{"id":10526,"date":"2017-06-22T10:41:37","date_gmt":"2017-06-22T08:41:37","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-legislatives-second-tour-et-apres\/"},"modified":"2017-06-22T10:41:37","modified_gmt":"2017-06-22T08:41:37","slug":"article-legislatives-second-tour-et-apres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=10526","title":{"rendered":"L\u00e9gislatives second tour. Et apr\u00e8s\u00a0?"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Le cycle \u00e9lectoral d\u00e9cisif de 2017 est achev\u00e9. La politique n\u2019en sort pas grandie. La gauche est malade, mais sa partie gauche est en principe dans une situation plus favorable. Raison de plus pour ne pas g\u00e2cher une opportunit\u00e9 et une redoutable exigence.<\/p>\n<h2>Constituer le peuple<\/h2>\n<p>\u00c9parpillement du champ politique, abstention exceptionnelle, recul des partis traditionnels\u2026 Tous les indices convergent pour mettre en relief ce qui est une v\u00e9ritable crise politique, articul\u00e9e \u00e0 une crise de r\u00e9gime. Red\u00e9finitions \u00e0 la marge et repl\u00e2trage constitutionnel ne serviraient d\u00e8s lors \u00e0 rien. Relancer la gauche dans son \u00e9tat ancien n\u2019a pas davantage de sens. Les temps qui sont les n\u00f4tres appellent \u00e0 une rupture, sans pr\u00e9c\u00e9dent et \u00e0 toutes les \u00e9chelles. Elle demande de la refondation ou de la m\u00e9tamorphose, davantage que de l\u2019am\u00e9nagement.<\/p>\n<p>Le &#8220;mouvement ouvrier&#8221; s\u2019est affaiss\u00e9 \u2013\u00a0la crise du syndicalisme en est une manifestation majeure\u00a0\u2013 sans que le &#8220;mouvement social&#8221; prenne franchement la rel\u00e8ve. La radicalit\u00e9 n\u2019a pas \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la tension entre un pragmatisme par d\u00e9faut \u2013\u00a0au pr\u00e9texte que l\u2019utopie est en panne\u00a0&#8211; et la nostalgie de &#8220;jours heureux&#8221; dont on ne sait pas toujours tr\u00e8s bien s\u2019ils sont ceux de l\u2019espoir r\u00e9volutionnaire ou de la bonne vieille social-d\u00e9mocratie d\u2019antan. Le &#8220;r\u00e9alisme&#8221; pr\u00f4n\u00e9 par le socialisme s\u2019est enlis\u00e9 dans les sables, mais &#8220;l\u2019alternative&#8221; n\u2019a pas fait la d\u00e9monstration compl\u00e8te de sa force et de sa cr\u00e9dibilit\u00e9.<\/p>\n<p>Au fil des ans, le PCF s\u2019est enferm\u00e9 dans le souvenir de ses temps glorieux et le PS est devenu le parti de la &#8220;gestion loyale&#8221; d\u2019un capitalisme mondialis\u00e9. Par-l\u00e0, les deux partis ont cess\u00e9 d\u2019\u00eatre des lieux de promotion des attentes populaires, notamment ouvri\u00e8res et urbaines, et des foyers de socialisation permettant aux couches subalternes de disputer la place aux groupes dot\u00e9es des ressources mat\u00e9rielles et symboliques qui d\u00e9coulent de leur statut. La violence de la crise politique, le d\u00e9sengagement citoyen de plus en plus affirm\u00e9 et la pouss\u00e9e du Front national ont \u00e9t\u00e9 les manifestations les plus fortes de ce processus r\u00e9gressif. La politique a horreur du vide\u00a0: quand les forces les plus critiques ne sont pas suffisamment \u00e0 la hauteur, la place est libre pour les centrismes improbables ou pour les alternatives violentes, celles des petites et des grandes &#8220;communaut\u00e9s&#8221;.