{"id":1063,"date":"1998-09-01T00:00:00","date_gmt":"1998-08-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/premiers-romans1063\/"},"modified":"1998-09-01T00:00:00","modified_gmt":"1998-08-31T22:00:00","slug":"premiers-romans1063","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1063","title":{"rendered":"Premiers romans"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Cet automne, une grosse poign\u00e9e de premiers textes grattent les plaies des corps en souffrance sur les quais des soci\u00e9t\u00e9s, au cr\u00e9puscule d&#8217;un des si\u00e8cles les plus agit\u00e9s de l&#8217;humanit\u00e9. Quelques lignes de force. <\/p>\n<p>Ces interrogations violent quelques tabous que le malaise de la civilisation a r\u00e9activ\u00e9s, au moment o\u00f9 toute une g\u00e9n\u00e9ration voit son avenir estampill\u00e9 par des menaces dont la brutalit\u00e9 se cache derri\u00e8re la s\u00e9cheresse des initiales, SDF, SIDA, FMI. D\u00e8s lors toute oeuvre qui transgresserait les limites du &#8221; politiquement correct &#8220;, a fortiori un premier roman, trouve son int\u00e9r\u00eat imm\u00e9diat, non pour satisfaire une curiosit\u00e9 sociologique l\u00e9gitime mais pour t\u00e9moigner d&#8217;une \u00e9poque et de la vitalit\u00e9 de la veine romanesque. Car, au bout du compte, c&#8217;est l&#8217;\u00e9criture qui laisse la trace la plus visible.<\/p>\n<p> <strong> Peut-on tout transformer en mat\u00e9riau de fiction ? <\/strong><\/p>\n<p>Les huit ouvrages ici choisis sur 58 premiers romans (pour un total de 295 fictions en fran\u00e7ais) ont en commun la naus\u00e9e bousculant des \u00eatres engloutis dans le marais saum\u00e2tre du r\u00e9el. Doit-on s&#8217;\u00e9tonner d&#8217;\u00eatre invit\u00e9s \u00e0 la grande revue des corps se distordant, se racornissant, se consumant quand chaque journal t\u00e9l\u00e9vis\u00e9 est une litanie de violences ? Se pose la lancinante question du mat\u00e9riau de fiction: peut-on faire litt\u00e9rature de tout ? La cl\u00e9, comme toujours, r\u00e9side dans l&#8217;\u00e9criture. Fr\u00e9d\u00e9rique Traverso narre les derniers jours d&#8217;adolescences s&#8217;attardant dans les embruns de la f\u00eate permanente. Ses quatre h\u00e9ro\u00efnes usent des hommes et des choses avec une fr\u00e9n\u00e9sie cens\u00e9e repousser \u00e0 l&#8217;infini les fronti\u00e8res de la jouissance, celle que permet l&#8217;enfance; les sens commandent: une odeur, une caresse, la suavit\u00e9 d&#8217;une confiture, parfums et go\u00fbt qui, ici, sont ceux du sperme ou d&#8217;une aisselle. Mais il en est des perversions comme du reste: les amateurs, les petits, les id\u00e9alistes, trouvent leur ma\u00eetre et perdent, avec leurs illusions, leur innocence. Wellcome dans le monde, le vrai, le dur. Les Voyoutes dans une r\u00e9sidence qui n&#8217;est pas sans renvoyer aux ch\u00e2teaux classiques des perversions commenceront \u00e0 entrevoir, au fond du tunnel, l&#8217;issue (mariage, maternit\u00e9) \u00e0 laquelle elles tentent, inconscientes puis lucides, d&#8217;\u00e9chapper. Elles se savent condamn\u00e9es \u00e0 emprunter la juste voie, comme Lydie la romantique du quatuor. Denis Lachaud et F\u00e9lix Wolmark se projettent dans l&#8217;enfance lointaine, celle des \u00e9mois troubles des premiers \u00e9changes amoureux. Le th\u00e8me d\u00e9licat de la p\u00e9dophilie, au moment o\u00f9 l&#8217;affaire Dutroux a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 l&#8217;\u00e9tat de d\u00e9labrement de certains de nos pays (tous?) est abord\u00e9 sans d\u00e9tours par F\u00e9lix Wolmark. Comment lire, l&#8217;esprit d\u00e9gag\u00e9, la relation des amours d&#8217;une institutrice et de son \u00e9l\u00e8ve de sept ans qui partage en outre certaines de ses nuits avec la jeune bonne de la maison, amours qui n&#8217;ont rien de platoniques. L&#8217;auteur, interrogeant par touches l&#8217;histoire r\u00e9cente, marqu\u00e9e de l&#8217;ind\u00e9l\u00e9bile tache d&#8217;Auschwitz, gr\u00e2ce \u00e0 une \u00e9l\u00e9gante \u00e9criture h\u00e9rit\u00e9e des \u00e9crivains ayant aliment\u00e9 l&#8217;enfer de la Biblioth\u00e8que nationale, r\u00e9sout l&#8217;impossible \u00e9quation. Mademoiselle Le Cubin n&#8217;est pas ce mod\u00e8le de gorgone lubrique qui hanterait la main courante des commissariats. Que le roman laisse en bouche une intranquillit\u00e9 n&#8217;est somme toute que le lot d&#8217;une \u00e9poque de confusion des sentiments et des images.