{"id":1049,"date":"1998-07-01T00:00:00","date_gmt":"1998-06-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/patrick-grainville-le-roman1049\/"},"modified":"1998-07-01T00:00:00","modified_gmt":"1998-06-30T22:00:00","slug":"patrick-grainville-le-roman1049","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1049","title":{"rendered":"Patrick Grainville&#8221; Le roman baroque, c&#8217;est aller \u00e0 l&#8217;exc\u00e8s,le m\u00e9lange des genres, l&#8217;horreur du vide &#8220;"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><strong> Patrick Grainville semble conna\u00eetre tous les mots du dictionnaire. Il est aussi bon \u00e0 l&#8217;oral qu&#8217;\u00e0 l&#8217;\u00e9crit. C&#8217;est un d\u00e9fenseur obstin\u00e9 du style baroque. Depuis ses d\u00e9buts triomphants (Prix Goncourt avec les Flamboyants, en 1976), Patrick Grainville n&#8217;en d\u00e9mord pas: la litt\u00e9rature est un champ de libert\u00e9 et d&#8217;exp\u00e9rimentations. Tout en ma\u00eetrisant son travail, il laisse libre cours \u00e0 son style d\u00e9brid\u00e9, foisonnant, m\u00e9taphorique, touffu, imag\u00e9. Avec son dernier roman, le Tyran \u00e9ternel, ce professeur de fran\u00e7ais habitu\u00e9 des plateaux de t\u00e9l\u00e9vision, renoue avec l&#8217;Afrique qui lui a port\u00e9 bonheur au d\u00e9but de sa carri\u00e8re d&#8217;\u00e9crivain. Du ciel, le pr\u00e9sident Houphou\u00ebt-Boigny veille sur la cath\u00e9drale de Yamoussoukro, sous l&#8217;oeil critique de Sylvanus, le n\u00e8gre blanc&#8230; <\/strong><\/p>\n<p><strong>  Baroque, le mot est l\u00e2ch\u00e9. Pas un article vous concernant o\u00f9 il ne soit pas question de votre style baroque, imag\u00e9, flamboyant&#8230; N&#8217;est-ce pas r\u00e9ducteur ? <\/strong><\/p>\n<p>Patrick Grainville: Effectivement. On m&#8217;a attribu\u00e9 cette \u00e9tiquette, ce mot&#8230; Mais c&#8217;est ma nature. Il y a une famille d&#8217;\u00e9crivains qui se r\u00e9clame de ce genre. Je ne suis pas le seul. On pourrait dire d&#8217;autres choses de mon oeuvre. Cela dit, si l&#8217;on se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 un style d&#8217;\u00e9criture foisonnant &#8221; mais que j&#8217;essaie de ma\u00eetriser &#8221; \u00e9pique, burlesque, onirique, qui ouvre le champ du roman, comme dans le roman am\u00e9ricain ou sud-am\u00e9ricain, pourquoi pas&#8230; En France, il y a aussi Olivier Rollin (l&#8217;Invention du monde), Morgan Sportes (il s&#8217;est attaqu\u00e9 \u00e0 l&#8217;Indochine), Paule Constant (avec l&#8217;Afrique \u00e9galement), et le jeune Yann Moix, ou Sylvie Germain r\u00e9cemment. Elle a \u00e9galement une forte tendance mystique, c&#8217;est tr\u00e8s tellurique, son dernier roman&#8230; Il y en France une famille minimaliste qui a donn\u00e9 de belles choses, qui a invent\u00e9. Mais, pour moi, c&#8217;est un peu du pop-art. C&#8217;est le roman dandy, tr\u00e8s \u00e9l\u00e9gant, jamais engag\u00e9, jamais impliqu\u00e9, qui escamote toujours la r\u00e9alit\u00e9, avec des codes. Et puis il y a toujours eu la famille des maximalistes. Qui \u00e9crivent de gros livres, luxuriants. Le mot baroque permet d&#8217;int\u00e9grer pas mal de contradictions, \u00e7a ouvre le roman, \u00e7a le d\u00e9multiplie&#8230; Moi, je dirai s qu&#8217;il s&#8217;agit, pour ma part, de r\u00e9alisme d\u00e9brid\u00e9, m\u00e2tin\u00e9 d&#8217;imagination. Le roman lin\u00e9aire, c&#8217;est pas mon truc. Pour moi, le roman baroque, \u00e7a veut dire parfois aller \u00e0 l&#8217;exc\u00e8s, le m\u00e9lange des genres, l&#8217;horreur du vide. A l&#8217;origine, le baroque c&#8217;est une crise de la v\u00e9rit\u00e9 au XVIe si\u00e8cle. Il y a une notion de vertige, d&#8217;angoisse dans le baroque qui me convient assez bien. Des pulsions de vie et de mots exacerb\u00e9s.