<\/p>\n<p>On ne change pas le d\u00e9sordre de la soci\u00e9t\u00e9, sans le socle humain qui le rend possible. Or la gauche traditionnelle est en panne. Le communisme et le socialisme l\u2019ont structur\u00e9e pendant tout le XXe si\u00e8cle (voir article pr\u00e9c\u00e9dent)\u00a0; ils ne sont plus en \u00e9tat de le faire. Le clivage m\u00eame de la droite et de la gauche est en question, d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 leurs gestions du pouvoir finissent par se confondre. La conclusion s\u2019impose \u00e0 beaucoup qu\u2019il faut d\u00e9sormais s\u2019appuyer sur un autre paradigme\u00a0: l\u2019objectif ne serait plus d\u2019unir la gauche, mais de rassembler le peuple\u00a0; il faudrait le faire, non pas contre la droite, mais contre les &#8220;\u00e9lites&#8221;, qu\u2019elles soient de gauche comme de droite.<\/p>\n<p>Il y a beaucoup de vrai dans cette affirmation. Le peuple est aux abonn\u00e9s absents dans l\u2019ar\u00e8ne politique institutionnelle. Il a pour lui son nombre (employ\u00e9s et ouvriers regroupent les deux tiers des actifs) et contre lui sa dispersion. On ne rep\u00e8re plus de groupe central, moderne et en expansion. Et, si les r\u00e9serves de combativit\u00e9 sont intactes, le c\u0153ur du mouvement populaire d\u2019hier \u2013\u00a0le mouvement ouvrier\u00a0\u2013 est d\u00e9sormais bien incertain. Le syndicalisme h\u00e9site sur ses formes et ses projets, le monde associatif est \u00e9clat\u00e9 et ce qui fut le grand unificateur du monde populaire urbain \u2013\u00a0le grand r\u00eave de la &#8220;Sociale&#8221;\u00a0&#8211; a encore du mal \u00e0 trouver ses formes contemporaines, face aux projets bien r\u00e9els des forces dominantes.<\/p>\n<p>Les cat\u00e9gories populaires ont donc besoin de faire mouvement, comme les ouvriers d\u2019hier surent se constituer en mouvement ouvrier. Elles doivent lutter et s\u2019organiser, pour que le m\u00e9contentement et la col\u00e8re se transforment en action collective et non en ressentiment. En s\u2019y attachant, elles se feront &#8220;multitude&#8221;. Or cela ne suffit pas, car la soci\u00e9t\u00e9 n\u2019est pas une simple juxtaposition de pratiques et de structures particuli\u00e8res\u00a0: elle est une fa\u00e7on de les mettre en ordre. Elle a ses coh\u00e9rences, ses logiques dominantes. Dans le capitalisme mondialis\u00e9, on en conna\u00eet les principales\u00a0: l\u2019accumulation de biens mat\u00e9riels, de marchandises et de profit sert de moteur\u00a0; la concurrence est la base de tout dynamisme\u00a0; la gouvernance est le mode r\u00e9gulateur par excellence\u00a0; l\u2019in\u00e9galit\u00e9, la polarit\u00e9 et les rapports de domination sont les axes de distribution des individus, des groupes et des territoires. En principe, c\u2019est au politique d\u2019agir sur ces coh\u00e9rences et, pour cela, de rassembler les majorit\u00e9s qui peuvent en d\u00e9cider. Si elle veut aller \u00e0 la racine des dynamiques sociales pour les transformer, la multitude des combats populaires se doit de devenir un &#8220;peuple&#8221; politique.<\/p>\n<p>Or ce qui fait des cat\u00e9gories populaires un peuple n\u2019est pas la seule conscience d\u2019un adversaire ou d\u2019un ennemi. D\u00e9signer les responsables des difficult\u00e9s peut \u00eatre un levier initial de mobilisation\u00a0; ce n\u2019est pas un gage de succ\u00e8s dans la longue dur\u00e9e. Plus que tout, il importe d\u2019\u00e9lucider les causes de ce qui ne va pas. Le &#8220;peuple&#8221; combat ceux qui exploitent et ceux qui dominent (les &#8220;\u00e9lites&#8221;). Il ne devient toutefois une figure centrale que s\u2019il impose une mani\u00e8re coh\u00e9rente et r\u00e9aliste d\u2019abolir les m\u00e9canismes qui produisent la coupure du &#8220;peuple&#8221; et des &#8220;\u00e9lites&#8221;, la distinction des exploiteurs et des exploit\u00e9s, des dominants et des domin\u00e9s. C\u2019est le projet de l\u2019\u00e9mancipation populaire et non la d\u00e9testation de l\u2019\u00e9lite qui soude les cat\u00e9gories populaires en un peuple politique.