{"id":1035,"date":"1998-07-01T00:00:00","date_gmt":"1998-06-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/a-mort-les-enfants1035\/"},"modified":"1998-07-01T00:00:00","modified_gmt":"1998-06-30T22:00:00","slug":"a-mort-les-enfants1035","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1035","title":{"rendered":"A mort les enfants"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">  La litt\u00e9rature polici\u00e8re, comme on disait autrefois, n&#8217;a pas dit son dernier mot. Certains la croyaient \u00e9puis\u00e9e. Erreur. Dans les derniers mois plusieurs nouvelles collections de polar ont vu le jour. Pour l&#8217;\u00e9t\u00e9, voil\u00e0 quelques noms, quelques livres qui t\u00e9moignent de sa vitalit\u00e9, Thierry Jonquet, Pierre Bourgeade, Jean-Claude Izzo, G\u00e9rard Delteil, et aussi le premier polar beur sign\u00e9 Mouloud Akkouche, et quelques autres encore&#8230; <\/p>\n<p>Je vous pr\u00e9viens, c&#8217;est un v\u00e9ritable po\u00e8me&#8230; &#8220;, murmurait, livide, l&#8217;inspecteur Dimeglio au commencement des Orpailleurs, S\u00e9rie noire publi\u00e9e il y a cinq ans par Thierry Jonquet. Et ce que le flic voulait ainsi exprimer, c&#8217;\u00e9tait le c\u00f4t\u00e9 incroyable, in\u00e9narrable du meurtre rituel qu&#8217;il venait de d\u00e9couvrir. Le d\u00e9but de Moloch &#8221; o\u00f9 l&#8217;on retrouve certains protagonistes du roman pr\u00e9cit\u00e9 &#8221; nous met d&#8217;embl\u00e9e un cran au-dessus: &#8221; Ils \u00e9taient l\u00e0, pataugeant dans la boue, h\u00e9b\u00e9t\u00e9s, certains pleurant, d&#8217;autres hagards, les mains tremblantes, la gorge nou\u00e9e par le d\u00e9go\u00fbt, la piti\u00e9, la col\u00e8re, la honte, un m\u00e9lange confus de ces sentiments si voisins&#8230; &#8221; Des hommes d\u00e9sarm\u00e9s face \u00e0 un indicible spectacle: les corps \u00e0 moiti\u00e9 calcin\u00e9s de quatre enfants b\u00e2illonn\u00e9s et encha\u00een\u00e9s, l&#8217;un d&#8217;eux br\u00fbl\u00e9 vif dans une tentative de fuite d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. Dans les t\u00eates, malgr\u00e9 l&#8217;effroi, les questions fusent: qui, et pourquoi, les s\u00e9questrait ainsi dans une maisonnette dress\u00e9e au fond d&#8217;un terrain vague, tout pr\u00e8s de la porte de la Chapelle ? Et pourquoi supprimer ainsi, \u00e0 coups de cocktails Molotov, des \u00eatres que l&#8217;on &#8220;entretenait&#8221; jusque l\u00e0, m\u00eame mis\u00e9rablement ? Enqu\u00eateurs des deux bords &#8221; police et justice &#8220;, confront\u00e9s ce matin-l\u00e0 \u00e0 une des pires saloperies du monde, vont se lancer dans une traque sans merci \u00e0 travers la ville lumi\u00e8re devenue soudain cit\u00e9 des morts. Mais, en adepte des constructions savantes, l&#8217;auteur ne se satisfait pas d&#8217;une &#8221; chasse &#8221; classique que l&#8217;on suivrait plan par plan.