<\/p>\n<p> <strong> Les Flamboyants se passait d\u00e9j\u00e0 dans une Afrique imaginaire. Pensez-vous que votre style a \u00e9volu\u00e9 depuis ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> P. G. : <\/strong> Je le pense. Il s&#8217;est d\u00e9cant\u00e9 en vingt-deux ans. On a \u00e9crit de ce livre qu&#8217;il \u00e9tait orgiaque, dionysiaque. En fait, mon style s&#8217;est resserr\u00e9. Par rapport au roman hyper-classique fran\u00e7ais, il y a toujours une profusion de mots, d&#8217;images, dans mes livres, mais ils sont moins profus qu&#8217;avant. Ils sont plus concentr\u00e9s. J&#8217;ai chang\u00e9. J&#8217;aime les d\u00e9fonces verbales, \u00e0 condition que cela soit travaill\u00e9. Le travail d&#8217;\u00e9criture, ce n&#8217;est pas seulement une id\u00e9e qui consiste \u00e0 d\u00e9pouiller au maximum: l&#8217;\u00e9crivain qui se refuse. Il y a aussi un travail qui consiste \u00e0 oeuvrer dans l&#8217;abondance. A travailler les images, choisir les adjectifs, travailler dans le foisonnement. Dans le livre de Claude Simon, la Route des Flandres (d&#8217;inspiration proustienne, faulknerienne), il y a une esth\u00e9tique du foisonneme nt: des sensations, des images. C&#8217;est tiss\u00e9, nourri. Et pourtant, il est issu du Nouveau Roman&#8230; Le baroque, c&#8217;est la libert\u00e9. Dans le r\u00e9cit fran\u00e7ais, on est trop souvent enferm\u00e9 dans l&#8217;ironie, l&#8217;apesanteur, le jeu stylistique. Moi, j&#8217;ai envie de m&#8217;impliquer davantage.<\/p>\n<p> <strong> D&#8217;o\u00f9 vient votre int\u00e9r\u00eat pour l&#8217;Afrique, o\u00f9 se d\u00e9roule l&#8217;action du Tyran \u00e9ternel ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> P. G. : <\/strong> D&#8217;abord, c&#8217;est des r\u00eaveries de gosse, des lectures de r\u00e9cits d&#8217;aventure. Moi, petit Normand, j&#8217;avais un p\u00e8re qui chassait. Aujourd&#8217;hui, je me vois mal aller chasser en Afrique, comme Hemingway&#8230; La chasse \u00e0 l&#8217;\u00e9l\u00e9phant, c&#8217;est d\u00e9pass\u00e9. Je me suis int\u00e9ress\u00e9 aux soubresauts politiques. La fin de Lumumba&#8230; J&#8217;ai eu une \u00e9l\u00e8ve ivoirienne qui m&#8217;a parl\u00e9 du tabou de l&#8217;albinos. L&#8217;id\u00e9e est n\u00e9e peu \u00e0 peu. Les ethnies qui s&#8217;opposent, \u00e7a m&#8217;a travaill\u00e9. Et puis, il y a l&#8217;histoire, des mythes africains. J&#8217;ai voyag\u00e9 au Mali et en C\u00f4te d&#8217;Ivoire. Cette cath\u00e9drale loufoque de Yamoussoukro m&#8217;a fascin\u00e9 aussi. La fin de l&#8217;ind\u00e9pendance \u00e9galement. Je suis parti de plusieurs impressions. Un monde qui dispara\u00eet, un autre qui s&#8217;installe&#8230; C&#8217;est l&#8217;Afrique politique, tellurique. L&#8217;Afrique qui \u00e9merge, des \u00e9crivains qui essaient de s&#8217;exprimer. Des peuples diff\u00e9rents. L\u00e0, je rentre de Conakry, \u00e7a me travaille aussi: un vieux cimeti\u00e8re, des images&#8230; mais je ne vais pas \u00e9crire encore sur l&#8217;Afrique.