<\/p>\n<h2>La gauche n\u2019est pas toujours ce que l\u2019on dit<\/h2>\n<p>On pourrait certes se dire que, la gauche \u00e9tant malade, l\u2019occasion est enfin venue de s\u2019en d\u00e9barrasser. Elle a servi de masque \u00e0 tous les mauvais coups\u00a0? Faisons autre chose. C\u2019est oublier que le clivage fondateur de la gauche et de la droite a un double avantage. Il oblige \u00e0 poser, \u00e0 tout moment, la question des majorit\u00e9s n\u00e9cessaires pour agir sur la coh\u00e9rence sociale. Il met au centre de la controverse publique le choix des valeurs qui fondent l\u2019architecture de la vie collective. Historiquement, la droite accepte l\u2019in\u00e9galit\u00e9, r\u00e9serve le pouvoir aux &#8220;comp\u00e9tences&#8221; et valorise la concurrence\u00a0; la gauche, elle, s\u2019appuie sur l\u2019\u00e9galit\u00e9, pr\u00f4ne l\u2019\u00e9largissement de la citoyennet\u00e9 et valorise la solidarit\u00e9. Il n\u2019est pas anodin de constater que, chaque fois que le clivage majeur s\u2019est estomp\u00e9, la dynamique populaire n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 renforc\u00e9e, bien au contraire. Au fond, c\u2019est pour avoir d\u00e9laiss\u00e9 ce clivage au profit d\u2019autres \u2013\u00a0celui de l\u2019Est et de l\u2019Ouest notamment\u00a0\u2013 que la IVe r\u00e9publique s\u2019est essouffl\u00e9e\u2026<\/p>\n<p>Il est vrai que le singulier que l\u2019on utilise souvent ne peut dissimuler qu\u2019il existe bien des fa\u00e7ons d\u2019\u00eatre de droite ou de gauche. \u00c0 gauche, voil\u00e0 bien longtemps que la diff\u00e9rence la plus structurante oppose ceux qui pensent que l\u2019on peut produire de l\u2019\u00e9galit\u00e9 en am\u00e9nageant le syst\u00e8me et ceux qui sont convaincus qu\u2019il faut s\u2019en d\u00e9barrasser pour pousser le plus loin possible l\u2019\u00e9galit\u00e9. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 s\u2019est trouv\u00e9 le p\u00f4le de l\u2019adaptation et de l\u2019autre le p\u00f4le de la rupture, et il n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 secondaire de savoir qui, des deux p\u00f4les, \u00e9tait capable de donner le ton. Le probl\u00e8me des derni\u00e8res d\u00e9cennies n\u2019a pas tenu \u00e0 ce que l\u2019on s\u2019est gargaris\u00e9 des mots de la gauche. Il a r\u00e9sult\u00e9 de ce que la force dominante \u00e0 gauche a \u00e9t\u00e9 celle de l\u2019adaptation \u00e0 la mondialisation financi\u00e8re et que l\u2019on a pr\u00e9tendu qu\u2019il fallait unir toute la gauche autour de cette gauche-l\u00e0. \u00c0 ce jeu, on l\u2019a vu, c\u2019est la gauche elle-m\u00eame qui a fini par perdre son \u00e2me. Ce n\u2019est pas une raison pour prononcer aujourd\u2019hui son horizon fun\u00e8bre. Mieux vaut s\u2019attacher \u00e0 la relancer, donc \u00e0 la refonder\u2026<\/p>\n<p>Les p\u00e9riodes o\u00f9 le mouvement ouvrier a \u00e9t\u00e9 le plus dynamique ne sont pas celles o\u00f9 il a tourn\u00e9 le dos \u00e0 la gauche politique. \u00c0 la charni\u00e8re des XIXe et XXe si\u00e8cles, Jaur\u00e8s avait raison quand il expliquait, tout \u00e0 la fois, que le socialisme ne pouvait se d\u00e9ployer sans ind\u00e9pendance compl\u00e8te \u00e0 l\u2019\u00e9gard des partis &#8220;bourgeois&#8221;, mais qu\u2019il ne pouvait non plus marquer la soci\u00e9t\u00e9 de son empreinte sans se raccorder \u00e0 la grande exp\u00e9rience historique de la gauche. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, il voyait l\u2019engluement dans l\u2019ordre bourgeois, de l\u2019autre l\u2019isolement et l\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 abolir l\u2019ordre-d\u00e9sordre des soci\u00e9t\u00e9s de classes\u2026<\/p>\n<p>Oublier que la gauche est toujours potentiellement cliv\u00e9e fait courir le risque de se noyer dans les consensus paralysants. Mais ignorer la force de rassemblement majoritaire que rec\u00e8le une gauche bien comprise pousse \u00e0 l\u2019isolement et \u00e0 l\u2019inefficacit\u00e9. Le &#8220;front social&#8221; est n\u00e9cessaire mais non suffisant. Quant au &#8220;front populaire&#8221;, il ne dit plus par lui-m\u00eame, comme il pouvait le faire hier, ce projet de soci\u00e9t\u00e9, cette logique syst\u00e9mique, pour tout dire cette &#8220;R\u00e9publique sociale&#8221; par laquelle on cesserait enfin d\u2019assigner les individus \u00e0 des classes in\u00e9gales et \u00e0 des communaut\u00e9s herm\u00e9tiquement closes.<\/p>\n<p>Ainsi, la relance de la vitalit\u00e9 d\u00e9mocratique est bien du c\u00f4t\u00e9 de ce &#8220;peuple&#8221;, dont l\u2019absence dans l\u2019ar\u00e8ne politique est criante et dont la sid\u00e9ration est le premier ferment de d\u00e9sagr\u00e9gation du tissu d\u00e9mocratique. Le rassembler constitue l\u2019horizon strat\u00e9gique\u00a0: il est ais\u00e9 de s\u2019accorder sur ce point. Or ce rassemblement ne se d\u00e9cr\u00e8te pas. Il est le fruit d\u2019un mouvement patient venu d\u2019en bas, o\u00f9 s\u2019articulent des luttes partielles, de grands combats unificateurs, des moments forts de convergence illustr\u00e9s par la puissance de la rue. Il suppose des formes adapt\u00e9es pour conduire cette authentique lutte des classes de notre temps\u00a0: des structures anciennes doivent se transformer, de nouvelles peuvent appara\u00eetre, toutes doivent converger. Leur tout sera le socle d\u2019une reconstruction politique\u00a0; le mouvement ne fera pas pour autant et en lui-m\u00eame force politique.<\/p>\n<h2>Faire force politique<\/h2>\n<p>Pendant longtemps, en France, les cat\u00e9gories populaires se sont appuy\u00e9es sur l\u2019existence de deux grands partis, le PS et le PC, dont l\u2019un incarnait l\u2019adaptation et l\u2019autre la rupture. Tous deux ont constitu\u00e9 l\u2019ossature de la gauche du XXe si\u00e8cle. Peu de pays en Europe ont offert cette caract\u00e9ristique, mais l\u2019histoire r\u00e9volutionnaire fran\u00e7aise l\u2019a voulu ainsi. Les plus grands moments propulsifs de l\u2019histoire populaire et ouvri\u00e8re ont \u00e9t\u00e9 ponctu\u00e9s par la convergence des deux partis\u00a0; ils ont \u00e9t\u00e9 toutefois rendus possibles parce que dominait l\u2019esprit de rupture.<\/p>\n<p>Ce temps n\u2019est manifestement plus de saison. Le PS n\u00e9 du congr\u00e8s d\u2019\u00c9pinay de 1971 est \u00e0 bout de souffle. Le PC n\u2019a plus depuis longtemps le ressort qui lui donnait son dynamisme et lui assura, pendant quelques d\u00e9cennies, la capacit\u00e9 de repr\u00e9sentation majeure du monde ouvrier. La rupture pr\u00e9par\u00e9e par Fran\u00e7ois Hollande et parachev\u00e9e par Emmanuel Macron devrait voir l\u2019installation d\u2019un parti d\u00e9mocrate \u00e0 l\u2019am\u00e9ricaine ou \u00e0 l\u2019italienne. Faut-il en d\u00e9duire que, en dehors de la droite classique, l\u2019espace pour une gauche plurielle n\u2019existe plus et que seul demeure le face-\u00e0-face de ce parti d\u00e9mocrate et d\u2019une force populaire, celle qui s\u2019est cristallis\u00e9e en 2017 sur le vote en faveur de Jean-Luc M\u00e9lenchon\u00a0? Le t\u00eate-\u00e0-t\u00eate de la gauche et de la droite laisserait-il la place au dualisme du &#8220;syst\u00e8me&#8221; et de &#8220;l\u2019antisyst\u00e8me&#8221;\u00a0? Le camp du syst\u00e8me contre le parti du peuple\u00a0?