{"id":1017,"date":"1998-06-01T00:00:00","date_gmt":"1998-05-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/memoires1017\/"},"modified":"1998-06-01T00:00:00","modified_gmt":"1998-05-31T22:00:00","slug":"memoires1017","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1017","title":{"rendered":"M\u00e9moires"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> La c\u00e9l\u00e9bration du 150e anniversaire de l&#8217;abolition d\u00e9finitive de l&#8217;esclavage est lanc\u00e9e et commence \u00e0 r\u00e9sonner chez les citoyens, faisant livre ouvert \u00e0 toutes les m\u00e9moires. Entr\u00e9e dans une histoire inachev\u00e9e. <\/p>\n<p>Pourquoi a-t-il fallu attendre cinquante-quatre ans pour arriver \u00e0 la loi d\u00e9finitive abolitionniste alors que l&#8217;Assembl\u00e9e constituante proclama les droits de l&#8217;Homme comme une urgence et qu&#8217;en 1791 l&#8217;esclavage \u00e9tait aboli sur le territoire fran\u00e7ais ? De plus, il faudra attendre le d\u00e9cret du 16 pluvi\u00f4se An 11 (4 f\u00e9vrier 1794) pour que soit aboli l&#8217;esclavage dans les colonies fran\u00e7aises, ratification de la d\u00e9cision d\u00e9j\u00e0 prise par Santhonax \u00e0 Saint-Domingue le 29 ao\u00fbt 1793. Mais cette loi pr\u00e9caire fut remise en cause par Bonaparte en 1802 ! La seule chose qui pourrait expliquer le r\u00e9tablissement de l&#8217;esclavage dans les colonies fran\u00e7aises serait la pouss\u00e9e du contexte colonial g\u00e9n\u00e9ral et le souci, par un pouvoir aussi autoritaire et h\u00e9g\u00e9monique que celui de Napol\u00e9on, de retrouver un empire \u00e0 caract\u00e8re antique, qui justifierait \u00e0 nouveau la traite n\u00e9gri\u00e8re. Tout cela fonctionnait parfaitement dans le nid des financiers et des grands bourgeois, qui aspiraient (et ont r\u00e9ussi d&#8217;ailleurs) \u00e0 mettre en place le grand Empire colonial fran\u00e7ais de la IIIe R\u00e9publique. Il faut cependant re-penser la p\u00e9riode esclavagiste pour comprendre qu&#8217;elle est la preuve vivante d&#8217;un constat humain: tout acquis de progr\u00e8s et de libert\u00e9 doit \u00eatre prot\u00e9g\u00e9 et entretenu avec vigilance et combativit\u00e9. L&#8217;abolition de l&#8217;esclavage, par la loi r\u00e9publicaine, n&#8217;a pas garanti la fin de l&#8217;exploitation de l&#8217;homme noir, ni de l&#8217;homme tout court. La pouss\u00e9e des ambitions coloniales continueront (pendant plus d&#8217;un si\u00e8cle et demi) \u00e0 partager le monde entre les soci\u00e9t\u00e9s n\u00e9es du progr\u00e8s industriel et scientifique et les soci\u00e9t\u00e9s dites &#8221; primitives &#8221; qu&#8217;il &#8221; faudra &#8221; coloniser et administrer pour leur permettre d&#8217;entrer dans la civilisation moderne. Cette comm\u00e9moration permet d&#8217;entrer collectivement en m\u00e9moire et doit ouvrir la libert\u00e9 d&#8217;expression et de parole: la loi r\u00e9publicaine de 48 ne peut taire le tonnerre de l&#8217;histoire ni la force de la R\u00e9volution des n\u00e8gres en 1791 \u00e0 Saint-Domingue. Et savoir aussi que l&#8217;\u00e9v\u00e9nement historique a eu des r\u00e9sonances tr\u00e8s nuanc\u00e9es dans chacune des \u00eeles.