<\/p>\n<p> <strong> Quelle dr\u00f4le d&#8217;id\u00e9e, tout de m\u00eame, de prendre le pr\u00e9sident Houphou\u00ebt-Boigny, r\u00e9cemment disparu, comme narrateur de votre roman ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> P. G. : <\/strong> Je n&#8217;\u00e9prouve pas de sympathie particuli\u00e8re pour lui. Au d\u00e9part, j&#8217;\u00e9tais all\u00e9 dans une r\u00e9serve ivoirienne abandonn\u00e9e, avec des amis en 4X4. C&#8217;\u00e9tait un monde \u00e0 part, avec des crocodiles. Et puis ce personnage d&#8217;Houphou\u00ebt-Boigny s&#8217;est impos\u00e9 \u00e0 moi. A c\u00f4t\u00e9 des dictateurs Amin Dada, Bokassa, il a toujours \u00e9t\u00e9 pr\u00e9serv\u00e9, peu attaqu\u00e9. Et puis, il y avait cette cath\u00e9drale \u00e9trange. Il se cache des r\u00e9alit\u00e9s derri\u00e8re tout \u00e7a. Je me suis demand\u00e9 qui allait raconter. Pas le blanc, double de moi, ni le n\u00e8gre-blanc (l&#8217;albinos), mais Houphou\u00ebt lui-m\u00eame puisque c&#8217;est lui qui a voulu cette cath\u00e9drale. C&#8217;est son d\u00e9lire, son village natal, son pays. Il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9put\u00e9 fran\u00e7ais&#8230; Puis il a cr\u00e9\u00e9 son parti &#8221; unique &#8221; le PDCI. C&#8217;est avec lui que son pays a acc\u00e9d\u00e9 \u00e0 l&#8217;ind\u00e9pendance en 1960. C&#8217;est le seul \u00e0 \u00eatre mort dans son lit, tranquille, comme Mitterrand. Tous les pr\u00e9sidents ont rendu hommage au &#8221; sage de Yamoussoukro &#8220;&#8230; J&#8217;ai voulu le faire parler. J&#8217;ai re\u00e7u une lettre me maudissant pour ce sacril\u00e8ge, et puis l&#8217;inverse: le parti officiel me f\u00e9licitant d&#8217;avoir dress\u00e9 le plus beau portrait d&#8217;Houphou\u00ebt&#8230; Les r\u00e9actions sont contradictoires. Certains prennent le livre pour une satire terrible &#8221; parce que je balance des trucs terribles sur lui, tout de m\u00eame&#8230; D&#8217;autres le prennent pour un bon r\u00e9sum\u00e9 de ses contradictions et de ses abus de pouvoir. On m&#8217;a dit: inutile de te repointer en C\u00f4te d&#8217;Ivoire. Ou bien, au contraire, que je serais accueilli comme un h\u00e9ros.<\/p>\n<p> <strong> Vous \u00e9gratignez effectivement l&#8217;ancien ma\u00eetre de la C\u00f4te d&#8217;Ivoire, aussi m\u00e9galomane \u00e0 vos yeux que Mitterrand&#8230; <\/strong><\/p>\n<p> <strong> P. G. : <\/strong> J&#8217;\u00e9cris que la fameuse cath\u00e9drale n&#8217;a pas co\u00fbt\u00e9 plus cher que l&#8217;Op\u00e9ra Bastille&#8230; L&#8217;argent aurait \u00e9videmment d\u00fb \u00eatre utilis\u00e9 ailleurs&#8230; Il a fait construire la cath\u00e9drale de Yamoussoukro avec ses propres deniers&#8230; mais ils sont issus de caisses noires. C&#8217;est l&#8217;Etat qui commercialise le caf\u00e9, donc la famille d&#8217;Houphou\u00ebt, une famille de planteurs tr\u00e8s riches&#8230; Dieu semble \u00eatre absent de la cath\u00e9drale. La mosqu\u00e9e d&#8217;\u00e0 c\u00f4t\u00e9, pr\u00e8s du march\u00e9, est plus anim\u00e9e. On est \u00e0 la fronti\u00e8re entre l&#8217;islam et un christianisme qui n&#8217;a jamais \u00e9t\u00e9 triomphant dans ce pays. Il a fait construire ce lieu de culte contre l&#8217;Islam, mais, en fait, il s&#8217;est fait dresser son mausol\u00e9e, sa pyramide&#8230; Le