{"id":1040,"date":"1998-07-01T00:00:00","date_gmt":"1998-06-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/collage1040\/"},"modified":"1998-07-01T00:00:00","modified_gmt":"1998-06-30T22:00:00","slug":"collage1040","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1040","title":{"rendered":"Collage"},"content":{"rendered":"<p>Mort il y a un peu plus d&#8217;un mois, le Cubain Santiago Alvarez \u00e9tait un des grands cin\u00e9astes de ce temps. Pas seulement, comme cela fut \u00e9crit dans les rares journaux qui annonc\u00e8rent sa disparition, un grand documentariste. Il avait en effet consacr\u00e9 sa vie \u00e0 ce &#8220;genre&#8221;, mais il restera, pour tous ceux qui ont eu la chance de conna\u00eetre un peu de son oeuvre, un inventeur de formes. Charg\u00e9 en 1960 du Noticiero ICAIC latino-am\u00e9ricain, le journal d&#8217;actualit\u00e9s de l&#8217;Institut cubain de l&#8217;art et de l&#8217;industrie cin\u00e9matographiques, il h\u00e9ritait d&#8217;un outil obsol\u00e8te, sans moyens, le d\u00e9veloppement d&#8217;une cin\u00e9matographie cubaine n&#8217;ayant jamais \u00e9t\u00e9 le souci premier de Fulgencio Batista, le dictateur qu&#8217;avait chass\u00e9 un an auparavant la r\u00e9bellion castriste et qui pensait que les &#8220;Actualit\u00e9s&#8221; am\u00e9ricaines \u00e9taient forc\u00e9ment meilleures pour son pays et lui-m\u00eame que tout ce qui aurait pu \u00eatre produit dans l&#8217;\u00eele. Maigres archives, pas d&#8217;argent pour entretenir des correspondants \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger, peu de cin\u00e9astes form\u00e9s (lui-m\u00eame venait de la radio o\u00f9 il \u00e9tait en charge d&#8217;\u00e9missions musicales) et, pourtant, une ambition qui pouvait para\u00eetre hors de mesure dans de telles conditions: celle de l&#8217;ICAIC de donner non seulement aux gens de Cuba, mais \u00e0 tous les peuples d&#8217;Am\u00e9rique latine des nouvelles de ce mouvement de lib\u00e9ration qui soulevait le monde en ces ann\u00e9es soixante, des Cara\u00efbes au Vietnam. Au festival &#8221; C\u00f4t\u00e9 court &#8221; \u00e0 Pantin, en Seine-Saint-Denis, au mois de juin, on a pu revoir, dans un hommage \u00e0 Santiago Alvarez, quelques-unes de ces bandes d&#8217;actualit\u00e9s tourn\u00e9es d\u00e9but des ann\u00e9es soixante, Mort \u00e0 l&#8217;envahisseur (1961) sur la d\u00e9route am\u00e9ricaine apr\u00e8s le d\u00e9barquement \u00e0 la Baie des Cochons ou Cicl\u00f3n (1963), \u00e0 propos du cyclone qui ravagea l&#8217;\u00eele cette ann\u00e9e-l\u00e0. Des po\u00e8mes: quelque chose entre la h\u00e2te fi\u00e9vreuse d&#8217;Agrippa d&#8217;Aubign\u00e9 et le lyrisme de Dovjenko. On ne peut oublier le d\u00e9but de Cicl\u00f3n: cueillette du caf\u00e9, coupe de la canne \u00e0 sucre, soins aux animaux d&#8217;\u00e9levage arrivent en plans successifs, assez bucoliques pour qu&#8217;on puisse \u00e9prouver un moment la crainte de se trouver devant un film sovi\u00e9tique &#8220;productiviste&#8221;. Mais ces plans sont rapidement repris l&#8217;un apr\u00e8s l&#8217;autre pour \u00eatre brutalement stopp\u00e9s par un arr\u00eat sur l&#8217;image: le cyclone arrive. La vie, comme l&#8217;image, va s&#8217;arr\u00eater avant de prendre un autre cours: celui d&#8217;une lutte implacable. On ne saurait mieux et plus cin\u00e9matographiquement dire. Michel Cardoze, qui fut du journal &#8221; et de l&#8217;aventure &#8221; qui pr\u00e9c\u00e9da celui o\u00f9 nous sommes, R\u00e9volution, conseillait \u00e0 un journaliste d\u00e9butant de lire d&#8217;abord Pyl\u00f4ne de Faulkner. Il ne serait pas mal que les journalistes de t\u00e9l\u00e9vision voient Cicl\u00f3n. En manque de moyens mat\u00e9riels, Alvarez et toute son \u00e9quipe (car ils sont tr\u00e8s nombreux, ceux qui ont collabor\u00e9 \u00e0 ces films) durent &#8221; et surent &#8221; en militants d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 lutter avec les armes du cin\u00e9ma, puiser dans le patrimoine commun de la r\u00e9volution en ce si\u00e8cle, des chansons de Victor Jara, aux collages photographiques de John Heartfield, du &#8221; cin\u00e9-oeil &#8221; de Dziga Vertov aux Protest Songs de Lena Horne et faire oeuvre personnelle qui, hors des circonstances de &#8220;l&#8217;actualit\u00e9&#8221;, atteint le spectateur d&#8217;aujourd&#8217;hui. De l&#8217;URSS des d\u00e9buts \u00e0 Cuba des ann\u00e9es soixante, les r\u00e9volutions furent aussi des r\u00e9volutions dans les formes. Plus tard&#8230; C&#8217;est un livre habit\u00e9 par la mort. H\u00e9lo\u00efse, qui l&#8217;ouvre, dit \u00e0 Ab\u00e9lard: &#8221; J&#8217;aime ce qui reste de nous. &#8221; Peire Cardenal, &#8221; le plus centenaire des troubadours &#8220;, homme v\u00e9h\u00e9ment s&#8217;il en fut, dit avoir abandonn\u00e9 la partie, le fant\u00f4me de Louis Althusser le traverse, H\u00e9lo\u00efse le cl\u00f4t avec ce dernier vers: &#8221; D\u00e9j\u00e0 les figuiers pourrissent &#8220;. Il y a plusieurs mani\u00e8res, \u00e0 coup s\u00fbr, d&#8217;ouvrir son journal intime, de se laisser aller \u00e0 la confidence. Henri Deluy, avec ce recueil, Da capo, dont le titre signifie, pour les musiciens, qu&#8217;on reprend tout au d\u00e9but, le fait \u00e0 sa fa\u00e7on. Ou fait semblant, ou on fait semblant de faire semblant: jamais mieux qu&#8217;ici n&#8217;auront \u00e9t\u00e9 brouill\u00e9es les pistes, ajust\u00e9s les masques, brass\u00e9s les genres, de la recette de cuisine au pamphlet politique. De m\u00eame que, sur la carte d&#8217;une g\u00e9ographie marseillaise pr\u00e9cise, entre Saint-Loup et La Barasse, entre le premier camion-pizza et le go\u00fbt des choses de la mer, viendront s&#8217;inscrire les traces ult\u00e9rieures d&#8217;un po\u00e8me que le traducteur fait sien, ajoutant ainsi des pages \u00e9trang\u00e8res \u00e0 sa biographie. Ainsi s&#8217;\u00e9crit une vie. &#8221; Pour parer \u00e0 la confession, le semblant Des conversations entendues, les d\u00e9placements D&#8217;un point \u00e0 un autre &#8221; \u00e9crit Henri Deluy. Sur ses gardes, toujours. Citons encore: &#8221; Pas trop d&#8217;images plaisantes (pas D&#8217;images plaisantes), pas trop De trouvailles plaisantes (pas De trouvailles plaisantes) ni D&#8217;humour secret. &#8221; C&#8217;est, bien s\u00fbr, cette constante retenue dans l&#8217;\u00e9criture, comme le soin apport\u00e9 \u00e0 la construction de ce &#8221; vrai-faux journal &#8221; qui en font tout le prix. Le poignant. La mort ici n&#8217;est pas affaire de rh\u00e9torique. Elle travaille tout ce texte \u00e2pre. Un homme secret se livre en se cachant.