<\/p>\n<p> <strong> Dans le domaine du divertissement, \u00e0 l&#8217;abri de la prise de t\u00eate  <\/strong><\/p>\n<p>Denis Lachaud, reprenant la qu\u00eate de l&#8217;identit\u00e9 et de la m\u00e9moire, pose ses pas dans ceux d&#8217;un jeune Allemand vivant en France, entour\u00e9 des mensonges des adultes. Retrouver ses origines signifie, pour Ernst Wommel, subir l&#8217;\u00e9preuve de la communion des peaux. Tel un h\u00e9ros de la guerre de Troie, il puise son courage dans l&#8217;\u00e9treinte avec son autre moi d&#8217;outre-Rhin comme lui bouscul\u00e9 par les petites et grandes l\u00e2chet\u00e9s de parents au pass\u00e9 naus\u00e9abond. Ayant appris l&#8217;allemand, Ernst aura appris son histoire et le m\u00e9tier de vivre, pratiquant l&#8217;ex\u00e9cration puis l&#8217;asc\u00e8se aupr\u00e8s d&#8217;un \u00e9corch\u00e9, son fr\u00e8re de tristesse. Avec Vanessa Zocchetti on entre de plain-pied dans le domaine de la fantaisie, de la sotie. On n&#8217;est pas loin, s&#8217;agissant de la situation &#8221; la prise de pouvoir par les culs-de-jatte et la d\u00e9cadence de l&#8217;empire des diminu\u00e9s &#8221; d&#8217;un Mac Orlan, par exemple. Le moteur de l&#8217;existence \u00e9tant le sexe, sous la banni\u00e8re de Casimira, les corps tronqu\u00e9s retrouvent leur grandeur dans l&#8217;orgie. On baise sans frein; la faim et la soif de s&#8217;\u00e9pancher, de curer dans l&#8217;\u00e9treinte les souillures de la soci\u00e9t\u00e9 sont telles qu&#8217;on se d\u00e9vore, revenus \u00e0 l&#8217;\u00e9tat animal le plus primaire. Le ton drolatique, la crudit\u00e9 de la langue \u00e9vitent l&#8217;indigestion. On reste cependant dans le domaine du divertissement, \u00e0 l&#8217;abri des prises de t\u00eate. Mais l&#8217;\u00e9poque ne pr\u00f4ne-t-elle pas cette attitude ?. Au dessus du vide, s&#8217;\u00e9garant par trop dans des paysages convenus<\/p>\n<p>Dominique Gilbert, qui souhaite entourer sa biographie de myst\u00e8re (Dominique: homme, femme?) et Isabelle Marsay explorent les territoires inconnus o\u00f9 \u00e9quilibre et d\u00e9s\u00e9quilibre, animation et inertie en viennent \u00e0 se confondre tant la fronti\u00e8re est t\u00e9nue. Il faut donc s&#8217;y risquer, au prix de sa raison, de sa vie; ou des deux, comme chez les personnages de Vincent de Swarte et Rochelle Fack, la plus jeune, avec ses 24 ans, des nouveaux romanciers. Le personnage de Dominique Gilbert meuble la vacuit\u00e9 de sa vie &#8221; le sugg\u00e8re le wagon o\u00f9 la jeune fille qu&#8217;il sollicite lui montre son cul sans ciller &#8221; se transformant en voyeur. Mais tout chez lui est pr\u00e9texte; aussi ne s&#8217;aventure-t-il sur les toits, de nuit, que pour faire l&#8217;exp\u00e9rience des limites. En \u00e9quilibre au-dessus du vide, il avance imperceptiblement vers le point de rupture, vers cette zone spatio-temporelle o\u00f9 on peut basculer; \u00e0 cet instant pr\u00e9cis, la m\u00e9canique des forces physiques a c\u00e9d\u00e9 devant les pulsions qui poussent au d\u00e9passement de soi. Avec le retour sur le plancher de la r\u00e9alit\u00e9, l&#8217;homme renouera avec ce d\u00e9tachement qui rend la vie supportable. L&#8217;auteur, analyste clinique des sentiments et situations, use d&#8217;un vocabulaire, d&#8217;une syntaxe, d&#8217;une pr\u00e9cision quasi scientifique sans que jamais cela ne nuise au plaisir de la belle langue La jeune femme que porte \u00e0 la page Isabelle Marsay cherche \u00e0 revoir, prise dans une existence \u00e9voluant dans la grisaille des jours, entre gosses turbulents et vieillards concupiscents, l&#8217;\u00e9clat ultime de la jouissance de l&#8217;homme pr\u00e9cipit\u00e9 dans les draps du n\u00e9ant pour avoir c\u00f4toy\u00e9 les rivages de la petite mort. Ce roman est une autre piqu\u00e9e dans les tr\u00e9fonds de l&#8217;individu combattant le mal de vivre par un h\u00e9donisme assum\u00e9. Il ne convainc pas, s&#8217;\u00e9garant par trop dans des paysages convenus.