<\/p>\n<p>\u00c0 la limite du raisonnement peut surgir la conviction que, du c\u00f4t\u00e9 de la critique du &#8220;syst\u00e8me&#8221;, la tension ancienne de l\u2019adaptation et de la rupture n\u2019est plus de saison. L\u2019hypoth\u00e8se, s\u00e9duisante et remarquablement simple, n\u2019en est pas moins discutable. Tout d\u2019abord, nul ne sait encore ce qu\u2019il adviendra de la tradition du socialisme \u00e0 la fran\u00e7aise. Se dissoudra-t-il dans le &#8220;macronisme&#8221;\u00a0? Se verra-t-il \u00e9parpill\u00e9 entre radicalit\u00e9 et engluement centriste\u00a0? Se relancera-t-il selon un mod\u00e8le proche de la le\u00e7on Corbyn au Royaume-Uni\u00a0? L\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un socialisme constitu\u00e9 en parti est-elle obsol\u00e8te\u00a0? Impossible de le dire dans l\u2019imm\u00e9diat.<\/p>\n<p>N\u2019oublions pas non plus d\u2019autres exp\u00e9riences europ\u00e9ennes, o\u00f9 le conflit de l\u2019adaptation et de la rupture n\u2019a pas fonctionn\u00e9 sur un registre plus ou moins partisan. En Italie, l\u2019histoire tragique du premier XXe si\u00e8cle a fait que le Parti communiste italien (PCI) d\u2019apr\u00e8s-guerre a recouvert la double tradition du communisme et de la social-d\u00e9mocratie. Il \u00e9tait \u00e0 lui seul la quasi-totalit\u00e9 de la gauche, en la pla\u00e7ant sous dominante communiste apr\u00e8s 1943. Or, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, le PCI dispara\u00eet pour devenir, quelque temps plus tard, un pivot du social-lib\u00e9ralisme europ\u00e9en. En th\u00e9orie, la logique de l\u2019adaptation \u00e9tait ultra-minoritaire en Italie\u00a0; en occultant sa force, on a en fait rendu possible son triomphe. Le r\u00e9sultat est douloureux\u00a0: la gauche radicale italienne a \u00e9t\u00e9 lamin\u00e9e et, avec elle, la gauche tout enti\u00e8re s\u2019est trouv\u00e9e exsangue. S\u2019imaginer que la crise dissout les bases d\u2019une gauche gestionnaire port\u00e9e \u00e0 l\u2019accommodement est al\u00e9atoire. Penser qu\u2019il n\u2019y d\u00e9sormais de place \u00e0 gauche que pour une seule formation, expression par excellence du &#8220;peuple&#8221; rassembl\u00e9, pourrait bien \u00eatre une redoutable illusion.<\/p>\n<p>Une autre hypoth\u00e8se pourrait donc se formuler. La crise syst\u00e9mique que nous vivons n\u2019invalide pas la possibilit\u00e9 que se maintienne, dans l\u2019espace &#8220;gauche&#8221; des attitudes politiques, un courant plus port\u00e9 vers l\u2019am\u00e9nagement du syst\u00e8me que vers son d\u00e9passement progressif. La forme que peut prendre ce courant est incertaine, dans un champ politique instable dans sa totalit\u00e9. Mais si cette possibilit\u00e9 est solide, mieux vaut consid\u00e9rer que, \u00e0 l\u2019issue d\u2019un cycle \u00e9lectoral bouleversant, l\u2019objectif du courant critique ne devrait pas \u00eatre de recouvrir le champ entier de ce que fut la gauche fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>La rupture sociale ne se fera pas sans majorit\u00e9 pour la d\u00e9cider\u00a0; mais les majorit\u00e9s ne seront pas port\u00e9es \u00e0 la rupture, si