<\/p>\n<p>D&#8217;autres personnages et d&#8217;autres histoires interf\u00e8rent bien vite, qui donnent d&#8217;autres \u00e9clairages, fournissent de nouveaux indices et provoquent d&#8217;impr\u00e9vus rebondissements. Il y a Charlie, pass\u00e9 de la carri\u00e8re militaire \u00e0 la d\u00e9brouille sans domicile fixe, qui recueille H\u00e9l\u00e8na, gamine roumaine survivante du massacre de la Chapelle; Charlie que les atrocit\u00e9s vues au Rwanda apr\u00e8s le g\u00e9nocide ont irr\u00e9m\u00e9diablement \u00e9branl\u00e9, et que la soif de justice va transformer en vengeur impitoyable&#8230; Autre d\u00e9cor, l&#8217;h\u00f4pital Trousseau, lieu clos o\u00f9 une autre affaire touchant un enfant alerte le personnel m\u00e9dical qui fait intervenir certains de nos enqu\u00eateurs: comment expliquer les incroyables acc\u00e8s d&#8217;hypoglyc\u00e9mie d&#8217;une fillette pourtant gu\u00e9rie, si ce n&#8217;est pas l&#8217;intervention d&#8217;une main criminelle ? Et l\u00e0 aussi, qui et pourquoi ? Faits divers horrifiques du quotidien, spectaculaires ou dissimul\u00e9s, ces calvaires d&#8217;enfants renvoient directement au titre du roman, ce dieu terrible \u00e0 qui l&#8217;on sacrifiait des enfants. Chez les Carthaginois, par exemple, on chauffait \u00e0 blanc la statue de Moloch et l&#8217;on mettait un jeune gar\u00e7on entre ses bras; celui-ci mourait dans des souffrances atroces et les grands pr\u00eatres se targuaient de lire l&#8217;avenir en d\u00e9cryptant les mouvements de la victime !<\/p>\n<p>En utilisant cette all\u00e9gorie, Jonquet nous renvoie \u00e0 notre pr\u00e9sent: ce si\u00e8cle, qui a connu tous les d\u00e9chirements, meurt dans la honte et dans l&#8217;ignominie s&#8217;il permet qu&#8217;on traite ainsi ses enfants, son propre avenir. Enfants martyris\u00e9s, enfants r\u00e9duits \u00e0 l&#8217;esclavage, \u00e0 la mendicit\u00e9, \u00e0 la d\u00e9linquance, enfants sacrifi\u00e9s, et cela au sein m\u00eame des soci\u00e9t\u00e9s dites civilis\u00e9es, c&#8217;est la marque d&#8217;une insupportable r\u00e9gression vers la barbarie. A l&#8217;instar des Am\u00e9ricains Russell Banks (Sous le r\u00e8gne de Bone, De beaux lendemains&#8230;) ou Stewart O&#8217;Nan (il faut lire absolument les deux romans magnifiques de ce jeune auteur, Des anges dans la neige et Speed Queen, aux \u00e9ditions de l&#8217;Olivier), Jonquet pousse ici un cri d&#8217;indignation et de col\u00e8re, ce genre de cri que les grands romans noirs savent r\u00e9percuter avec toute leur force d&#8217;impact litt\u00e9raire. Qu&#8217;on ne s&#8217;y trompe pas: Moloch n&#8217;est pas un plaidoyer; le romanesque, le sens du suspense auxquels l&#8217;auteur nous a depuis quinze ans habitu\u00e9s sont ici intacts, et peut-\u00eatre m\u00eame d\u00e9cupl\u00e9s. &#8221; Du grand art dans la noirceur cauchemardesque &#8220;, \u00e9crivait excellemment le sp\u00e9cialiste du polar Michel Lebrun, \u00e0 propos de l&#8217;oeuvre de Jonquet. Ici le propos trouve sa plus grande pertinence.