{"id":10573,"date":"2017-09-13T09:46:45","date_gmt":"2017-09-13T07:46:45","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-documenter-le-monde\/"},"modified":"2023-06-23T23:25:20","modified_gmt":"2023-06-23T21:25:20","slug":"article-documenter-le-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=10573","title":{"rendered":"Documenter le monde"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Pour leur vingt-neuvi\u00e8me \u00e9dition, Les \u00c9tats g\u00e9n\u00e9raux du documentaire, \u00e0 Lussas en Ard\u00e8che, ont invit\u00e9 leurs spectateurs \u00e0 regarder le monde, ses remous, ses ressacs, ses fulgurances. Retour sur trois films bient\u00f4t visibles au cin\u00e9ma ou \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. <\/p>\n<h2> <em>Belinda<\/em>, portrait au plus pr\u00e8s<\/h2>\n<p>Lorsque le film d\u00e9bute, deux fillettes sont film\u00e9es assises \u00e0 l\u2019arri\u00e8re d\u2019une voiture. Le conducteur s\u2019adresse \u00e0 elles. On comprend \u00e0 la discussion qu\u2019il s\u2019agit de leur \u00e9ducateur, car l\u2019homme raisonne les s\u0153urs, et veut leur faire admettre la pertinence de leur placement, pour l\u2019une en foyer, pour l\u2019autre en famille d\u2019accueil. Dans cette s\u00e9quence, une seule des fillettes est nomm\u00e9e\u00a0: Sabrina. C\u2019est l\u2019autre, celle dont le pr\u00e9nom viendra plus tard, qui constitue le titre et c\u0153ur du film de Marie Dumora. <\/p>\n<p>Pour ce documentaire, la r\u00e9alisatrice fran\u00e7aise a retrouv\u00e9 sur plusieurs ann\u00e9es Belinda. Neuf, quinze, vingt-trois ans\u00a0: \u00e0 travers ces trois \u00e2ges se dessine le portrait d\u2019une jeune femme d\u00e9termin\u00e9e et solitaire. Entre les ellipses temporelles s\u2019\u00e9nonce aussi une enfance chaotique, faite de d\u00e9brouillardises, o\u00f9 la mis\u00e8re sociale n\u2019est jamais tr\u00e8s loin et o\u00f9 les absences se succ\u00e8dent\u00a0: absence des deux parents lorsque Belinda et Sabrina sont plac\u00e9es, absence du p\u00e8re (en prison) lorsque Belinda \u00e2g\u00e9 de quinze ans vit chez sa m\u00e8re, absences r\u00e9p\u00e9t\u00e9es de Thierry (en prison lui aussi), son compagnon, lorsque Belinda a vingt-trois ans. <\/p>\n<p>Film touchant par sa sensibilit\u00e9, <em>Belinda<\/em> dessine avec d\u00e9licatesse le portrait d\u2019une jeune femme qui semble condamn\u00e9e \u00e0 vivre et se d\u00e9brouiller seule. Ce faisant, <em>Belinda<\/em> raconte \u00e9galement l\u2019implacable d\u00e9terminisme social\u00a0: dans cette famille y\u00e9niche \u2013 les y\u00e9niches sont de lointains cousins des Roms \u2013 install\u00e9e en Alsace, l\u2019alternance entre un m\u00e9tier et des activit\u00e9s malhonn\u00eates est la norme. Tout comme la pr\u00e9sence des services sociaux \u2013 cette omnipr\u00e9sence qui a \u00e0 voir, peut-\u00eatre, avec l\u2019oubli total de la cam\u00e9ra par tous les protagonistes du film. <\/p>\n<p>Nonobstant la typographie de l\u2019intitul\u00e9 du film (&#8220;Belinda&#8221; \u00e9crit avec des c\u0153urs), et la s\u00e9quence finale (avec <em>Tombe la neige<\/em> de Salvatore Adamo) qui anecdotisent et am\u00e8nent un regard de surplomb sur Belinda et ses proches, Marie Dumora r\u00e9alise un documentaire \u00e9minemment touchant et respectueux de ses personnages. <\/p>\n<h2> <em>Bricks<\/em>, les paradoxes de la brique<\/h2>\n<p>1) Dans la nuit, avec au loin les lumi\u00e8res d\u2019une ville, une pelleteuse charrie des briques vou\u00e9es \u00e0 \u00eatre d\u00e9truites. 