pape est m\u00eame venu l&#8217;inaugurer, tout en condamnant. Houphou\u00ebt a surv\u00e9cu \u00e0 tout. Mobutu a \u00e9t\u00e9 d\u00e9gag\u00e9, mais lui a r\u00e9sist\u00e9 pendant cinquante ans. La Suisse d&#8217;Afrique, c&#8217;est fini. Son parti se d\u00e9litait sur la fin. C&#8217;est un pays de monoculture. Le caf\u00e9 vendu \u00e0 l&#8217;Occident profite \u00e0 une oligarchie mais pas au peuple. Mon Houphou\u00ebt c\u00e9l\u00e8bre son aventure, mais il d\u00e9balle des trucs qui se tournent contre lui. Qui le trahissent, comme la collusion avec les Fran\u00e7ais en 1959, pour s&#8217;en prendre \u00e0 une autre ethnie que la sienne (il est Baoul\u00e9), les B\u00e9t\u00e9&#8230; Quand en 1963, il enferme des opposants, la France tient la prison. Ce qu&#8217;on dit aujourd&#8217;hui sur l&#8217;implication de la France au Rwanda, c&#8217;est frappant&#8230; En cas de coup d&#8217;Etat, la France \u00e9tait l\u00e0 pour l&#8217;emp\u00eacher militairement. C&#8217;est \u00e9clairant sur l&#8217;histoire de l&#8217;Afrique. On appelle \u00e7a le n\u00e9o-colonialisme.<\/p>\n<p> <strong> Quittons l&#8217;Afrique&#8230; Le sexe est tr\u00e8s pr\u00e9sent dans votre oeuvre. Est-ce un th\u00e8me comme un autre pour vous ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> P. G. : <\/strong> Pas tout \u00e0 fait comme un autre&#8230; C&#8217;est important, en effet. C&#8217;est li\u00e9 au baroque. J&#8217;appelle \u00e7a l&#8217;\u00e9criture du d\u00e9sir. Il y a deux solutions: ou bien on se contente d&#8217;escamoter les sc\u00e8nes de cul, les sc\u00e8nes d&#8217;amour, ou bien on se dit que \u00e7a fait partie de la vie et on les d\u00e9crit. C&#8217;est une gageure. Les grands po\u00e8tes comme Aragon, Eluard, Saint-John Perse s&#8217;en sont bien tir\u00e9s. Ou bien Bernard No\u00ebl (le Ch\u00e2teau de C\u00eane). Bataille aussi. L&#8217;\u00e9rotisme, c&#8217;est beau. D\u00e9crire les sensations physiques, les images, c&#8217;est difficile. J&#8217;aime \u00e9crire ces sc\u00e8nes-l\u00e0 parce qu&#8217;il y a une po\u00e9tique du d\u00e9sir. C&#8217;est l&#8217;\u00e9criture amoureuse. Dans le Tyran \u00e9ternel, j&#8217;ai invent\u00e9 un couple un peu fou. Ils sont dans leur univers. Je voulais que leur relation amoureuse devienne une sorte d&#8217;aventure. A la fin, ils disparaissent, ou plut\u00f4t ils se transforment et se confondent avec la nature. Le sexe, l&#8217;amour, le d\u00e9sir, la vie, c&#8217;est essentiel. Aussi important que la mort.<\/p>\n<p> <strong> On a jamais vu autant d&#8217;\u00e9crivains-journalistes-critiques litt\u00e9raires. Comme vous au Figaro. Qu&#8217;en pense le professeur de fran\u00e7ais que vous \u00eates ?&#8230; <\/strong><\/p>\n<p> <strong> P. G. : <\/strong> Le probl\u00e8me de l&#8217;\u00e9crivain, c&#8217;est: de quoi peut-il vivre ? Soit il \u00e9crit un best-seller, ce qui est rare, soit il a un m\u00e9tier. Il est professeur, comme moi, ou journaliste. Un \u00e9crivain est aussi critique parce qu&#8217;on le lui propose, en g\u00e9n\u00e9ral. Comme ce fut mon cas. J&#8217;aurais pu \u00e9crire ailleurs qu&#8217;au Figaro&#8230; Il est vrai que de nombreux \u00e9crivains ne sont pas forc\u00e9ment de bons lecteurs. Ce que je reproche aux \u00e9crivains, c&#8217;est de ne pas assez se lire entre eux. Ils veulent \u00eatre lus, mais ils ne lisent pas les