<\/p>\n<p>Et puis autre chose s&#8217;affirme, qu&#8217;on sentait d\u00e9j\u00e0 dans les Orpailleurs. L&#8217;observation extr\u00eamement pr\u00e9cise des milieux (h\u00f4pitaux, magistrats, policiers&#8230;), la solidit\u00e9 des enqu\u00eates, l&#8217;\u00e9paisseur de ceux qui les m\u00e8nent font penser que nous nous trouvons, avec ces deux livres, \u00e0 l&#8217;or\u00e9e d&#8217;une chronique criminelle qui serait l&#8217;\u00e9cho dans notre Hexagone de la talentueuse s\u00e9rie new yorkaise d&#8217;El Mc Bain (le 87e district). Le divisionnaire Rov\u00e8re, la jeune pro Nadia Lintz, l&#8217;ineffable inspecteur Choukroun&#8230; On s&#8217;est attach\u00e9 \u00e0 ces personnages qui n&#8217;ont rien de h\u00e9ros mais autopsient \u00e0 leur \u00e9chelle notre monde et tentent modestement d&#8217;en panser quelques plaies. Pas si \u00e9loign\u00e9s peut-\u00eatre, dans leur appr\u00e9hension de la vie, de cette militante \u00e9coeur\u00e9e par le stalinisme, mais qui explique \u00e0 Rov\u00e8re, au cours de l&#8217;enqu\u00eate: &#8221; J&#8217;ai continu\u00e9 \u00e0 militer, parce que je peux pas supporter les SDF au coin des rues, les villes enti\u00e8res condamn\u00e9es au RMI, les gosses qui souffrent de saturnisme aux portes de Paris \u00e0 force de vivre dans des immeubles insalubres ! Retour \u00e0 la case d\u00e9part, mais cette fois sans illusions. Parce qu&#8217;il n&#8217;y a pas d&#8217;autre issue. &#8221; n H. D.<\/p>\n<p> <strong> Thierry Jonquet, Moloch, Gallimard S\u00e9rie noire, 382 p., 41 F <\/strong><\/p>\n<p>1. De 1973 \u00e0 1988 et pour 6 types de &#8221; sorties &#8220;, th\u00e9\u00e2tre, danse, musique classique, expositions temporaires et mus\u00e9ales, visite d&#8217;un monument historique.<\/p>\n<p>2. Olivier Donnat et Denis Coigneau, les Pratiques culturelles des Fran\u00e7ais, 1973-1998. Editions la D\u00e9couverte-la Documentation fran\u00e7aise, 1990. Cette \u00e9tude a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e par le D\u00e9partement des \u00e9tudes et de la prospective du minist\u00e8re de la Culture.<\/p>\n<p>3. Olivier Donnat, les Fran\u00e7ais face \u00e0 la Culture. Editions la D\u00e9couverte, coll. Textes \u00e0 l&#8217;appui\/S\u00e9rie sociologie, 1994.<\/p>\n<p>4. Dans la premi\u00e8re liste des membres de ce Comit\u00e9, diffus\u00e9e par le minist\u00e8re le 9 juin 1998, parmi les 22 personnalit\u00e9s appel\u00e9es, on ne trouve aucun des 133 cin\u00e9astes ayant sign\u00e9, en avril dernier, le texte d\u00e9non\u00e7ant &#8221; la politique r\u00e9pressive du gouvernement &#8221; vis-\u00e0-vis des sans papiers, et ni le nom de ceux qui, en mai dernier, les ont &#8221; parrain\u00e9s &#8220;. Le &#8221; parrainage &#8221; a \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9 par Patrice Ch\u00e9reau, Jean-Luc Godard et Stanislas Nodey. Ce dernier ouvrait \u00e0 cette op\u00e9ration le th\u00e9\u00e2tre G\u00e9rard-Philipe de Saint-Denis, qu&#8217;il dirige et o\u00f9 il assume les &#8221; responsabilit\u00e9s sociales &#8221; \u00e9voqu\u00e9es par la Charte mais pour qui, manifestement, le &#8221; devoir civique &#8221; va bien au-del\u00e0.<\/p>\n<p>5. Dans le Figaro du 9 juin 1998.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>  La litt\u00e9rature polici\u00e8re, comme on disait autrefois, n&#8217;a pas dit son dernier mot. Certains la croyaient \u00e9puis\u00e9e. Erreur. Dans les derniers mois plusieurs nouvelles collections de polar ont vu le jour. 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