est-ce que c&#8217;est vrai, est-ce que c&#8217;est pas vrai ? qu&#8217;est-ce que c&#8217;est que ce z\u00e8bre-l\u00e0 ? &#8221; Il y avait toujours chez lui une dose de scepticisme et d&#8217;humour que j&#8217;admirais et qui m&#8217;est rest\u00e9e un peu, sans doute. \u00c7a m&#8217;a donn\u00e9 m\u00e9fiance de tout ce qui pouvait se passer en bien comme en mal. Qu&#8217;est-ce qu&#8217;un p\u00e8re avait \u00e0 faire l\u00e0-dedans ? (nouvel \u00e9clat de rire). Je ne sais pas ce que c&#8217;est qu&#8217;un p\u00e8re. Je m&#8217;aper\u00e7ois quand m\u00eame qu&#8217;il faut un p\u00e8re de temps en temps, mais mon p\u00e8re, c&#8217;est peut-\u00eatre Meftah, ou peut-\u00eatre ce sont les hommes. Enfin, je ne suis pas tr\u00e8s au courant de tout \u00e7a, moi. Je suis comme un enfant, un enfant pur, tomb\u00e9 de la lune en quelque sorte.<\/p>\n<p><strong> <em>Dans votre dernier livre, mais aussi dans d&#8217;autres, le personnage de Meftah, justement, tient une place importante aux c\u00f4t\u00e9s de votre m\u00e8re, Mathilde. Pourquoi resurgit-il aujourd&#8217;hui ?<\/em> <\/strong><\/p>\n<p>Aujourd&#8217;hui, je crois que Meftah est la clef de tout (NDLR. Meftah signifie en arabe &#8220;la clef&#8221;). Quand il n&#8217;\u00e9tait pas l\u00e0, on \u00e9tait un peu perdu. Moi, j&#8217;\u00e9tais perdu sans Meftah. En allant en Alg\u00e9rie, je l&#8217;ai un peu entrevu. Je ne suis pas all\u00e9 sur sa tombe, parce que je ne sais pas o\u00f9 elle est. Mais j&#8217;ai peut-\u00eatre crois\u00e9, sans le savoir, un de ses fils.<\/p>\n<p><strong> <em>Dans un article \u00e9crit pour<\/em> le Monde, <em>vous \u00e9criviez:<\/em> &#8221; De l&#8217;Alg\u00e9rie, je reste inconsolable. Ma m\u00e8re y est n\u00e9e. J&#8217;y suis n\u00e9. Le drame qui a frapp\u00e9 tant d&#8217;hommes et de femmes de l\u00e0-bas m&#8217;endolorit encore&#8230; &#8221; <em>Dans votre dernier p\u00e8lerinage en Alg\u00e9rie, au-del\u00e0 du besoin d&#8217;aller vous recueillir sur la tombe de votre m\u00e8re, il y avait autre chose, un besoin de terre natale&#8230; ? <\/em> <\/strong><\/p>\n<p>Oui, bien s\u00fbr ! La m\u00e8re, c&#8217;est ma m\u00e8re, l&#8217;Alg\u00e9rie ! Je suis all\u00e9 en Alg\u00e9rie pour retrouver tout ce qui a compt\u00e9 pour moi, tout ce qui m&#8217;a fait, finalement, de quoi je suis n\u00e9, de quoi je suis fait. C&#8217;est pour revoir tout \u00e7a, pour comprendre tout \u00e7a, que j&#8217;y suis all\u00e9. Je ne sais pas si j&#8217;ai compris quoi que ce soit, d&#8217;ailleurs&#8230;<\/p>\n<p><strong> <em>Quand, en 1995, vous \u00eates retourn\u00e9 \u00e0 Sidi Moussa qui fait partie avec Rovigo-Bougara et l&#8217;Arba de ce qu&#8217;on appelle en Alg\u00e9rie &#8221; le triangle de la mort &#8220;, vous n&#8217;avez pas eu peur ?<\/em> <\/strong><\/p>\n<p>Peur de qui ? De quoi ? Peur de me faire tuer ? Non, \u00e7a ne m&#8217;a pas fait peur. Si les Islamistes m&#8217;avaient tu\u00e9 (\u00e9clat de rire), est-ce que ce n&#8217;aurait pas \u00e9t\u00e9 une belle fin ?<\/p>\n<p><strong> <em>Pensez-vous retourner en Alg\u00e9rie ?<\/em> <\/strong><\/p>\n<p>Pourquoi pas ? \u00c7a n&#8217;est pas impossible.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jules Roy, l&#8217;auteur de la Guerre d&#8217;Alg\u00e9rie et des Chevaux du soleil, revient pour notre plus grand bonheur sur l&#8217;itin\u00e9raire atypique qui fut le sien, celui &#8221; d&#8217;un homme de bonne volont\u00e9 &#8220;. La deuxi\u00e8me partie de son journal para\u00eetra en novembre chez Albin Michel sous le titre les Ann\u00e9es cavali\u00e8res (1966-1985). La premi\u00e8re partie \u00e9tait sortie en mars dernier chez le m\u00eame \u00e9diteur. Les Ann\u00e9es d\u00e9chirements couvrent la p\u00e9riode 1925-1965. La troisi\u00e8me et derni\u00e8re p\u00e9riode para\u00eetra \u00e0 une date non encore fix\u00e9e. En s&#8217;attaquant \u00e0 cette publication, Jules Roy n&#8217;en garde que l&#8217;essentiel: voici soixante-dix ans qu&#8217;il tient son journal. 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