le ton n\u2019est pas donn\u00e9 par une force politique qui en exprime l\u2019exigence, qui en montre la possibilit\u00e9 et qui en sugg\u00e8re les conditions. C\u2019est cette force qu\u2019il faut maintenant installer, suffisamment coh\u00e9rente pour \u00eatre reconnue et cr\u00e9dible, suffisamment souple pour rassembler tous les individus, tous les courants, toutes les pratiques qui refusent les normes dominantes de la mondialisation financi\u00e8re et qui aspirent \u00e0 construire une alternative globale, inscrite dans la dur\u00e9e, \u00e0 l\u2019ordre-d\u00e9sordre de l\u2019\u00e9tat des choses existant.<\/p>\n<p>Nouera-t-elle des relations d\u2019alliance-concurrence avec d\u2019autres composantes moins &#8220;radicales&#8221;\u00a0? L\u2019avenir seul permettra de r\u00e9pondre \u00e0 cette question. Dans l\u2019imm\u00e9diat, on peut s\u2019en tenir \u00e0 une double conviction. La premi\u00e8re est que cette force populaire nouvelle devra se montrer ind\u00e9pendante de toute autre construction. La seconde est que, dans tous les cas de figure, elle aspirera \u00e0 donner le ton au sein des forces qui, chacune \u00e0 leur mani\u00e8re, continueront d\u2019agir pour l\u2019\u00e9galit\u00e9 et la libert\u00e9, dans la continuit\u00e9 des valeurs de la gauche.<\/p>\n<h2>Gauche d\u2019alternative\u00a0: dans un entre-deux<\/h2>\n<p>Apr\u00e8s <em>\u00ab\u00a0le grand cauchemar des ann\u00e9es 1980\u00a0\u00bb<\/em> \u2013\u00a0heureuse formule de l\u2019historien Fran\u00e7ois Cusset\u00a0\u2013 quand le PCF d\u00e9clinait sans qu\u2019aucune alternative ne s\u2019impose, la derni\u00e8re d\u00e9cennie a vu une gauche de gauche reprendre des couleurs. La dynamique &#8220;antilib\u00e9rale&#8221; a relanc\u00e9 le processus au d\u00e9but du nouveau si\u00e8cle. L\u2019exp\u00e9rience du Front de gauche l\u2019a install\u00e9e un peu plus dans l\u2019ordre institutionnel. Mais cette exp\u00e9rience n\u2019a pas pu aller jusqu\u2019au bout\u00a0: le Front de gauche n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 rien d\u2019autre que le t\u00eate-\u00e0-t\u00eate du PC et de la formation politique cr\u00e9\u00e9e par Jean-Luc M\u00e9lenchon en 2008, le Parti de gauche. Ce Front n\u2019a \u00e9t\u00e9 ni une force coh\u00e9rente accueillant des individus, ni m\u00eame un v\u00e9ritable cartel partisan. Apr\u00e8s l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle de 2012, il a tr\u00e8s vite but\u00e9 sur la succession des \u00e9ch\u00e9ances \u00e9lectorales et sur les d\u00e9saccords qu\u2019elles ont nourris entre le PCF et le PG. Le Front de gauche s\u2019est ainsi progressivement d\u00e9lit\u00e9, sans que rien ne freine son d\u00e9clin.<\/p>\n<p>Incontestablement, dans une p\u00e9riode de confusion extr\u00eame \u00e0 gauche, la candidature de Jean-Luc M\u00e9lenchon \u00e0 l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle a ouvert une nouvelle donne. La dynamique de sa campagne s\u2019est impos\u00e9e peu \u00e0 peu et la structure qu\u2019il a constitu\u00e9e pour le soutenir, la France insoumise, s\u2019est install\u00e9e dans le paysage politique. Elle s\u2019est inscrite dans les territoires, notamment les plus urbanis\u00e9s. En oscillant entre les 19,6% de la pr\u00e9sidentielle et les 13,7% de la l\u00e9gislative, les forces regroup\u00e9es dans la campagne M\u00e9lenchon ont approch\u00e9 la gauche de gauche des hautes eaux \u00e9lectorales qui furent celles du communisme fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>On ne reviendra pas en arri\u00e8re\u00a0: les