{"id":1067,"date":"1998-09-01T00:00:00","date_gmt":"1998-08-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/collage1067\/"},"modified":"1998-09-01T00:00:00","modified_gmt":"1998-08-31T22:00:00","slug":"collage1067","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1067","title":{"rendered":"Collage"},"content":{"rendered":"<p>L&#8217;exposition, qui se tint tout l&#8217;\u00e9t\u00e9 \u00e0 la Biblioth\u00e8que historique de la ville de Paris et restera tout l&#8217;automne au Mus\u00e9e de l&#8217;Imprimerie \u00e0 Lyon, porte un titre modeste: &#8221; Les Didot, trois si\u00e8cles de typographie et de bibliophilie, 1698-1998 &#8220;. C&#8217;est pourtant beaucoup plus que cela: un grand livre d&#8217;histoire. Passent la royaut\u00e9, la r\u00e9volution, l&#8217;empire, la restauration, des r\u00e9publiques, et le m\u00eame m\u00e9tier s&#8217;exerce, celui d&#8217;imprimeur-\u00e9diteur, o\u00f9 de p\u00e8re en fils, et parfois en la m\u00eame personne, \u00e0 un brevet accord\u00e9 par Louis XVI pour la collection des &#8221; Ouvrages imprim\u00e9s pour l&#8217;\u00e9ducation du Dauphi &#8221; succ\u00e8dent l&#8217;exclusivit\u00e9 de l&#8217;impression des assignats de 1792, puis la fonte d&#8217;un caract\u00e8re, le &#8221; Didot millim\u00e9trique &#8220;, pour l&#8217;Imprimerie imp\u00e9riale de Napol\u00e9on. Pour ne prendre qu&#8217;un exemple limit\u00e9 dans le temps de cette saga \u00e9ditoriale qui allait en effet durer trois si\u00e8cles. Livre d&#8217;histoire, mais plus encore grand roman familial. Et le catalogue \u00e9dit\u00e9 \u00e0 cette occasion se lit comme tel. D&#8217;un Denis Didot, marchand boucher \u00e0 Paris, place Maubert, fils d&#8217;un Didot dont on ignore le pr\u00e9nom venu de Lorraine au d\u00e9but du XVIIe si\u00e8cle, naquit, en 1689, Fran\u00e7ois qui allait entrer \u00e0 seize ans en apprentissage aupr\u00e8s du libraire Jean-Luc Nion, place Conty, sur le quai Malaquais. Le recteur de l&#8217;Universit\u00e9 de Paris lui ayant, au terme de cet apprentissage et selon les stipulations m\u00eames de son contrat, d\u00e9livr\u00e9 un certificat attestant qu&#8217;il \u00e9tait &#8221; congru en langue latine et qu&#8217;il savait lire le grec &#8220;, il fut re\u00e7u libraire en 1713, devint syndic en 1753 et passa imprimeur en 1754. Ainsi commen\u00e7ait, \u00e0 petits pas, l&#8217;ascension d&#8217;une famille dont il est dit dans l&#8217;ouvrage les Caract\u00e8res de l&#8217;Imprimerie nationale (livre admirable que tout amoureux de l&#8217;\u00e9crit devrait poss\u00e9der pour s&#8217;y r\u00e9jouir l&#8217;oeil de temps en temps): &#8221; L&#8217;art du livre au XIXe si\u00e8cle et la typographie en particulier sont redevables \u00e0 la famille Didot &#8220;.<\/p>\n<p>Sobri\u00e9t\u00e9 trop allusive. Il faut entrer, m\u00eame en allant tr\u00e8s vite, dans le d\u00e9tail: en 1775, Fran\u00e7ois-Ambroise Didot, fils de Fran\u00e7ois, \u00e9tablissait, par un calcul sur la base de la &#8221; ligne de pied du roi &#8221; une mesure typographique, le &#8221; point &#8220;, unit\u00e9 de mesure toujours valable en typographie et pour la fonte des caract\u00e8res. Fran\u00e7ois-Ambroise (1730\/1804), son fils, doublant la surface de pression des presses en bois et, important d&#8217;Angleterre la technique de fabrication du papier v\u00e9lin, assit solidement la r\u00e9putation de la &#8220;maison Didot&#8221;. Il fit \u00e9galement graver une famille de caract\u00e8res, plus d\u00e9li\u00e9s que le rond et orn\u00e9 Garamond, n\u00e9 avec les po\u00e8mes de Ronsard ou le raide Jaugeon, fondu sur ordre de Colbert. Cette nouvelle famille re\u00e7ut le nom de Didot ou Didonnes et Firmin (1764-1836), son plus jeune fils, allait d\u00e9pouiller encore ce caract\u00e8re jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;aust\u00e9rit\u00e9 qui permit \u00e0 son a\u00een\u00e9 Pierre (1761-1853) d&#8217;\u00e9diter, de 1801 \u00e0 1805, un monumental &#8220;Racine&#8221;, trois volumes grand in-folio que le jury de l&#8217;Exposition des produits de l&#8217;industrie fran\u00e7aise nomma &#8221; chef