<\/p>\n<p> <strong> L&#8217; id\u00e9ologie coloniale p\u00e8se encore sur les mentalit\u00e9s <\/strong><\/p>\n<p>Les grands historiens sur ces questions avancent un \u00e9tat des lieux: il n&#8217;y a pas de m\u00e9moire unique mais un rassemblement des m\u00e9moires urgent, pour atteindre le plus profond des consciences: en 1948, le centenaire de l&#8217;abolition avait \u00e9t\u00e9 un \u00e9chec, le 150e anniversaire vu sous l&#8217;expression officielle intrigue et pose des probl\u00e8mes de fond exprim\u00e9s ouvertement. Le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique insiste pour dire que l&#8217;abolition aurait ouvert un des premiers pas historiques de &#8221; l&#8217;int\u00e9gration \u00e0 la fran\u00e7aise &#8220;. Les citoyens de la Guadeloupe et de la Martinique craignent les simplifications et les rapidit\u00e9s historiques, ils pr\u00e9f\u00e8rent le souvenir de 1794, premi\u00e8re abolition n\u00e9e de la R\u00e9volution des esclaves conduits par Santhonax. La loi a donn\u00e9 r\u00e9f\u00e9rence au recours de protection juridique et c&#8217;est un grand acquis du droit. Cependant, avec 150 ans de recul, nous observons qu&#8217;une loi ne fixe ni les luttes ni l&#8217;exploitation. Les id\u00e9ologies coloniales et d&#8217;exploitation ne sont pas mortes et p\u00e8sent sur les mentalit\u00e9s. Il serait d&#8217;ailleurs na\u00eff de croire que les lois garantissent les libert\u00e9s, l&#8217;histoire montre qu&#8217;elles ne sont que des outils de r\u00e9f\u00e9rence dans le combat.<\/p>\n<p>Les expressions racistes du XVIIIe et XIXe si\u00e8cle montrent bien dans le miroir de l&#8217;Histoire qu&#8217;au-del\u00e0 de la pens\u00e9e \u00e9clair\u00e9e ont persist\u00e9 l&#8217;intol\u00e9rance, le rejet des cultes animistes et des traditions ethniques primitives. On passe tr\u00e8s vite \u00e0 l&#8217;id\u00e9e du bon et du mauvais sauvage. Celui qui se laissait \u00e9vang\u00e9liser entrait dans un rapport de domesticit\u00e9 qui rempla\u00e7ait a posteriori les relations ma\u00eetres-esclaves. Dans les soci\u00e9t\u00e9s de plantations, les fils des anciens colons resteront propri\u00e9taires des grands domaines o\u00f9 les descendants d&#8217;esclaves seront aujourd&#8217;hui travailleurs agricoles permanents ou temporaires, dans les bananeraies et les plantations de canne. Cette situation a conduit un grand nombre de Carib\u00e9ens \u00e0 rejeter le travail de la terre, l&#8217;associant \u00e0 la condition de leurs a\u00efeux. L&#8217;exode vers les villes, petites et moyennes, a cr\u00e9\u00e9 un entassement des populations rurales dans des bidonvilles, \u00e9largissant ainsi les in\u00e9galit\u00e9s dans le droit \u00e0 la sant\u00e9, \u00e0 l&#8217;hygi\u00e8ne individuelle et \u00e0 l&#8217;alphab\u00e9tisation. Dans les Etats-Unis du Sud, apr\u00e8s les lois abolitionnistes, la s\u00e9gr\u00e9gation et l&#8217;apartheid ont perdur\u00e9 jusqu&#8217;en 1966. Martin Luther King a cristallis\u00e9 l&#8217;id\u00e9e d&#8217;acquisition des droits civiques pour tous les citoyens am\u00e9ricains, blancs ou noirs. Mais, pendant quatre-vingt-huit ans, les Noirs am\u00e9ricains ont subi toutes les formes de racisme et d&#8217;exclusion.<\/p>\n<p>Aujourd&#8217;hui encore, dans les banlieues de D\u00e9troit et Chicago (Ontario et Michigan), des quartiers entiers sont condamn\u00e9s \u00e0 l&#8217;exclusion et \u00e0 l&#8217;abandon. Les populations n\u00e9gro-am\u00e9ricaines de D\u00e9troit subissent une nouvelle s\u00e9gr\u00e9gation: manque de travail, fermeture d&#8217;\u00e9coles, d\u00e9composition urbaine de l&#8217;habitat. Il ne s&#8217;agit pas, dans ce cas, de &#8221; ghetto\u00efsation &#8221; des populations noires am\u00e9ricaines, mais surtout d&#8217;un abandon des populations qui ne peut \u00eatre pens\u00e9 que comme une forme nouvelle de racisme: l&#8217;indiff\u00e9rence. Le m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne se produit dans les quartiers les plus d\u00e9favoris\u00e9s de Pointe-\u00e0-Pitre, Cayenne, et Fort-de-France. A Saint-Laurent-du-Maroni, sur les rives du fleuve, les populations noires s&#8217;entassent dans des baraquements sur pilotis, fuyant