r\u00e9alit\u00e9s cr\u00e9\u00e9es par le cycle \u00e9lectoral 2016-2017 doivent \u00eatre prises en consid\u00e9ration, dans toutes leurs dimensions. La France insoumise a pour elle l\u2019originalit\u00e9 d\u2019une mobilisation militante qui conjugue, dans le temps court de l\u2019action, l\u2019engagement individuel et les r\u00e9seaux sociaux modernes. En cela, \u00e0 l\u2019image de Podemos en Espagne, elle essaie de concilier la coh\u00e9rence politique d\u2019un collectif militant et la rupture avec la vieille &#8220;forme-parti&#8221;, hi\u00e9rarchique et centralis\u00e9e. Mais il n\u2019est pas s\u00fbr qu\u2019elle ait trouv\u00e9 la r\u00e9ponse \u00e0 la question la plus d\u00e9licate\u00a0: dans une structure r\u00e9ticulaire, o\u00f9 l\u2019engagement de l\u2019individu n\u2019est plus consid\u00e9r\u00e9 comme inamovible et permanent, o\u00f9 se situe le pouvoir r\u00e9el de mise en coh\u00e9rence et d\u2019orientation\u00a0?<\/p>\n<p>Par ailleurs, les 11% l\u00e9gislatifs de la France insoumise et les 17 si\u00e8ges acquis de haute lutte lui donnent le statut de premi\u00e8re formation de la gauche fran\u00e7aise. Mais le r\u00e9sultat obtenu ne la place pas au niveau qui permet \u00e0 une force d\u2019\u00eatre potentiellement h\u00e9g\u00e9monique dans un territoire et, au-del\u00e0, dans l\u2019espace national. Bien s\u00fbr, la toute nouvelle formation peut penser qu\u2019elle finira bien par obtenir \u00e0 elle seule ce niveau. Ne vaut-il pas mieux, pourtant, se convaincre que cette capacit\u00e9 viendra tout \u00e0 la fois des capacit\u00e9s propres de FI et de son aptitude \u00e0 faire force commune avec d\u2019autres courants, \u00e9ventuellement structur\u00e9s, qui font partie du m\u00eame espace politique\u00a0? La tentation existe certes, qui pousse \u00e0 dire, \u00e0 ceux qui cherchent une efficacit\u00e9 commune\u00a0: &#8220;venez nous rejoindre&#8221;. La France insoumise, au fond, pourrait tr\u00e8s bien, comme le PCF de la grande \u00e9poque, expliquer qu\u2019il n\u2019y a pas aucune place, en dehors d\u2019elle, pour une pratique qui soit \u00e0 la fois r\u00e9aliste et r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<p>Or, dans un moment de crise et de recomposition, quand il s\u2019agit de regrouper largement et d\u2019inventer ensemble, une logique qui appara\u00eetrait peu ou prou comme un appel au ralliement ne serait pas la plus ad\u00e9quate. La t\u00e2che est immense\u00a0: il ne suffit plus d\u2019additionner des forces, mais de les agr\u00e9ger. Il n\u2019est pas besoin de cr\u00e9er un \u00e9ni\u00e8me parti politique, mais d\u2019inventer la forme politique qui assumera les fonctions nagu\u00e8re r\u00e9serv\u00e9es aux partis, tout en d\u00e9passant les d\u00e9fauts de leur forme ant\u00e9rieure. Or cette refondation politique est redoutablement complexe. Il existe des tentatives en ce sens, de-ci de-l\u00e0, comme s\u2019y essaie brillamment Podemos en Espagne. Mais, pour l\u2019instant, rien de stabilis\u00e9 ne s\u2019est impos\u00e9. Se rallier \u00e0 une forme existante, parler d\u00e9j\u00e0 de discipline alors que la coh\u00e9rence n\u2019est pas institu\u00e9e, cela revient \u00e0 mettre la charrue avant les b\u0153ufs. Dans l\u2019imm\u00e9diat, l\u2019urgence est dans la mise en commun et rien ne doit emp\u00eacher que ce commun soit le plus large possible.