d&#8217;oeuvre de la typographie de tous les temps et de tous les \u00e2ges &#8220;. Emphase propre \u00e0 ce genre de manifestations, mais il reste que ce livre, dont un exemplaire sur v\u00e9lin figurait \u00e0 l&#8217;exposition, est une merveille d&#8217;\u00e9quilibre. Plus \u00e9mouvant pourtant est sans doute un petit livre de la m\u00eame \u00e9poque. C&#8217;est une traduction &#8221; en vers fran\u00e7ais &#8221; par Firmin Didot des Bucoliques de Virgile, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9es, dit la page de titre &#8221; de plusieurs Idylles de Th\u00e9ocrite, de Bion et de Moschus; suivies de tous les passages de Th\u00e9ocrite que Virgile a imit\u00e9s &#8220;, la m\u00eame page de titre pr\u00e9cisant que le tout a \u00e9t\u00e9 &#8221; grav\u00e9, fondu, et imprim\u00e9 par le traducteur &#8220;. Fa\u00e7on pour Firmin, descendant d&#8217;un \u00e9migr\u00e9 lorrain, arri\u00e8re-petit-fils de Fran\u00e7ois, qui avait \u00e9t\u00e9 jug\u00e9 &#8221; congru &#8221; en latin et en grec au terme de son apprentissage, qu&#8217;il ma\u00eetrisait aussi bien la technologie la plus pointue de l&#8217;\u00e9poque, fonte et gravure de caract\u00e8res, que ce que l&#8217;on nommait alors les Belles Lettres. L\u00e9gitime fiert\u00e9 de celui qui est aussi bien chez lui dans l&#8217;atelier de l&#8217;artisan que dans le cabinet de l&#8217;\u00e9rudit. Il y a plus. Firmin d\u00e9die ce livre \u00e0 son fr\u00e8re a\u00een\u00e9 Pierre, dans une \u00e9l\u00e9gante pr\u00e9face, imprim\u00e9e en un caract\u00e8re grav\u00e9 par lui, une &#8221; Anglaise &#8221; reprenant \u00e0 la perfection l&#8217;\u00e9criture \u00e0 la main, dans ses pleins et ses d\u00e9li\u00e9s comme par l&#8217;encha\u00eenement sans rupture de toutes les lettres d&#8217;un mot. Il faut la citer, et on en reproduira une page ici: &#8221; J&#8217;offre au po\u00e8te, \u00e9crit-il, la traduction des pastorales que chantait le cygne de Mantoue; et au typographe les caract\u00e8res de ce volume, et surtout celui-ci appel\u00e9 Anglaise, caract\u00e8re qui, essay\u00e9 sans succ\u00e8s dans son pays natal, para\u00eet pour la premi\u00e8re fois, avec quelque distinction, sous les auspices de la Typographie fran\u00e7aise &#8220;.<\/p>\n<p>Jusque dans ses fleurs de rh\u00e9torique &#8221; et ses pointes contre la &#8221; perfide Albion &#8221; qui menait alors le blocus &#8221; cette pr\u00e9face en dit long sur cette famille, d&#8217;inventeurs, de cr\u00e9ateurs de formes, o\u00f9 l&#8217;on n&#8217;\u00e9tait pas moins fier de l&#8217;ouverture vers la novation que de l&#8217;attachement aux racines de la culture. Bibliophile, Firmin Didot l&#8217;\u00e9tait assez pour avoir r\u00e9uni une belle collection de livres anciens. Mais pas assez pour sacrifier \u00e0 ce pass\u00e9 ce qui \u00e9tait sa raison de vivre: travailler \u00e0 l&#8217;affinement de caract\u00e8res, jusqu&#8217;\u00e0 ce qu&#8217;ils lui donnent, comme il le dit dans la pr\u00e9face cit\u00e9e, enti\u00e8re satisfaction. Aussi dut-il vendre en 1810 sa collection aux ench\u00e8res, et le cabinet charg\u00e9 de cette vente pr\u00e9cise: &#8221; Ce n&#8217;est sans doute qu&#8217;avec le plus grand regret que M. Firmin Didot se d\u00e9termine \u00e0 faire la vente de son cabinet: mais il a cru devoir en faire le sacrifice pour une passion \u00e0 laquelle il doit n\u00e9cessairement attacher plus de prix encore, celle de continuer des op\u00e9rations typographiques importantes et de perfectionner diff\u00e9rentes parties de l&#8217;art qu&#8217;il exerce. &#8221; La passion bibliophilique, il la transmit \u00e0 son fils, Ambroise, qui lui succ\u00e9da dans les m\u00e9tiers de l&#8217;\u00e9dition, et allait obtenir le droit de prendre pour patronyme Firmin-Didot. Charg\u00e9 par son p\u00e8re de retrouver, d\u00e8s qu&#8217;ils seraient remis sur le march\u00e9, les livres que cette vente aux ench\u00e8res avait dispers\u00e9s, il les traqua jusqu&#8217;en Angleterre et constitua, au fil des ans, bien au-del\u00e0 des livres sortis en 1810 de la famille, la plus belle collection de