2) Dans une usine, des machines au travail produisent m\u00e9thodiquement&#8230; des briques. Constituant les premi\u00e8res minutes de <em>Bricks<\/em>, ces images r\u00e9sument \u00e0 elles seules les situations paradoxales que le documentaire va d\u00e9plier. <\/p>\n<p>Depuis l\u2019\u00e9clatement de la bulle immobili\u00e8re en 2008 en Espagne, c\u2019est tout un syst\u00e8me qui est en crise\u00a0: abandon de projets immobiliers faramineux, chute de la construction de logements, fermetures d\u2019usines de briques et de banques, faillites des promoteurs immobiliers, augmentation du nombre de ch\u00f4meurs et des expulsions, etc. Pour aborder cette situation complexe aux enjeux et aux r\u00e9sonances multiples, le sociologue, charg\u00e9 de recherche au CNRS, et \u00e9crivain Quentin Ravelli est, donc, parti de la brique. Mat\u00e9riau de construction embl\u00e9matique en Espagne, la brique peut, aussi, d\u00e9signer la r\u00e9alisation d\u2019un coup financier (gagnant) comme un emprunt toxique. Ce mat\u00e9riau devient le fil rouge du film, les s\u00e9quences de destruction et de production alternant avec les autres r\u00e9cits, et la cr\u00e9ation sonore elle-m\u00eame travaillant les sons qui lui sont li\u00e9es. <\/p>\n<p>Avec sa polys\u00e9mie, la brique se r\u00e9v\u00e8le une m\u00e9taphore pertinente du capitalisme, de ses exc\u00e8s comme de ses paradoxes. Car qu\u2019il s\u2019agisse des images de machines dans des usines, de Joaquin, maire de la ville nouvelle Valdeluz construite pendant les ann\u00e9es de sp\u00e9culation immobili\u00e8re et qui tente de redonner un \u00e9lan \u00e9conomique et touristique \u00e0 sa cit\u00e9, ou de Blanca qui avec l\u2019aide de la Plateforme des victimes du cr\u00e9dit (Plataforma de los Afectados por la Hipoteca) va mettre en place un rapport de forces avec sa banque, c\u2019est bien toujours du capitalisme dont il est question. Un syst\u00e8me paradoxal, puisque \u2013 comme l\u2019explique lors d\u2019une intervention t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e Ada Colau, alors responsable de la Plateforme, et depuis devenue maire de Barcelone \u2013 des milliers de personnes sont aujourd\u2019hui surendett\u00e9es pour avoir suivies les conseils de l\u2019\u00c9tat. Et l\u2019Espagne est le pays qui expulse le plus alors qu\u2019il a le plus de logements vides. <\/p>\n<p>Entrem\u00ealant avec intelligence les angles d\u2019approche, les enjeux les plus triviaux aux plus complexes, Quentin Ravelli brosse pour son premier film un portrait passionnant de l\u2019Espagne contemporaine. Loin de tout regard ang\u00e9lique sur la situation du pays, <em>Bricks<\/em> donne, au passage, \u00e0 voir des possibilit\u00e9s des luttes collectives face \u00e0 la violence destructrice du capitalisme. <\/p>\n<h2> <em>Les \u00c9ternels<\/em>, la guerre en sourdine<\/h2>\n<p>Il y a des guerres dont les m\u00e9dias parlent peu et qui continuent, pourtant, \u00e0 \u00e9grener leurs morts. C\u2019est \u00e0 l\u2019un de ses conflits en sourdine que s\u2019est int\u00e9ress\u00e9 le r\u00e9alisateur Pierre-Yves Vandeweerd. Dans <em>Les \u00c9ternels<\/em>, le documentariste belge s\u2019est rendu au Haut-Karabagh, enclave arm\u00e9nienne situ\u00e9e en territoire az\u00e9ri que l\u2019Arm\u00e9nie et