<\/p>\n<p> <strong> Une \u00e9criture haletante pour un enfer dont on sort \u00e9branl\u00e9 <\/strong><\/p>\n<p>Le gardien que Vincent de Swarte isole dans un phare \u00e0 une port\u00e9e de jumelles de la c\u00f4te est le Charon d&#8217;un enfer dont on ne sort que lourdement \u00e9branl\u00e9. Et quand une femme, soeur de sexe et de mort, le rejoint, le pi\u00e8ge se referme sur un microcosme encombr\u00e9 d&#8217;\u00eatres naturalis\u00e9s, vid\u00e9s de l&#8217;int\u00e9rieur et rendus \u00e0 leur carapace, \u00e0 leur apparence, images sans profondeur auxquelles nous a habitu\u00e9s la frivolit\u00e9 du march\u00e9 o\u00f9 l&#8217;on fait argent de tout. La houle qui cingle la ceinture granitique du th\u00e9\u00e2tre des horreurs dresse une barri\u00e8re d&#8217;innocence autour des personnages. L\u00e0, on abandonne tout en entrant, on acc\u00e8de \u00e0 la min\u00e9ralit\u00e9 des choses. Le personnage central de ce livre aux phrases courtes, sans graisse, serial killer que guide une mission inexorable, n&#8217;est pas, en d\u00e9finitive, monstrueux. Il ressemble trop \u00e0 ces \u00eatres que nous fr\u00e9quentons, dont nous percevons les f\u00ealures \u00e0 l&#8217;occasion d&#8217;une rencontre fortuite dans un m\u00e9tro ou sur un trottoir. Il nous est m\u00eame si familier qu&#8217;on se prend parfois \u00e0 anticiper ses r\u00e9actions. La femme, enfant\u00e9e par Rochelle Fack, est un pr\u00e9cipit\u00e9 de toutes les douleurs, de toutes les crises qu&#8217;un corps peut d\u00e9velopper et supporter. Ce &#8221; Je &#8221; erre du pic de la drogue au gouffre de la prostitution, pour s&#8217;enfoncer plus loin dans la maladie qui ronge l&#8217;organisme, n\u00e9e dans le sexe (tu p\u00e9riras par o\u00f9 tu as p\u00e9ch\u00e9). La d\u00e9construction de la personnalit\u00e9, l&#8217;effritement de l&#8217;enveloppe charnelle empruntent les vingt-deux stations d&#8217;une passion frapp\u00e9e d\u00e8s les premi\u00e8res phrases du sceau de la mal\u00e9diction. La vie est un cancer; elle est \u00e9galement cet enfant que l&#8217;on expulse, l&#8217;enfant que l&#8217;on est et dont on r\u00e9investit la peau \u00e0 l&#8217;heure de dispara\u00eetre. Le cri se mat\u00e9rialise sur la page, mots \u00e9crits en lettres majuscules, l&#8217;\u00e9criture hal\u00e8te, phrases s\u00e8ches, sans aff\u00e9terie. L&#8217;encre poss\u00e8de la couleur du sang et des sanies. Ce livre est violent, parfois insoutenable. Mais le monde le serait-il moins ?<\/p>\n<p> <strong> Fr\u00e9d\u00e9rique Traverso: Les Voyoutes, Grasset, 166 p., 95F. <\/strong><\/p>\n<p> <strong>  F\u00e9lix Wolmark: Mademoiselle Le Cubin, Zulma. 188 p.  <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Denis Lachaud: J&#8217;apprends l&#8217;allemand, Actes Sud, 206 p., 98F  <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Vanessa Zocchetti: Croc-en-jambe, Julliard, 190 p., 109 F.  <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Dominique Gilbert: Le Chemin de fer, Gallimard, 230 p., 120 F  <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Isabelle Marsay: Le Poisson qui r\u00eave, Flammarion, 148 p., 80 F.  <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Vincent de Swarte: Pharricide,Calmann-L\u00e9vy, 180 p., 89 F  <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Rochelle Fack: Les Gages, POL, 152 p., 85 F <\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Cet automne, une grosse poign\u00e9e de premiers textes grattent les plaies des corps en souffrance sur les quais des soci\u00e9t\u00e9s, au cr\u00e9puscule d&#8217;un des si\u00e8cles les plus agit\u00e9s de l&#8217;humanit\u00e9. 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