manuscrits, incunables, \u00e9ditions anciennes du XIXe si\u00e8cle, accumulation de tr\u00e9sors dont l&#8217;exposition et le catalogue ne peuvent donner qu&#8217;une petite id\u00e9e. Cet homme savait prendre son bien o\u00f9 il se trouvait. Et, s&#8217;il ramena d&#8217;Angleterre en 1814 des livres pr\u00e9cieux, il prit le temps de s&#8217;enqu\u00e9rir, chez l&#8217;imprimeur Bensley, du fonctionnement de la presse m\u00e9tallique de Stanhope. D\u00e8s 1819, il installait dans ses ateliers une presse typographique en fonte de fer invent\u00e9e en 1818 \u00e0 Philadelphie qui allait tr\u00e8s vite envoyer au cabinet des curiosit\u00e9s la presse en bois &#8221; r\u00e9volutionnaire &#8221; de son grand-p\u00e8re.<\/p>\n<p>Autre histoire glan\u00e9e l\u00e0, qui aurait ravi Bertolt Brecht: Ambroise, cet &#8220;honn\u00eate homme&#8221;, ce fin lettr\u00e9, militant pour la lib\u00e9ration de la Gr\u00e8ce, et son fr\u00e8re et associ\u00e9 Hyacinthe ne m\u00e9langeaient pas les affaires et l&#8217;humanisme. Le premier, dans les ann\u00e9es quarante du XIXe si\u00e8cle, allait racheter une papeterie voisine de celle qu&#8217;il poss\u00e9dait au Mesnil. But de la manoeuvre, les g\u00e9rants de la soci\u00e9t\u00e9 l&#8217;annoncent tranquillement: &#8220;Nous avons pu faire baisser dans nos contr\u00e9es le prix des chiffons de deux \u00e0 trois francs pour cent kilogrammes, attendu que, dans ce rayon de trente lieues, il n&#8217;existe que cette fabrique et la n\u00f4tre. &#8221; Hyacinthe, lui, c&#8217;est \u00e0 la concurrence ouvri\u00e8re qu&#8217;il s&#8217;attaquait. Dans l&#8217;imprimerie du Mesnil, c&#8217;\u00e9taient de toutes jeunes filles qui composaient les ouvrages grecs et latins. Elles savaient \u00e0 peine lire et \u00e9crire ? Qu&#8217;importe. De savants &#8221; protes &#8221; les corrigeaient, car l&#8217;essentiel \u00e9tait ailleurs: r\u00e9duites au ch\u00f4mage par l&#8217;introduction de nouvelles techniques dans la papeterie familiale, elles avaient peu d&#8217;exigences salariales. De m\u00eame, comme, en 1838, les ateliers parisiens d&#8217;imprimerie dirig\u00e9s par Ambroise &#8220;n&#8217;avaient pu enti\u00e8rement payer leurs int\u00e9r\u00eats, les frais g\u00e9n\u00e9raux ainsi que les salaires des ouvriers ont \u00e9t\u00e9 diminu\u00e9s &#8220;, apprend une note reprise dans le catalogue. Ainsi, les expositions, leurs catalogues nous apprennent-ils souvent m\u00eame ce qu&#8217;on n&#8217;allait pas y chercher au d\u00e9part. Mais ce &#8220;collage&#8221;, lui, arrive au bout de la page. Qu&#8217;y a-t-il \u00e0 coller puisque le tissu en est d&#8217;une seule pi\u00e8ce ? On le prendra comme il est. Qu&#8217;on ne voie en tout cas pas dans l&#8217;\u00e9vocation de cette histoire familiale de la nostalgie pour un temps o\u00f9 &#8221; typos &#8221; et journalistes parlaient la m\u00eame langue. Cet article fut tap\u00e9 sur ordinateur, un autre, nettement plus puissant, le mettra en page. On peut se dire, au sortir de cette exposition o\u00f9 l&#8217;on aura vu des hommes tailler leur route entre novation et ancrage dans la tradition, que Fran\u00e7ois, Pierre, Firmin se seraient \u00e9merveill\u00e9s de cette machine-l\u00e0. Et d&#8217;ailleurs, un des grands cr\u00e9ateurs de formes typographiques de ce temps, Andr\u00e9 Frutiger, a repris et digitalis\u00e9 pour utilisation sur ordinateur le &#8221; Didot &#8220;. La cha\u00eene n&#8217;est pas rompue.<\/p>\n<p>* Distributeur.<\/p>\n<p>1. Selon le Film fran\u00e7ais du 21\/8, sur les 70 nouveaux films sortis cet \u00e9t\u00e9, 8 seulement sont fran\u00e7ais (NDLR).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&#8217;exposition, qui se tint tout l&#8217;\u00e9t\u00e9 \u00e0 la Biblioth\u00e8que historique de la ville de Paris et restera tout l&#8217;automne au Mus\u00e9e de l&#8217;Imprimerie \u00e0 Lyon, porte un titre modeste: &#8221; Les Didot, trois si\u00e8cles de typographie et de bibliophilie, 1698-1998 &#8220;. C&#8217;est pourtant beaucoup plus que cela: un grand livre d&#8217;histoire. 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