autres. Moi, je publie une ou deux critiques par mois. Je reste dans le domaine des mots. D&#8217;ailleurs, je voyage pour sortir de l&#8217;univers des mots, du langage, de la litt\u00e9rature. Sinon, on tourne en rond. Mat\u00e9riellement, si je travaillais quarante heures par semaine dans une soci\u00e9t\u00e9, je ne pourrais pas \u00e9crire&#8230; Ni mes livres, ni mes critiques. Je suis pigiste, libre. Et professeur \u00e0 temps partiel. Ceux qui vivent du m\u00e9tier d&#8217;\u00e9crivain sont rares.<\/p>\n<p> <strong> Prenez-vous toujours plaisir \u00e0 enseigner, malgr\u00e9 les difficult\u00e9s actuelles dans l&#8217;enseignement ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> P. G. : <\/strong> Cela fait vingt-six ans que j&#8217;enseigne au lyc\u00e9e de Sartrouville, o\u00f9 il y a un brassage int\u00e9ressant. Tous les milieux sociaux sont repr\u00e9sent\u00e9s. J&#8217;enseigne \u00e0 des jeunes de premi\u00e8re, pour le bac. Le niveau ne baisse pas, globalement, comme on le dit trop souvent. Il s&#8217;est \u00e9videmment \u00e9lev\u00e9 au contraire. Mille jeunes d&#8217;aujourd&#8217;hui sont globalement de meilleur niveau qu&#8217;il y a vingt ans. Ils ne lisent pas moins qu&#8217;avant. Ils vont vers le ch\u00f4mage, mais ils y vont arm\u00e9s. Ils sont vifs, plus matures qu&#8217;avant. Ils se tiennent au courant. Ils lisent Jardin, Pennac. C&#8217;est d\u00e9j\u00e0 pas mal&#8230; Ils aiment \u00e9crire. L&#8217;amour, \u00e7a passe par les mots&#8230; Le langage, ils comprennent sa puissance. La litt\u00e9rature, c&#8217;est vous, je leur dis. Le niveau \u00e9tait plus \u00e9litiste il y a vingt ans. Les livres comptent encore pour eux. La litt\u00e9rature n&#8217;est pas prioritaire, mais elle est pr\u00e9sente. On les a d\u00e9go\u00fbt\u00e9s avec le bac fran\u00e7ais et des commentaires compos\u00e9s tr\u00e8s artificiels, et qui ne suivent pas le mouvement d&#8217;un texte. Il y a beaucoup de gens qui donnent des le\u00e7ons, ministres ou inspecteurs: ce serait la faute des professeurs&#8230; C&#8217;est la chasse aux sorci\u00e8res ! Je pense que les \u00e2neries qui ont \u00e9t\u00e9 faites dans l&#8217;enseignement des Fran\u00e7ais sont davantage responsables de l&#8217;\u00e9chec scolaire que les professeurs.<\/p>\n<p> <strong> Que pensez-vous des d\u00e9clarations de votre ministre de tutelle, Claude All\u00e8gre ?&#8230; <\/strong><\/p>\n<p> <strong> P. G. : <\/strong> Dans les ann\u00e9es 80, l&#8217;image du professeur en a pris un coup. C&#8217;\u00e9tait les ann\u00e9es Tapie, l&#8217;\u00e8re des battants. Il fallait \u00eatre darwinien. Les autres \u00e9taient des fonctionnaires, des moins que rien. Et puis, on s&#8217;est aper\u00e7u que tout ces &#8221; winners &#8221; se sont cass\u00e9 la gueule, avec la corruption g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. Du coup, le professeur est redevenu quelqu&#8217;un d&#8217;honn\u00eate, d&#8217;int\u00e8gre. On s&#8217;est aper\u00e7u que c&#8217;\u00e9tait dur d&#8217;\u00eatre prof, que les gamins sont de plus en plus durs et qu&#8217;eux \u00e9taient au front. Arrive monsieur All\u00e8gre, qui fait de la provocation en disant que les professeurs sont trop souvent absents, qu&#8217;ils ont trop de vacances, et mauvais fonctionnaires&#8230; Il a dit d&#8217;autres choses, mais c&#8217;est le message populiste, poujadiste, d\u00e9magogique