<\/p>\n<p>J\u00e9suite, psychanalyste, Denis Vasse vient de publier (\u00e9ditions du Seuil), sous le titre passablement &#8220;m\u00e9lo&#8221;: la Souffrance sans jouissance ou le martyre de l&#8217;amour, un petit et tr\u00e8s curieux livre sur &#8221; Sainte Th\u00e9r\u00e8se de l&#8217;Enfant J\u00e9sus et de la Sainte Face &#8221; (tel est le sous-titre). Ce double titre sur la souffrance et le martyre m\u00e9rite qu&#8217;on s&#8217;y arr\u00eate, car il y a l\u00e0 sans doute le fond m\u00eame de l&#8217;int\u00e9r\u00eat du psychanalyste, pour la &#8221; petite Th\u00e9r\u00e8se &#8221; (ainsi aimait-elle se faire appeler) que ses histoires de &#8220;p\u00e9tales de roses&#8221; et les innombrables &#8220;ch\u00e9ris&#8221; dont elle fleurit sa correspondance pourraient faire passer, si l&#8217;on s&#8217;en tient \u00e0 l&#8217;hagiographie courante, pour un peu &#8220;gnangnan&#8221;. Ceux qui ont lu Jean de la Croix, po\u00e8te mystique du dix-septi\u00e8me si\u00e8cle (les autres ont l&#8217;occasion de le faire avec l&#8217;\u00e9dition bilingue &#8221; de poche et pas ch\u00e8re &#8221; de Po\u00e9sie\/Gallimard) savent avec quelle jouissance, justement, le po\u00e8te de &#8220;Flamme d&#8217;amour vive&#8221; offrait sa souffrance \u00e0 son Dieu. Et ainsi des mystiques en g\u00e9n\u00e9ral. Tout autre est Th\u00e9r\u00e8se, n\u00e9e \u00e0 Alen\u00e7on en 1873 et morte \u00e0 vingt-sept ans au carmel de Lisieux o\u00f9 elle avait fait profession en 1888. &#8221; Elle n&#8217;a rencontr\u00e9, \u00e9crit Denis Vasse, qu&#8217;amertume l\u00e0 o\u00f9 des \u00e2mes plus fortes rencontrent la joie &#8221; j&#8217;\u00e9crirais ici plus volontiers le mot jouissance &#8221; et s&#8217;en d\u00e9tachent par fid\u00e9lit\u00e9. &#8221; Et si le psychanalyste s&#8217;attarde \u00e0 la petite enfance de Th\u00e9r\u00e8se, qui ne fut en effet que souffrance, de la peur de sa m\u00e8re de la perdre \u00e0 la naissance \u00e0 une anorexie dont ne la sauv\u00e8rent que la robustesse et l&#8217;affection d&#8217;une nourrice (elle s&#8217;appelait Rose Taill\u00e9) et l&#8217;on voit mieux, avec l&#8217;auteur, d&#8217;o\u00f9 venait cette &#8220;pluie de roses&#8221; que la jeune carm\u00e9lite souhaitait voir arroser la terre, \u00e0 la mort de sa m\u00e8re et la s\u00e9paration d&#8217;avec ses soeurs, le j\u00e9suite, lui, sait lire en chr\u00e9tien les textes m\u00eames de la sainte, et ne pas bricoler un mixte lacano-religieux dont on sait combien il peut, chez d&#8217;autres, se so\u00fbler de fadeur. Il en fait lire, au-del\u00e0 m\u00eame du langage souvent convenu, la fra\u00eecheur un peu sauvage, celle-l\u00e0 m\u00eame, on peut le noter en passant, qu&#8217;un m\u00e9cr\u00e9ant comme Alain Cavalier avait su rendre avec son beau film, Th\u00e9r\u00e8se. Denis Vasse le signifie clairement: &#8220;Nous ne voulons pas dire ici, \u00e9crit-il, que les manuscrits de Th\u00e9r\u00e8se sont l&#8217;\u00e9quivalent d&#8217;une cure analytique (cela ne voudrait pas dire grand-chose). Mais cela nous autorise \u00e0 une lecture psychanalytique du discours de Th\u00e9r\u00e8se, une lecture \u00e0 la lumi\u00e8re de la compr\u00e9hension dont la psychanalyse donne les cl\u00e9s.&#8221; On lui sait gr\u00e9 de ne pas &#8221; expliquer &#8221; Th\u00e9r\u00e8se, de ne pas soumettre sa saintet\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u00e9preuve de la cure, mais de faire mieux comprendre ce personnage hors du commun, cette adolescente maladive devenue docteur de l&#8217;Eglise. De la faire aimer.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mort il y a un peu plus d&#8217;un mois, le Cubain Santiago Alvarez \u00e9tait un des grands cin\u00e9astes de ce temps. Pas seulement, comme cela fut \u00e9crit dans les rares journaux qui annonc\u00e8rent sa disparition, un grand documentariste. 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