les coups d&#8217;Etat du Surinam, de Ha\u00efti ou de la Guyane. Ces populations en exode, en d\u00e9placement forc\u00e9 de leurs terres natales, expriment cette histoire inachev\u00e9e de la d\u00e9portation. Eux-m\u00eames disent: &#8221; On nous a arrach\u00e9s d&#8217;Afrique, mais nous ne trouvons toujours pas de terre \u00e0 nous &#8220;&#8230; Cette question du sol se pose dans presque toutes les soci\u00e9t\u00e9s carib\u00e9ennes, \u00e0 New York o\u00f9 vivent un million de Portoricains, le quartier du Bronx compte 5 000 Dominicains, l&#8217;ensemble des Etats-Unis en compte 1 ,5 millionsur une population de 9 millions d&#8217;habitants. En France r\u00e9sident 40% des Guadeloup\u00e9ens, des Martiniquais et des Guyanais. Le sentiment qui se g\u00e9n\u00e9ralise en analysant le mouvement des populations cr\u00e9oles dans le monde, c&#8217;est un constat de pays perdu, et de voyage inachev\u00e9 depuis la traite n\u00e9gri\u00e8re. Les Ha\u00eftiens, les Cap-Verdiens ont les diasporas les plus nombreuses en relation \u00e0 leurs populations.<\/p>\n<p> <strong> Une dynamique migratoire qui signifie faim, guerre, mis\u00e8re <\/strong><\/p>\n<p>Cette dynamique migratoire, cette perte de pays indiquent que, depuis la loi abolitionniste de 1848, les soci\u00e9t\u00e9s lib\u00e9r\u00e9es de l&#8217;esclavage continuent de subir la menace du racisme et de l&#8217;exclusion, qui n&#8217;a plus les connotations \u00e9pidermiques des XVIIIe et XIXe si\u00e8cle, mais des connotations socio-\u00e9conomiques et g\u00e9opolitiques dramatiques.60% des Ha\u00eftiens n&#8217;ont pas de travail, 70% sont analphab\u00e8tes, 45% de Jama\u00efquains vivent \u00e0 l&#8217;ext\u00e9rieur, tout comme 60% des Cap-Verdiens. Cette perte de pays, de nation, cette migration incessante des Africains eux-m\u00eames \u00e0 la recherche de survie nous signalent que le monde continue d&#8217;\u00eatre g\u00e9r\u00e9 par les grandes puissances \u00e9conomiques. On ne peut, \u00e0 notre humble avis, comm\u00e9morer l&#8217;abolition de l&#8217;esclavage sans porter un regard sur le bilan depuis cent cinquante ans: dans la majorit\u00e9 des pays o\u00f9 l&#8217;esclavage s&#8217;est impos\u00e9, 60% des Noirs sont encore &#8221; au bas de l&#8217;\u00e9chelle &#8220;, la stratification sociale et raciale s&#8217;y confondent. C&#8217;est pourquoi il nous semble urgent de d\u00e9noncer toute comm\u00e9moration qui ne s&#8217;efforcera pas de faire un cahier de dol\u00e9ances o\u00f9 l&#8217;on inscrive l&#8217;urgence de l&#8217;int\u00e9gration \u00e9conomique par le droit au travail, \u00e0 la sant\u00e9, \u00e0 l&#8217;\u00e9ducation de tous les citoyens. Le premier droit serait de subsister, vivre, cr\u00e9er et se d\u00e9velopper dans le respect du sol o\u00f9 l&#8217;on est n\u00e9. En 1998, les migrations des populations africaines et carib\u00e9ennes ressemblent trop \u00e0 des &#8221; d\u00e9portations &#8221; forc\u00e9es par la faim, la guerre et la mis\u00e8re. On ne peut banaliser ce fl\u00e9au..<\/p>\n<p>1. Le dernier rapport du BIT estime \u00e0 250 millions le nombre d&#8217;enfants travailleurs dans le monde contre 50 millions en 1979.<\/p>\n<p>2. Auteur de Regards sur les enfants travailleurs, \u00e9ditions Page deux, 1997 et de l&#8217;Enfant exploit\u00e9 avec Bernard Schlemmer, \u00e9dition Kathala, 1996.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> La c\u00e9l\u00e9bration du 150e anniversaire de l&#8217;abolition d\u00e9finitive de l&#8217;esclavage est lanc\u00e9e et commence \u00e0 r\u00e9sonner chez les citoyens, faisant livre ouvert \u00e0 toutes les m\u00e9moires. 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