qui a \u00e9t\u00e9 retenu par les m\u00e9dias. Il a discr\u00e9dit\u00e9 les professeurs encore une fois et \u00e7a, les professeurs ne lui pardonneront pas. Ils lui rendront coup pour coup. La gauche \u00e9tant au pouvoir, ils n&#8217;ont pas r\u00e9agi tout de suite et puis, apr\u00e8s l&#8217;inertie, ils le font. Je suis solidaire. Plus j&#8217;enseigne, plus je suis solidaire et corporatiste. Les profs sont d\u00e9j\u00e0 assez d\u00e9pressifs comme \u00e7a pour &#8221; en remettre une couche &#8220;&#8230; Et pourtant, je suis un privil\u00e9gi\u00e9, en tant qu&#8217;\u00e9crivain un peu m\u00e9diatis\u00e9. A mon niveau, je me rends compte que c&#8217;est un m\u00e9tier de plus en plus difficile. En vieillissant, je me d\u00e9couvre militant. Moi qui suis un franc-tireur&#8230; un baroque, je deviens corporatiste. Ils m&#8217;\u00e9nervent l\u00e0-haut. Je suis \u00e0 la fois \u00e9coeur\u00e9 et r\u00e9volt\u00e9. Je vois des coll\u00e8gues au bord de la crise de nerfs. Et je supporte assez mal ces attaques souvent injustes. Ces ironies. Il faut r\u00e9pondre, r\u00e9agir, s&#8217;organiser. Cela dit, il y a des \u00e9volutions \u00e0 faire \u00e9videmment&#8230;<\/p>\n<p> <strong> Vos propositions ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> P. G. : <\/strong> Le vrai probl\u00e8me, on le conna\u00eet: le ch\u00f4mage, la vie dans les cit\u00e9s, les familles \u00e9clat\u00e9es. On ne peut plus tenir les \u00e9l\u00e8ves. Dire que le ch\u00f4mage est li\u00e9 \u00e0 une mauvaise organisation dans les lyc\u00e9es, c&#8217;est une erreur. Le probl\u00e8me, c&#8217;est pas les profs ! C&#8217;est un probl\u00e8me de soci\u00e9t\u00e9. Je suis comme tout le monde, je n&#8217;ai pas la solution magique. All\u00e8gre dit &#8221; Je veux que ce soit parfait &#8220;. On voit comment le monde politique se comporte !<\/p>\n<p> <strong> Vos influences litt\u00e9raires ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> P. G. : <\/strong> Mes influences sont diverses. Tr\u00e8s t\u00f4t, j&#8217;ai lu Madame Bovary, c&#8217;est ma premi\u00e8re \u00e9motion litt\u00e9raire: la Normandie, l&#8217;univers de Flaubert. Et puis Salammb\u00f4, plus baroque. Emile Zola, bien s\u00fbr. C&#8217;est un immense visionnaire, pas seulement un \u00e9crivain r\u00e9aliste. J&#8217;ai aim\u00e9 C\u00e9line, Proust. J&#8217;ai d\u00e9couvert la litt\u00e9rature sud-am\u00e9ricaine, puis la litt\u00e9rature africaine assez tard. Avec l&#8217;Ivoirien Amadou Kourouma (le Soleil des ind\u00e9pendances, Le Seuil), peu connu mais grand \u00e9crivain. Il y a &#8221; des &#8221; litt\u00e9ratures africaines. La francophone et l&#8217;anglophone. Je me sens assez proche d&#8217;eux: ils n&#8217;ont pas d&#8217;interdits. Chez nous, le lyrisme passe pour infantile. Le lyrisme, ce n&#8217;est pas des exclamations bidon&#8230; Un bateau ivre, c&#8217;est lyrique. Et puis ils aiment la satire, le grotesque, le burlesque. Moi aussi. Et puis il y a l&#8217;importance de la terre, de la nature, du cosmos. Nous sommes pris dans un choc. Et le c\u00f4t\u00e9 \u00e9pique: les grandes \u00e9pop\u00e9es africaines&#8230; Des r\u00e9cits fond\u00e9es sur la g\u00e9n\u00e9alogie. En Afrique, il se passe des choses: \u00e7a bouge. Tout est \u00e0 faire. Les \u00e9crivains luttent pour \u00e9crire librement. Il y a une mati\u00e8re romanesque tr\u00e8s riche.