l\u2019Azerba\u00efdjan se disputent depuis la dislocation de l\u2019ex-URSS. En d\u00e9pit d\u2019un cessez-le-feu sign\u00e9 en 1994, des combats continuent \u00e0 avoir lieu. <\/p>\n<p>Le cheminement ayant men\u00e9 Pierre-Yves Vandeweerd au Haut-Karabagh est pour le moins inattendu. Lors des <em>Tourmentes<\/em>, son pr\u00e9c\u00e9dent film, le r\u00e9alisateur a \u00e9t\u00e9 amen\u00e9 \u00e0 travailler sur les archives de l\u2019institut psychiatrique de Saint-Alban, en Loz\u00e8re. L\u00e0, il d\u00e9couvre l\u2019existence d\u2019un syndrome affectant des survivants du g\u00e9nocide arm\u00e9nien, une <em>\u00ab\u00a0m\u00e9lancolie d\u2019\u00e9ternit\u00e9\u00a0\u00bb<\/em>. C\u2019est la prolongation comme la r\u00e9surgence de ce syndrome post-traumatique chez les personnes ayant v\u00e9cu le conflit du Haut-Karabagh que Pierre-Yves Vandeweerd explore. <\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019image de la gen\u00e8se particuli\u00e8re de ce film, <em>Les \u00c9ternels<\/em> d\u00e9joue dans sa forme tous les attendus d\u2019un documentaire sur la guerre. Ni h\u00e9ro\u00efsation, ni virilisation. Sur un rythme lent, <em>Les \u00c9ternels<\/em> d\u00e9ploie patiemment ses images, alternant entre les soldats d\u2019aujourd\u2019hui et ceux d\u2019hier. Il y a, donc, les militaires pr\u00e9sents aujourd\u2019hui sur la ligne de front, film\u00e9s les plus souvent de dos dans les tranch\u00e9es, en exercice \u00e0 la caserne, les corps primant sur les visages. \u00c0 ces images de groupes s\u2019opposent celles d\u2019hommes \u00e2g\u00e9s, figures d\u2019errance livr\u00e9es \u00e0 elles-m\u00eames et s\u2019adonnant \u00e0 des geste obsessionnels. Des hommes solitaires aux visages burin\u00e9s, et dont les regards m\u00e9lancoliques portent en eux les traumatismes subis. Et puis il y a les autres, jeunes hommes et femme dont les courses \u00e9perdues portent l\u2019inqui\u00e9tude des r\u00e9miniscences du g\u00e9nocide. <\/p>\n<p>Ces personnages \u00e9voluent dans des paysages magnifiques, imposant par leur majest\u00e9, comme dans des landes de terre peupl\u00e9es de ruines. Un r\u00e9cit en voix off, fond\u00e9 pour partie sur les \u00e9crits de l\u2019auteur arm\u00e9nien Yegish\u00e9 Tscharents, accompagne ces images, amplifiant les sentiments d\u2019inqui\u00e9tude, comme l\u2019impossible paix de l\u2019\u00e2me. Au-del\u00e0 de la question d\u2019un conflit et de ses cons\u00e9quences d\u00e9vastatrices pour les populations, <em>Les \u00c9ternels<\/em> aborde dans une forme \u00e0 la beaut\u00e9 saisissante, empreinte de culture arm\u00e9nienne \u2013 domin\u00e9e par la m\u00e9taphore et les forces telluriques \u2013 la question du traumatisme et du sentiment d\u2019absurdit\u00e9 face \u00e0 un monde o\u00f9 l\u2019histoire se rejoue sans cesse.<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-10573 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/09\/lussas-2-76f.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/09\/lussas-2-76f-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"lussas-2.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour leur vingt-neuvi\u00e8me \u00e9dition, Les \u00c9tats g\u00e9n\u00e9raux du documentaire, \u00e0 Lussas en Ard\u00e8che, ont invit\u00e9 leurs spectateurs \u00e0 regarder le monde, ses remous, ses ressacs, ses fulgurances. 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