<\/p>\n<p>Il faut r\u00eaver d\u2019une force qui ne serait pas un simple cartel de structures install\u00e9es, visant d\u2019abord \u00e0 p\u00e9renniser leur existence. Mais encore faut-il que, selon le mod\u00e8le ancien, on ne confonde pas la coh\u00e9rence et la discipline, la rigueur d\u2019une organisation sans cacophonie et le monolithisme d\u2019une parole unique et format\u00e9e, o\u00f9 l\u2019on s\u2019attache \u00e0 discerner, dans telle ou telle proposition, ce qui s\u2019\u00e9carte de la doxa commune. Il faut inventer ce qui n\u2019existe pas encore\u00a0: une mani\u00e8re d\u2019\u00eatre ensemble qui concilie la coh\u00e9rence d\u2019une force (la non lisibilit\u00e9 du Front de gauche, entre 2014 et 2017 lui fut fatale), la conception d\u2019une organisation fond\u00e9e sur l\u2019adh\u00e9sion individuelle (ce que ne voulut pas le Front de gauche) et la possibilit\u00e9 d\u2019int\u00e9grer des courants, voire des organisations particuli\u00e8res. Rien ne serait pire que de devoir choisir entre une organisation &#8220;d\u00e9voreuse&#8221;, fonctionnant de fait comme un quasi-parti, et un cartel partisan vou\u00e9 aux tiraillements permanents, aux litiges internes et \u00e0 l\u2019enlisement. <\/p>\n<p>Tous ces d\u00e9bats sont complexes, comme le sont ceux de &#8220;la gauche&#8221;, du &#8220;populisme de gauche&#8221; ou du rapport \u00e0 la mondialisation. Ils doivent \u00eatre men\u00e9s dans la plus grande rigueur, sans consensus mou, sans craindre les asp\u00e9rit\u00e9s. Mais nous ne sommes pas en 1920. En ces temps-l\u00e0, l\u2019Internationale communiste naissante consid\u00e9ra que l\u2019essentiel \u00e9tait d\u2019imposer une rupture impitoyable avec les \u00e9l\u00e9ments r\u00e9put\u00e9s &#8220;faibles&#8221; ou &#8220;suspects&#8221;. On s\u2019attacha alors \u00e0 \u00e9dicter toutes les &#8220;conditions&#8221; qui \u00e9taient cens\u00e9es permettre de s\u00e9parer le bon grain de l\u2019ivraie. Le communisme naissant du XXe si\u00e8cle y gagna de la coh\u00e9rence et de la combativit\u00e9. Il les paya d\u2019un esprit de cl\u00f4ture qu\u2019il ne put jamais compl\u00e8tement surmonter et qui entra\u00eena sa n\u00e9crose.<\/p>\n<p>Pr\u00e8s de cent ans plus tard, la gauche est \u00e0 nouveau dans un moment o\u00f9 la refondation est la condition de sa survie. Mais si cette refondation exige la plus grande clart\u00e9, elle interdit tout esprit de fermeture. Pour qui veut donner au mouvement populaire la force politique critique dont il a besoin, le respect de ce double constat doit \u00eatre une ardente obligation. Nul, quel qu\u2019il soit, ancien ou nouveau, expansif ou plus modeste, ne peut penser qu\u2019il en est exon\u00e9r\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le cycle \u00e9lectoral d\u00e9cisif de 2017 est achev\u00e9. La politique n\u2019en sort pas grandie. 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Raison de plus pour ne pas g\u00e2cher une opportunit\u00e9 et une redoutable exigence.<\/p>\n","protected":false},"author":328,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[210],"tags":[502,295,390,406],"class_list":["post-10526","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-qui-veut-la-peau-de-roger-martelli","tag-legislatives-2017","tag-nupes","tag-parti-socialiste","tag-pcf"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/10526","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/328"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=10526"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/10526\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=10526"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=10526"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=10526"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}