<\/p>\n<p> <strong> Chez nos contemporains fran\u00e7ais ?&#8230; <\/strong><\/p>\n<p> <strong> P. G. : <\/strong> J&#8217;aime Bergougnioux, Quignard, Toussaint, Fran\u00e7ois Bon: les minimalistes. Ils m&#8217;int\u00e9ressent. Mais ma famille, c&#8217;est le roman sans limite. Pour moi, le roman, c&#8217;est un chantier, o\u00f9 il peut y avoir de l&#8217;histoire, du journalisme, de la po\u00e9sie, du th\u00e9\u00e2tre, de la satire. Il y a vingt ans, j&#8217;\u00e9tais \u00e0 part. C&#8217;est moins le cas maintenant. Un livre \u00e9l\u00e9gant de 120 pages est plus facile \u00e0 traduire et \u00e0 lire dans le m\u00e9tro qu&#8217;un pav\u00e9 touffu de 500 pages avec des inventions dans le langage &#8221; qu&#8217;on peut discuter&#8230; Je ne suis pas une victime. J&#8217;ai toujours eu de la chance. Patrick Roegiers (l&#8217;Emisph\u00e8re nord), voil\u00e0 un bon \u00e9crivain \u00e9crivain. Bayon est tr\u00e8s int\u00e9ressant aussi. Je trouve qu&#8217;il y a une litt\u00e9rature fran\u00e7aise tr\u00e8s riche en ce moment. Ne soyons pas masochistes. Il y a une grande diversit\u00e9, et beaucoup d&#8217;\u00e9nergie. Les romans actuels sont plus forts, plus riches qu&#8217;il y a vingt ans. Un champ de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise est malheureusement encore ignor\u00e9 par la critique. Je suis bluff\u00e9 par 4 ou 5 livres par an au moins ! Il faut lire. Il y a un manque d&#8217;\u00e9clectisme. Dans le milieu litt\u00e9raire, on aime \u00e7a et pas \u00e7a et on n&#8217;en sort pas. Pourtant, elle est vive, la litt\u00e9rature fran\u00e7aise ! En ce moment, j&#8217;\u00e9cris un roman qui se passera dans la r\u00e9gion&#8230; pas en Afrique. n<\/p>\n<p>Propos recueillis par Guillaume Ch\u00e9rel<\/p>\n<p>Patrick Grainville, le Tyran \u00e9ternel, \u00e9ditions du Seuil, 254 p., 120 F<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><strong> Patrick Grainville semble conna\u00eetre tous les mots du dictionnaire. Il est aussi bon \u00e0 l&#8217;oral qu&#8217;\u00e0 l&#8217;\u00e9crit. C&#8217;est un d\u00e9fenseur obstin\u00e9 du style baroque. Depuis ses d\u00e9buts triomphants (Prix Goncourt avec les Flamboyants, en 1976), Patrick Grainville n&#8217;en d\u00e9mord pas: la litt\u00e9rature est un champ de libert\u00e9 et d&#8217;exp\u00e9rimentations. Tout en ma\u00eetrisant son travail, il laisse libre cours \u00e0 son style d\u00e9brid\u00e9, foisonnant, m\u00e9taphorique, touffu, imag\u00e9. Avec son dernier roman, le Tyran \u00e9ternel, ce professeur de fran\u00e7ais habitu\u00e9 des plateaux de t\u00e9l\u00e9vision, renoue avec l&#8217;Afrique qui lui a port\u00e9 bonheur au d\u00e9but de sa carri\u00e8re d&#8217;\u00e9crivain. Du ciel, le pr\u00e9sident Houphou\u00ebt-Boigny veille sur la cath\u00e9drale de Yamoussoukro, sous l&#8217;oeil critique de Sylvanus, le n\u00e8gre blanc&#8230; <\/strong><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1049","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1049","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1049"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1049\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1049"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1049"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1049"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}